Part 36
[Note 597: _Geffroi de Charny._ Ce passage fournit l'occasion de compléter la courte notice que donne sur Geoffroy de Charny Pierre de Saint-Julien dans ses précieux _Mélanges historiques_, page 374. Il dit que le bon Geoffroi fut choisi pour porte-oriflamme seulement par le roi Jean, et qu'il mourut à la bataille de Poitiers. La maison de _Charny_ s'est fondue dans celle de _Beauffremont_ qui fleurit encore.]
XLI.
ANNÉE 1347
_Coment le roy de France s'ordena à poursuivre son anemi le roy d'Angleterre jusques à la ville de Hesdin; et coment un advocat de Laon, appelle Gauvain, voult traïr ladite cité de Laon._
L'an de grâce mil trois cens quarante-sept, le conte de Flandres que les Flamens, contre leur serement et leur loyauté,--laquelle il avoient jurée audit conte, et la convenance qu'il luy avoient faite, c'est assavoir qu'il ne contraindroient point ledit conte à prendre femme fors à sa volenté et à la volenté du roy de France et de la mère dudit conte,--toutes voies l'avoient-il contraint, par menaces de mort, à prendre la fille du roy d'Angleterre à femme. Mais le mardi après Pasques, c'est assavoir, le troisiesme jour d'avril, il s'en issi de Flandres par cautèle et s'en vint au roy de France; car il ne vouloit pas avoir la fille au roy d'Angleterre à femme. Dont le royaume de France et la mère dudit conte orent très grant joie, et fu receu très honnorablement[598].
[Note 598: Ici la continuat. lat. de Nangis porte: «Et sic rex Angliæ et Flammingi..... videntes se delusos tristitià sunt repleti; maximè regis Angliæ filia supra dicta; undè nomine ejus, facta fuit cantilena quæ in Franciá ubique cantabatur gallicè: _J'ai failli à cui je estoie donné par amour_, etc.......»]
En la quinzaine de Pasques, le roy se parti de Paris et prist congié de monseigneur saint Denis, et se recommanda à luy; et se ordena à aler vers son anemi le roy d'Angleterre et vint à une ville, laquelle est appellée Hesdin, et ileques moult dolent attendi longuement ses gens qui venoient moult lentement. Et fu en ladite ville de Hesdin jusques en la sepmaine devant la feste de la Magdalène; et depuis, luy et son fils, le duc de Normendie, s'en départirent et leur compaignie avec eux, et s'en alèrent droit vers Calais, encontre leur anemis. Mais le roy d'Angleterre et le duc de Lencastre, jadis conte de Derbi, et les Anglois qui de nouvel estoient venus à leur seigneur, avoient fermée et enclose la ville de Calais de si grant siège, tant par terre comme par mer, que vivres ne povoient en nulle manière estre portées à ceux qui estoient en ladite ville de Calais. Pour laquelle chose il vivoient en grant désespérance et en grant misère jusques à tant qu'il sorent la venue du roy et qu'il se vouloit combatre contre son anemi, et lever le siège d'entour la ville.
En ce meisme an, un advocat né de la cité de Laon, appellé Gauvain de Bellemont, endementres qu'il demouroit en la cité de Mès, il fu deceu par mauvais esperit, car il voult traïr la cité en laquelle il avoit esté né, et disoit que à Laon il avoit mauvaise gens. Si ot ledit Gauvain convenances aveques aucuns traitres du royaume, et commença à machiner coment il pourroit acomplir ce qu'il avoit entrepris et promis à faire. Si avint que un homme de Laon, lequel avoit à nom Colin Thommelin, et estoit fevre, fu venu à si grant povreté que par honte il laissa la cité de Laon pour ce qu'il ne povoit paier ce qu'il devoit; si prist sa femme et ses enfans et s'en ala à Mès, et ilecques faisoit son mestier et gaaignoit sa vie au mieux qu'il povoit.
Or avint que le devant dit Gauvain cognut iceluy Colin et luy commença à enquérir dont il venoit et pourquoy il s'estoit parti de Laon? lequel luy respondi que povreté l'avoit chacié hors de Laon. Quant Gauvain ot ce oï, si luy dist: «Sé tu te veux acorder à ce que je te diray et garder très secrètement, soies certain que je te feray riche né dès or en avant tu n'auras nulle souftreté.» Cil luy acorda; adonques Gauvain luy dist: «Prens ces lettres et les porte au roy d'Angleterre, et gardes que tu soies à moy à Rains la veille de Pasques, et ne te doubtes, car je y seray.» Lors prist ledit Colin ces lettres, et se parti et commença moult à penser s'il acompliroit ce que l'en luy avoit encharchié. Et quant il ot bien pensé, si ot avis en soy qu'il porterait au roy de France lesdites lettres, et ainsi le fist et les présenta au roy, esquelles lettres l'ordre et la manière de traïr la cité estoient contenues. Après ce, s'en retourna ledit Colin à Rains au jour que ledit Gauvain luy avoit dit, et fu ledit Colin moult bien entreduit de par le roy, et trouva ledit Colin son maistre Gauvain, la veille de Pasques, si comme il luy avoit promis; mais il estoit en habit de Prémonstré, comme religieux vestu. Lors se traist ledit Colin par devers le prévost de Rains, et fist prendre ledit Gauvain en son lit, le jour de Pasques. Si voult ledit Gauvain vestir habit séculier, mais il ne luy fu pas souffert; et si fu vestu en la manière qu'il estoit entré en la cité.
Ce meisme jour, après disner, il fu mené à Laon et fu mis en la prison de l'évesque, et fu gardé diligeamment; mais le peuple voult venir veoir le traître de eux et de leur cité, coment et par quelle manière il estoit condampné. Si fu mis hors de prison. Et avoit en son col et en ses mains cercles de fer et anniaux de fer moult fors; et depuis fu mis en une charete en laquelle il avoit une pièce de boys au travers sus laquelle il se séoit, afin qu'il fust veu de tout le peuple et que ledit peuple sceut et cogneust qu'il estoit condampné à chartre perpétuel. Mais sitost comme il fu mis hors de la court à l'official et qu'il estoit mené par la cité, le peuple ne pot longuement regarder leur traître; si le lapida de pierres et ot le hanepier[599] de la teste copé, et mourut honteusement et à grant tourment. Adonques endementres qu'il souffroit tel tourment, il prioit la glorieuse vierge Marie que elle le vousist garder en bon sens et en bon entendement et en vraie foy par sa sainte grace. Après, comme il fu ainsi mort et occis, il fu reporté à la court de l'official et fu monstré son corps à tous ceux qui le vouldrent veoir, et fu enterré après en un marois, emprès la ville. Et après, son fils fu pris, car il estoit participant du péchié son père, et fu condampné à chartre perpétuel.
[Note 599: _Hanepier._ Le crâne.--L'historien de Laon, dom Nicolas le Long, n'a pas connu cet événement.]
En ce meisme temps, le visconte de Touart et conte de Dreues, endementres qu'il estoit capitaine en Bretaigne de par le roy de France, avint qu'il se garda moins diligeamment qu'il ne deust, si fu pris par monseigneur Raoul de Caourse[600], chevalier, par nuit en son lit, très honteusement.
[Note 600: _De Caourse_. Var. _Cadurse_--_Advisé chevalier_.]
En ce meisme an, le lundi après l'Ascension Nostre-Seigneur, un citoien de Paris lequel estoit fèvre, fu accusé qu'il vouloit traïr la cité de Paris, et fu trouvée et provée contre luy sa liaison; pourquoy il ot les bras et les cuisses copées, et depuis fu pendu par le col au gibet.
Item, le vendredi ensuivant, le chastel de Beaumont, lequel estoit messire Jehan de Vervins, chevalier, fu pris et destruit; et des pierres dudit chastel fu levé un gibet en la place meisme où ledit chastel estoit.
En ce meisme temps, l'évesque de Biauvais, jadis frère de Enguerran de Marigni, fu fait par le pape arcevesque de Roen, et l'évesque de Baieux, jadis frère de messire Robert Bertran, chevalier et mareschal de France, fu fait évesque de Biauvais.
Et en ce meisme temps, le jeudi devant la nativité monseigneur saint Jehan, le vingt-et-uniesme jour de juing, Henri et Godefroy, fils du duc de Brebant, furent espousés au Louvre, à Paris. Et prist ledit Henri la fille du fils du roy, duc de Normendie, et ledit Godefroy si ot la fille du duc de Bourbon.
Et environ ce temps, trieves furent données aux Flamens jusques à trois ans. Et, endementres, le duc de Brebant, l'arcevesque de Trèves et messire Jehan de Haynau chevalier traitèrent de la pais des Flamens.
XLII.
_Coment messire Charles de Bloys, duc de Bretaigne, fist siège sur les Anglais de la Roche-Deryan, et coment il fu pris au siège un chevalier d'Angleterre appellé Thomas Dagorn. Et coment presque tous les barons de Bretaigne furent que mors que pris._
Puis que les Anglois orent prise la ville de la Roche-Deryan, si comme devant est dit, l'an mil trois cens quarante-cinq et l'eussent tenue et gardée continuellement, si avint, environ la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste, c'est assavoir en la sepmaine qui fu après la Penthecouste, que le duc de Bretaigne fist siège devant ledit chastel de la Roche-Deryan, et avoit aveques luy grant quantité de peuple, tant de Bretons que de François et d'autres nacions. Si ordena son ost eu pluseurs compagnies: les uns furent mis en un lieu qui est appelle la Place-Vert, en la paroisse de Langoet[601] oultre l'yaue qui est appellée Jaudi, et ordena et commanda à ceux qui là estoient que, pour cri ou pour quelque autre signe, il ne venissent point à nulle autre compagnie; car ledit duc pensoit que messire Thomas Dagorn[602], chevetaine des Anglois qui pour le temps demouroient en Bretaigne, devoit appliquier vers ceste partie où lesdis Bretons, François et autres estoient. Et la compaignie de l'ost en laquelle le duc estoit si comprenoit la place entre l'église de Notre-Dame[603] et la porte qui est appellée la porte de Jument. Et les autres compaignies estoient environ la ville; mais les deux devant dit nommées estoient les plus nobles. Et environ la ville estoient neuf grans engins entre lesquels il en avoit un qui gettoit pierres de trois cens pesant, et les autres gettoient en la ville; par telle manière qu'ils rompoient les maisons et tuoient les gens, les chevaux et les autres bestes; et entre les autres cops, une pierre fu gettiée dudit grant engin en une maison ou chastel, en laquelle maison la femme du capitaine gisait d'enfant, et estoit emprès son enfant quelle avoit eu de nouvel; si rompit le cop de ladite pierre plus de la moitié de la maison où ladite femme estoit, si ot moult grant paour et se leva tantost toute espoventée, et vint à son mari, capitaine du chastel, messire Richart Toutesham, chevalier, et luy pria qu'il rendist ledit chastel; mais il ne luy voult acorder. De rechief fu gettiée une autre pierre de la partie où le duc estoit, et fist un pertuis en la tour où le capitaine et sa femme estoient, mais pour ce ne le voult-il rendre. Si avint que les bonnes gens de celle terre qui par avant avoient esté en la subjection des Anglois pristrent fondes pendens à hastons, et commencièrent à assaillir la ville par merveilleux effort, car il estoient grant quantité; et firent loges, ville et rues en l'ost, et portoit-l'en moult de biens en l'ost, et tellement que vivres estoient à très grant marchié, dont pluseurs s'en merveilloient. Tous les jours donnoient assaus à la ville et au chastel par très grant effort, et en telle manière que ceux qui estoieut en la ville ne savoient que faire. Mais les nos eussent prise la ville s'il eussent voulu, car ceux de la ville et du chastel avoient ottroié à tout rendre, leur corps et leur vies saufs. Si avint que le duc fu déceu par mauvais conseil, et ne voult prendre la ville jusques à tant que messire Thomas Dagorn, principal capitaine des Anglois, venist et qu'il fust pris avant que l'en receust ceux de la ville et du chastel. Mais aucuns de l'ost au duc si firent acort avec ceux de la ville, qu'il seroient receus dedens huit jours en la forme et manière qu'il le requéroient. Endementres vint messire Thomas Dagorn par devers la ville qui est appellée Karahes[604], par sentiers et par bois, à très grant ost, et si céléement comme il pot, et se loga celle nuit en l'abbaïe de Begar[605], en laquelle n'avoit demouré nul moine depuis que les Anglois estoient venus à la Roche-Deryan. Si y trouva aucuns serviteurs qui gardoient ladite abbaïe; et là entra celle nuit sans ce que ceux du pays ou pou le sceussent, et y soupa et son ost aveques luy, et ne fist nul mal à ceux qu'il trouva en ladite abbaïe; et après qu'il ot soupé, il s'en entra en l'églyse et fist ilecques son oroison, et veilla jusques à mienuit, si comme l'en dit, et ensaigna son ost coment il assaudroit l'ost du duc, et leur donna un signe que comme il seraient en la bataille, il diraient l'un à l'autre une parole bien bas, laquelle parole je n'ay pu savoir, et quiconque ne dirait celle parole à l'un et à l'autre assez bas, que il les tuassent sé il peussent. Quant ces choses furent par luy ordonnées, si se départi environ mienuit et s'en vint par autre voie que l'en ne cuidoit à la Roche-Deryan; et pour ce, l'ost qui estoit en la Place-Vert devant dite s'estoit appareillié à combatre vertueusement encontre ledit messire Thomas Dagorn. Mais ledit messire Thomas sceut par aventure coment il estoient fors, si se tourna vers l'ost du duc. Et le duc et sa compaignie cuidoient qu'il s'en alast de l'autre part, et ne se gardoient pas de luy. Si s'en vint ledit messire Thomas au pont qui est appelle Aziou[606], sus l'yaue de Jaudi, par la grant voie qui va à la Roche-Deryan, près du gibet de la ville de la Roche. Celle nuit veilloient en l'ost du duc messire Robert Arael, le seigneur de Beaumanoir, monseigneur de Derval et moult de autres seigneurs chevaliers desquels aucuns ne faisoient pas bien leur devoir, si comme l'en dit; car il ne veilloient pas bien. Quant messire Thomas aproucha de l'ost du duc, l'en dit qu'il savoit bien quel part le duc estoit, et là mist pluseurs charoys et pluseurs varlés, c'est assavoir entre le moulin et la Maladerie; et estoit ainsi entre mienuit et le point du jour, et estoit la nuit moult obscure. Adonc commencièreut à crier les varlés qui estoient vers la Maladerie, à une voix très horrible, un cri. Quant ceux qui veilloient en celle partie oïrent ce cri, si voulrent aler véoir que c'estoit. Mais il apperçurent l'ost des anemis après eux, si se combatirent à eux et mandèrent à ceux de l'ost du duc que tantost il s'armassent. Mais avant qu'il fussent parfaitement armés, les anemis les assaillirent, et ilecques ot bataille fort et dure; et y fu pris messire Thomas Dagorn. Si avint que, si comme il le vouloient mener aux tentes du duc, il orent à l'encontre d'eux une autre bataille qui leur rescoust ledit messire Thomas; et commença de rechief la bataille. Et n'estoit encore jour, mais faisoit moult obscur, et en telle manière que les nos s'entretuoient pour ce qu'il ne s'entrecognoissoient, tant faisoit obscur. Mais les anemis si avoient un signe secret, comme devant est dit, si s'entregardoient. En icelle bataille fu pris de rechief messire Thomas Dagorn de la propre main du duc. En ice lieu avoit moult de diverses batailles, et estoient les unes assez près des autres, et se combattoient à la clarté de cierges et de torches. Le visconte de Rohan se combatoit, le seigneur de Vauguion et pluseurs autres seigneurs se combatoient en pluseurs places et lieux. Quant les Anglois virent que messire Thomas Dagorn estoit de rechief pris, si s'en partirent aucuns de l'ost et s'en vindrent à ceux de la Roche-Deryan, et les requistrent qu'il les voulsissent secourre et aidier. Adonques ceux de la ville et du chastel issirent à tout une manière de haches, lesquelles estoient bonnes et avoient manches de deux piés et demi de long ou environ, et issirent bien environ cinq cens hommes fors et délibérés combatans tant de la ville comme du chastel, et se férirent en l'ost du duc et des autres qui se combatoient, et rescoustrent de rechief ledit messire Thomas, et mistrent à mort moult de ceux de la partie du duc, de leur dites haches. Mais ceux que le duc avoit ordené pour estre au lieu qui est dit la Place-Vert, comme dessus est escript, ne savoient riens de tout ce qui estoit fait en l'ost du duc, car il estoient assez loing de l'ost du duc, et estoit la rivière et la ville de la Roche-Deryan entre eux et l'ost du duc de Bretaigne; et attendoient de jour ledit messire Thomas, car il devoit venir de celle partie. Et pour ce leur avoit commandé ledit duc que pour nulle chose il ne se partissent du lieu où il estoient, et leur disoit le duc: «Se messire Thomas Dagorn vient par devers nous, nous le pourrons bien avoir, sans aide de autrui; mais s'il va par devers vous, à paine le pourrez avoir sans aide.»
[Note 601: _Langoet._ Entre les deux rivières de Treguier et du Jaudy.]
[Note 602: _Dagorn._ Froissart le nomme de même, les titres anglois _Dagworth_.]
[Note 603: _Notre-Dame._ Cassini: _Notre-Dame-du-Bois_, entre _Langoet_ et _Laroche_.]
[Note 604: _Karahes._ Carhaix.]
[Note 605: _Begar_ ou _Beja_. A trois lieues au dessous de _Laroche_.]
[Note 606: _Aziou._ Sans doute le _Ker Veziou_ de Cassini, à mi-chemin de _Beja_ et _Laroche_.]
Endementres que le duc et le visconte se combatoient et pluseurs autres Bretons bretonnans qui aveques eux estoient, le duc ne sceut riens du fait de la bataille qui avoit esté entre ceux de sa partie et ceux qui estoient issus de la ville et du chastel de la Roche-Deryan, jusques à tant qu'il en y eussent pluseurs de sa partie mors. Et administrèrent ceux qui estoient issus de ladite ville et du chastel haches et armeures pluseurs aux Anglois qui celle nuit avoient esté deux fois desconfis, desquelles armeures et haches il occistrent plus de la moitié de l'ost des Bretons. Et y moururent des barons, c'est assavoir le visconte de Rohan[607], l'un des plus riches hommes de Bretagne, le seigneur de Derval, le seigneur de Quintin et monseigneur Guillaume, son fils; et messire Jehan son autre fils ot le nez copé, le seigneur du Chastiau-de-Brienc, le seigneur de Rougé, messire Geffroy de Tournemine, messire Geffroy de Rosdranen, messire Thomin Biaulisel, le seigneur de Vauguion, et si pristrent son fils; et moult d'autres barons et nobles hommes y furent mors et les autres pris, mais il en tuèrent plus qu'il n'en pristrent.
[Note 607: Dom Morice et après lui M. Dacier assurent que le vicomte de Rohan ne fut pas tué dans cette affaire. On ne peut cependant en douter, après le témoignage unanime de Froissart, de nos chroniques et de Thomas d'Agworth, dont le _bulletin_ est reproduit dans _Robert d'Awesbury_.]
Si avint, environ l'aube du jour, depuis que la bataille ot moult duré, c'est assavoir la quarte partie de la nuit largement, et que par icelle espace le duc se fust continuellement combatu, si sceut que ses barons et ses chevaliers estoient ou mors ou pris pour la greigneur partie, en soy combatant. Lors se commença à retraire, et se retraist jusques à la montaigne des Mesiaux, laquelle montaigne estoit bien loing de la place où la guerre avoit esté commenciée; et avoit le dos vers le moulin à vent, et tousjours avoit aucuns qui le combatoient, car il pensoient bien que c'estoit le duc. Si luy demandèrent s'il estoit le duc, et il leur respondi que non, car il cuidoit eschaper de leur mains. Finablement il sceurent que c'estoit il, si luy demandèrent qu'il se rendist, auxquels il respondi que jà à Anglois il ne se rendroit, et qu'il avoit plus chier à souffrir mort, jasoit ce qu'il fust navré de sept blessures dont aucunes estoient mortelles, si comme l'en disoit. Adonques, vint un chevalier qui avoit à nom monseigneur Bernart du Chastel, lequel dit au duc qu'il se rendist à luy; et le duc luy demanda qui il estoit. Lors le chevalier luy dist son nom, et le duc si se rendi à luy.
Quant ceux de sa gent qui estoient eschapés vifs sceurent que leur seigneur estoit pris, si se despartirent comme tous désespérés.
L'endemain, les Anglois menèrent le duc par faux sentiers et par boys à une ville qui est nommée Karahes; et d'icelle ville, il le menèrent à une ville qui est appellée Kemperlé, en laquelle ville les Anglois tenoient un très fort chastel, lequel chastel il avoient pris par force d'armes; et en ce chastel tindrent ledit duc par l'espace de huit jours ou environ, et de ce chastel il le firent mener à Vannes, et ilecques demoura environ un an; car la mer estoit gardée en telle manière que les Anglois ne l'osoient envoier par mer en Angleterre. Et endementres qu'il fu à Vannes, la duchesse ot congié des Anglois pour visiter le duc, son seigneur. Environ la fin de l'an, il pristrent le duc et l'envoièrent par mer au chastel de Brest, lequel chastel de Bretaigne est le plus prochain au royaume d'Angleterre; car il estoit nécessaire que ledit duc fust guéri de ses plaies, avant que l'en le peust mener en Angleterre ou en autre lieu loing. Et après, depuis qu'il ot esté une pièce audit chastel de Brest et que le péril fu osté de luy, jasoit ce qu'il ne feust pas guéri, il l'envoièrent en Angleterre bien acompaigné de navire. Mais trèsqu'il issi dudit chastel de Brest pour estre mené en Angleterre et au roy d'Angleterre estre présenté, il avoit en sa compaignie sept joueurs de guisternes, et il meisme, si comme l'en dit, commença à jouer de l'uitiesme guisterne[608]. Et ainsi fu mené prisonnier en Angleterre, dont ce fu grant doleur et grant pitié.
[Note 608: Cette singulière circonstance des huit guiternes n'a pas été jusqu'à présent remarquée ni expliquée. Si nous lisions cela dans les romans de la Table Ronde, nous n'hésiterions pas à reconnoître, dans ce texte, huit des _lais_ ou chants de douleur dont le duc lui-même auroit composé le dernier.--C'est encore le sens le plus vraisemblable ici.]
Or avint, après ce que la bataille fu finée, en laquelle le duc avoit esté pris et ses gens mors et desconfis, comme dessus est dit, que les Anglois qui estoient demourés en la Roche-Deryan pristrent les armes et les despoilles, vins, chars et autres biens qui estoient en l'ost du duc, et si tindrent les bonnes gens du pays en très grant misère, et ne leur laissièrent rien à leur povoir, et si en tuèrent en grant quantité, et aucuns en réservèrent pour faire le labour entour le fort. Les Anglois avoient bien aperecu coment il s'estoient asprement tenus encontre eux, si comme dessus est dit.
XLIII.
_Coment tous les nobles et non nobles du pays de Triguier et d'environ vindrent assaillir les Anglois de la Roche-Deryan aveques les aydes que le roy de France leur envoia, et de la manière de la prise et de l'assaillir, et coment il furent pris; et la ville et le chastel de la Roche-Deryan furent recouvrés._