Part 8
Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et dix, au temps d'iceluy roy de France, en l'an de son règne quatriesme, avint ce qui s'en suit ci après: Quant le terme fu approchié que le soudan de Babiloine avoit menacé ceux d'Acre à guerroier, si s'en issi hors de Babiloine pour aler à Acre, et se hasta moult avec grant multitude infinie de gent mescréant. Mais comme il fu jà en une voie, il fu contraint d'une grant maladie, et chéi malade au lit de la mort; et lors pour ce n'oublia pas la besoigne qu'il avoit emprise, ainsois envoia vers Acre sept admirals des quiex chacun de eux avoit dessous luy quatre mille hommes à cheval et vingt mille hommes à pié bien armés: lesquiex environ mi-mars vinrent à Acre et l'assaillirent et travaillèrent de moult divers assaus, jusques à l'autre moitié de l'autre mois ensuivant: mais rien digne de mémoire n'i firent; et lors endementiers, comme le soudan regardast et aperçut la mort venir à luy prochaine, si appella tous ses amis et tous les admirals de son ost, et fist souslever son fils[114], qui ilec estoit présent, en son lieu, prince, soudan et gouverneur principal de toute sa gent; et, ce fait, assez tost après morut. Adonc le nouviau soudan quant il ot son père mis en terre, dès maintenant avec un merveilleux et innombrable ost esmut sa voie vers Acre et aprocha une lieue près de la cité, et ilec fist tendre et fichier ses tentes, et ses instrumens fist apareillier entour la cité et assaillir les crestiens qui dedens estoient, du quart jour de may par dix jours, continuelment envoiant et gettant dedens la cité grosses pierres, à perrières et à engins, dont il leur firent grand dommage, et lessièrent avoir à ceux de la cité moult petit de repos, pour laquelle chose il furent durement espoventés. Et lors firent transporter en Chipre par la navie les trésors de la cité, avec les merceries et les sainctes reliques, les viels hommes et les vielles femmes et les petis enfans, et tous ceux qui à bataillier n'avoient mestier. Et moult en y ot, quant il apperçurent qu'il y avoit discorde et contens entre ceux de la cité, si s'en départirent tant à pié comme à cheval, avec tous leur biens que avec eux emportèrent; et ainsi ne demoura en la cité d'Acre que douze mille hommes ou environ, desquels il en y avoit cinq cens à cheval et le demourant à pié nobles batailleurs. Adonques au quinziesme jour du mois de may, les maistres des Sarrasins donnèrent à grant empointe un si très grant assaut à ceux qui gardoient les murs et les deffenses de la cité, que, par un pou, la garde au roy de Chipre ottroiant, sé la nuit très oscure ne fust venüe, et une empointe d'aucune deffense d'autre part ne les eust secourus, certainement les adversaires fussent entrés en la cité. Adonc en celle nuit, le roy de Chipre bailla sa garde à deffendre au menistre de la chevalerie des Tyois[115]; et, si comme il disoit qu'il devoit revnir l'endemain au matin prochain avec tous les siens, à par un pou avec trois mille d'autres s'en fui par mer laidement et vilainement. Et lors à l'endemain, les Sarrasins venant de toutes pars pour la cité assaillir, quant il virent pou de deffendeurs de la garde au roy de Chipre qui aux creniaux né aux deffenses fussent, si s'atournèrent ilec de toutes pars pour la cité assaillir, et emplirent les fossés tout entour de bois et d'autres choses, et percièrent tantost les murs. Adonc entrèrent communément en la cité, et dechacièrent et boutèrent les crestiens par un pou jusques au milieu de la cité; mais ainsois ot fait de çà et de là grant abatéis et occision de leur gent, et furent déboutés et chaciés hors de la cité en la vesprée d'iceluy jour, par le mareschal et le menistre de la chevalerie de l'Ospital; et ensement le firent le jour ensuivant ainsi. Et adecertes, au tiers jour ensuivant, les Sarrasins revenans de toutes pars entrèrent à l'assaut en la cité par la porte Saint-Anthoine, et aux Templiers et aux Ospitaliers se combatirent viguereusement, et les craventèrent de tous poins et occistrent le peuple. Et ainsi les desloiaux mescréans pristent la cité et la trébuchièrent et destruirent, avec les murs et les tours et les maisons et les églyses jusques aux fondemens tout ce dessus dessous; dont ce fu très grant domage. Et lors les patriarches et les menistres de l'Ospital qui navrés estoient à mort fouirent au repaire avec pluseurs autres, et périrent en la mer. Et ainsi Acre la cité qui estoit le secours et l'aide de crestienté en ycelles parties d'Oultre-mer, par nos péchiés ce requérant, fu destruite des ennemis de la foy; car il ne fu de tous les crestiens qui à ses angoisses secouréust[116], dont ce fu duel et pitié.
[Note 114: _Son fils_. Khalli.]
[Note 115: _Des Tyois_. C'est-à-dire: Au chef de la milice des chevaliers Teutoniques. «Teutonicorum militiæ ministro.»]
[Note 116: _Qui à ses angoisses secoureust_. «Non fuit qui ejus succurreret angustiæ, ex omnibus christianis.»]
Et en icest an ensement, Charles le conte de Valois, frère le roy Phelippe, à Charles le roy de Secile quita le droit qu'il avoit ès royaumes d'Arragon et de Valence; et lors espousa une des filles à ce roy Charles, au chastel de Corbueil, au jour de l'endemain de l'Assompcion à la benoite vierge Marie que l'en dist la mi-aoust: pour lequel mariage faire et ensement le quitement des deux royaumes fait du conte Charles, donna iceluy roy de Secile à iceluy Charles les contés d'Anjou et du Maine à perpétuité tenir.
[117]En ice meisme an, en la kalande de juignet, il ot un juif à Paris en la paroisse de Saint-Jehan en Grève[118], lequel fit tant par devers une femme crestienne que elle li aporta le corps de Jhésucrist en une oeste[119] sacrée, laquelle elle avoit reçue en la sepmaine peneuse en la avommichant, et la bailla au juif. Quant le juif l'ot par devers soy, si mist ladite oeste en plaine chaudière de yaue chaude, le jour du vendredi aouré; et quant ladite oeste fu en l'yaue boullant, il la commença à poindre de son coutel, et lors devint l'yaue aussi comme toute vermeille. Et après ce, il osta ladite oeste de la chaudière, et la commença à batre d'une verge: laquelle chose fu toute prouvée contre le juif par l'évesque Symon Matiffait. Si avint que du conseil et de l'assentement des preudeshommes qui à Paris estoient régens en théologie et en décret, ledit juif fu condamné à mourir et fu ars devant tout le peuple; et estoit appellé Le bon juif, et sa femme avoit à non Bellatine, laquelle avoit une fille à l'aage de douze ans ou environ que ledit évesque Simon fist baptisier; et la fist demourer avec les Filles-Dieu à Paris.
[Note 117: Cet alinéa n'est pas dans le texte latin de Guillaume de Nangis.]
[Note 118: Il demeuroit dans la rue _des Jardins_, nommée depuis _des Billettes_.]
[Note 119: _Oeste_. Hostie.]
VII.
ANNÉE 1291
_Coment pape Nicholas envoia ses messages aux prélas et aux barons de France, et de leur responses._
En l'an de grace en suivant mil deux cens quatre vingt et onze, pape Nicolas, quant il ot sceu et cogneu la destruction d'Acre la cité d'Oultre-mer, si se conseilla par ses lettres apparans[120] aux prélas du royaume de France qu'il li démonstrassent quelle chose seroit mieux profitable et nécessaire au recours et au recouvrement de la Saincte Terre; et les depria humblement que à ce esmeussent le roy de France, les barons et les chevaliers et eux meismes, et nomméement le menu peuple, pour la Saincte Terre recouvrer. Auxquiex commandemens et prières les arcevesques et les prélas très doucement octroians, chascun maistre[121] par sa diocèse, les évesques, les abbés, les prieurs et les sages clers assembla; et lors quant leur concile fu ainsi assemblé et célébré, si mandèrent au pape ce qu'il avoient fait, et conseillèrent en ceste manière: c'est à savoir qu'il convendroit premièrement, les princes et les barons de toute crestienté ensemble comméus[122] à paix et à concorde rappeler; et meismement rapaisier les Grieux, les Seciliens et les Arragonois; et ainsi dès maintenant ce fait, sé le souverain l'ottroioit ou jugeoit estre chose nécessaire, la croix de son auctorité par tout l'empire de crestienté seroit preschiée et à prendre admonestée.
[Note 120: _Apparans_. Patentes.]
[Note 121: _Maistre_. «Metropolitanus.»]
[Note 122: _Comméus_. Excités. «Commotos.»]
En icest an, les gens de Valentianes en Haynant, se rebellèrent contre leur conte, pour ce qu'il s'efforçoit de les grever sans cause; et se tindrent grant pièce contre li, et boutèrent les gens dudit conte hors de leur ville; et en firent protecteur et advoué Guillaume le fils au conte de Flandres.
Et en ce meisme an, puis que Jehanne, contesse de Blois et d'Alençon fust morte, ses cousins, c'est à savoir Hue de Saint-Pol et ses frères et messire Gauthier de Chastillon, partirent ensemble l'héritage de la dite dame; et depuis, le dit Hue conte de Saint-Pol laissa à Guy son frère la dite conté de Saint-Pol, et fu fait le dit messire Hue conte de Blois.
En ce meisme tems le pape Nicolas mouru, et fu l'églyse de Rome vacant par deux ans et plus de pasteur.
Et en cest an meisme Raoul de Sacony[123], roy d'Alemaigue, moru, et fu après luy roy d'Alemaigue Adolphe[124].
[Note 123: _Raoul de Sacony_. Rodolphe de Hapsbourg.]
[Note 124: _Adolphe_. C'est Adolphe de Nassau. Ce dernier alinéa n'est pas dans Nangis.]
VIII.
ANNÉE 1292
_Coment la gent au roy d'Angleterre entrèrent soudainement au païs de Normendie et ailleurs._
Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cent quatre vingt et douze, Edouart, le roy d'Angleterre, de malice et de fraude que il avant et de grant pièce avoit conceu, si comme aucuns disoient, fist un grant appareil, en feignant que il vouloit aler hastivement en la Terre saincte, et là endroit profiter[125]; et par ses hommes de Baionne, une cité de Gascoigne, et autres pluseurs de son royaume, à nefs et à galies, à appareil batailleur en grant multitude, fist les subgiés du roy Phelippe de France de la terre de Normendie et des autres lieux, par mer et par terre félonneusement assaillir et traitreusement envaïr, en occiant moult de eux, et en prenant moult grant foison et detenant pluseurs de leur nefs et fraignant et despeçant, et les maistres des galies, avecques leur biens et leur merceries, en Angleterre menèrent et transportèrent. Et ensement les devant dis hommes du roy d'Angleterre envaïrent traitreusement et faussement une ville du royaume de France que on appelle la Rochelle, et y firent pluseurs assaus, en occiant aucuns de la ville: et en icelle ville firent pluseurs dommages. Laquelle chose comme elle venist en la connoissance au roy de France, si manda au roy d'Angleterre et aux tenans son lieu en Gascoigne, que certain nombre des devant dis maufaiteurs hommes qui ainsi avoient sa gent occis et mehaigniés, envoiast à Pierregort[126] en sa prison, pour faire de eux ce que raison diroit et justice requeroit. Auquel mandement le roy d'Angleterre et sa gent furent négligens d'obéir, et par contumace et en despit le refusèrent; pour laquelle chose le roy de France fist par son connestable Raoul, seigneur de Neele, en sa main toute Gascoigne saisir, ainsi comme appartenant au fié de son royaume; et fist semondre Edouart le roy d'Angleterre à venir en son parlement. Et en icest an ensement, comme Jehan le conte de Hainaut delez la confinité de sa terre, les gens et les sougiés du roy de France et les églyses en sa garde establies molestast et grevast, né ne les voulsist aux prières né au commendement du roy amender, Charles de Valois, frère au roy Phelippe de France, assembla à Saint-Quentin, un chastel de Vermandois, grant ost contre le conte, par le commendement du roy Phelippe: lequel Charles, comme il déust de bataille assaillir, Jehan le conte de Hainaut la puissance du roy de France doubtant, vint sans armes dévotement à Charles; et s'en vint à Paris avec luy au roy, et tout ce qu'il avoit meffait envers luy et envers ses soujets, à tout son bon plaisir luy amenda et à sa plaine volenté.
[Note 125: _Profiter_. Aller, se diriger. «Celeriter proficisci.»]
[Note 126: _Pierregort_. Périgueux.]
Et en ce meisme an, en la cité de Roen en Normendie, pour les exactions que on appelle male toulte desquelles le peuple estoit moult[127] durement grevé, contre les maistres de l'eschiquier ministres le roy de France le menu peuple s'esmut et s'esleva; et dès maintenant les cueilleurs de celle pécune batirent et les deniers par places espandirent, et au chastel de la cité les menistres et les maistres assistrent. Mais après ce, par le maire (ou baillif), et les plus riches hommes de la ville, furent apaisiés et se retraistrent; et lors en y ot pluseurs de pendus et moult par diverses prisons du royaume de France furent emprisonnés.
[Note 127: _Male toulte._ «Malam toltam» De là le respectable nom de maletôte.]
IX.
ANNÉE 1293
_De la bataille du conte d'Armignac et du conte de Fois._
En l'an de grace mil deux cens et quatre vingt et treize, le conte d'Armignac contre le conte Raymont Bernart de Fois, lequel il avoit appellé de traïson à Gisors, environ la Penthecoste, devant Phelippe le roy de France et les barons, fu contraint à combattre encontre le dit conte de Fois en champ, seul à seul. Mais aux prières du conte Robert d'Artois, la besoigne et le descort d'iceux le roy de France prist sur luy, et de la bataille qu'il avoient jà commenciée les fist retraire.
Et adecertes en cest an, Edouart le roy d'Angleterre pluseurs fois et solempnellement à la court le roy de France fu semons, pour les injures et malefaçons les quelles ses hommes avoient faites aux hommes du royaume de France et de Normendie et d'ailleurs; venir n'i voult, ainsois au commandement le roy de France despit et contredit. Mais pour ce que à fausse conscience et à conseil plain de fraude peust l'iniquité qu'il avoit commenciée parfaire, dist-l'en qu'il manda au roy de France que il luy quittoit quelconque chose qu'il tenoit de luy en fié né poursivoit; car il cuidoit et espéroit ce et plus par force d'armes acquerre et ce, sans hommage de quiconque, dès ore mès tenir. Et en cest an ensement, au mois de juignet, Noion, une cité de France, fu toute arse et embrasée fors les abbaïes de Sainct-Eloi et de Sainct-Barthélemi. Et aussi en icest an meisme, Henri d'Espaigne, lequel le roy de Secile avoit tenu en prison par l'espace de vint-six ans, s'en ala à son neveu Sancion[128] le roy d'Espaigne. Et en ice meismes an, Guillaume l'évesque d'Aucuerre moru, auquel succéda en la dite éveschié Pierre évesque d'Orliens, et renonça à l'éveschié d'Orliens: et fu mis en sa place Frédéric le fils au duc de Lorraine, qui en discorde avoit esté esleu évesque d'Aucuerre, après la promocion du devant dit Pierre.
[Note 128: _Sancion_. Sanche, roi de Castille.]
X.
ANNÉE 1294
_Coment le roy Edouart s'esmut, et coment le conte d'Acerre[129] fu destruit pour ses mesfais._
[Note 129: _D'Acerre_. Nangis le nomme «Comes Acerrarum in Apuliâ.» La ville d'Acerres ou l'Acerres est en effet dans la Pouille. (Voyez déjà plus haut, vie de Philippe III, § 35.)]
Après, en l'an de grace mil deux cens quatre vingt quatorze, Edouart le roy d'Angleterre contre le roy Phelippe de France apertement et puissamment s'esmut, et envoya en Gascoigne, par navie, moult très grant foison de sa gent les quiex l'île de Ré vers La Rochelle en Poitou, qui de la part le roy de France se tenoit, destruirent toute, et occirent la gent et l'embrasèrent et brulèrent par feu. Et puis d'ilec vers Bourdiaus nagièrent[130] les Anglois, et le chastiau de Blaives et trois villes ou chastiaus sus la mer occupèrent et prisrent, et les gens du roy de France qui les gardoient deschacièrent et gettèrent vilainement, en occiant aucuns par la tricherie des Gascons. Et comme après il venissent à Bourdiaus, né ilec pour Raoul, le seigneur de Neelle, connestable de France qui dedens estoit, ne péussent aucune chose attempter né faire, lors vers la cité de Baionne retournèrent leur navie, laquelle, par la traïson de ceux qui estoient ens la cité, reçurent dès maintenant abandon, et assaillirent longuement les François qui en la forteresse du chastel estoient; et à la fin après ce d'ilec les enchacièrent.
[Note 130: _Nagièrent_. Naviguèrent.]
Et en icelui an aussi, le conte d'Acerre en Puille, lequel Charles, le roy de Secile, avoit establi garde de sa conté de Prouvence, fu trouvé et esprouvé très pesme[131] sodomite et traitre de son seigneur; et fu pris par le commandement du roy, et fu de son derrière[132] jusques à la bouche en une broche de fer ardant transfichié, et après fu ars. Adonques en icel tourment regéhi coment Charles le roy de Secile, père d'icelui Charles, il avoit retrait par traïson de la cité de Messines qu'il avoit assegiée; et coment, après Charles prince de Salerne son fils, s'estoit laissié prendre[133]; et coment il destourna les Seciliens qui icelui prince pris vouloient restablir en honneur royal, et les Arragonois aussi de leur terre chacier les desloa.
[Note 131: _Pesme_. Très-mauvais. «Pessimus.»]
[Note 132: _Derrière_. Les éditions gothiques ont substitué _dos_. Nangis dit: «A posterioribus.» (Spicileg., t. III, p. 50.) Deux lignes plus bas, au lieu de _En icel tourment regehi_, elles portent: «En celle gehine recongneut.» Et les faiseurs de Glossaires d'enregistrer, sur cette autorité, le substantif _gehine_ pour _gehenne_!]
[Note 133: _S'estoit laissié prendre_. Et comment il s'étoit laissé prendre avec le prince de Salerne, pour mieux nuire à ce dernier. Ce crime est peu probable.]
XI.
_Coment le conte de Flandres s'alia au roy d'Angleterre._
En cest an ensement, Gui le conte de Flandres, occultement ct céléement, contre son seigneur le roy de France au roy d'Angleterre alié, vint avec sa fille à Paris; laquelle il vouloit envoier en Angleterre pour espouser au roy d'Angleterre Edouart. Lors par le commandement le roy Phelippe roy de France, avec icelle furent détenus en garde, mais icelle fille après ce demoura avec les enfans le roy, pour estre enseigniée et nourrie avec eux; et le conte assez tost après fu délivré.
XII.
_Coment Charles de Valois ala en Gascoigne._
Et ensement en cest an, Charles de Valois, frère Phelippe le roy de France, en Gascoigne, à moult grant ost, fu de par son frère destiné et envoié. Rions[134], un chastel très fort, lequel les Anglois par la traïson des Gascoins détenoient, clost lors par siège, et avec sa gent viguereusement et appertement assega. Et adecertes ilec estoient Jehan de Saint-Jehan[135] et Jehan de Bretaigne et moult d'autres de par le roy d'Angleterre nobles batailleurs.
[Note 134: _Rions_. Les manuscrits de la Chronique françoise de Nangis portent _la Riole_ et _Riel_. Mais ce doit être, d'après le latin _Rionsium_, la petite ville de _Rions_, entre Bordeaux et La Réole.]
[Note 135: Jean de Saint-Jean, lieutenant des Anglois en Gascogne.]
[136]Et en cest an, Jehan duc de Brebant, qui semons avoit esté aux noces de une des filles au roy d'Angleterre laquelle Henry conte de Bar prenoit à femme, en joustant contre un chevalier qui estoit nommé Bourgondes fu féru d'un cop de lance à la mort, et mourust dedens six jours en un chastel qui est appelle Bar en Lorraine.
[Note 136: Cet alinéa n'est pas traduit de Nangis.]
Et en icel an meisme, depuis que l'église de Rome ot vaqué de pasteur par l'espace de deux ans, de trois mois et de deux jours, il y ot un pape qui fu appelle Célestin. Ycelui Célestin fu de la nascion de Puille et fu moine et père d'une petite religion[137] laquelle par luy avoit esté instituée et estoit appelée Saint-Benoist ès montaignes[138]; et là menoit moult apre vie d'ermite. Iceluy Célestin estoit appellé frère Pierre de avant qu'il fust esleu à pape, et estoit homme de grand humilité et de grande renommée et de piteuse et saincte conversation. Si avint en ce temps que les cardinals qui moult estoient obstinés en l'élection d'un pape, si comme il sembloit, en une journée se fussent assemblés en consistoire, non pas pour le eslire, car en traitant de l'élection oncques n'avoit esté faite dudit frère Pierre mencion; si avint que d'aventure un cardinal en plain consistoire commença à raconter de la saincte vie et de la renommée dudit frère Pierre; et adoncques, par divine inspiration, si comme l'en croit, tous les cardinals, à un seul veu et à une voix, avec grant effusion de larmes se consentirent audit frère Pierre, et fu esleu en pape, et avoit bien largement soissante-neuf ans d'aage. Mais encore estoit-il sain et haitié et assez fort; il n'estoit pas grant clerc, mais il estoit de très grant discrécion. Icestuy pape ordena douze cardinals, outre le nombre qui y estoit; et la décrétale que son prédécesseur avoit fait sus l'eslection du pape, laquelle estoit demourée en suspense, il la confirma et voult que elle fust tenue et gardée.
[Note 137: _Religion_. Maison religieuse.]
[Note 138: Ces religieux, du nom adoptif de leur fondateur, prirent le nom de _Célestins_.]
Item environ l'advent Nostre-Seigneur, ledit pape en plain consistoire, devant tous, renonça à tout office et bénéfice de papalité. Après lequel fu Boniface le huitième, né de Champaigne[139], lequel fu le cent quatre-vingt et dix-septième pape. Or avint que le dit Célestin qui pape avoit esté s'en vouloit retourner au lieu dont il estoit venu, et le pape Boniface son successeur ne le voult pas souffrir: mais le fist honnestement et à très grande diligence en honneste lieu estre gardé.
[Note 139: _Champaigne_. Campanie.]
Et en ce meisme an, Raoul de Grantville, de l'ordre des Prescheurs, lequel, par le commandement du pape Célestin déposé, avoit esté à Paris consacré en patriarche de Jhérusalem quant il vint à Rome fu de par le pape Boniface dégradé.
En iceluy an mourut le roy d'Alemaigne. Si s'assemblèrent les esliseurs à Coulogne, et s'accordèrent, tous et eslirent un vaillant homme, mais il n'estoit mie moult riche, et fu appellé Adoulphe[140]. Tantost comme il fu coroné à Ais, si fist assembler les barons d'Alemaigne et leur monstra que le roy de France avoit grant partie de l'empire par devers luy, laquelle chose il ne pooit soufrir pour le serrement qu'il avoit à l'empire fait. Et tantost eslurent deux chevaliers, et leur baillèrent des lettres au roy, et les envoièrent par devers le roy de France à Corbuel. Ilec luy présentèrent les lettres de par le roy d'Alemaigne, lesquelles estoient sus ceste forme:
«Adoulphe, par la grace de Dieu, roy des Romains tous dis accroissans[141], à très grant prince et puissant seigneur Phelippon roy de France. Comme, par vous, les possessions, les droitures, les juridictions et les traites des terres de nostre empire, par empeeschement noient convenable, sont détenus par moult de temps, et follement sont fortraites, si comme il apert clerement en divers lieux; nous signifions à vous par ces présentes lettres, que nous ordennerons à aler contre vous avec toute nostre puissance, en poursuivement de si grant injure que nous ne poons souffrir. Donné à Nurenberge la seconde kalende de novembre, l'an de l'Incarnacion mil deux cent quatre-vingt et quatorze.»
[Note 140: C'est ici la répétition de la mention de l'élection d'Adolphe de Nassau.--Le latin de Nangis dit seulement, au lieu du long récit qui va suivre: «Romanorum rex Adulphus, regi Angliæ Eduardo pecuniâ contra regem Franciæ confederatus, fecit regem Franciæ ex parte suâ, post octavas Nativitatis Dominicæ diffidere; sed auxiliariis sibi deficientibus, nequivit perficere quod optabat.» (Spicileg, t. III, p. 50.)]
[Note 141: _Tous accroissant_. «Semper Augustus.»]