Part 5
_Incidence_.--Assez tost après, vindrent en France les messages du royaume de Tharse, et denoncièrent au roy Phelippe de par le roy de Tharse, leur seigneur, que sé il vouloit aler Oultre mer sur Sarrasins, que volentiers luy aideroit en toutes les manières qu'il pourroit, et de gent et de conseil et de toutes autres choses dont il le pourroit aidier. Ces messages qui vindrent de Tharse n'estoient mie Tartarins, ains estoient Georgiens. Les Georgiens sont près voisins aux Tartarins, et sont en leur subjection et en leur commandement, et croient en Nostre-Seigneur Jhésucrist. Il vindrent à Saint-Denys en France célébrer la Pasque par le commandement le roy, comme bons crestiens et parfais, selonc ce qu'il monstroient et le faisoient assavoir.
Quant il oient séjourné en France tant comme il leur plut, si s'en repairèrent et retournèrent, et alèrent en Angleterre et distrent au roy d'Angleterre ce meisme que il avoient dit au roy de France. L'an de grace mil deux cens soixante dix et sept, l'apostole Johan, qui devant estoit nommé Pierre L'Espaingnol[66], se vantoit assez souvent quant il estoit avec ses plus privés qu'il devoit vivre longuement, et que bien le savoit, selon la science de géométrie et d'astronomie; mais il ala tout autrement que il ne disoit. Car si comme il séjournoit à Viterbe, il fist faire une chambre d'encoste le palais. Si comme il ala veoir la besoigne coment elle se faisoit, une solive tresbucha de haut et chéy sur luy, et le debrisa et quassa tant qu'il mourut dedens les six jours de celle froissure: si fu enterré en l'église Saint-Laurens, en la cité meisme.
[Note 66: _Pierre L'Espaignol_. «Joannes XX natione Hispanus.» (Gesta Ph. III, pag. 536.) Pierre d'Espagne étoit grand médecin.]
XXVI.
ANNÉE 1277
_Coment Pierre de la Broce fu pris et pendu._
En ce temps meisme advint que un message qui portoit unes lettres acoucha malade à une abbaye. Si le sousprit le mal que il vit bien que il luy convenoit mourir. Si appela ceux de l'abbaye, et leur fist promettre et jurer que il ne bailleroient les lettres à nulle personne vivant né à nul homme fors à la propre personne du roy de France. Quant le messagier fu mort, un moine de laiens prist les lettres par le congié de son prieur, et les porta tout droit au roy de France à Meleun sur Saine où il estoit.
Le roy reçut le moine liement et luy fist bonne chière, puis entra en une chambre pour estre plus privéement, et appela aucuns de ses privés, et fist ouvrir la boiste, et aussi regarder de quel séel elle estoit séellée. Si trouva-l'en que c'estoit le séel Pierre de la Broce. Si ouvri-on les lectres, mais ce qui dedens estoit escript ne voult-on point descripre né faire assavoir[67]. Moult se merveillèrent ceux qui les lectres virent de ce qui estoit dedens. Tantost le roy se parti de Meleun et s'en vint à Paris, et séjourna ilec trois jours. D'ilec se parti et ala au bois de Vincennes. Là fu mandé Pierre de la Broce, et pris et mené en prison; après il fu mené à Yanville[68], et fu mis en la maistre tour.
[Note 67: _Ne voult-on point faire assavoir_. «Et adhuc est ignoratum.» (Gesta Ph. III.)]
[Note 68: _Yanville_. Janville, dans le Beauvaisis.]
Nouvelles vindrent à l'évesque de Baieux que Pierre de la Broce son cousin estoit en prison. Si s'en ala au plus tost qu'il pot à la court de Romme, et se mist en la garde de l'apostole. Ne demoura guaires que Pierre de la Broce fu mené à Paris. Si furent mandés pluseurs des barons de France pour oïr le jugement Pierre de la Broce, et pourquoy c'estoit et comment il avoit desservi mort.
Quant les barons furent assemblés, Pierre fu tantost délivré au bourrel de Paris qui pent les larrons, à un bien matin, ains souleil levant. Si le convoièrent au gibet les ducs de Bourgoigne et de Breban et le conte d'Artois, et pluseurs autres barons et hommes nobles. Le commun peuple de Paris s'esmut de toutes pars, et coururent hommes et femmes après; car il ne povoient croire que homme de si hault estat fust devalé au bas. Le bourrel luy mist la corde entour le col, et luy demanda s'il voulloit riens dire, et il dit que nennil. Tantost le bourrel osta l'eschielle, et le laissa aler entre les larrons.
Nul ne se doit fier en hautesce mondainne né en son grant estat. Car la roe de fortune qui ne se tient en un point né en un estat l'aura tantost dévalé et mis au bas. Tous ceux que Pierre de la Broce avoit mis à court né de riens avanciés furent boutés hors du service, né nul n'en demoura que l'en péust savoir[69].
[Note 69: Le chroniqueur de Saint-Denis, dans toute l'histoire de Pierre de la Brosse, a omis celles des réflexions de Nangis qui pouvoient rendre problématique le crime de cet infortuné favori. «Cujus mortis causa apud vulgus _incognita_, magnam cunctis qui audierunt admirationem et murmurationis materiam ministravit.» Ce qu'il y eut de mieux prouvé dans toute l'affaire, ce fut la haine vouée par tous les grands à Pierre de la Broce. Les révélations de la béguine de Nivelle, les propos du comte d'Artois, les mystérieuses dépêches apportées par un moine dont on ne cite pas même l'abbaye, tout avoit été mis en usage auprès du plus crédule des rois, tandis que Marie de Brabant faisoit aisément tourner contre le favori le crédit que lui donnoit l'amour de son époux. Cependant, tous nos historiens modernes ont, à qui mieux mieux, déversé l'injure sur le malheureux Pierre de la Brosse. Il faut pourtant en excepter M. Daunou, _Histoire littéraire_, t. XIX, pag. 407 et 408, et M. Achille Jubinal, éditeur d'un recueil curieux de pièces de vers faites à l'occasion de cette illustre disgrâce. C'est pourtant une réhabilitation possible que celle du ministre de Philippe-le-Hardi: indépendamment de l'auteur des _Gesta_, nous avons le témoignage d'un contemporain bien plus illustre, de Dante lui-même qui se trouvoit à Paris peu d'années après l'événement. Dante a placé Pierre de la Brosse dans son Purgatoire parmi les négligens: voici la précieuse mention qu'il lui a consacrée:
Vidi............. l'anima divisa Dal corpo suo per astie et per inveggia, (Come dicea,) non per colpa commisa; Pier della Broccia dico, e qui proveggia Mentr'è di qua la donna di Brabante, Si che però non sia di peggior greggia.
«Je vis l'ame qui fu séparée du corps par ressentiment et par envie, ainsi qu'on le disoit. Je parle de Pierre de la Brosse; et puisse la dame de Brabant, pendant qu'elle vît encore, pourvoir à ne pas être un jour rejetée dans une plus coupable troupe.»
Ce tercet du Dante suffit pour faire pencher la balance en faveur de la Brosse.]
XXVII.
ANNÉE 1278
_Du soudan de Babiloine._
Bondodar, le soudan de Babiloine, avoit destruit la cité d'Antioche, puis se tourna devers les chrestiens, et leur fist assez de maulx et de grief. En ce temps meisme que Pierre de la Broce fu destruit, les Tartarins furent moult courouciés de ce que Bondodar menoit si grant maistrie en la terre d'Oultre-mer, si assaillirent Turquie et luy mandèrent bataille. Le soudan assembla tant de gent comme il pot avoir, et vint contre eulx en bataille; les Tartarins leur coururent sus et en detrenchièrent et occistrent une grant partie; le soudan meisme fu navré à mort, et se fit porter à Damas: ilec mourut des plaies qu'il ot eues. Son fils fu élu à soudan après la mort de son père: mais il ne le tint mie longuement en paix, car pluseurs admiraulx firent conspiration contre luy, et le assistrent en un chastel que l'en nomme le Crac qui siet assez près de Babiloine: tant crut et moulteplia le descort entre eux que l'une partie occist l'autre.
XXVIII.
_De la voie que le roy de France fist au Mont de Marchant._
Le roy Phelippe assembla grant partie de ses barons et s'en ala en Gascoigne à une ville qui est nommée le Mont de Marchant[70]. D'autre part vint le roy d'Espaigne avec des plus nobles hommes de son païs et commencièrent à parler de l'injure et du descort que le roy d'Espaigne faisoit à ma dame Blanche et à ses enfans. Le roy d'Espaigne estoit à séjour à Bayonne, si comme messages aloient et venoient d'une part et d'autre. Si comme les deux roys estoient ainsi comme à accort, les messages vindrent et apportèrent commandement de l'apostole que les deux roys féissent paix et s'accordassent ensemble bonnement sus paine d'escommeniement, si que ce fust au prouffit et à louange de saincte églyse.
[Note 70: _Mont de Marchant_. Mont-de-Marsan.]
Quant le roy de France oï tels paroles, si ne voult qu'il en fust parlé, ains se départi tantost du Mont de Marchant, et s'en ala tantost à Thoulouse. Si luy vint le roy d'Arragon, luy et grant compaignie de nobles hommes, pour l'y faire révérance et honneur. Le roy le receut moult liement et luy donna grans dons, et luy fist grant courtoisie. Quant le roy d'Arragon ot esté avec le roy de France tant comme il luy plut, si prist congié et s'en retourna en sa terre, et trouva sa femme qui avoit nom Constance, fille de Mainfroy le dampné et rescommenié: si luy dit[71] coment et en quel manière il porroit avoir le royaume de Secile. Et le roy Pierre luy demanda sé elle avoit oï nulle nouvelle certaine de Palerme et Messines? et celle luy respondi que si il les voulloit aidier que il le recevroient à seigneur et à roy, et seroient de tout leur povoir contre le roy Charles, né jamais né le tendroient à seigneur.
[Note 71: _Si luy dit_. Alors Constance lui dit.]
XXIX.
ANNÉE 1280
_Incident du fleuve de Saine._
Selon le temps de grace mil deux cens quatre vins, le fleuve de Saine issy hors de son chanel et espandi par tout le païs. Et vint à si grant ravine à Paris, qu'elle rompi la maistre arche de Grand pont et quassa et froissa des aultres jusques à six, et rompi de Petit pont la greigneur partie, et enclost Paris de toutes pars, si que nul ne pooit aler né venir fors que par navie.
L'an de grace mil deux cens quatre ving et un, monseigneur de Mont Pincien[72] en Brie, prestre et cardinal de Saincte-Cecile, fu sacré à apostole, et fu appellé Martin.
[Note 72: _Mont Pincien_. «Montpincem» vel «Monspicii.» Variantes: _Mont-payen_. Il s'agit ici de Martin IV (Simon de _Brie_, de _Montpencien_, ou de _Montpilloy_, en Champagne).]
XXX.
_Coment ceulx de Secile se retournèrent contre le roy Charles._
Celle année meisme, Pierre roy d'Arragon fu moult entalenté[73] des malices sa femme, et la crut de quanque elle disoit. Elle affermoit certainement et faisoit entendant à son baron qu'elle estoit hoir du royaume de Secile, et le tenoit pour trop failly, pour ce qu'il ne s'offroit à eux pour estre leur seigneur, comme ceux qui le requeroient chascun jour.
[Note 73: _Entalenté_. Excité, animé, aiguillonné par.]
Quant le roy ot oï et sceu et escouté teles paroles, si envoia deux chevaliers pour veoir la contenance et la manière du pays; et furent moult bien receus et honnourés des plus haulx hommes de la contrée, et promistrent et jurèrent que il recevroient le roy comme leur seigneur. Quant les messages orent fournie leur besoigne, si s'en retournèrent et emmenèrent avec eux des plus haulx hommes et des plus renommés de Secile, pour mieux affermer et enteriner la besoigne. Si tost comme la chose fu affermée et asseurée d'une part et d'autre, ceux de Palerme et de Messines et des autres bonnes villes, signèrent[74] les huis des François par nuit; et quant ce vint au point du jour, qu'il porent environ eux veoir, si occirent tous ceux qu'il porent trouver, né n'en furent espargniés né vieulx né jeunes, que tous ne feussent mis à l'espée, néis les femmes enceintes des François furent toutes occises, que nulle n'en demoura.
[Note 74: _Signèrent_. Marquèrent.]
Aucuns en y avoit qui, par grant félonnie, les aouvroient par les costés, et en sachoient les jeunes créatures et les jectoient contre les parois et en faisoient hors issir les entrailles. Le roy[75] appareilla sa navie et tant de gent comme il pot avoir pour aidier au roy de Secile, contre le roy Charles, sé mestier en feust; si envoia endementiers à l'apostole qu'il luy féist secours et aide, et que il luy octroiast les dismes de saincte églyse en son royaume; que son propos estoit d'aler oultre-mer sur les Sarrasins.
[Note 75: _Le roy_. Pierre d'Aragon.]
L'apostole qui jà se doubtoit de luy né ne savoit s'il disoit voir ou non, luy respondi que moult volontiers luy aideroit des biens de la crestienté et de saincte églyse, mais que il commençast la besoigne, et que il peust appercevoir la fin où il tendoit.
XXXI.
ANNÉE 1282
_De la venue au roy d'Arragon en Secile._
Quant Pierre d'Arragon ot oï et veu la volenté l'apostole, il entra en mer, et furent les voiles dreciées. Les vens ne luy furent de riens contraires, si s'en vint tout droit au port de Thunes devers les destrois des montaignes. Si trouva ilec moult grant foison de Sarrasins qui vouldrent deffendre le port, car il cuidoient qu'il voulsissent prendre port à terre, si combatirent à luy: en ce poindre il perdi trois mille hommes par nombre.
Ilec demoura et actendi ne say quans jours, et manda ceux de Messines et de Palerme qu'ils ne se doubtassent de riens du roy Charles, car il avoit bien si grant gent et si grant force qu'il estoit certain d'avoir la victoire et la seigneurie. Si comme ces choses estoient en tel point, nouvelles vindrent au roy de Secile que tous les François avoient esté occis qui estoient en Secile, et que toute Secile estoit tournée contre luy, et que le roy d'Arragon estoit en possession du royaume de Secile. Il manda tantost toutes ces choses à l'apostole Martin, et à son nepveu le roy de France. L'apostole ala tantost à Orbetine[76] et assembla tout le peuple du païs et leur admonesta et dist que nul fust contre le roy Charles né de riens son contraire, car le royaume tenoit-il et devoit tenir de l'églyse de Romme, et que en l'aide de ceux de Secile né en leur commandement ne fussent en riens obéissans en nulle manière; et ce commandoit-il et voulloit que ce fust, sus paine de sentence d'escommeniement.
[Note 76: _Orbetine_. «Urbem veterem.» C'est Orviete.]
Quant il ot ainsi sermoné et amonesté le peuple, si envoia un de ses cardinaulx en la contrée, maistre Girart de Parme, évesque de Saincte-Sabine, pour ce qu'il rappellast ceux du royaume de Secile à paix et à concorde envers le roy Charles. Si comme ce cardinal vint vers le rivage de la mer, ceux de Messines et de Palerme luy vindrent au devant à l'encontre, pour ce qu'il ne vouldrent en nule manière qu'il passast oultre; et luy distrent que le roy d'Arragon estoit tourné et entré en Secile, et avoit tous le païs tourné à luy pour la raison de sa femme qui déust estre droit hoir du royaume.
Le cardinal vit bien que ceux de Secile tenoient le roy d'Arragon pour leur seigneur, et que nulle paix né nulle amour ne trouveroit à eux; si s'en retourna et raconta à l'apostole coment les choses estoient alées: et avec tout ce, la plus grant partie de la Calabre s'estoit à eux accordée.
XXXII.
_Coment Messines fu assise du roy Charles._
Si comme ces choses estoient en ce point, le roy Charles envoia son fils, prince de Salerne, pour avoir secours et aide contre ses ennemis. Avec ce, il assembla tant de gent et tels comme il pot avoir, si passa le far de Messines. Les bourgois de la ville furent sousprins et esbahis de sa venue, né n'estoient point garnis d'armes né d'autres choses deffensables. Si fu bien dit et raconté au roy et à sa gent qu'il pourroit de legier prendre la ville, mais le roy ot pitié de destruire si noble cité, si envoia à ceux de dedens messagiers, et leur fist dire qu'il leur seroit assez débonnaire et leur pardonnerait de legier son mautalent. Les bourgois requistrent et demandèrent espace tant qu'il eussent parlé ensemble; le roy leur octroia volentiers.
Endementiers, il se garnirent d'armes et mandèrent secours par toute la terre de Secile, tant qu'il furent garnis; et quant il furent garnis, si ne vouldrent faire chose que le roy leur requist. Le roy avoit mauvaisement retenu ce proverbe que on dit en France: «Qui ne fait quant il puet ne fait mie quant il vuelt.»
Le roy commanda que la cité fust assaillie, mais nulle riens n'y porent mesfaire, tant que le roy ot conseil du conte de l'Aceurre[77] qui puis fu prouvé pour traitre comme il apparut puis le décès du roy Charles, qu'il s'en retournast en Calabre. Lors se traïst le roy arrières, et se mist ès plains Saint-Martin, que ceux de Puille né de Calabre ne se retournassent contre luy; et ilec attendist tant que son fils fust retourné de querre le secours de France. Et fist despecier toutes les nefs qui estoient sur le rivage du Far, garnies d'armes et d'autres biens pour secourre la terre d'Oultre-mer; que il ne venissent par aucune aventure ès mains de ses ennemis.
[Note 77: _De l'Aceurre_ ou d'_Acerres_. «Comitis Acerrarum.»]
Quant le roy Charles ot laissié le siège de Messines, le roy d'Arragon plain de orgueil et de beuban se fist couronner du royaume de Secile en despit de luy, et luy manda par ses lettres que il ne feust si hardi sur sa vie perdre que plus y demeurast. Les nouvelles en vindrent à l'apostole, si se conseilla à ses cardinaulx que il pourroit faire du roy d'Arragon qui tant estoit contraire à saincte églyse: et si l'escommenia et condempna du royaume d'Arragon, et le donna à Charles conte de Valois, fils au roy Phelippe de France, et en fist lettres sceellées de tous les sceaulx des cardinaulx de Rome.
XXXIII.
_Du poisson semblable au lyon._
Il avint, au mois de février en l'an de grace mil deux cens quatre-vingt et un, que un poisson fu pris en la mer qui avoit semblance de lyon. Il fu aporté devant l'apostole à Orbetine, et disoient les mariniers quant il fu pris qu'il jectoit merveilleusement horribles et espoventables cris.
En ce meisme temps il fu si grant descort, à Paris, entre les nations des Anglois et des Picars escoliers, que l'en cuidoit bien que l'estude se deust du tout départir de Paris; et furent mis en prison au chastelet de Paris, pour la doubtance qu'il ne s'entre océissent.
Le soudan de Babiloine se combati aux Sarrasins, si fu occis de sa gent jusques à cinquante mil, et le chacièrent huit journées dedens sa terre. Le soudan rassembla sa gent et tout son povoir, et se combati de rechief aux Tartarins. Tant se combatirent que les Tartarins furent vaincus, et perdirent de leur gens environ trente mille.
En celle saison et en ce temps commença saint Loys à faire miracles au royaume de France.
XXXIV.
ANNÉE 1283
_Du secours qui vint de France au roy Charles._
Pierre conte d'Alençon, frère du roy de France, et Robert conte d'Artois, le duc de Bourgoigne[78], le conte de Dampmartin[79], le conte de Bouloigne, le seigneur de Montmorency[80] et moult d'autres nobles hommes, avec grant foison de gens de pié, vindrent en icel temps meisme pour secourre le roy Charles de Secile; et passèrent tout oultre parmi Lombardie à bannières desploiées, sans nul encombrement. Tant chevauchièrent qu'il vindrent ès plaines de Saint-Martin où le roy estoit.
[Note 78: «Othelinus.»]
[Note 79: «Johannes.»]
[Note 80: «Mathæus. (Gesta Ph. III, p. 541.)]
Le roy fu moult lie de leur venue: si s'appareilla tantost et ordonna ses batailles rengiées, et passa tout oultre parmi Calabre jusques à la Gatonne[81], et se mist en grant paine de trouver ses ennemis. Ses adversaires qui bien savoient sa venue, né s'osèrent combatre né approchier d'eux, ains fuioient dès que il les véoient venir aux chastiaux et aux forteresces. Les autres qui estoient en leur navies, si se boutoient en leur galies et puis tournoient en fuie. Le roy d'Arragon qui bien savoit le pouvoir du roy Charles et la hardiesce des François, se pourpensa par quel barat né coment il le pourroit conchier né décevoir; car il n'avoit talent d'aler contre luy à bataille. Si luy manda que s'il estoit si osé né si hardi, que volentiers se combatroit à luy corps à corps; et que il prist cent chevaliers des plus hardis qu'il pourroit trouver qui se combatroient contre cent des plus esleus de son royaume, et que ce fust le premier jour de juing, ès landes de Bordeaux, et que celui qui seroit vaincu jamais n'eust point d'honneur, né ne portast couronne. Quant le roy de Secile oï ce, si en fu moult lie et respondi tantost que bien le vouloit.
[Note 81: _A la Gatonne._ «Usque Alagatonne et alibi equitabat.»]
Les convenances furent jurées et promises de chascune partie. Tantost, le roy Charles manda toute l'affaire au roy de France, et luy manda qu'il fist faire cent armeures de fer, les plus belles et les meilleures que l'en pourroit trouver né soubtillier. L'apostole Martin qui bien sot la besoigne n'en fu point lie, car il se doubta moult et pensa que le roy d'Arragon ne le faisoit fors par boisdie[82].
[Note 82: _Boisdie_. Simulation. Variante: _Loberie_.(Msc. 9650.)]
XXXV.
_Coment le roy Charles vint à Bordiaux contre le roy d'Arragon._
Quant le roy de France ot entendu ce que son oncle luy mandoit, si se merveilla moult coment le roy d'Arragon osoit emprendre si grant besoigne contre le roy Charles, né contre les nobles combateurs qui tant de biaux fais de chevalerie avoient fais. Si fist tantost aprester ce qu'il luy avoit mandé, et se garni de chevaux et d'armes, et fist assavoir à sa baronnie la besoigne si comme elle aloit. Et si leur manda qu'il fussent avec luy à l'encontre de son oncle, au jour nommé qui estoit assigné aux deux parties.
Le roy Charles bailla en garde sa terre au prince de Salerne son fils, et au conte d'Alençon et au conte d'Artois; si s'en vint droit à Rome. L'apostole Martin le blasma moult forment de celle besoigne qu'il avoit ainsi emprise, et les cardinaux luy monstrèrent qu'il povoit bien la chose laissier ester. Quant l'apostole vit qu'il n'en laisseroit riens à faire, si luy bailla Jehan Colet[83] prestre et cardinal de saincte églyse et de saincte Cecile, et luy donna plain povoir d'escommenier et de condempner le roy d'Arragon, sé il ne faisoit satisfacion des injures que il faisoit à saincte églyse.
[Note 83: _Colet_. Ou _Chollet_.]
L'an de grace mil deux cens quatre-vings et trois vint le roy Charles ès landes de Bordiaux, au lieu et en la place qui avoit esté accordée et jurée des deux parties. En la présence du roy de France et de ses barons se offri et présenta par devant le seneschal de Gascoigne qui tenoit la court contre le roy d'Arragon. Mais le roy d'Arragon ne vint né ne contremanda né ne s'excusa de riens, fors que tant que, la nuit de devant, il estoit venu au séneschal repostement, né n'avoit avec luy que deux chevaliers et luy dist qu'il venoit acquiter son serement, et qu'il n'oseroit plus demourer pour la doubtance du roy de France; né plus n'en fist, ains s'en parti tantost.
Le roy Charles et ses barons attendirent celle journée sa venue, et toute la nuit et toute la sepmaine. Quant le roy de France vit ce, si en fu moult courroucié, si commanda à Jehan Nougne qui des parties d'Espaigne estoit venu, ainsi comme nous avons devant dit, qu'il entrast en Arragon et qu'il prist chevaliers et sergens tant comme il vouldroit. Celluy Jehan Nougne s'en ala en Navarre et se féri au royaume d'Arragon, et ardi et prist et roba tout avant luy; hommes et femmes s'en fuirent devant luy, et laissièrent leur biens et leur maisons, car garde ne se donnoient de telle venue.
Tant ala avant, luy et sa gent, qu'il trouvèrent une tour bien garnie de biens, si se férirent ens et robèrent quanqu'il trouvèrent, qu'il n'y laissièrent riens: puis boutèrent le feu dedens et la tresbuchièrent à terre. Bien est la vérité que sé il fussent alés plus avant, il eussent tout pris le royaume d'Arragon, car le roy Pierre ne s'en donnoit garde né n'estoit de riens pourvéu.
XXXVI.
_De Gui de Montfort._