Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 34

Chapter 343,952 wordsPublic domain

En celuy an, le roy envoia son ainsné fils Jehan, duc de Normendie, en Gascoigne, contre le conte Derbi pour luy résister et pour garder le droit du roy, lequel conte y estoit venu à grant armée, de par le roy d'Angleterre. Mais avant que le duc de Normendie peust venir en Gascoigne, ledit conte Derbi prist la ville et le chastel de Bergerac, là où estoit, de par le roy de France, monseigneur Aymart de Poitiers, conte de Valentinois, qui fu ilec occis. Et y estoit aussi le conte de Lille qui, en l'assaut de la ville, avoit esté pris et grandement navré[551]. Et si avoit pris encore avecques ledit conte Derbi la ville de la Riolle. Et disoient pluseurs que ces deux villes avoient esté prises du consentement à ceux du pays. Et quant le duc de Normendie fu venu en Gascoigne, et il vit que pou ou noient il y povoit faire, il s'en retourna en France; pour quoy, quant il vit que le roy, son père, en fu indigné contre luy, si s'en retourna le fils arrière et mist siège devant Aguillon, et y demoura jusques au moys d'aoust. Et quant il oï dire que le roy d'Angleterre guerroioit son père et le royaume, si s'en retourna en France.

[Note 551: Ce court récit mérite plus de créance que le long discours de Froissart sur la prise de Bergerac. Frolssart ne mentionne ni la prise du comte de Lille (Jourdain), ni la mort du brave Aimar, que Villaret nomme à tort _Louis_ de Poitiers.]

XXXVI.

_Coment le conte de Norenton, principal capitaine des Anglais en Bretaigne, vint à grant force de gens d'armes d'Angleterre, et fu prise la Roche-Derian, en l'évesché de Triguier en Bretaigne._

En celuy an, le mardi avant la saint Nicholas d'yver, le conte de Norenton[552], en Angleterre, qui pour le temps estoit principal capitaine de tous les Anglois qui estoient en Bretaigne, vint devers la ville de Karahais[553], en Cornouaille, et environ heure de prime, luy et sa gent assaillirent la ville de Guengamp, en l'éveschié de Triguier; et ne savoit mie la force né la constance des habitans. Car pour ce que la ville se sentoit bien garnie, elle doubta trop pou ledit conte. Ainsi fu-il moult esbahi, grevé et troublé de ce qu'il luy gettoient à fondes[554] et autres engins. Et quant il vit qu'il n'avoit force contre eux, il s'en parti moult confus et bouta le feu ès forbours de la ville. Après, le jour meisme, il s'en vint à cinq lieues de Guengamp; et, un pou après midi, fu devant la ville de la Roche-Derian, laquelle ville ne se doubtoit point des anemis, tant pour ce qu'il n'avoient point encore esté en ces parties comme pour ce qu'il n'estoient mie garnis pour résister aux anemis. Et combien qu'il y ait fort chastel, toutesvoies, les habitans estoient despourveus, car il ne cuidoient point que les anemis venissent en ces parties, par nulle manière. Et si tost que ledit conte approcha de ladite ville, il l'assaillist moult forment et asprement, car il avoit grant compaignie et grant force de gens; et dura l'assaut jusques à soleil couchant, pour ce que ceux de la ville leur résistoient de leur povoir. Lors, il demandèrent trièves au conte, et il leur donna jusques à l'endemain seulement, afin qu'il regardassent et délibérassent s'il luy rendroient la ville ou s'il se deffendroient contre luy. Toutes voies, pluseurs de la ville avoient si grant doleur en leur cuer que plus volentiers deffendissent la ville sé il eussent puissance et garnisons, qu'il ne la rendissent aux anemis. Et noientmoins il distrent aux anemis en audience, qu'il deffendroient; pourquoy les anemis furent si iriés que il assaillirent la ville dès le mercredi matin jusques au juesdi à vespres, par pluseurs reposées. Et à celles vespres, il ardirent la porte de la ville qui est nommée la Porte du cimetière. Mais tandis que ladite porte ardoit, ceux de la ville firent par leur soutilleté un mur par dedens à l'endroit et en lieu de ladite porte; puis après baillèrent trieves l'une partie à l'autre, jusques à l'endemain. Et ceux de la ville adonques s'assemblèrent à conseil et disoient qu'il ne pourroient mie résister longuement aux anemis. Lors monseigneur Hue de Carrimel[555], chevalier, se fist mettre hors de la ville et dévaler en un panier par une corde, et ala parler au conte de Norenton, et firent convenances telles que dès le samedi prochain jusques à huit jours ensuivans, ceux de la ville s'en partiroient et iroient hors du chastel et de la ville, sauf leur corps et leur biens. Et ceci fait, les Anglois entrèrent en la ville et au chastel, dès icelui samedi, et ceux de la ville s'en départoient communément jusques à l'autre samedi, selon la forme de la convenance.

[Note 552: _Norenton._ Guillaume de Bohun, comte de Northampton.]

[Note 553: _Karahaix._ Ou _Carhaix_, dans le diocèse de Quimper.--On chercheroit vainement dans Froissart tous les événemens mentionnés dans ce chapitre.]

[Note 554: _A fondes._ Avec frondes.]

[Note 555: _Carrimel._ Variantes: _Cassiel, Araël._]

Aucuns Anglois pillars roboient et pilloient ceux qui de la ville s'en issoient: toutes voies, quant on le povoit prouver, il en estoient punis incontinent de leur capitaines. En ceste ville estoient habitans, pour le temps, l'évesque de Triguier, diocésain d'icelle ville; monseigneur Raoul de la Roche, et ledit monseigneur Huon de Carrimel, chevalier, qui la ville gardoit avec pluseurs grans et nobles. Puis, après ce que ceux de dedens avoient rendu la ville et que les Anglois y habitoient et avoient les clefs de toutes les entrées, ledit conte Norenton y fu, celuy samedi et le dimenche ensuivant. Au lundi s'en parti, luy et son ost, et laissa gardes en garnison, pour la seurté et deffense du chastel; et le povoit bien faire, car il avoit avec soy tant de gens que c'estoit ainsi comme sans nombre. Quant le conte fu parti de la Roche-Derian, si s'en vint à une ville close qui est nommée Lannyon, et l'assaillit si fort comme il pot; mais ceux de la ville ne doubtoient guères ledit conte né son ost, pour ce que par avant il s'estoient garnis bien et sagement; si se deffendoient contre luy bien et viguereusement en tant qu'il ne pot riens contre eux, en quelque manière que ce fust. Le lundi malin s'en parti et vint en l'éveschié de Léon, là où ses hommes tenoient jà pluseurs chastiaux et garnisons; car en l'éveschié de Triguier il ne tenoient encore forteresce né ville fors la Roche-Derian qu'il avoient prise la sepmaine devant, laquelle ville et le chastel de la Roche-Derian il tindrent par deux ans et tous les habitans d'entour et d'environs il subjuguèrent et firent leur serfs et tributaires. Et ycelle année il baillèrent pluseurs assaus à la ville de Lannyon, mais riens ne leur profitoit. Toutes voies, quant les Anglois vindrent à la Roche-Derian, il trouvèrent pluseurs Espagnols delès les murs de la ville par dehors, à un port de mer qui est ylec, et avoit bien mil et trois cens tonniaux de vins d'Espaigne parmi les rues, et encore onques n'avoient entré ès maisons de la ville, mais estoient hors les murs, si comme dit est. Et les Espaignols qui cuidoient bien deffendre leur vins pour ce que il estoient pluseurs, firent bataille aux Anglois; mais il furent ainsi comme tous occis et ne porent résister à eux: ains orent les Anglois ces mil et trois cens tonniaux de vin d'Espaigne, et en trouvèrent dedens la Roche-Derian bien autres trois cens tonniaux de vin, et avoient assez vin et habondance pour toute l'année. Si en furent moult aises et en beuvoient très volentiers, selon le dit commun lequiel je ne tiens né pour faux du tout né du tout véritable: Le Normant chante, l'Anglois si boit, et l'Allemant mengue. Par iceluy temps donques que les Anglois tenoient la Roche-Derian et qu'il y demourèrent, il destruirent en partie l'églyse cathédral de Lantreguier moult vilainement, en laquelle le corps du glorieux confesseur monseigneur saint Yves reposoit pour le temps; toutes voies à son monument il n'aprochièrent onques par la volonté de Dieu; et la cause pour quoy les Anglois destruirent ladite églyse si fu pour ce que les François n'i peussent mettre garnison contre eux de gens d'armes; car les Anglois n'avoient environ eux né cité né églyse à plus près une lieue; et quant les Anglois vouldrent destruire l'autre églyse cathédral de Triguier la cité, qui est nommée Ste-Trugual, jadis patron de la cité, n'i ot celui qui premier y osast commencier, pour révérence de pluseurs saints desquels les reliques y souloient estre, et par espécial de monseigneur saint Yves duquiel il y avoit encore de ses ossemens, de sa char, de ses nerfs et de ses poils. Si y ot un prestre plus outrageux que les autres qui commença à la destruire par sa grant présumpcion: mais puis qu'il en ot destruit et dilapidé grant partie, luy et pluseurs autres qui estoient tous aprestés à ceste besoigne, voiant tous ceux qui estoient présens, ledit prestre mourut moult vilainement en mangant sa langue et en criant comme un chien.

En celuy an, le roy voult avoir subside des advocas de parlement et de chastelet. Et environ la Tiphaine, vindrent deux cardinaus au roy à Saint-Ouen, près de la ville de Saint-Denis en France, qui estoient envoiés de par le pape, pour les guerres qui estoient entre les roys de France et d'Angleterre. Le jour de la Purificacion Nostre-Dame fu assemblé le conseil en la maison des Augustins à Paris, et y ot la plus grant partie des abbés et autres prélas du royaume, pour avoir conseil et ordener du subside que le roy vouloit avoir, et que incontinent pour ses guerres l'en luy féist.

XXXVII.

ANNÉE 1346

_Coment les Anglois prisrent par traïson Lannyon._

L'an de grâce mil trois cent quarante-six, comme les Anglois orent demouré près d'un an à la Roche-Derian, et, l'année paravant, eussent fait pluseurs assaus à la ville de Lannyon[556], tant que ceux de la ville par pluseurs fois estoient issus de leur garnisons pour eulx combattre en plain champ aux Anglois et avoient eu pluseurs victoires contre eulx. Si avint qu'il y ot deux traîtres principaux en celle ville qui estoient nommés Henri Quiguit et Pringuier Alloue[557], escuiers, auxquels les Anglois vindrent parler un dimenche avant l'aube du jour, pour ce qu'il devoient gaittier celle nuit. Et par le conseil et la traïson de ces deux faux traîtres, les Anglois entrèrent en la ville de Lannyon, si pristrent pluseurs riches hommes et de grant richesse, et pluseurs autres mistrent à mors et tuèrent. Et quant monseigneur Geffroy de Pont-Blanc[558], chevalier, qui à celle heure estoit couchié tout nu en son ost, oï dire que la ville estoit ainsi traye et que les anemis estoient dedens, si se leva et cria aux armes! et n'oublia mie sa lance né le glaive[559] de ses deux mains; et issi hors de sa maison moult courageusement. Et quant il fu en la rue et il trouva les anemis, le premier et le secont qu'il encontra de sa lance il tresperça. Au tiers, brisa sa lance. Et prist son glaive, si fèroit à destre et à senestre, tellement que par sa vertu et par la force de ses bras, il recula tous les Anglois jusques au dehors de la rue. Et par le grant courage de luy issi tout seul après eux, les persécutant hors de la rue en plaine place. Lors les Anglois le vont de toutes pars environner; mais quant le noble chevalier vit ce, si mist son dos contre le paroy d'une maison, et tourna le visage contre ses anemis, et se deffendoit si fort que tous ceux qu'il féroit d'un grant glaive qu'il tenoit, à terre il les trébuchoit et sans remède tous mors les mettoit. Et quant les Anglois virent qu'il ne le povoient vaincre né seurmonter, si firent voie à un archier qui traist une sajette contre luy et le féri si fort en la jointure du genoil qu'il ne pot onques puis démener son corps né soy mouvoir si légièrement. Adonques les Anglois s'assemblèrent contre luy et luy firent pluseurs playes, et finablement l'occistrent. Lequel chevalier noble et vaillant ainsi mort noblement et occis pour la deffense du pays, il ne souffist mie aux Anglois: ainsois les dens luy rompirent ens la bouche à cops de pierres, et traisrent les ieux à son escuier. Quant monseigneur Richart Toutesliam[560], capitaine de la Roche-Derian, oï sa mort, si en mena grant dueil par semblant, espéciaument pour ce qu'il avoit esté si vaillant de corps et de volenté, et pour ce qu'il ne l'avoient pris vif. Celle matinée il tuèrent monseigneur Geffroy de Kaermel, et pluseurs autres non mie si notables né si puissans. Il pristrent aussi le seigneur du chastel de Qoettrec, et monseigneur Geffroy de Quoettrevan, chevalier, et Rolant Phelippe, souverain sénéchal de Bretaigne, et maistre Thibaut Meran, docteur en droit canon et en droit civil, auquel il firent porter les charges de vin à la Roche-Derian, en cotte, nus piés, sans chaperon et sans broies. Il emportèrent des meubles de Lannyon sans nombre, et emmenèrent tous les prisonniers qu'il porent nobles, desquels nul ne sceut le nombre fors Dieu seulement. Toutes voies, les hommes ruraux de la Roche-Derian et des villages d'entour jusques à trois lieues de toutes pars qui estoient en la servitude des Anglois, avoient grant compassion de leur gent, si comme il monstrèrent par après; mais il ne savoient autre chose faire que labourer leur terres né autrement vivre. Adonques quant il virent que la plus grant partie des Anglois qui estoient au chastel de la Roche-Derian estoient issus pour aler à la liaison et à la prise de Lannyon que les traîtres dessus dis avoient jà vendue, si le mandèrent et le firent savoir à grant force de Bretons qui estoient pour le temps en la ville de Guengamp. Lors ceux de Guengamp ordenèrent un grant ost, sous monseigneur Geffroy Tournemine, chevalier, pour prendre le chastel de la Roche-Derian; mais que avint-il? Les Anglois de ladite Roche apprirent que les ruraux avoient descouvert et notifié leur fait aux Bretons de Guengamp, si mandèrent ayde à ceux qui traîtreusement avoient prise la ville de Lannyon. Lors les Anglois de Lannyon vindrent en ayde à ceux de la Roche et amenèrent avant eux leur prisonniers et les meubles qu'il avoient pris en la ville de Lannyon, et la laissièrent vuide et despoilliée de tous biens. Et quant il approchièrent de la Roche, le duc de Guengamp et ses gens estoient jà venus au devant jusques à la Roche. Lors les Anglois laissièrent la droite voie qui va de Lannyon à la Roche, et passèrent une yaue qui est nommée Jaudi, par un gué qui est dit le Gué du prévost, et se mistrent entre la Roche et les gens au duc de Guengamp, et ylec orent bataille ensemble; et furent pris pluseurs d'une partie et d'autres, mais plus en y ot pris de la partie au duc de Guengamp; par quoy il convint retourner les autres à leur ville de Guengamp. Et ainsi les Anglois à tous leur prisonniers entrèrent tantost à la Roche-Derian. Noient moins, les habitans de Lannyon qui s'en estoient fuis et dispersés à la venue des Anglois, quant il sceurent de certain que les Anglois estoient partis du tout de Lannyon, si retournèrent à leur ville et se deffendirent des anemis, et tindrent leur ville close jusques au jour d'uy. Et quant les Anglois de la Roche virent que les ruraux qui estoient en leur servitude et subjection avoient ainsi révélé aux Bretons leur fait et leur estat, si les tindrent en plus dure et aspre servitude que devant.

[Note 556: _Lannyon_ ou Lannion» petite ville entre _Morlaix_ et _Treguier._]

[Note 557: Aucun autre historien ne les nomme; Dom Morice dit, d'après Lebaud, _deux soldats de la garnison_. (Voy. _Hist. de Bretaigne_, t. 1, p. 274.)]

[Note 558: _Pont-Blanc._ Var. _Pyeblanc_, et _Poyblanc_.]

[Note 559: _Glaive._ Javelot, qu'on a dit d'abord _Glavelot_.]

[Note 560: _Toutesham._ Variantes: _Toutseuls_--_Tort._--Dom Morice le nomme _Toussaint_; mais son véritable nom est _Totesham_, comme on le voit par la lettre de Thomas d'_Agworth_(le Dagorné de Froissart et le nôtre) au roi d'Angleterre, rapportée par Robert d'Awesbury.]

En celuy an, le samedi premier jour de juillet, fu fait à Paris une horrible justice,--né onques mais n'avoit esté faite semblable au royaume de France. Combien que nous lisons que l'empereur Henri en fist une autèle, et en Angleterre aussi, une autre fois en avint une autre semblable, toutes voies à Paris onques mais n'avoit esté telle,--d'un bourgois de Compiègne appelle Symon Pouilliet, assez riche, qui fu jugié à mort et mené aux halles de Paris; et fu estendu et lié sur un estai de bois, ainsi comme la char en la boucherie, et fu ylec copé et desmembré, premièrement les bras, puis les cuisses et après le chief; et après pendu au gibet commun où l'en pent les larrons. Et tout pour ce qu'il avoit dit, si comme l'en luy imposoit, que le droit du royaume de France appartenoit mieux à Edouart, roy d'Angleterre, que à Phelippe de Valois. De laquelle mort tout honteuse, France pot bien dire la parole de Jhésucrist qui disoit: «Ci sont les commencemens des douleurs,» si comme il sera monstré par après.

XXXVIII.

_Coment le roy d'Angleterre vint par Normendie, et prist Caen, et vint par Lisieux, par Thorigny et Vernon et à Poissi. Et coment le roy de France le poursuivait tousjours de l'autre part de Saine, et vint à Paris logier à Saint-Germain-des-Prés. Et coment les Anglais passèrent le pont de Poissi._

En celuy an, proposa le roy de France faire grant armée en mer de nés pour passer en Angleterre, lesquelles il envoia querre à Gennes à grant despens; mais ceux qui les alèrent querre en firent petite diligence, et tardèrent moult à venir. Par espécial une grant nef que le roy faisoit faire à Harefleur en Normandie, de laquelle on disoit que onques mais si belle n'avoit esté armée né mise en mer, demoura tant que le roy d'Angleterre, à tout grant force de gent et grant multitude de nefs que l'en estimoit bien à douze cens[561] grosses nefs, sans les petites nefs et autres vaissiaux, descendi en Normendie au lieu que l'en dit la Hogue-St-Waast[562]; et fu le mercredi douziesme jour de juillet; et dès lors s'appelloit roy de France et d'Angleterre. Et à l'instance de Geffroy de Harecourt[563] qui le menoit et conduisoit, il commença à gaster et à ardoir le pays. Et premièrement vint à la ville de Neuilli-l'Evesque[564] à laquelle il ne pot mal faire, pour la force du chastel. Si s'en parti et vint d'ilec à Montebourg[565] où il s'arresta par aucun temps; et endementres, Geffroy de Harecourt faisoit tout le dommage qu'il povoit par tout le pays de Coustantin. Après, le roy d'Angleterre vint à la ville de Carentan, et prist la ville et le chastel; et tous les biens qu'il y prist fist mener en Angleterre, et bailla le chastel en garde à monseigneur de Groussi et à monseigneur Rollant de Verdun, chevaliers.

[Note 561: _Douze cens._ L'historien Knygton compte onze cents grands bâtimens et plus de six cents bateaux.]

[Note 562: _La Hogue-Saint-Waast._ Auj. _La Hogue_. «Assez près de Saint-Sauveur-le-Viconte, l'héritage de messire Geoffroi de Harcourt.» (Froissart.)]

[Note 563: _Geffroy de Harecourt._ Ce traître avoit remplacé Robert d'Artois dans les conseils du roi d'Angleterre. (Voy. Froissart, liv. i, ch. 264 et suiv.)]

[Note 564: _Neuilly-l'Évesque._ Proche de la Vire, entre _Saint-Lô_ et _Carentan_.]

[Note 565: _Montebourg_, à deux lieues de Valognes.--Cont. fr. de Nangis: L'_abbaye de Montebourc_.]

Et quant le roy d'Angleterre se parti de Carentan, aucuns Normans, avecques messire Phelippe le Despencier, chevalier, s'assemblèrent et recouvrèrent, à force d'armes, la ville et le chastel, et les deux chevaliers dessus nommés pristrent et les envoièrent à Paris.

Entre ces choses, le roy d'Angleterre vint à St-Lo en Coustantin, et fist enterrer solempnelleinent les testes de trois chevaliers[566] qui pour leur démérite avoient esté occis à Paris, et prist et pilla la ville qui estoit toute plaine de biens et garnie[567]. D'ilec s'en passa par la ville de Thorigny[568], ardant et gastant le pays; et manda par ses coursiers et par ses lettres, si comme l'en disoit communément, aux bourgois de Caen, que s'il vouloient laissier le roy de France et estre sous le roy d'Angleterre, qu'il les garderoit loyaument et leur donroit pluseurs grans libertés, et, en la fin des lettres leues, menaçoit, s'il ne faisoient ce qu'il leur mandoit, que bien briefment il les assaudroit et qu'il en fussent tous certains. Mais ceux de Caen luy contredirent tous d'une volenté et d'un courage, en disant que au roy d'Angleterre il n'obéiroient point. Et quant il oï la response des bourgois de Caen, si leur assigna jour de bataille au juesdi ensuivant; et ceci il fist traîtreusement, car dès le jour par avant au matin, qui estoit le mercredi après la Magdaleine vint-deuxiesme jour de juillet, il vint devant Caen, là où estoient capitaines establis de par le roy, monseigneur Guillaume Bertran, évesque de Baieux et jadis frère de monseigneur Robert Bertran chevalier, le seigneur de Tournebu, le conte d'Eu et de Guines, lors connestable de France, et monseigneur Jehan de Meleun, lors chambellan[569] de Tanquarville. Et quant les Anglois vindrent devant Caen, si assaillirent la ville par quatre lieux, et traioient sajettes par leur archiers aussi menu que sé ce fust grelle. Et le peuple se deffendoit tant qu'il povoit, meismement ès près, sus la boucherie et au pont aussi, pour ce que ylec estoit le plus grant péril. Et les femmes, si comme l'en dit, pour faire secours, portaient à leur maris les huis et les fenestres des maisons et le vin avecques, afin qu'il fussent plus fors à eux combatre. Toutes voies, pour ce que les archiers avoient grant quantité de sajettes, il firent le peuple de soy retraire en la ville et se combatirent du matin jusques aux vespres. Lors, le connestable de France et le chambellan de Tanquarville issirent hors du chastel et du fort en la ville, et ne sçai pourquoy c'estoit, et tantost il furent pris des Anglois et envoiés en Angleterre[570].

[Note 566: _Trois chevaliers._ Guillaume Bacon, le seigneur de la Roche-Taisson et Richard de Persy. (Voy. plus haut, chapitre XXXIII.)]

[Note 567: _Garnie._ «Qui, pour le temps, estoit bonne ville, riche et marchande, et valoit trois fois tant que la cité de Coutances.» (Froissart.)]

[Note 568: _Thorigny._ Sur la route de Saint-Lô à Vire; à trois lieues de Saint-Lô.]

[Note 569: _Chambellan._ Froissart l'appelle toujours à tort, _le comte de Tancarville_.]

[Note 570: Tout ce récit si précieux de la défense de Caen est omis dans Froissart, qui fait des habitans de la ville des fugitifs, et des comtes d'Eu et de Tancarville des héros mal secondés par la fortune.]

Mais quant l'évesque de Baieux, le seigneur de Tournebu, le bailli de Roen et pluseurs autres avecques eux virent qu'il istroient pour noient, et que leur issue pourroit plus nuire que profiter, si se retraistrent au chastel comme sages, et se tenoient aux quarniaux. Entre deux, les Anglois cherchoient[571] moult diligeamment la ville de Caen et pilloient tout; et les biens qu'il avoient pillés à Caen et ès autres villes le roy d'Angleterre envoia par sa navire tantost en Angleterre, et ardi grant partie de la ville de Caen en soy issant; mais au fort de la ville ne fist-il onques mal né n'i arresta point, car il ne vouloit mie perdre ses gens. Si s'en parti tantost, et s'en ala vers Lisieux. Et tousjours Geffroy de Harecourt aloit devant, qui tout le pays ardoit et gastoit.

[Note 571: _Cherchaient._ Parcouraient.]

Après, il vindrent vers Falaise, mais il trouvèrent qui leur résista viguereusement. Si se tournèrent vers Roen. Et quant il oïrent que le roy de France assembloit ilec son ost, si s'en alèrent au Pont-de-l'Arche; toutes voies le roy de France y ala avant eux. Et quant il fu entré en la ville, si manda au roy d'Angleterre s'il vouloit avoir bataille à luy, qu'il luy assignast jour à son plaisir; lequel respondi que devant Paris il se combatroit au roy de France.