Part 7
Si comme le siège estoit devant Gironne, viande commença à apeticier à ceux de la cité. Le conte de Fois et Ramon Rogier savoient bien tout leur couvine et coment il leur estoit, et que il ne se povoient plus tenir né durer. Si s'en vindrent au roy et luy distrent que, s'il luy plaisoit, que on parlast à ceux de la cité et aux chevetains, savoir mon sé il se vouldroient rendre né venir à mercy. Le roy leur octroia par le conseil de ses barons: si s'en alèrent en la cité et entrèrent ens et contèrent leur raison et qu'il queroient. Quant il orent parlé ensemble, le conte de Fois et Raimon Rogier vindrent au roy et luy distrent de par ceux de la cité qu'il leur donnast trièves jusques à tant qu'il eussent mandé au roy d'Arragon s'il les vendroit secourre né deffendre; et sé il ne leur vouloit aidier ou ne povoit, il luy rendroient volontiers la cité, et se mettroient de tout en son commandement. Le roy leur donna trièves moult volontiers, et il envoièrent tantost au roy d'Arragon qu'il les venist secourre et aidier, ou il les convenoit rendre la cité, né ne la povoient plus tenir contre le roy de France, car il n'avoient de quoy vivre né de quoy il feussent soustenus. Les messages trouvèrent que le roy Pierre estoit mort et pluseurs autres de ses nobles hommes; si en furent moult esbahis et moult courouciés: arrière s'en retournèrent et contèrent à Raimon de Cerdonne et à autres pluseurs barons, coment le roy leur seigneur estoit mort, et de la bataille qu'il avoit faicte contre les François, et avoit perdu tous les meilleurs chevaliers qu'il eust jusques à cent.
Quant ceux de la cité sorent ces nouvelles, si mandèrent au roy que volentiers se rendroient sauves leur vies, mais que ce fust en telle manière qu'il emportassent tous leur biens seulement et tous les harnois et toutes leur choses. Le roy qui pas ne savoit la povreté de la vitaille qu'il avoient, s'i accorda par le conseil au conte de Fois et Raimon Rogier.
Tantost comme la paix fu faicte et ordennée, les François entrèrent ens et regardèrent à mont et à val coment il leur estoit: si ne trouvèrent point vitaille laiens dont il peussent vivre trois mois. Par ce peut-on veoir appartement que le roy de France fu deceu et trahy, dont le conte de Fois et Raimon Rogier furent très faulx et très mauvais; car il savoient bien tout l'estat de la cité et coment il leur estoit.
XLV.
ANNÉE 1286
_Du trépassement le roy Phelippe de France et de sa sépulture._
Après ce que la cité fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie et enforciée de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de soi yverner ès parties de Thoulouse. Cecy fu loé au roy d'aucuns qui guaires n'amoient son profit; et que il donnast congié à la greigneur partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus à celles qui leur estoient demourées, et prisrent armes et quanqu'il y avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si occistrent grant foison de François, et prisrent à force l'amirant des galies, qui estoit nommé Enguerran de Baiole, noble chevalier et vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprové en armes qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit ès autres chevaliers qui assés près de luy estoient; mais le seigneur de Harecourt qui estoit mareschal de l'ost le laissa occire pour ce qu'il le haioit.
Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas ilec longuement demourer, si rachatèrent Enguerran une somme d'argent, et puis boutèrent le feu ès garnisons, et embrasèrent toute la ville de Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient, si grant ravine de pluie les prist que à paines se povoient-il soustenir né à pié né à cheval; n'en leur paveillons ne povoient-il demourer, tant estoient grevés. Le roy fu moult dolent et moult courroucié de ce qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy estoit bien advis qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute Espaigne, à ce qu'il avoit tant de bonne chevalerie et si avoit grant peuple mené avec luy: si fu moult pensis dont ce povoit venir, ou par aventure, par mauvais conseil ou par fortune.
Ainsi qu'il estoit en telle pensée, si chéy en une fièvre, si qu'il ne pot chevauchier; et convint qu'il fust porté en une litière. La fièvre crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatrempés et plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade. Tant alèrent et chevauchièrent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui est avironnée toute de montaignes qui sont nommées les mons de Pirène. Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en aguait coment il pourroient grever les François: quant aucun pou se esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou trouver.
A grant douleur et à grant paine vindrent jusques à Perpignan; ilec s'arrestèrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et enferme, si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: après il receut en grant devocion le sacrement de saincte églyse. Tantost comme il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu de nature qui est une commune debte à toute créature. Les barons de France furent moult dolens et moult courouciés de sa mort, car de jour en jour courage et volenté luy mouteplioit de bien faire et grever ses ennemis. Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot au cuer, né les plains né les larmes que elle rendi; tant mena grant dueil et si longuement que à paine pot avoir remède de sa vie.
Le roy fu conroié si comme il affiert à tel prince: les entrailles furent enterrées en la maistre églyse de Narbonne; les ossemens en furent apportes à Saint-Denis en France et furent mis en sépulture d'encoste son père, le saint roy Loys. Mais ainsois qu'il fussent mis en sépulture, grant discencion et grant descort s'esmut entre les moines de Saint-Denis et les frères Prescheurs de Paris; la cause fu pour ce que le roy Phelippe, le fils du bon roy, avoit donné et octroié, ainsi comme despourveuement, à un frère de l'ordre des Prescheurs le cuer son père pour ce que il fust mis au moustier des frères Prescheurs de Paris.
Les moines de Saint-Denis le vouloient avoir, et disoient que puisqu'il avoit esleu sa sépulture en l'églyse de Saint-Denis, son cuer ne devoit point reposer ailleurs né gésir. Mais le jeune roy ne voult point estre desdit à son commencement, si commanda qu'il fust baillié et délivré aux frères Prescheurs de Paris.
[93]Pour ceste chose furent meues à Paris pluseurs questions entre les maistres en théologies: assavoir mon sé le roy povoit donner et octroier le cuer de son père propre sans la dispensacion de son évesque souverain. Et après ce, les ossemens furent enterrés à Saint-Denis en France delez son père, le saint roy Loys, joignant sa femme Ysabeau d'Arragon royne de France. Lesquels Phelippe et Ysabeau sont maintenant eslevés de terre par deus piés ou environ, en belle tombe de marbre bis, en biaux ymages d'alebastre, richement et merveilleusement ouvrés de très noble et gentil oeuvre. Lesquels aucuns venans à l'églyse de Saint-Denis en France peuvent veoir ainsi gentement mis à la destre partie du moustier en une huche, delès saint Loys. Duquel cuer au roy Phelippe il fu après déterminé par pluseurs maistres en théologie que le roy né les moines ne le pourroient donner sans la dispensation du pape.
[Note 93: Les détails suivans ne se retrouvent plus dans les _Gesta Philippi tertii_ qui s'arrêtent avec le précédent alinéa.]
Et lors après, Phelippe, successeur de son père, fu couronné à Rains, entre luy et la royne Jehanne sa femme, en roy de France, le jour de la Tiphaine. Icelluy roi Phelippe qui mourut en Arragon ot deux femmes, dont la première fu la royne Ysabel, fille le roy d'Arragon, dont il ot trois enfans: Loys qui mourut en son enfance, Phelippe-le-Bel qui régna après luy, et Charles conte de Valois. Iceste royne Ysabel mourut au retourner de Tunes, et furent ses os enterrés en l'églyse monseigneur saint Denis en France, si comme je vous ay dit devant; l'autre royne que ce roy Phelippe ot après fu la royne Marie, fille le duc de Breban.
Duquel roy demourèrent à la royne trois enfans: Loys le conte de la cité d'Evreux, Marguerite la royne d'Angleterre, et madame Blanche qui fu mariée au duc d'Austeriche qui fu fils au roy Aubert[94] d'Alemaigne. Quinze ans régna icelluy roy Phelippe et fu enterré en l'églyse monseigneur saint Denis en France, delès son père le roy saint Loys, en la manière que je vous ay dit dessus.
[Note 94: _Aubert_. Albert.]
_Cy fenist l'istoire du roy Phelippe, fils saint Loys._
CI COMENCE L'HISTOIRE DU ROY PHELIPPE-LE-BEL.
_Coment Edouart, fils au roy d'Angleterre, fist hommage au roy de France._
[95]Après le roy Phelippe qui fu fils monseigneur saint Loys, régna en France Phelippe le biau son fils, et régna vingt-huit ans, et comença à régner en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur Jesu-crist mil deux cens quatre vings et six. Et en ceste année, Alphons, fils du roy d'Arragon, comença à régner au royaume d'Arragon après la mort son père; et Jaques son frère avec Constance sa mère occupa la terre de Secile, contre l'inibition et le comandement de l'églyse de Rome. En ce temps ensement, pape Honnoré la sentence que son devancier avoit prononciée contre Pierre d'Arragon et Alphons son fils, et Jaques et Constance leur mère, en icelle fermeté et en tel enditement[96] confirma. En ce meisme an, Edouart, fils au roy d'Angleterre, fist hommage au roy de France de la duchié d'Acqutaine et de toutes autres qu'il avoit au royaume de France, et que de ce roy y tenoit et possédoit; et puis celuy Edouart s'en viut à Bourdiaux la maistre cité de Gascoigne, et y tint un grant parlement: au quel lieu il reçut pluseurs messages d'Arragon, Secile et Espaigne, et fu souspeçonné qu'il ne pourchaçassent aucune traïson envers le roy Phelippe de France de son royaume; mais toute voies procura icelluy Edouart la délivrance du prince de Salerne son cousin qui estoit pris des Seciliens, envers Alfons, le roy d'Arragon, qui tenoit icelluy en sa prison. Et en cest an ensement, au mois de septembre, trespassa de ce siècle l'abbé Mahy de Saint-Denis en France, et principal conseillier du royaume de France. Lequel abbé Mahy, le moustier de Saint-Denis, de moult de temps devant passé comencié de merveillable et coutable oeuvre, à par un pou de la moitoienne partie jusques au derenier consumma; et parfist s'abbaie laquelle en moult de choses et en édifices avoit trouvée ainsi comme degastée de nouviaux murs et de maisons et de salles; et de belle et noble oeuvre rappareilla, et la rendi en son temps ainsi amendée et enrichie, de moult bonnes rentes l'acrut et esleva: par l'endoctrinement duquel et meismement de sa religion les moines embeus et entechiés, furent pluseurs après ce establis et fais abbés en divers moustiers. (Après lequel fu abbé de Saint-Denis monseigneur Regnaut Giffart de la nascion de Paris.)
[Note 95: Une partie de cette vie de Philippe-le-Bel semble traduite de la _Chronique universelle_ de Nangis. J'indiquerai par des parenthèses ou par des notes les additions et les points originaux. Voyez le latin de Nangis dans le _Spicilège_ d'Achery, in-fº, tome III, p. 47. Le texte françois est bien moins naturel que celui qui précède, et je ne puis me persuader qu'il soit également l'ouvrage de Nangis. Il accuse un écrivain qui connoissoit mal le génie de l'idiome vulgaire et qui, nourri dans les cloîtres, vouloit lui donner les _formes_ de la langue latine, dont il ne connoissoit pas très bien le _fond_.]
[Note 96: En _icelle fermeté_ ... «Eâdem firmitate et edicto simili confirmavit.»]
II.
_Coment le roy de Chipre fu couronné._
En l'an de grace après ensuivant, mil deux cens quatre-vings et sept, à Acre la cité de Surie, le roy de Chipre[97] se fist, au préjudice du roy de Secile, couronner en roy de Jhérusalem. Et pour ce que icelle chose les Templiers et les frères de l'Ospital l'avoient souffert, leur choses et leur biens qu'il avoient par Puille et par la terre du royaume de Secile furent pris en la main le roy[98].
[Note 97: _Le roy de Chipre_. Henry, frère du dernier roi, Jean.]
[Note 98: _En la main le roy_. Celui de Naples. Pour comprendre le mécontentement du roy, il faut consulter, à la date de 1278, la _Chronique universelle_ de Nangis, qu'alors ne suivoit pas notre _Chronique de Saint-Denis_. «Filia principis Antiochiæ Maria dicta, de Jerusalem in Franciâ exulans, jus regni Jerusalem quod sibi competebat Carolo regi Siciliæ contulit, eo pacto quod quamdiû ipsa viveret, ipse eidem annuatim quatuor millia librarum Turonensium, super proventus reddituum comitatûs sui Andegaviæ assignaret.» (Achery, _Spicilege_, t. III, p. 44.)]
III.
_De la bataille de Lembourc._
[99]En celuy an, quant messire Henry de Lucembourc fu mort, il luy demoura trois fils, des quiex l'ainsné estoit conte de Lucembourg, et avoit à femme la fille monseigneur Jehan d'Avesnes, de laquelle il ot le très noble empereur Henry conte de Lucembourc. Et les autres deux frères, par l'enortement de leur deux soeurs, la contesse de Flandres et la contesse de Hainaut, se traistrent à leur oncle le conte de Guerle[100], et luy requistrent que, pour Dieu, il leur voulsist aidier encontre le duc Jehan de Breban, qui par force leur tolloit la conté de Lembourc[101], et ne leur en vouloit faire nulle raison. Tantost le conte de Guerle, qui à cuer prist ceste chose, manda tous ses parens et amis, et assembla si très grant ost que ce fu merveille à veoir; et estoit s'entencion de destruire la duchié de Breban; car l'en tenoit le conte de Guerle pour un des plus riches hommes d'Alemaigne. Quant le duc de Breban sot que si grant gent venoient sur lui, tantost assembla tant de gent comme il pot avoir, et se traist vers Lembourc en une ville que on nomme Ouronne[102]. Quant le conte Guy de Flandres vit les grans assemblées des deux parties, si parla à sa femme et à la contesse de Hainaut, lesquelles soustenoient de corps et d'avoir leur frères, et eust moult volentiers traictié de la paix, car moult faisoient leur frères par leur conseil. Et les contesses respondirent au conte: «Sire, pour Dieu, ne vous en mellés, encore n'est-il mie temps de parler de la paix, né encore ne sont pas fèves meures»; et le conte n'en parla plus. Si approchièrent les deux osts qui haioient l'un l'autre de mortel haine. Quant les batailles furent rengiées les unes contre les autres, le conte de Guerle commanda à ses banières qu'il alassent avant, et le duc de Breban si fist les siennes aler avant; ilec comença la bataille fort et crueuse et dura grant pièce, mais à un poindre que le conte de Lucembourc fist, fu abatu de son cheval et illec fu tué. Combien que le conte de Guerle eust plus de gens assés que le duc de Breban n'avoit, ainsi comme Dieu le voult se tourna la desconfiture sur luy, et furent les trois fils de Lucembourc mors en la bataille, et pluseurs autres chevaliers; et y fu pris l'archevesque de Couloigne. Et quant le conte de Guerle vit la desconfiture, si tourna en fuie; mais Guy de Saint-Pol vit qu'il s'enfuioit et le suivi luy douziesme de compaignons, et le prist en fuiant et l'amena en prison au duc. Quant le duc ot eue celle victoire et conquis Lembourc par bataille, tantost fist escarteler les armes de Lembourc aux siennes et laissa son cri de _Louvain_ et cria _Lembourc à celuy qui l'a conquis_. Quant le conte Guy de Flandres oï les nouvelles, tantost vint à la contesse qui riens n'en savoit, et ele luy dit: «Sire, avez-vous oï nulles nouvelles?» Le conte respondi: «Certes, dame, oïl, mauvaises; l es fèves sont meures, car vos frères sont mors.» Tantost s'en courut la contesse en sa chambre, faisant le plus grant deuil du monde. Mais les amis qui virent la guerre mal séant, firent traictier de la paix, et après ce long traictié fu la pais accordée et faicte par telle manière: Que Henry, le fils au conte de Lucembourc qui avoit es té mort en la bataille, prendroit à femme la fille au duc de Breban. Et en ot le dit Henry un fils et une fille; et fu le fils appelé Jehan et ot à femme la roine de Behaigne[103], et la fille fu mariée au roy Charles de France. Et le conte de Guerle et l'arcevesque de Couloigne se rançonnèrent[104] de grant avoir et partant furent délivrés. Cette bataille fu faicte à Ouronne en Breban, l'an de l'incarnation mil deux cens quatre vingt et sept selon aucunes croniques, et, selon les autres, mil deux cens quatre vingt et huit[105].
[Note 99: Ce troisième chapitre ne se trouve pas dans la _Chronique universelle_ de Nangis; il justifie le récit des _Chroniques de Flandres_.]
[Note 100: _Guerle_. Gueldres. En latin _Gelria_.]
[Note 101: _Lembourc_. Et non pas _Luxembourg_, comme ont mis sottement les éditions gothiques. C'est la première fois que je relève leurs bévues, et certainement je pouvois en retrouver l'occasion à chaque page. J'ai tenté de faire mieux, et si plus tard quelques hommes studieux profitent de mes veilles, ils me rendront la justice que je n'obtiens pas encore.]
[Note 102: _Ouronne_. Ce doit être _Wering_ sur le Rhin, entre _Cologne_ et _Dusseldorf_.]
[Note 103: _Behaigne_. Bohême.]
[Note 104: _Se rançonnèrent_. Se rachetèrent.]
[Note 105: Vely, qui n'a connu d'autre récit de la bataille que celui de Villani, a fait ici autant d'erreurs que de phrases.]
En ce meisme an, les Gréjois se départirent de la subjection du pape et de toute la court de Rome, et firent un pape nouvel et cardinals nouviaux. En ce meisme an, en la cité de Triple, fu veue d'un abbé[106] de Cistiaux et de deux moines avec luy une vision merveilleuse de la main d'un escrivant sus le corporal, là où le moine avoit devant soy le corps Jhésuchrist consacré; et estoit escript de la dicte main sus le corporal une pronostication de pluseurs choses à venir moult merveilleuse et forment obscure.
[Note 106: _D'un abbé_. Par un abbé.]
IV.
ANNÉE 1289
_Coment le prince de Salerne fu délivré de prison._
Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et huit, Charles le prince de Salerne, environ la Purification à la benoicte vierge Marie, mère Nostre-Seigneur, fu délivré de la prison au roy d'Arragon, en telle manière qu'il li rendroit une grande somme de pécune, et la paix de ses Arragonnois envers l'églyse de Rome et le roy de France à son povoir procureroit; laquelle chose s'il ne povoit procurer dedens trois ans, si comme il en fu contraint à jurer, retourneroit arrières en prison jusques à tant que il eust ces choses accomplies. Si fu pourforcié à baillier hostages, c'est assavoir trois de ses fils et quarante nobles hommes qui pour luy demourèrent.
En cel an meisme[107], une cité d'Oultre-mer qui est appelée Triple fu prise du soudan de Babiloine et destruite, où il y ot moult de crestiens occis et les autres furent achétivés. De laquelle prise la cité d'Acre et ceux dedens furent moult espoventés. Si requistrent lors trève de deux ans du soudan, et les orent par son octroi.
[Note 107: Le 26 avril 1289. (Voy. M. Michaud, _Hist. des Croisades_, t. V. p. 157.)]
En ice meisme an, environ l'ascension Nostre-Seigneur, l'en fist assembler une grant multitude de galies pour guerroier les Sicles de la cité de Néapole[108]; et y ot un chevalier de Puille appelé Regnaut de Avelle, lequel chevalier, par le conseil et commandement du conte d'Artois, entra en mer ès dites galies avec grant quantité de gent d'armes, et fist siége devant Cathinense[109], une cité de Secile, et la prist et la garni de ses gens, et puis fist retourner ses galies à Néapole, qui estoient voides, afin que pluseurs gens d'armes qui à luy devoient venir trouvassent vaissiaux plus près: car il avoit pou de gent tant pour metre en garnison que pour combatre; si atendoit aide. Mais endementiers qu'il attendoit son aide, les Sicliens asségièrent ledit chevalier en la cité où il estoit. Adonc se comença le chevalier à deffendre viguereusement; mais en la fin, il fu si asprement mené qu'il se rendi, sauve sa vie et tous ses biens. Si venoit en son aide le conte de Bregne[110], Guy de Montfort, Phelippe fils au conte de Flandres et pluseurs autres batailleurs du royaume de France. Les quiex furent rencontrés des Sicliens en mer, et se combatirent: mais les François furent desconfis et furent pris de Rogier de Laure[111], lequel estoit amirant des Sicliens, et les fist metre en diverses prisons. Mais tost après il furent rachetés tous, excepté Guy de Montfort que l'on ne voult délivrer pour nul pris; et disoit-on que cestoit à la prière le roy d'Angleterre qui avoit ledit Guy de Montfort en haine, et morut prisonnier.
[Note 108: On voit que Nangis n'a pu mettre en pareil françois la phrase suivante de sa chronique latine: «Multis undecumque galeis, circâ Ascensionem Domini apud Neapolim, ad expugnandum Siculos, congregatis Apuliæ, etc.» (Spicileg. t. III, p. 48.)]
[Note 109: _Cathinense_. «Cathinensem civitatem.» C'est Catane.]
[Note 110: _Bregne_. «De Bregna.» C'est _Brienne_.]
[Note 111: _De Laure_. «De Laurea.» C'est le fameux amiral ou Amirante sicilien que nos historiens françois appellent _Doria_, mais que les Italiens écrivent mieux de _Lauri_.]
(En ce meisme an morut Ranulphe, évesque de Paris, et puis après li fu Adeulphe, lequel morut dedens un an.)
V.
_Coment les chrestiens rompirent les trives aux Sarrasins._
Après, en l'an de grace mil cinc cens quatre vingt et neuf, mil deux cens soudoiers, en secours de la Terre Saincte, du pape Nicolas furent envoiés en Acre; les quels tantost, contre la volenté de ceux du Temple armés, avec belle compagnie de chevaliers issirent d'Acre et rompirent les trives du soudan ottroiées; et puis coururent vers les manoirs et les chastiaux des Sarrasins, et, sans miséricorde, les Sarrasins de chascun sexe, et uns et autres qu'ils trouvèrent, occistrent, qui se cuidoient reposer seulement et paisiblement sus les trives baillées entre eux et les crestiens. Et en icel an, Charles prince de Salerne, délivré de la prison au roy d'Arragon, vint à Rome; et, ilec le jour de Penthecoste, fu couronné en roy de Secile du pape Nicolas, et fu absous du serement qu'il avoit fait au roy des Arragonois.
En icel an aussi, Jacques l'occupeur de Secile, avec grant ost entrant en la terre de Calabre, assist la cité de Jayette[112], contre lequel le roy Charles courut hastivement et délivra ceux qui estoient asségiés: car, comme il s'appareillassent d'une part et d'autre pour batillier, si vint un chevalier de par le roy d'Angleterre qui procura trives entre eux deux, jusques à deux ans.
[Note 112: _Jayette_. Gaëte.]
Et, après, en ce meisme an, le soudan de Babiloine[113] quant il cognut et sot ce que les crestiens avoient fait vers Acre à ses serjans, si fu moult dolent et manda maintenant à ceux d'Acre que s'il ne lu y rendoient ceux qui avoient détruit et occis de sa gent, que dedens l'an leur cité ameneroit à ruine, et trébucheroit autressi comme il avoit fait Triple; laquelle chose il ne voudrent faire, et pour ce, il coururent en l'ire et au courrous merveilleusement du soudan.
[Note 113: _Le soudan de Babiloine_. Kalaoun.]
En icel an ensement, Loys l'aisné fils le roy Phelippe de France, et de Jehanne sa femme, roy ne de Navarre, fu né en la quarte none d'octobre.
VI.
ANNÉE 1290
_Coment Acre fu detruite par le soudan de Babiloine._