Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 37

Chapter 373,906 wordsPublic domain

Quant ces choses orent esté ainsi faites, les Anglois orent très grant joie et furent moult lies de leur victoire; et commencièrent de rechief à garnir la ville et le chastel de la Roche-Deryan, et aucuns autres fors, des biens qu'il avoient gaaigniés, et pensoient à demourer ilecques bien seurement et eux deffendre encontre tous. Mais Nostre-Seigneur ordena autrement: car le moys d'aoust ensuivant, les nobles et non nobles de tout le pays s'assemblèrent en un certain lieu, et firent et ordenèrent que de rechief et briefment, il assaudroient la ville et le chastel de la Roche-Deryan. Et firent supplicacion au roy de France qu'il leur voulsist envoier ayde. Si leur envoia le seigneur de Craon et messire Antoine d'Avré, et aveques eux grant compaignie et fort. Quant il furent venus en Bretaigne et aveques les Bretons adjoins, si se partirent à un mardi, et environ heure de tierce il assaillirent la ville de la Roche-Deryan très vertueusement et continuellement depuis ledit mardi jusques au juesdi. Mais ceux de la ville se deffendoient forment et gittoient boys et genestes ardans et poignées de blé sans battre, ardans, et si gittoient pois et autres gresses boulans, et se deffendoient par toutes les manières qu'il povoient. Quant il virent que bonnement il ne se pourroient plus deffendre encontre ceux qui là estoient, il se consentirent à rendre la ville saufs leur corps et leur biens. Si furent d'un acort, les François et les Bretons, qu'il n'auraient congié de la vie né de issir hors. Si commencièrent de rechief les nos à assaillir, et ne laschièrent jusques à l'endemain continuellement qui fu jour de vendredi. Et en iceluy vendredi le seigneur de Craon mist en une petite bourse cinquante escus d'or, et la pendi à un gresle baston lonc, et le tenoit en sa main. Si commença à dire à ceux qui assailloient la ville: «Qui premier enterra en la ville en vérité il aura ceste bourse aveques les flourins.» Quant les Genevois virent celle bourse, il commencièrent à assaillir la ville plus fort, que par avant et pristrent mails de fer qui avoient longues pointes et grosses testes, lesquels mails sont appelles testus. Si distrent les uns aux autres: «Cinq de nous irons au mur à tous nos martiaux, et vous serez devant les murs et assaudrez le plus fort que vous pourrez.» Et ainsi fu fait. Adonques pristrent les cinq Genevois leur martiaux et mistrent leur escus sus leur testes et s'en alèrent aux murs, et les autres donnèrent fort assaut à ceux qui estoient sus les murs de la ville. Endementres qu'il assailloient par telle manière, les devant dis cinq Genevois ostèrent cinq pierres des murs et les cavèrent par telle manière que il furent à couvert par dedens les murs, et ne leur povoit-on mal faire des carriaux. Il estoient loing l'un de l'autre environ dix piés. Si cavèrent les murs par telle manière que, dedens heure de midy, il cheut des murs environ un pié en longueur, et tantost y entra un Genevois assez petit de corps, et ot les flourins que monseigneur de Craon tenoit; et après luy entrèrent tantost, et puis que les murs furent cheus communelment tous ceux de l'ost, quiconques y vouloit entrer indifféremment: car il avoit esté ordené des capitaines, par avant, que tous les biens de la ville seraient communs, et abandonnés à tous ceux de l'ost qui les pourvoient gaaignier.

Il tuèrent premièrement, sans différence, les hommes et les femmes qui estoient en la ville habitans, de quelque aage qu'il fussent, et meismement les enfans qui alaittoient. Quant il orent ainsi mis à mort ceux qu'il avoient trouvés en la ville, si commencièrent à getter au chastel auquel s'estoient retrais environ deux cens quarante Anglois; mais quant il virent la hardiesce et la vertu de ceux qui assailloient, il offrirent à rendre le chastel, leur corps et leur biens saufs. Mais les nos ne s'i vouldrent accorder, et assaillirent de fort en fort. Finablement, l'issue du corps tant seulement leur fu accordé, et que l'en les conduiroit par l'espace de dix lieues loin: si issirent en leur costes et s'en alèrent; et les conduisoient deux chevaliers bretons, c'est assavoir, messire Silvestre de la Fouilliée, et un autre chevalier; mais à paine les povoient deffendre des gens de labour, car tous ceux qui les povoient actaindre, il les mectoient à mort et les tuoient de bastons et de pierres, comme chiens. Si les conduirent les deux chevaliers au mieux qu'il porent jusques près de la ville de Chastiaunuef-de-Quintin. Quant ceux de la ville oïrent dire que les Anglois qui avoient tué leur seigneur venoient par sauf conduit, si s'assemblèrent pluseurs bouchiers et charpentiers et autres de ladite ville, et mistrent à mort tous les Anglois, ainsi comme des brebis, et ne les porent onques les deux chevaliers deffendre, excepté leur capitaine qui s'enfuy; et les deux chevaliers qui les conduisoient s'enfuyrent aveques le capitaine desdis Anglois, lequel fu à paine sauvé. Finablement, ceux de la ville de Chastiaunuef-de-Quintin firent porter les corps des mors en quarrières et en grans fosses qui estoient hors de la ville, et là les mangièrent les chiens et les oiseaux. Et ainsi démourèrent les Bretons sous messire Antoine d'Avré, chevalier, establi capitaine de par la duchesse, en la ville de la Roche-Deryan, et ot ladite duchesse les frais et les revenus qui estoient deues au duc, son mari, tout environ la Roche-Deryan, jusques à deux lieues.

En ce meisme temps, le conte de Flandres prist à femme la fille du duc de Brebant.

[609]En ce meisme an, le vintiesme jour de juillet, vint la royne de France à Saint-Denis, et i demoura par l'espace de huit jours ou de plus. Et là faisoit faire oroisons à messes chanter, et si faisoit préeschier au peuple, afin que Dieu voulsist garder le royaume de France et le roy. Lequel roy s'estoit parti pour aler lever le siège que le roy d'Angleterre avait fait devant Calais, en l'an passé, au mois d'aoust. Quar ceux de ladite ville de Calais luy avoient mandé secours, ou il failloit qu'il se rendissent par nécessité au roy d'Angleterre.

[Note 609: Les deux paragraphes suivans sont omis dans la plupart des Mss., et entre les autres, dans celui de Charles V. Je les ai transcrits sur la leçon du duc de Berry, nº 8,302, et sur celle de l'amiral de Grailly, aujourd'hui fonds de Lavallière, nº 33.]

En ce meisme an, la veille de sainte Crestine, environ le commencement de la nuit, fist très grans et orribles tonnoires; par tel manière que la royne qui estoit à Saint-Denis et ceulx qui estoient avecques elle en l'oratoire de monsieur saint Romain emprès la chapelle de monsieur saint Loys, à heures de matines, furent merveilleusement espouvantés. Et si tost comme les matines furent chantées, l'évesque de Coustances qui présent estoit avecques la royne, commença _Te Deum laudamus_, et fu chanté en grant dévocion.

Et en icest an, le samedi quart jour d'aoust, pour ce que le roy ala trop tart pour secourre la ville de Calais, nonobstant que (par pluseurs fois[610] il eussent mis grant cure et diligence de les secourre. Mais il ne povoient estre secourus pour le lieu où le roy d'Angleterre et son ost estoient logiés qui estoit inaccessible; et estoit le passage tel que pour aucun effort nul ne povoit entrer; né par la mer aussi ne povoient estre secourus, pour le navire du roy d'Angleterre qui estoit devant ladite ville de Calais. Et cependant les cardinaux pourchassoient trieves entre les deux roys; et furent prises jusques à la quinzaine la nativité saint Jehan-Baptiste prochaine à venir, lesquelles trieves furent rompues tantost par le roy d'Angleterre qui tousjours continua ledit siège devant la ville de Calais, par tel effort que ceux de ladite ville, comme désespérés de tous secours, et pour ce que il n'avoient point de vitaille né n'avoient eu, plus d'un moys devant, ainsois mangeoient leur chevaux, chas, chiens, ras et cuir de buef à tout le poil, se rendirent) audit roy d'Angleterre, sauves leur vies; et s'en issirent tous hommes et femmes et enfans de la ville sans riens emporter, fors tant seulement les robes que il orent vestues, qui fu grant pitié à veoir. Et vindrent la greigneur partie de Calais à refuge au roy de France qui les reçut moult agréablement et leur fist et fist faire moult de humanité.

[Note 610: Au lieu de tout ce qui suit entre parenthèses, les deux manuscrits cités ci-dessus portent seulement: _Il l'eussent requis, si se rendi la dite ville_, etc. Ce changement officiel de rédaction n'est pas indigne d'attention. Ne pourroit-on en conclure que le roi de France craignoit les reproches des habitans de Calais? Ce n'est là du reste qu'une très foible conjecture; mais ce qui atteste parfaitement que les Calaisiens s'étoient conduits d'une manière héroïque durant tout le siège, c'est l'accueil que leur fit le roi quand ils se rendirent à Paris, et les avantages dont il crut devoir récompenser leurs sacrifices.]

[611]Item, tantost après, fist le roy convocation général des prélas, barons et nobles bonnes villes, et de ses autres subgiés, à Paris, à la saint Andrieu, et ilec ot conseil aveques eux de sa guerre, et coment il y pourrait mettre fin. Sus lesquelles, outre les autres choses, luy conseillèrent que il féist tost une grant armée par mer, pour aler en Angleterre, et aussi par terre; et ainsi pourrait finer sa guerre, et non autrement, et que volentiers luy ayderoient et des corps et des biens. Et pour ce, envoia par toutes les parties de son royaume certains commissaires pour demander au pays à chascun certain nombre de gens d'armes.

[Note 611: Ce qui suit ne se trouve que dans le msc. de Charles V.]

Et en cel an meisme, environ Noël, furent les Lombars usuriers, par procès fait contre eux, sur ce que l'en leur imposoit qu'il avoient contre les ordonnances royaux qui mectoient paine de corps et de biens, presté cent livres oultre quinze par an pour usure; et aussi, en prestant, il avoient fait des usures fort[612]; et aussi que il avoient fait pluseurs contraux et prests, hors des foires de Champaigne, et en avoient pris obligacions des foires ainsi comme se il eussent esté fais en foires, furent condampnés par arrest à perdre tous biens, meubles et héritages, et furent confisqués au roy[613]. Et ordena-l'en que tous ceux qui leur devoient feussent quictés pour le pur fort, et que il en feussent creus par leur sairement. Et fu trouvé que les debtes que l'en leur devoit et qui jà estoient venues à cognoissance, montoient oultre deux millions quatre cens livres, desquels le pur fort ne mon toit pas oultre douze cens mil livres. Si peust-l'en voir coment il mangoient et destruisoient le royaume de France.

[Note 612: _Fort._ De l'intérêt le principal.]

[Note 613: Inédit.]

[614]Item, en cel an, fist le roy ordonnance que tous les offices qui vaqueraient fussent bailliés à ceux de Calais pour ce qu'il l'avoient loyalment servi. Et furent exécuteurs de celle grace un clerc qui estoit de parlement appellé maitre Pierre de Hangest, et un bourgois né de Sens qui estoit de la chambre des comptes appellé Jehan Gordier.

[Note 614: Inédit.]

[615]Item, en celuy an, fu une mortalité de gens, en Provence et en Languedoc, venue des parties de Lombardie et d'Oultre mer, si très grant que il n'y demoura pas la sixiesme partie du peuple. Et dura en ces parties de la Languedoc qui sont au royaume de France par huit moys et plus. Et se départirent aucuns cardinaux de la cité d'Avignon, pour la paour de ladite mortalité que l'en appelloit épydémie, car il n'estoit nul qui sceust donner conseil l'un à l'autre tant feust sage. Et, en ce meisme an, au moys d'aoust, dedens les octaves de l'Assumption Nostre-Dame, trespassa madame Jehanne, duchesse de Bourgoigne.

[Note 615: A compter de là, les manuscrits et les éditions ne diffèrent plus dans le récit.]

Item, en celuy temps, Loys, duc de Bavière, chassoit un sanglier parmy un bois; si chéut de son cheval et mourut, si comme l'en dit.

XLIV.

ANNÉE 1348

_Coment la grant mortalité commença environ et dedens Paris, et dura un an et demi au royaume de France._

L'an de grâce mil trois cens quarante-huit, commença la devant dite mortalité au royaume de France, et dura environ un an et demi, pou plus pou moins; en tele manière que à Paris mouroit bien jour par autre huit cens personnes. Et commença ladite mortalité en une ville champestre, laquelle est appellée Roissi, emprès Gonnesse, environ trois lieues près de Saint-Denis-en-France. Et estoit très grant pitié de veoir les corps des mors en si grant quantité; car en l'espace dudit an et demi, selon ce que aucuns disoient, le nombre des trespassés à Paris monta à plus de cinquante mille; et, en la ville de Saint-Denis, le nombre se monta à seize mille ou environ. Et jasoit ce qu'il se mourussent ainsi habondamment, toutes voies avoient-il confession et leur autres sacremens[616]. Si avint, durant ladite mortalité, que deux des religieux de monseigneur Saint-Denis chevauchoient parmy une ville, et aloient en visitacion par le commandement de leur abbé; si virent en icelle ville les hommes et les femmes qui dançoient à tambour et à cornemuses et faisoient très grant feste. Si leur demandèrent les devant dis religieux pourquoy il faisoient tiex feste. Adonques leur distrent: «Nous avons veus nos voisins mors, et si les véons de jour en jour mourir; mais pour ce que la mortalité n'est point entrée en notre ville, né n'avons pas espérance qu'elle y entre pour la léesse qui est en nous, c'est la cause pourquoy nous dançons.»

[Note 616: Le continuateur latin de Nangis ajoute à la même remarque celle-ci: «In multis parvis villis et magnis, sacerdotes timidi recedebant, religiosis aliquibus magis audacibus administrationem dimittentes.... et sanctæ sorores domùs Dei (_Parisiis_) mori non timentes, dulcissimè et humillimè, omni honore postposito, pertractabant, quarum multiplex numerus dictarum sororum sæpiùs revocatus, per mortem in pace requiescit.» Le même écrivain, après avoir dit qu'en Allemagne les Juifs furent accusés d'avoir empoisonné les sources, ajoute qu'on assuma plusieurs fois en France le même crime sur la tête de chrétiens mal renommés: «Multi etiam mali christiani fuerunt reperti, ut dicitur, qui similiter venena per puteos imponebant; sed, re verá, tales intoxicationes, posito quod factæ fuissent, non potuissent tantam plagam infecisse.» N'avons-nous pas vu les mêmes soupçons renaître, de nos jours, dans des circontances presque pareilles!]

Lors se départirent lesdis religieux pour aller acomplir ce qui leur estoit commis. Quant il orent fait tout ce qui commis leur estoit, si se mistrent en chemin pour retourner, et retournèrent par la devant dite ville, mais il y trouvèrent moult pou de gens, et avoient les faces moult tristes. Lors leur demandèrent lesdis religieux: «Où sont les hommes et les femmes qui menoient n'a guères si grant feste en ceste ville?» Si leur respondirent: «Hé! biaux seigneurs le courroux de Dieu est descendu en gresle sur nous, car si grande gresle est descendue sur nous du ciel et venue sur ceste ville et tout environ et si impétueusement, que les uns en ont esté tués, et les autres, de la paour qu'il ont eue, si en sont mors, car il ne savoient quelle part il deussent aler né eux tourner.»

[617]Item, en l'an dessus dit, furent trièves pluseurs fais entre les deux roys, et à la fin du moys d'aoust d'icel an que trièves faillirent, un chevalier de Bourgoigne, hardi et chevalereux, seigneur de Pierre-Pertuis[618], appellé monseigneur Geffroy de Charny, prist et occupa une place assise aux marois entre Guynes et Calais, appellée l'isle de Couloigne[619]. Et en icelle place fist ledit chevalier bastides et fossés, si et par telle manière que il s'obliga à la garder, mais qu'il eust deux cens hommes d'armes, cent arbalestiers et trois cens piétons. Et par celle isle, le roy de France avoit recouvré le pays de Merque[620]. Et si povoit-on férir des esperons par les pas qui sont entre Calais et Gravelignes pour empescher que les vivres ne venissent de Flandres à Calais, et les marchandises. Et aussi, par icelle isle, povoit-l'en oster, par escluses, à ceux de Calais toute l'eau douce, et la faire tourner par autre costé, malgré ceux de Calais; et par ainsi le havre de Calais fust aterris dedens un an. Mais les dites bastides furent abatues et ladite isle laissiée des gens au roy de France, environ quinze jours devant Noël après ensuivant, par un traictié qui fu fait entre les gens des deux roys. Et furent trièves prises jusques au premier jour de septembre mil trois cens quarante-neuf, par si que, entre deux certaines personnes, dévoient traictier de la paix; et au cas que il ne pourroient estre à acort, les deux roys promistrent eux combatre povoir contre povoir, à certain jour et en certaine place qui seroient ordenées par les traicteurs[621].

[Note 617: Inédit.]

[Note 618: _Pierre Pertuis._ C'est un village de Bourgogne, à trois lieues d'Avallon.]

[Note 619: _L'isle de Couloigne._ Coulogne est encore aujourd'hui un village entre Guines et Calais.]

[Note 620: _Merque._ J'avoue que je n'ai pas trouvé ailleurs cette désignation qui est la même dans nos chroniques et dans le continuateur françois de Nangis.]

[Note 621: Au lieu des deux précieux paragraphes inédits qui précédent, tous les manuscrits, à l'exception de celui de Charles V, portent: «En ce meismes temps, unes bastides lesquelles avoient esté par messire Giefroy de Charni contre les Anglois, emprès la tour de Sengate et devers Guines, afin que les Anglois ne gastassent le pays, furent par le roy de France destruictes et despéciées, je ne sai par quel enortement; quar il donna trieves au roy d'Angleterre.»]

[622]Item, en celui an mil trois cens quarante-huit dessus dit, environ la saint Andrieu, entra le conte de Flandres Loys en Flandres par certain traictié fait entre luy et ceux de Bruges et du pays du Franc; et fut une pièce à Bruges, avant ce qu'il eust obéissance de ceux de Gant et d'Ypre. Et fist faire pluseurs justices en ladite ville de Bruges de pluseurs qui ne vouloient estre en son obéissance. Et environ le Noël ensuivant se mistrent ceux d'Ypre en son obéissance.

[Note 622: Inédit.]

[623]Item, la sepmaine devant Pasques flouries, l'an dessus dit, fist monseigneur Jehan, ainsné fils du roy de France, duc de Normendie, l'acort entre la contesse de Flandres, femme du conte qui fu mort à Crecy et mère de celuy qui estoit pour le temps appellé Loys, et de la contesse de Bouloigne qui avoit esté femme de monseigneur Phelippe de Bourgogne, fils du duc de Bourgoigne et de là suer de ladite contesse de Flandres; sur ce que ladite contesse vouloit avoir le bail des enfans dudit monseigneur Phelippe et de la contesse de Bouloigne, quant à la conté d'Artois qui appartenoit auxdis enfans. Et aussi fu l'acort de pluseurs autres descors que les dessus dites contesses avoient ensemble. Et furent ces acors fais à Sens[624]. Et en icelle sepmaine là mourut Heudes, duc de Bourgoigne, frère de la royne de France qui estoit venu à ladite ville de Sens pour ledit traictié[625].

[Note 623: Inédit.]

[Note 624: Ici reprennent les éditions gothiques de tous les manuscrits.]

[Note 625: Le continuateur françoisde Nangis ajoute ici: «Et environ la Penthecouste après, commença la mortalité à Sens, à Reins, à Orléans, à Chartres, à Soissons, à Laon et en pluseurs aultres villes où elle n'avoit encores esté.»]

Item, en iceluy temps, mourut Henri, duc de Limbourg, lequel avoit espousé au Louvre, à Paris, l'ainsnée fille du duc de Normendie.

Item, en celuy temps, le royaume de Secile fu de rechief acquis.

Item, en celuy temps, messire Imbert, daulphin de Viennois, renonça à la gloire du monde depuis qu'il ot vendu au roy de France son Daulphiné, et prist habit de mendiant à Lyon-sur-le-Rosne, et fu fait Jacobin ou Frère prescheur.

XLV.

ANNÉE 1349

_Coment Charles, premier né du roy et duc de Normendie, s'en ala prendre les hommages du Daulphiné._

L'an de grâce mil trois cens quarante-neuf, Charles, ainsné fils du duc de Normendie, s'en ala à Vienne aveques pluseurs barons du royaume de France, et ileques reçut les hommages et fu mis en possession dudit Daulphiné. (Et si prist à femme madame Jehanne, fille du duc de Bourbon.)

Et en ce meisme an, le quart jour d'aoust, le conte de Foix prist à femme la fille de la royne de Navarre, laquelle estoit fille de Loys Hutin jadis roy de France et fils de Phelippe-le-Bel. Et fu la feste faite à Paris, au Temple[626], et fu le service fait par Hue, évesque de Laon.

[Note 626: _Au Temple._ Variante: _Au Louvre._]

En ce meisme moys, le onziesme jour, c'est assavoir le vendredi, trespassa madame Bonne, duchesse de Normendie, femme de Monseigneur Jehan, premier né du roy de France et duc de Normendie. Et fu enterrée le dix-huitiesme jour du moys d'aoust, en l'églyse des suers de Maubuisson, emprès Pontoise.

Item, en icest an, c'est assavoir le quart jour du moys d'octobre, lequel fu au lundi, trespassa madame Jehanne[627], royne de Navarre, fille de Loys Hutin, roy de France. Et fu enterrée à Saint-Denis en France, aux piés de son père, et d'encoste messire Jehan, son frère, lequel estoit appellé roy jasoit ce qu'il ne fust onques couronné, le lundi onziesme jour de décembre.

[Note 627: _Jehanne._ Femme de Philippe d'Evreux, qui mourut croisé en Espagne. Elle laissa trois fils et deux filles. Les fils: Charles, Philippe et Louis. L'ainée de ses filles, Blanche, deuxième femme de Philippe de Valois.]

Item, en celui an meisme, le douziesme jour de décembre devant dit, trespassa[628] madame Jehanne, royne de France, jadis fille de monseigneur Robert duc de Bourgoigne, et de madame Agnès, fille de monseigneur saint Loys, et fut enterrée en l'églyse de monseigneur saint Denis, le dix-septiesme jour de ce meisme mois, c'est assavoir au juesdy; et son cuer fu enterré à Cistiaux en Bourgoigne[629].

[Note 628: _Trespassa._ «A Nostre-Dame-des-Champs, près Paris.» (Continuation françoise de Nangis).]

[Note 629: La reine Jeanne de Bourgogne laissoit deux fils: Jean, duc de Normandie, Philippe, duc d'Orléans; et trois filles, l'une mariée très jeune à Charles de Navarre (le Mauvais); l'autre mariée à Bernabo, duc de Milan; la troisième à Edouard, duc de Bar.--La continuation françoise de Nangis ajoute ici: «Et les entrailles au Moncel, lez le pont de Sainte-Messance.»]

Item, en ce meisme temps, messire Geffroy de Charny chevalier né de Bourgoigne, si fist une convenance aveques un Lombart[630], par telle manière que ledit Lombart luy devoit baillier la tour qui est emprès la ville de Calais, parmy une certaine somme d'argent. Quant la somme d'argent fu bailliée, si cuida bien ledit messire Geffroy avoir ladite tour, car il vit les banières du roy de France qui estoient sur la tour; mais il ne fist pas bien cautement son marchié, car il n'avoit nuls hostages dudit Lombart. Si s'en vint à la tour, et tantost qu'il approucha, les bannières du roy de France furent trébuchiées par terre; et soudainement va issir une grant compaignie d'Anglois bien armés, encontre ledit messire Geffroy et sa compaignie, en laquelle il avoit moult de nobles hommes. Quant messire Geffroy vit ce, si apperçut qu'il estoit trahi, et lors se commença à deffendre au mieux qu'il pot. Ilecques mourut noblement messire Henri du Bois, chevalier, mais le sire de Montmorency si s'enfuy et sa compaignie avec luy honteusement, si comme l'en disoit communelment. Finablement, ledit messire Geffroy si ne pot plus soustenir les plaies qu'il avoit en son corps, si fu pris[631] et présenté sur une table de fust au roy d'Angleterre qui lors estoit à Calais, et depuis fu envoié prisonnier en Angleterre.

[Note 630: _Un Lombard._ Aimery de Pavie, qui, suivant Froissart, étoit alors gouverneur de Calais.]