Part 32
L'an de grâce mil trois cent quarante-trois, les trieves qui estoient entre le roy de France et le roy d'Angleterre et entre les Flamens et leur alliés, c'est assavoir le duc de Breban, le conte de Haynau, le duc de Baldres[515], le prince de Juilliers et aucuns autres, furent esloignées à trois sepmaines, et en après, de terme en terme jusques à la feste saint Jehan-Baptiste. Et aussi fu-il accordé qu'il ne feroient nulles incursions l'un sur l'autre, sé il n'estoit segnefié ou notablement intimé par un moys entier avant.
[Note 515: _Baldres._ Variantes: _Hardres, Hadrez_. Ce doit être _Gueldres_.]
En ce meisme an, le vint-cinquiesme jour du moys d'avril, environ heure de vespres, mourut à Avignon le pape Bénédict XII, l'an de son pontificat huitiesme. Et le septiesme jour du moys de may ensuivant, environ heure de tierce, fu esleu en pape Pierre Rogier, prestre cardinal, jadis archevesque de Roen, né de Lymosin, et fu nommé Clément le VI. Et oultre, le dix-nuéviesme jour de ce meisme moys, à Avignon fu couronné. Icestui pape Clément fu homme de grant lecture et docteur en théologie; et sus tous autres, en son temps, il ot grâce de preschier et de bien et gracieusement parler; lequel Dieu si esleva par l'espace de seize ans, que, de simple moyne, il fu fait prieur de Sainte Babile, et puis abbé de Fescamp, et puis évesque d'Arras, et après archevesque de Roen. Et furent toutes ces promocions à luy faites par le pape Jehan XXIIe; et au derrain, par le pape Bénédict il fu fait cardinal; lequel pape mort, il fu esleu en pape, jasoit ce qu'il fust des plus jeunes cardinaus.
Et environ ce temps que le siège du pape vacoit, Jehan, duc de Normendie, fils du roy de France, et le duc de Bourgoigne, son oncle, furent de par le roy de France envoiés à Avignon, à procurer l'ellection et meismement la promocion de Pierre Rogier, prestre cardinal, jadis archevesque de Roen. Si leur vindrent nouvelles, endementres qu'il estaient en chemin, que à leur souhait et entencion le message estoit parfait pour lequel il estoient en chemin; noientmoins il ne désistèrent point d'aler à Avignon. Mais quant il furent là, le pape nouvellement créé les reçut et tout le collège des cardinaus très honnorablement. Si avint que quant le pape nouvel créé aloit à son couronnement, les deux ducs, l'un d'une part et l'autre d'autre, tous à pié tenoient le frein et gouvernoient le cheval du pape. Et, au disner, du premier mès il le servirent. Et après les solempnités qui appartiennent à telles besoignes, et leur messages fais, il pristrent congié du pape et s'en retournèrent en France.
Et en icest an, messire Robert d'Artois, du commandement du roy d'Angleterre, si comme il feignoit, quant il sceut que le conte de Montfort estoit emprisonné, si luy voult aidier contre Charles de Bloys, et passa la mer d'Angleterre en Bretaigne, et prist avecques luy Tanneguy du Chastel et Yvon de Trezeguidi devant nommés, et fist moult de maux en la duchié de Bretaigne. Et en ce meisme an, assez tost après le coronnement du pape, vindrent en France deux cardinaux envoiés de par le pape, c'est assavoir le cardinal de Penestre[516], vichancelier du pape, et messire Hannibal de Neapole, à segnefier aux roys de France et d'Angleterre et à leur aliés, sa volenté sus la composition de pais entre eux. Et premièrement, il vindrent au roy de France et orent de luy ceste response: «Que, sauve la majesté» royale et la convenance et le serment qu'il avoit à ses aliés,» il se consentoit de plaine volenté à toute bonne pais» Quant les cardinaus orent oï sa response, il envoièrent leur messages au roy d'Angleterre, assavoir que s'il vouloit traittier à aucune manière de pais avecques le roy de France, il passeroient la mer. Si orent en response que en Angleterre il n'entreroient jà, mais il entendoit prochainement visiter son royaume de France, et ilecques, pour la révérence du siège de Rome, les oroit volentiers. Et puis vindrent lesdis cardinaus aux Flamens; si leur respondirent ainsi comme hommes désespérés, que jamais il n'enclineroient à aucune pais s'il n'estoient premièrement absous. Et après que lesdis cardinaus furent venus aux Brebançons et aux Hanoiers, si leur donnèrent ceste response: Que, sauve l'aliance qu'il avoient faite au roy d'Angleterre, il s'accorderoient tousjours au bien de pais. Et jasoit ce que par l'administracion et services des devant dis cardinaus, trieves fussent entre le roy de France d'une partie et les Flamens et aucuns aliés d'autre partie; toutes voies, quant au roy d'Angleterre, il n'estoit nule mencion. Mais estoient les gens du roy de France en Gascoigne avecques l'évesque de Biauvais qui combatoient forment les gens au roy d'Angleterre. Et partout l'esté, ceux qui soustenoient la partie de Charles de Bloys contre le conte de Monfort estoient hommes qui mouteplioient moult batailles.
[Note 516: _Penestre._ Ou Preneste.]
Et en ce meisme an, au moys de septembre, vint derechief messire Robert d'Artois et le conte de Salebruge avec luy en Bretaigne, pour aidier à ceux qui soustenoient la partie du conte de Montfort, auquel advènement leur gens firent moult de dommage aux gens qui estoient au pays, tant de par le roy de France comme de par Charles de Bloys, et meismement en navire, comme galies et autres vaissiaux, lequel navire avoit esté acheté de par le roy de France. Car il y ot un très grant assaut en mer, auquel ledit messire Robert fu navré et fu au lit; et le prist un flux de ventre duquel il mourut assez tost avecques la navreure qu'il avoit. Et fu porté en Angleterre, dont il n'estoit pas né, pour le enterrer.
Et en ce meisme moys de septembre, vint le roy d'Angleterre en Bretaigne; et disoit que ce n'estoit pas pour guerroier qu'il estoit venu, mais pour garder, deffendre et aidier Jehan, fils du conte de Montfort, lequel il appelloit son fils, pour la cause qu'il avoit fiancé sa fille. Si avint et apparut assez tost après le contraire du fait; car il amena avecques soy une partie de son ost, et ala tenir siège devant la cité de Vannes; et l'autre partie des Anglois ala devant Nantes et ilec firent siège et destruirent et ardirent les fourbours et démoulèrent là jusques à tant que le roy de France y fu. Et après, quant il vint à la cognoissance du roy de France que le roy d'Angleterre entendoit au siège de Vannes, il se parti de la cité de Tours et assembla son ost et s'en ala à Rezons[517], et laissa la roy ne qui estoit avecques luy en l'abbaye de Noiremoustier. Et endementres que le roy ala à Rezons, il ot les cardinaus à rencontre de luy, lesquels, selon le commandement du pape, traittièrent avecques luy de la pais. Quant les Anglois qui tenoient siège devant Nantes sceurent la venue du roy, il levèrent le siège et s'en départirent. Si avint après que les deux roys approchièrent l'un de l'autre qu'il n'avoit de l'un à l'autre que six lieues. Adoncques commencièrent les cardinaus à chevauchier de l'un roy à l'autre, et autres preudeshommes messagers. A la fin, les deux roys furent d'une volenté à acort, à ceste fin et conclusion que d'iceluy jour qu'il commencièrent à traittier jusques à la feste de saint Michiel ensuivant, sé il povoient concorder, trieves et induces seront données entre eux; et s'il ne povoient concorder dedens ledit terme, les trieves seront aloignées jusques à trois ans, à commencier à la feste saint Michiel prochaine avenant. Et encore est acordé que, à la feste de la Nativité Nostre-Dame de Tannée ensuivant, chascun des roys envoiera à Avignon, pour soy, certains messages devant le pape pour traittier de la pais. Et ainsi les cardinaus s'en retournèrent à Avignon et le roy d'Angleterre se parti de Bretaigne premièrement et s'en ala en Angleterre. Et le roy de France demoura une pièce en Bretaigne jusques environ le commencement du moys de janvier; et lors s'en retourna en la terre de France. Toutes voies, ceux qui estoient de la partie Charles de Bloys menoient tousjours guerre en Bretaigne contre l'autre partie qui estoit pour le conté de Montfort.
[Note 517: _Rezons._ Variante: _Ressons_. Ce doit être _Redon_.]
XXXI.
_De la forme des trieves, et du traitié fait entre le roy de France et le roy d'Angleterre par les cardinaus._
La forme des trieves est telle: «Vez-ci les choses acordées et jurées entre le roy de France et le roy d'Angleterre, c'est assavoir, par monseigneur le duc de Bourbon et le duc de Bourgoigne pour le roy de France, et par le conte de Derby, le conte de Noyrentonne et par autres nobles pour le roy d'Angleterre; en la présence des cardinaus Penestre et Tusculain, traitteurs de la paix, en la ville de Malestroit.
«Premièrement est acordé, pour la révérence de l'églyse et à secourre au mauvais estat de crestienneté et à espargnier aux dommages des sougiés des deux roys, et pour l'honneur des cardinaus traiteurs de la pais des deux roys, que sur toutes discordes et dissentions meues entre les deux roys, soient envoiées à court de Rome aucuns du sanc des deux roys avec aucuns autres qui aient puissance de concorder, de ottroier et de afermer sur toutes lesdites discordes, selon le traittié de nostre saint père le pape et des devant dis traitteurs; et pourront proposer leur raisons devant le pape, non à décision de cause né pour donner sentence définitive, mais afin de meilleur traitié et de faire pais. Et si est ordené que ceux qui seront envoiés à la court oïs seront dedens la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste prochainement venant, afin que dedens la nativité de Nostre-Seigneur les choses dessus dites soient, par nostre sire le pape à l'aide de Dieu, expédiées et délivrées j et s'il avenoit que du consentement desdis nobles le temps fust esloigné, et aussi que le pape fust empeschié ou qu'il ne peust concorder les deux roys, toutes voies les trieves durront et seront gardées jusques au temps déterminé. Et afin que les choses dessus dites puissent avoir meilleur effect, sont trieves ottroiées jusques à la feste saint Michiel du moys de septembre prochain venant, et de ladite feste jusques à trois ans continuement ensuivant, entre les roys de France, d'Angleterre et d'Escoce, et le conte de Haynau, et les Flamens et les aliés devant nommés des roys en toutes les terres de eux et de leur aliés; pour lesdites trieves tenir pour le temps dessus dit de la date de ces lettres présentes. Et si est ordené que le roy d'Escoce et le conte de Haynau et lesdis aliés envoieront leur messages en la court de Rome dedens la feste saint Jehan dessus dite, lesquels aient puissance de consentir et de avoir estable tout quanques il leur pourra touchier, selon le traitié du saint père le pape. Et sé aucuns de eux sont négligens ou qu'il ne leur chaille de envoier leur messages comme dit est, pour ce ne sera point retardé né empeschié la négoce devant dit. Et que les ordenances faites devant Tonrnay, des trieves, seront exprimées dedens et des deux roys confermées, excepté des emprisonnés. Et que lesdites trieves seront des deux roys en Bretaigne gardées, et de leur adhérens, jasoit ce qu'il se dient avoir droit au duchié. Et que la cité de Vannes, en la main des cardinaus sera receue et teneue en la main du pape par l'un des cardinaus, sé l'autre se départoit ou sé il ne la vouloit recevoir par tout le temps des dites trieves.
«Et en la fin des trieves fassent les cardinaus leur volenté de la cité de Vannes. Et que les cardinaus labourront curieusement, afin que la voie plus convenable puisse estre trouvée par laquelle l'en procède à l'absolucion des Flamens, et les sentences èsquielles il sont encourus oster. Et que le conte de Flandres, tant comme seigneur sans moien[518] et non pas tant comme souverain, demourra en Flandres durant lesdites trieves; mais qu'il plaise au peuple dudit pays. Et que ce qui fu ottroié ou acordé en la cité de Nantes au conte de Montfort, de quoy il apparu, sera loyaument envers ledit conte gardé. Et sé aucuns, en Gascoigne ou en autre lieu, meuvent guerre l'un contre l'autre, voisin contre voisin, anemis contre anemis, lesdis roys ne s'entremettront point de leur partie, né pour autres envoiés né autrement par quelque manière; et pour ce les trieves ne seront point enfreintes. Et encore est acordé que les deux roys labourront bien et diligeamment et sans fraude, que les sougiés d'une partie ne fassent guerre aux sougiés de l'autre partie en Gascoigne et en Bretaigne durant lesdites trieves. Et que nul qui maintenant soit en obédience d'une partie puisse venir, les trieves pendans, en l'obédience de l'autre partie à laquelle il ne fu pas au temps que lesdites trieves furent données. Et que durant lesdites trieves à aucuns ne soit donné ou souffert à donner aucune chose en la guerre menée. Et que lesdites trieves soient gardées en mer et en terre. Et qu'elles soient acordées et concordées par le serement de l'une partie et de l'autre. Et que lesdites trieves seront publiées en l'ost de l'une partie et de l'autre, c'est assavoir, en Bretaigne et en Gascoigne dedens quinze jours; en Flandres, en Angleterre et en Escosse, dedens quarante jours. Et encore est acordé que tous les prisonniers d'une partie et d'autre, et tous biens pris durant la souffrance par les devant dis cardinaus nouvellement faite, c'est assavoir du dimenche devant la feste saint Vincent prochaine venant jusques à ce présent jour, seront mis hors de prison et seront franchement laissié aler, rachetés ou rançonnés en tant que Tordre de droit donra.»
[Note 518: _Sans moyen._ Sans effet.]
En ce meisme an, par tout l'yver, furent les messages du roy de France à la court, à procurer l'absolucion Loys, duc de Bavière; car le roy luy avoit promis, à la fin que ledit Loys fust alié avecques ledit roy de France, et que l'aliance que ledit duc avoit au roy d'Angleterre fust anichilée; mais les devant dis messages ne firent riens à la court, pour cause que ledit duc ne demandoit pas sa réconciliation vers l'églyse, par manière deue, si comme il devoit. Toutes voies, les messagiers du roy, tant comme il estoient à la court du pape, firent convencions et traittiés devant le pape, avec messire Ymbert, dauphin de Vienne, lequel n'ayoit nul hoir né il n'estoit pas en espérance qu'il en deust nuls avoir de quelque femme que ce fust, coment messire Phelippe, fils du roy de France, succéderoit au Dauphiné.
En ce meisme an, mist le roy une exaction au sel, laquielle est appellée gabelle; c'est-à-dire que nul ne povoit vendre sel en tout le royaume s'il ne l'achetoit du roy. Et qu'il fust pris es greniers du roy. Dont le roy acquist l'indignacion et la male grâce tant des grans que des petis et de tout le peuple. Et si fist par telle manière sa monnoie empirier et de jour en jour amoindrir que devant la feste de la nativité Nostre-Dame, l'an ensuivant, un denier valoit cinq deniers parisis, et le flourin de Florence valoit quarante sous parisis. Et pour ceste cause il fu grant chierté de toutes choses par tout le royaume de France, et valoit le sextier de blé soixante-seize sous parisis et avoine quarante sous parisis.
XXXII.
_Coment mut dissencion entre les barons de Normendie; et coment ceux d'Orliens pristrent blés qui estoient sur la rivière de Loire et les mistrent en vente._
L'an de grâce mil trois cens quarante-trois, avint, par l'énortation du déable, que une grant dissencion s'esmut entre aucuns nobles du duchié de Normendie. C'est assavoir, entre messire Jehan conte de Harecourt, et messire Robert dit Bertran mareschal de France, pour convenances de mariages contraitiés d'une partie avecques le fils dudit messire Robert, et avecques la fille de messire Robert dit Bacon, chevalier, et de l'autre part avecques messire Geoffroy, frère dudit conte. Et y ot mains mises[519] et glaives trais, et vindrent jusques en la présence du roy. Mais le roy, pour le bien de pais et pour justice faire, enjoignit à chascune partie que l'une partie ne courust sus l'autre né se combatist contre l'autre; mais tous deux fussent semons à venir à Paris en son parlement. A laquielle journée ledit messire Geoffroy ne vint né comparut, né n'envoia pour soy procureur suffisamment fondé. Mais nonobstant l'inhibicion du roy, ledit messire Geoffroy asségia en un chastel messire Guillaume dit Bertran, évesque de Lizieux, frère du devant dit messire Robert; et depuis, si comme l'en disoit communément, se commença ledit messire Geoffroy à aerdre[520] avec le roy d'Angleterre, et avecques les anemis du roy de France.
[Note 519: _Mains mises_, etc. C'est-à-dire jeu de mains et d'épées.]
[Note 520: _Aerdre_, Adhérer.]
Item, en ce temps, Phelippe de Navarre, frère de la royne Jehanne femme du roy Charles derrenièrement trespassé, assez tost après la Pasque, prit sa voie pour aler à l'aide du roy de Castelle contre les Sarrasins; lequel, quant il fu parti de France, s'en ala à Avignon, et là fu par une espace de temps avec le pape et les cardinaus.
Item, en ce meisme an, comme le roy, à la requeste du duc de Bourgoigne, luy voulsist aucunement aidier;--car en sa terre avoit très grant deffaute de vivres, et eust le roy ordené que sur les terrouers d'Orliens, de Biauce et de Gastinois ceste manière d'ayde seroit levée pour aidier au pays du devant dit duc;--dont il avint que les clercs estudians à Orliens, avec les bourgois et le commun, portèrent ceste chose moult griefvement et disoient que les marchiés de vivres en seroient moult aménuisiés et empeschiés; si convindrent tous d'un acort à procéder en l'offense du roy et de tout le conseil par telle manière: car de fait il vindrent au fleuve de Loire là où estoient aucunes nefs plaines de vivres pour estre menées au duc de Bourgoigne et en son dit pays, lesquelles, sans aucune discrécion et sans arroy, mistrent tous lesdis vivres en vente au commun à tous ceux qui avoir en vouloient. Et adecertes aucuns d'iceux s'en découroient par les forbours et par les villes voisines, et rompoient les huis et exposoient les biens des povres à larecin. Quant le prévost d'Orliens vit ce, si considéra que de légier il ne pourroit pas obvier à si grans forseneries, toutesvoies il fist ce qu'il pot; car par ses sergens il fist prendre douze ou quatorze des malfaiteurs, et les fist mettre en prisons diverses. Quant les autres de la ville oïrent dire que le prévost en avoit mis aucuns en prisons, si s'esmurent ainsi comme hors du sens et forsenés, et s'en alèrent aux prisons et les rompirent, et mistrent hors ceux que le prévost y avoit mis; et non pas seulement ceux, mais tous autres prisonniers et meismement aucuns qui estoient condampnés à mort pour leur mesfais. Quant ces choses furent venues à la cognoissance du roy, il envoia là deux chevaliers, et avecques eux grant quantité de gens d'armes, et leur commanda bien que tout acertes ceux qu'il trouveroient coupables de ceste dissencion que tantost et sans délay il les fissent pendre, et meismement ceux que le prévost d'Orliens leur nommeroit. Lesquiex, quant il furent venus à Orliens, il en firent prendre pluseurs et tantost pendre, si comme commandé leur avoit est; entre lesquiex il ot un pendu, lequiel estoit dyacre, si comme l'en disoit; et tantost après cessa toute celle sédicion[521].
[Note 521: Nos historiens modernes n'ont pas parlé de cette sédition.]
En ce meisme an, en la ville de Paris et meismement environ Paris et au bois de Vincennes, là où la royne vouloit que une grant feste fust faite pour la cause que elle avoit eue un fils nouvellement, il vint une très forte tempeste, laquelle tresbucha un très fort mur, et rompit et abati pluseurs arbres audit boys.
En ce meisme an, l'abbé de Saint-Denis en France, messire Guy de Chartres[522], lequel s'estoit moult sagement porté au gouvernement de sa maison, c'est assavoir de l'églyse de monseigneur saint Denis, afin que il péust mieux vacquer à Dieu et à contemplacion, envoia procureur en la court de Rome souffisamment fondé; lequel procureur, en la présence du pape en plain consistoire, de par ledit monseigneur Guy abbé, résigna au gouvernement et à l'honneur de la devant dite églyse de monseigneur saint Denis. Et assez tost après, frère Gille Rigaut[523], moyne de celle meisme églyse, bachelier en théologie et prieur d'Essone emprès Corbueil, à la subjection du roy de Navarre qui estoit présent à la court de Rome, et par le bon tesmoing de son devancier, c'est assavoir ledit monseigneur l'abbé Guy, lequel avoit escript de luy à la cour de Rome et audit roy de Navarre, fu ledit frère Gille Rigaut subrogé au gouvernement de ladite églyse; et en ladite court de Rome, avant qu'il partist, fu benéi et consacré. Un pou après la bénédicion de Gille Rigaut en abbé de Saint-Denis en France, Phelippe, roy de Navarre, prist congié au pape; et empétra, tant pour luy comme pour ceux qui estaient avecques luy, du pape, plaine indulgence de peine et de coulpe, et se mist en chemin pour aler en l'ayde du roy de Castelle, contre les Sarrasins. Icestui roy de Castelle se combatoit contre les Sarrasins et avoit guerre continuement contre eux; et espéciaument pour le temps, il avoit moult à faire contre le roy de Garnate et contre le roy de Belle-Marine, car il avoit asségié et mis siège contre une très noble et très forte cité, laquelle est appellée Algésire, et est divisée en deux parties, et court une rivière parmi; et y a un pont par lequel on va d'une partie à l'autre, dont l'une partie est appellée Algésir la neuve, et l'autre Algésir la vielle. A ce siège vint le roy de Navarre au moys d'aoust, et fu receu du roy de Castelle à très grant joie et grant honneur. Et jasoit ce que ledit roy de Navarre eust moult grant désir de soy combatre contre les Sarrasins, toutes voies, assez tost après qu'il fu arrivé au devant dit siège, il luy prist une forte passion[524] que l'en appelle flux de ventre, et se parti du roy de Castelle et de l'ost des Sarrasins[525], environ trois lieues loing, et ilec mourut comme bon chevalier de Jhésucrist[526], duquel le corps fu enterré en l'églyse Nostre-Dame à Pampelune, et le cuer aux frères Prescheurs, à Paris, et ses entrailles à une ville qui est appellée la Noe, emprès Evreux. Et après la mort dudit roy, la royne de Navarre, sa femme, par le conseil du roy de France, renonça à toutes ses debtes et à tous meubles[527].
[Note 522: _Chartres._ Et mieux _de Castres_.]
[Note 523: _Rigaut._ Le manuscrit 8298-3 ajoute _de Roissy_ ou _Roucy_.]
[Note 524: _Passion._ Souffrance.]
[Note 525: Le continuateur françois de Nangis ajoute ici: _A Cereix._ (Manuscrit 8298-3.)]
[Note 526: Le manuscrit 8298-3 ajoute: _Au mois de septembre._]
[Note 527: On pourroit croire, d'après ces dernières paroles, que le roi de Navarre n'avoit pas été fâché de perdre de vue ses créanciers, en se rendant en Espagne.]
XXXIII.
ANNÉES 1343/1344
_Coment les faux séelleurs orent les poings copés; et coment monseigneur Olivier de Clisson ot la teste copée ès hales de Paris, et pluseurs autres chevaliers et escuiers de Bretaigne et de Normendie; et coment il fu chier temps en France pour les changemens de monnaies._