Part 35
Quant le roy de France oï ce, si s'en retourna à Paris et s'en vint mettre et logier en l'abbaye Saint-Germain-des-Prés[572]. Ainsi, comme le roy d'Angleterre s'approchoit de Paris, si vint à Vernon et cuida prendre la ville, mais l'en luy résista viguereusement. Si s'en partirent les Anglois et ardirent aucuns des forbours. D'ilec vindrent à Mantes, et quant il oit dire qu'il estoient bons guerroiers, si n'y voult faire point de demeure, mais s'en vint a Meullenc là où il perdi de ses gens; pour laquelle chose il fu tant irié que, en la plus prochaine ville d'ilec, qui est appellée Muriaux[573], il fist mettre le feu et la fist tout ardoir.
[Note 572: Le retour du roi n'est pas ici marqué en son lieu. On va le replacer tout-à-l'heure comme il doit être.]
[Note 573: _Muriaux._ Les _Mureaux_, près de Meulan; aujourd'hui village.]
Après ce, vint à Poissi, le samedi douziesme jour d'aoust; et toujours le roy de France le poursuivoit continuellement de l'autre partie de Saine, tellement que en pluseurs fois l'ost de l'un povoit voir l'autre; et par l'espace de six jours que le roy d'Angleterre fu à Poissi et que son fils aussi estoit à Saint-Germain-en-Laye, les coureurs qui aloient devant boutèrent les feux en toutes les villes d'environ, meismement jusques à St-Cloust, près de Paris; tellement que ceux de Paris povoient voir clèrement, de Paris meisme, les feux et les fumées, de quoy il estoient moult effraiés et non mie sans cause. Et combien que en notre maison de Rueil, laquelle Charles-le-Chauve, roy empereur, donna à nostre églyse, il boutassent le feu par pluseurs fois, toutes voies par les mérites de monseigneur saint Denis, si comme nous avions en bonne foy, elle demoura sans estre point dommagiée. Et afin que je escrive vérité à nos successeurs, les lieux où le roy d'Angleterre et son fils estoient si estoient lors tenus et réputés les principaux domiciles et singuliers soulas du roy de France; parquoy c'estoit plus grant deshonneur au royaume de France et aussi comme traïson évident, comme nul des nobles de France ne bouta hors le roy d'Angleterre estant et résidant par l'espace de six jours es propres maisons du roy, et ainsi comme au milieu de France si comme est Poissi, St-Germain-en-Laie et Montjoie[574], là où il dissipoit, gastoit et despendoit les vins du roy et ses autres biens. Et autre chose encore plus merveilleuse, car les nobles faisoient afondrer les bastiaux et rompre les pons par tous les lieux où le roy d'Angleterre passoit, comme il deussent tout au contraire faire passer à luy par sur les pons et parmi les bastiaux, pour la deffense du pays. Entretant, comme le roy d'Angleterre estoit à Poissi, le roy de France chevaucha par Paris le dimenche et s'en vint logier à tout son ost en l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés pour estre à rencontre du roy d'Angleterre qui le devoit guerroier devant Paris, si comme dit est[575].
[Note 574: _Montjoie._ C'étoit le château féodal de l'abbaye de Saint-Denis, et c'est à cause de lui que le cri de guerre du roy de France, porteur de l'oriflamme, fut _Montjoie-Saint-Denis_! Ce château fort, plusieurs fois réparé dans le xivème siècle, comme le prouvent des états de dépense conservés au Cabinet généalogique de la bibliothèque royale, étoit situé au-dessous de Saint-Germain, vers Joyenval. Dom Félibien, dans son _Histoire de l'Abbaye de Saint-Denis_, n'en a pas dit un mot.]
[Note 575: «Et tout son ost aux champs entour luy, pour aler l'endemain vers Poissy à l'encontre desdis Anglois.» (Cont. fr. de Nangis.) Il faut croire que le pont de Poissy ne fut brisé qu'après l'entrée des Anglois à Poissy, car autrement on ne voit pas comment ils auroient passé la Seine. D'ailleurs, les gentilshommes françois pouvoient bien, sans trahison, couper les ponts derrière et même devant les Anglois.]
Et comme le roy eust grant désir et eust ordené d'aler l'endemain contre luy jusques à Poissi, il luy fu donné à entendre que le roy d'Angleterre s'estoit parti de Poissi, et qu'il avoit fait refaire le pont qui avoit esté rompu, laquelle roupture avoit esté faite, si comme Dieu scet, afin que le roy d'Angleterre ne peust eschaper sans soy combatre contre le roy de France. Et quant le roy oï les nouvelles du pont de Poissi qui estoit réparé et de son anemi qui s'en estoit fui, si en fu moult dolent et s'en parti de Paris, et vint à Saint-Denis à tout son ost, la vigile de l'Assomption Nostre-Dame: et n'estoit mémoire d'homme qui vit, que depuis le temps Charles-le-Chauve qui fu roy et empereur, le roy de France venist à Saint-Denis-en-France en armes et tant prest pour batailler.
Quant le roy fu à Saint-Denis, si célébra ilec la feste de l'Assomption moult humblement et très dévotement, et manda au roy d'Angleterre, par l'arcevesque de Besançon, pourquoy il n'avoit acompli ce qu'il avoit promis. Lequel respondi frauduleusement, si comme il apparut par après, car quant il se vouldroit partir il adresceroit son chemin par devers Montfort. Oïe la response frauduleuse du roy d'Angleterre, si ot le roy conseil qui n'estoit mie bien sain; car en vérité, il n'est nulle pestilence plus puissant de grever et de nuire qu'est celuy qui est anemi et se fait ami familier[576].
[Note 576: On peut croire que la grande raison de toutes les irrésolutions du roi de France venoit de la crainte qu'il avoit de laisser Paris à la merci des Anglois. Il ne vouloit pas la quitter tant qu'Edouard ne s'en éloignoit pas. (Voy. Froissart, liv. 1, ch. 273.)]
Si s'en parti le roy de Saint-Denis et passa de rechief par Paris dolent et angoisseux, et s'en vint à Antongny, oultre le Bourc-la-Royne, et ilec se loga le mercredi; et endementres le roy d'Angleterre faisoit refaire le pont de Poissi qui estoit rompu, et cil qui l'avoit oï et veu si le tesmoigna; car nous véismes à l'églyse de Saint-Denis, et en la salle où le roy estoit, un homme qui se disoit avoir esté pris des anemis et puis rançonné, lequel disoit appertement et publiquement, pour l'honneur du roy et du royaume, que le roy d'Angleterre faisoit faire moult diligeamment le pont de Poissi, et vouloit celuy homme recevoir mort s'il ne disoit vérité. Mais les nobles et les chevaliers les plus prochains du roy luy disoient qu'il mentoit apertement, et se moquièrent de luy comme d'un povre homme. Hélas! adonques fu bien vérifié cele parole qui dist ainsi: «Le povre a parlé, et l'en luy dit: Qui est cestui? par moquerie. Le riche a parlé et chascun se teust, par révérence de luy.»
Finablement, quant il fu sceu véritablement que l'en refaisoit le pont, l'en y envoia la commune d'Amiens pour empeschier la besoigne, laquelle ne pot résister à la grant multitude des sajettes que les Anglois traioient, et fu toute mise à mort. Et tandis que le roy estoit à Antongny, en icelle nuit luy vindrent nouvelles que les Anglois, pour certain, avoient refait le pont de Poissi, et que le roy d'Angleterre s'en devoit aler et passer par ilec.
XXXIX.
_Coment le roy d'Angleterre se parti de Poissi et mist le feu par tous les manoirs royaux et s'enfui vers Picardie. Et coment le roy de France s'en retourna d'Antongny et passa par Paris, disant à grans souspirs qu'il estoit traï. El poursuivit tousjours à grant diligence son anemi le roy d'Angleterre._
Adonques, le vendredi après l'Assomption Nostre-Dame, environ tierce, le roy d'Angleterre à tout son ost, à armes descouvertes et banières desploiées, s'en ala sans ce que nul ne le poursuist; dont grant doleur fu à France; et à sa despartie mist le feu à Poissi à l'ostel du roy, sans faire mal à l'églyse des nonnains, laquelle Phelippe-le-Bel, père à la mère audit roy d'Angleterre, avoit fait édifier. Et si fu aussi mis le feu à St-Germain-en-Laye, à Rays, à Montjoie[577], et briefment furent destruis et ars tous les lieux où le roy de France avoit acoustumé à soy soulacier. Et quant il vint à la cognoissance du roy de France que son anemi le roy d'Angleterre s'estoit de Poissi si soudainement parti, si fu touchié de grant doleur, jusques dedens le coeur et moult irié se parti d'Antongny et s'en retourna à Paris; et en alant par la grant rue, n'avoit pas honte de dire à tous ceux qui le vouloient oïr qu'il estoit traï; et se doubtoit le roy que autrement que bien il n'eust esté ainsi mené et ramené. Aussi murmuroit le peuple, et disoit que ceste manière d'aler et de retourner n'estoit mie sans traïson, pourquoy pluseurs plouroieut et non mie sans cause. Ainsi le roy se parti de Paris et vint derechief logier à Saint-Denis, avec tout son ost.
[Note 577: «Et fist ardoir la couverture de la tour de Monjore (Montjoie) et la maison du roy de Rais, et la ville et le moustier de Saint-Germain-en-Laie, et la maison du roy.» (Cont. fr. de Nangis.)]
En celui an, le duc de Normendie qui estoit alé en Gascoigne asségier le chastel d'Aguillon, et rien n'i avoit fait, oï des nouvelles que le roy d'Angleterre guerroioit son père, le roy de France, et avoit ars les maisons du roy; si en fu moult troublé et laissa toute la besoingne et s'en parti. Et quant le roy d'Angleterre se parti de Poissi si s'en vint à Biauvais la cité. Et pour ce que ceux de Biauvais se deffendoient noblement, et qu'il ne pot entrer en la cité, les Anglois plains de mauvais esperit, ardirent aucuns des forbours de la cité et toute l'abbaye de Saint-Lucien[578] qui tant estoit belle et noble, sans y laisser riens du tout en tout; et d'ilec entrèrent en Picardie.
[Note 578: _Saint-Lucien._ Froissart prétend que l'incendie de l'abbaye fut fait contre la volonté d'Edouard, «qui avoit deffendu sur la hart que nul ne violast églyse.»]
Après ce, le roy de France se parti de Saint-Denis, ensuivant son anemi le roy d'Angleterre, jusques à Abbeville en Picardie moult courageusement. Et le juesdi, feste saint Barthélemi, le roy d'Angleterre, à tout son ost, devoit disner à Araines[579]; mais le roy de France qui moult désiroit de toute sa force ensuivre son adversaire, chevaucha ceste journée dix lieues, afin qu'il péust trouver son adversaire en disnant. Adonques, le roy d'Angleterre, quant il ot oï ces nouvelles, par lettres des traîtres qui estoient estans en la court du roy, que le roy de France estoit près et que hastivement il venoit contre luy, il laissa son disner et s'en desparti et s'en ala à Saigneville[580], au lieu qui est dit Blache-Tache[581], et ilec passa la rivière de Somme avecques tout son ost; et emprès une forest qui est appellée Crecy se loga. Et les François mengièrent et burent les viandes que les Anglois avoient appareilliées pour le disner. Après ce, s'en retourna le roy comme dolent à Abbeville pour assembler son ost et pour fortifier les pons de ladite ville, afin que son ost peust seurement passer par dessus, car il estoient moult foibles et moult anciens. Le roy demoura toute celle journée de vendredi à Abbeville, pour la révérence de monseigneur saint Loys, duquel le jour estoit. L'endemain à matin, le roy vint à la Braye[582], une ville assez près de la forest de Crecy, et ilec luy fu dit que l'ost des Anglois estoit bien à quatre ou cinq lieues de luy, dont ceux mentoient faussement qui telles paroles luy disoient, car il n'avoit pas plus d'une lieue entre la ville et la forest, ou environ. A la parfin, environ heure de vespres, le roy vit l'ost des Anglois, lequiel fu espris de grant hardiesse et de courroux, désirant de tout son cuer combatre à son anemi. Si fist tantost crier: A l'arme! et ne voult croire au conseil de quelconque qui loyaument le conseillast, dont ce fu grant doleur; car l'en luy conseilloit que celle nuit luy et son ost se reposassent: mais il n'en voult riens faire. Ains s'en ala à toute sa gent assembler aux Anglois, lesquels Anglois giettèrent[583] trois canons: dont il avint que les Génevois arbalestiers qui estoient au premier front tournèrent les dos et laissièrent à traire; si ne scet l'en sé ce fu par traïson, mais Dieu le scet. Toutes voies l'en disoit communément que la pluie qui chéôit avoit si moilliées les cordes de leur arbalestes que nullement il ne les povoient tendre: si s'en commencièrent les Génevois à enfuir et moult d'autres, nobles et non nobles. Et si tost qu'il virent le roy en péril, si le laissièrent et s'enfuirent.
[Note 579: _Araines._ Ou _Ayraines_. Entre _Amiens_ et _Abbeville_.]
[Note 580: _Saigneville._ A trois lieues au-delà d'Abbeville.]
[Note 581: «Où il fu mené par nos traytres.» (Cont. fr. de Nangis.) Froissart semble placer _Blanche-Tache_ au _Crotoy_.]
[Note 582: _La Braye._ Auj. Bray-les-Mareuil. A deux lieues d'Abbeville.]
[Note 583: Giettèrent trois canons. Firent tirer trois canons. Voilà cette fameuse mention de l'artillerie de Crécy. L'historien ne remarque pas que ces canons fussent une chose nouvelle, tout en attribuant à leur effet la déroute des archers génois, et par conséquent la perte de la bataille. Le continuateur François de Nangis ajoute: «Si que lesdis arbalestriers furent espouventés.»]
XL.
_De la dolente bataille de Crecy._
Quant le roy vit ainsi faussement sa gent ressortir et aler, et meismement[584] les Génevois, le roy commanda que l'en descendist sur eux. Adonques, les nostres qui les cuidoient estre traîtres les assaillirent moult cruellement et en mistrent pluseurs à mort. Et le roy désiroit moult à soy combatre main à main au roy d'Angleterre; mais bonnement il ne povoit, car les autres batailles qui estoient devant se combatoient aux archiers, lesquels archiers navrèrent moult de leur chevaux et leur firent moult d'autres dommages, en tant que c'est pitié et doleur du recorder, et dura ladite bataille jusques à soleil couchant. Finablement tout le fais de la bataille chéi sus les nos et fu contre eux.
[Note 584: _Meismement._ Surtout.]
En icelle journée, toute France ot confusion telle qu'elle n'avoit onques-mais par le roy d'Angleterre soufferte, dont il soit mémoire à présent[585]; car par pou de gens, et gens de nulle value, c'est assavoir, archiers, furent tués le roy de Boesme, fils de Henri jadis empereur; le conte d'Alençon, frère du roy de France; le duc de Lorraine, le conte de Bloys, le conte de Flandres, le conte de Harecourt[586], le conte de Sancerre, le conte de Samines[587] et moult d'autres nobles compaignies de barons et de chevaliers, desquels Dieu veuille avoir merci!
[Note 585: Ce passage prouve que le chroniqueur écrivoit avant la balaille de Poitiers.]
[Note 586: _Le conte de Harecourt._ Jean, frère de Geoffroi de Harecourt.]
[Note 587: _Samines._ Ce mot qui paroît corrompu est omis dans plusieurs manuscrits; dans le nº 9615, on lit de _Fiennes_. Dans les éditions gothiques: _de Vienne_. Le continuateur latin de Nangis dit: _Et alias dux de quo non recolo._]
En celui lieu de Crecy, la fleur de la chevalerie chéi[588]. la nuit devant, le roy, par le conseil de monseigneur Jehan de Haynau, chevalier, s'en ala gesir à la ville de la Braye[589]. Le dimenche matin, les Anglois ne se départirent pas, mais le roy, aveques ceux qu'il pot avoir en sa compaignie, s'en ala hastivement à la cité d'Amiens et ilec se tint. Iceluy meisme matin, pluseurs des nostres tant de pié comme de cheval, pour ce qu'il véoient les banières du roy, si cuidoient que le roy y fust et se boutèrent dedens les Anglois; dont il avint que, en iceluy meisme dimenche, les Anglois en tuèrent greigneur nombre qu'il n'avoient fait le samedi devant, pourquoy nous devons croire que Dieu a souffert ceste chose par les desertes de nos péchiés, jasoit ce que à nous n'aparteigne pas de en jugier. Mais ce que nous voions, nous tesmoignons; car l'orgueil estoit moult grant en France, et meismement ès nobles et en aucuns autres; c'est assavoir: en orgueil de seigneurie et en convoitise de richesses et en deshonnesteté de vesteure et de divers habis qui couroient communément par le royaume de France, car les uns avoient robes si courtes qu'il ne leur venoient que aux nasches[590], et quant il se baissoient pour servir un seigneur, il monstroient leur braies et ce qui estoit dedens à ceux qui estoient derrière eux; et si estoient si étroites qu'il leur falloit aide à eux vestir et au despoillier, et sembloit que l'en les escorchoit quant l'en les despoilloit. Et les autres avoient robes fronciées sus les rains comme femmes, et si avoient leurs chaperons destrenchiés menuement tout en tour; et si avoient une chauce d'un drap et l'autre d'autre; et si leur venoient leur cornettes et leur manches près de terre, et sembloient mieux jugleurs[591] que autres gens. Et pour ce, ce ne fu pas merveille sé Dieu voult corriger les excès des François par son flael, le roy d'Angleterre[592].
[Note 588: «Et le roy fu tousjours en son rang et en sa bataille, combien que pou de gens d'armes fussent demourés avecques luy. Et receut maintes trais do sajettes de ses ennemis. Et quant vint vers l'anuitier, par le conseil, etc.» (Cont. fr. de Nangis.)]
[Note 589: _La Braye._ Nos historiens modernes, d'après une leçon mal lue de Froissart, ont fait ici tenir un bon mot à Philippe de Valois, demandant l'entrée du château de La Bray: _Ouvrez, ouvrez, c'est la fortune de la France_. Au lieu de cela, il y a dans tous les manuscrits de Froissart, comme l'avoit remarqué M. Dacier, _Ouvrez, c'est l'infortuné roi de France_. Ce qui est plus touchant et plus clair.]
[Note 590: _Nasches._ Fesses. _Nates._--Avant l'année 1340, les robes longues ne laissoient pas voir les braies.]
[Note 591: _Jugleurs._ Ou bateleurs, comme ceux qui font des grimaces et se masquent pour exciter le rire.]
[Note 592: On doit pourtant avouer que la punition de ces nouvelles modes auroit été bien sévère.]
Après ces choses, se départi le roy anglois moult joieux de la grant victoire qu'il avoit eue, et s'en ala passer à Monstereul et Bouloigne, et vint jusques à Calais sus la Mer. En celle ville de Calais estoit un vaillant chevalier, de par le roy de France capitaine, lequel avoit à nom Jehan de Vienne, né de Bourgoigne. Et pour ce que le roy d'Angleterre ne pot pas sitost entrer en la ville de Calais comme il vault, il la fist fermer de siège, et si fist eslever habitations assez près de ladite ville pour hébergier luy et son ost. Quant ceux de Calais virent qu'il estoient ainsi avironnés de leur anemis, tant par terre comme par mer, il ne s'en espoventèrent onques. Adonques jura le roy d'Angleterre qu'il ne se partirait jusques à tant qu'il eust prise ladite ville de Calais, et appella le lieu où luy et son ost estaient, là où il avoit fait édifier, Villeneuve-la-Hardie; et là fu tout yver; et luy admenistroient les Flamens vivres par paiant l'argent.
En ce meisme temps, reçurent les Flamens, en conte et en seigneur, le fils du conte de Flandres derenièrement tué à Crecy, et luy promistrent et jurèrent loyauté; et meismement qu'il ne le contraindroient à prendre femme oultre sa volenté, né faire aucune chose contre la féaulté qu'il devoit tenir et avoir envers le roy de France. Adonques, aucuns des Flamens se retrairent du tout de porter vivres aux Anglois pour ceste cause.
Au moys de septembre ensuivant, le jour de la Sainte-Croix, le corps du conte d'Alençon derenièrement tué à Crecy fu enseveli aux Frères Prescheurs à Paris.
En ce meisme temps, le roy de Boesme fu porté à Lucembourc et ilecques meisme fu noblement enseveli. En oultre, les armes ou escus de cinquante chevaliers esleus qui avecques luy moururent à Crecy sont, environ sa sépulture, noblement et autentiquement paintes.
En la fin du moys de septembre, le conte Derbi qui résident estoit pour lors à Bourdiaux, quant il vit que le duc de Normendie, fils du roy de France, ot laissié le siège du chastel d'Aguillon, et qu'il fu en France retorné, il esmeut son ost vers Xaintes en Poitou, et vint à Saint-Jehan-d'Angeli en aidant, en robant et en ravissant hommes et femmes sans nombre; et prist ladite ville de Saint-Jehan-d'Angeli sans grant difficulté: car il n'i trouva nulle ou moult petite résistance. Et là trouva des biens et des richesces, lesquelles il emporta avecques luy; et d'ilec s'en ala à la cité de Poitiers sans quelconques résistances, car chascun fuioit devant luy. Adonques, quant il vint en la cité de Poitiers, il la prist sans bataille et sans labour. Et lors prist les trésors et les richesses qu'il y pot trouver, et les bourgois et les chanoines; et puis ardi la greigneur partie de la ville et le palais du roy et s'en ala à Bordiaux à toutes ses richesses, et assez tost après il passa en Angleterre.
[593]Environ la feste saint Denis, le roy demanda ou fist demander à l'abbé et au couvent de ce meisme lieu subside pour l'occasion de ses guerres. Et entre les autres choses, l'en demandoit le crucefis d'or. Mais il fu respondu de l'abbé et du couvent que, en bonne conscience, il ne porroit ce faire; car le pape Eugène le tiers le bénéi et jeta sentence d'escommeniement sur tous ceux qui le descouverroient ou qui dommage i feroient; si comme il est escript au pié de la crois dudit crudefis.
[Note 593: Ce paragraphe a été biffé avec intention dans le manuscrit de Charles V.]
En ce temps, Pierre des Essars, de la nascion de Normendie, garde et dispenseur, pour partie, des trésors du roy, fut pris et mis en diverses prisons, c'est assavoir d'un fort en autre. Mais en la fin, après moult de reproches et de grans vilanies pour la mort esquiver, il fu condampné à cent mille flourins à la chaière[594]. Mais par les prières du conte de Flandres faites au roy, l'en en pardonna audit Pierre cinquante mille flourins.
[Note 594: _A la chaière._ A la chaire. Florins sur lesquels étoit gravée la figure du roi assis.]
En ce meisme temps, environ la feste saint Martin d'yver, l'abbé de Saint-Denis, l'abbé de Noiremoustier et l'abbé de Corbie furent establis trésoriers du roy de France; mais un pou après qu'il orent laissié ledit office, trois évesques et trois chevaliers furent adjoins avecques eux, et aussi furent fais recteurs, gouverneurs et conseillers de tout le royaume de France.
En ce temps pristrent les Anglois une ville en Poitou, laquelle est appellée Tuelle[595], et la pillèrent de tous les biens qu'il trouvèrent.
[Note 595: _Tuelle._ Sans doute: Tulle.]
En ce meisme an, le juesdi après la Conception Nostre-Dame au moys de décembre, deux chevaliers normans, c'est assavoir, messire Nichole de Gronssi et messire Rolant de Verdun, lesquels, n'avoient gaires, avoient esté pris par messire Phelippe-le-Despensier chevalier, à Carentan en Normendie, et avoient esté envoiés à Paris par ledit messire Phelippe, furent menés ès halles à Paris, et là orent les testes copées et puis furent pendus au gibet.
En ce meisme temps, se présenta au roy de France messire Geffroi de Harecourt, chevalier normant, la touaille double mise de ses propres mains en son col en disant telles paroles: «J'ai esté traitre du roy et du royaume, si requiers miséricorde et pais.» Lesquelles miséricordes et pais le roy de sa bénignité luy ottroia.
En cest an, environ la feste de la Thyphaine, fu ordené et commencié à faire les fossés à l'environ de la ville monseigneur saint Denis, afin que elle fust plus fort.
En ce temps, la ville de Tuelle, laquelle avoit esté prise, n'avoit guères, par les Anglois, fu recouvrée et reprise par les François.
[596]En ce temps, monseigneur Jehan de Chaalon, Bourgoignon chevalier, dégastoit la terre du duc de Bourgoigne, par occisions, par feux et par rapines.
[Note 596: Ce paragraphe manque dans les éditions gothiques, et dans la plupart des manuscrits.]
En ce temps, David le roy d'Escoce fu pris des Anglois.
En ce meisme an, environ la mi-karesme, les Lombars usuriers furent pris au royaume de France; et quiconques estoit tenu ou lié aux Lombars en usure, et il paiast au roy le principal auquel il estoit tenu aux Lombars, il estoit quitte de l'usure.
En ice temps, le dimenche que l'en chante Isti sunt dies, le roy prist à Saint-Denis l'oriflambe et la bailla à messire Geffroy de Charny[597], chevalier bourgoignon, preud'homme et en armes expert, et en pluseurs fais approuvé.