Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 31

Chapter 314,011 wordsPublic domain

Premièrement, ledit roy en sa personne, messire Robert d'Artois, le conte de Harrefort, le conte de Noyrantonne, le conte Derby, le conte de Hantonne, le conte d'Arondel, le baron d'Estanfort, le duc de Breban, le duc de Guerle, le conte de Haynau, monseigneur Jehan son oncle, le marquis de Juliers, le conte de Mons, le conte de Chigni, le sire de Fauquemont, Jaques de Artevelt à toute la commune de Flandres. Tous ceux-ci avoient assis Tournay; mais il n'i firent onques assaut fors de getter pierres, excepté un jour que je ne sai quans sergens d'armes du roy issirent de la ville avec le connestable; et vinrent en la rue des forbours, et rencontrèrent une route d'Alemans et d'Anglois, et férirent ylec ensemble; mais tant crut la force des Anglois qu'il convint les François retraire. Ce fu tout le fait d'armes qui fu fait à ce siége.

XXV.

_Coment la contesse de Haynau pourchaça tant envers le roy de France et envers le roy d'Angleterre que parlement fu fait entre eux et division de pais et délibération de trieves._

Puis, vous dirai de la contesse de Haynau[497] qui tant pourchaça devers le roy de France, son frère, et vers le roy d'Angleterre qui avoit sa fille espousée, avecques le roy de Behaigne, que un jour de parlement fu pris entre les deux roys. Mais Jaques de Artevelt vint devant le roy d'Angleterre et devant les barons de l'ost, et leur dist: «Seigneurs, prenez garde quelle paix vous faites, car se nous n'i sommes comprins et tous nos articles pardonnes, jà ne nous départirons de ci né ne vous quitterons du serement que vous avez devers nous.» Dont dit la contesse de Haynau: «Ha! sire Dieu en ait pitié, quant pour le dit d'un vilain tout le noble sanc de la crestienté sera espandu.» Tant fu la chose esmeue, que Jaques de Artevelt s'acorda au traitié ainsi comme vous orrez.

[Note 497: _La contesse d'Haynau_. Jehanne de Valois, douairière de Hainaut.]

Les barons qui tindrent le parlement de par le roy de France furent le roy de Behaigne, le conte d'Armignac, le conte de Savoie, messire Loys de Savoie, et le seigneur de Noyers.

Et de par le roy anglois y furent Messire Guillaume de Clitonne, l'évesque de Nichole, messire Gieffroy Scorp, messire Jehan de Haynau, le sire de Cuq, et messire Henri d'Anthoing. Et fu le parlement sus ceste forme:

«Premièrement que le roy de France rende au roy d'Angleterre, par mariage de leur enfans, toute la terre de Gascoigne, d'Aquitaine et la conté de Pontieu, aussi avant comme le roy Edouart, son tayon, la tint; par ainsi que nul sergent du roy ne peust sergenter au pays. Après, de tant qu'il touche au pays de Flandres, que gens moiens et petis soient menés aux lois qu'il tindrent du temps le conte Guy. Item, toutes obligacions où il sont obligiés devers le roy en quelconques manières et de quelconques temps que ce soit, tout soit quittié, tant de voiages que de sommes d'argent ou de paines ès quielles il sont escheus. Item, que tout escomméniement ou entredit où il peuvent estre encourus, qu'il en soient absous. Et de toutes les forces et obligacions par lesquielles il pourroient avoir encouru lesdites sentences, leur soient rendues et mises par devers eux. Item, toutes les males volontés où il puent estre encourus, par cause de rebellion ou de désobéissance envers le roy ou le conte de Flandres, leur soient du tout pardonnés en celle manière que jamais aucuns de eux ne doye recevoir, en corps né en biens, aucun dommage. Et s'il avenoit qu'il féissent aucune chose au temps avenir pourquoy il deussent estre punis, que pour les choses passées il n'en aient pis, ains soient demenés par les lois et coustumes du lieu où il sont demourans. Et pour tous ces traitiés de pais faire et acorder à plus grant délibéracion, avec les autres accors requist la contesse de Haynau unes trieves jusques à la saint Jehan-Baptiste, auxquielles trieves certaines personnes seront envoiées en un certain lieu, et seront les sentences relaschiées et souspendues, et fera-l'en le service de Dieu par toute Flandres[498].»

[Note 498: C'est après le texte latin de cette trève que s'arrête la première continuation de Nangis, _Spicilège_, tome III, in-fº. La seconde continuation latine n'a plus rien de commun, pour ainsi dire, avec notre texte.]

Quant ces choses furent ainsi ordenées, le roy de France départi son ost et s'en retourna en France; et le roy d'Angleterre départi le sien et s'en ala à Gant. Là vint le conte de Flandres à luy, et s'entrefestèrent l'un l'autre de grans mangiers et de beaux dons. Mais oncques ne le pot le roy d'Angleterre attraire qu'il venist à son serement, coment que ledit conte en eust esté assez requis.

Depuis fist le roy d'Angleterre appareillier son navire et prist congié aux alliés. Et pour ce que aucuns grans maistres estoient demourés en Angleterre, qui avoient esté négligens de envoier au roy d'Angleterre deniers, et luy convint par nécessité laissier le siége, coment qu'il eussent les deniers receus de par le roy, ne voult pas monseigneur Robert d'Artois passer avec le roy, pour ce qu'il pensoit que le roy feroit correction quant il vendroit en Angleterre de ceux qui avoient ainsi les deniers détenus; et ledit messire Robert d'Artois ne vouloit point avoir de maugré.

Si laissa le roy d'Angleterre le duc de Guerle en plege[499] pour luy, à Gant, et puis s'en ala, luy et la royne, en Angleterre. Et quant il fu venu en son pays, si fist prendre grant partie des gouverneurs qui avoient gouverné son royaume, et fist chacier pour prendre l'arcévesque de Cantorbière; mais il se tint si garni en son églyse qu'il ne le porent avoir.

[Note 499: _Plege_. Gage, caution.]

Puis assembla parlement de ses barons, et leur opposa que trahy l'avoient, et que par la defaute de eux luy convint laissier le siége et son emprise. Pourquoy il condampna les uns en corps et en avoir, les autres tint en prison.

Quant monseigneur Robert d'Artois ot jousté à une grande feste à Leure en Breban, il s'en ala en Angleterre, et fist la pais à l'arcévesque de Cantorbière, et à aucuns fist pardonner leur vies; mais leur héritages furent tous forfais. Et les départi le roy à ses chevaliers qui bien s'estoient portés en la guerre. Si avint que le conte de Flandres qui estoit demouré en son pays, pour ce que on luy fist pou d'obéissance s'en parti par mautalent, et s'en ala vers le roy de France.

XXVI.

_Coment le roy Garbus vint à grant ost de Sarrasins en la terre de Garnate, et coment le roy d'Espaigne vint contre luy, et le roy de Portugal, et orent victoire sus Sarrasins. En celle bataille furent occis deux cens mille Sarrasins, et fu occis Picazo, fils au roy de Belle-Marine[500]._

[Note 500: _Au roy de Belle-Marine_. Ce doit être le roy de Maroc, de la dynastie des _Merinides_ ou _Beno-Merini_. (Voyez, dans le nouvel _Art de vérifier les dates_, le précieux travail de M. Audiffret sur les Maures d'Espagne.)]

Or avint en ce temps que le roy Garbus[501] et les Sarrasins avoient moult grant guerre au roy d'Espaigne ainsi comme vous orrez, si que les nouvelles en vindrent au cardinal d'Espaigne. Le roy Garbus avoit assemblé moult grant ost et vint en la terre de Garnate. Ilecques vint le roy d'Espaigne à l'encontre et le roy de Portugal, la veille de la saint Jehan-Baptiste, l'an mil trois cens quarante, devant un chastel moult noble, que on appelle Gibaltoire: là s'assemblèrent les batailles; mais de première venue le roy d'Espaigne perdi assez de sa gent. Et depuis pristrent vigueur en eux, et se férirent emmi les Sarrasins et se combatirent de si grant povoir que les Sarrasins se desconfirent: et dura l'occision trois jours et deux nuis que onques ne finèrent d'espandre sanc des mescréans; et dist-on qu'il en mourut bien en celle bataille deux cens mille. Et fu occis Picazo[502], le fils au roy de Belle-Marine, qui estoit moult bon chevalier. Quant le roy Garbus fu ainsi desconfit il s'en fouit à toute sa gent qui demouré luy estoit, en une cité que on appelle Gersye[503].

[Note 501: _Le roy Garbus_. C'est-à-dire le roy de Maroc, de Garbe ou des Algarves.--_Le roy d'Espaigne_. Alphonse XI.--_Le roy de Portugal_. Alphonse IV.--_Gibaltoire_. Gibraltar.]

[Note 502: _Picazo_. Variante: _Pizaco_. Le fils du roy de Maroc, tué dans cette bataille, est nommé par Cardonne _Abd-el-Melek_.]

[Note 503: _Gersye_. _Algésiras_, dont la prise est de l'année 1343.]

Quant les roys crestiens virent ce, si s'appareillièrent pour asségier la cité. Mais le roy Garbus l'apprit, si fist nombrer ses gens d'armes, et trouva qu'il en avoit encore vint mille à cheval et grant multitude de gent à pié, et si n'avoit mie vivres en la cité pour plus de seize jours. Si manda toute sa gent et leur dist que mieux leur venoit combatre que estre ilecques affamés; et furent d'acort d'issir contre les crestiens, et issirent bien une lieue loing. Quant les crestiens virent ce, si s'arrestèrent et ordenèrent leur batailles; et si tost comme il assemblèrent ensemble, le roy Garbus s'enfui en la cité et ses gens aussi. Et pour ce qu'il doubta le siége, pensa de soy enfuir par mer, car en la cité avoit une rivière portant navie; et y avoit trois galies et une sagitaire[504]. Si entra ens, environ heure de mienuit, et sa femme et ses enfans et grant plenté de trésor avecques luy. Mais ainsi comme Dieu le voult, la navie au roy d'Arragon fu à celle heure arrivée, et vindrent ces galies toutes trois en eux, et se combatirent jusques à grant jour; mais les Sarrasins n'i orent povoir, si furent prises les trois galies et la sagittaire avec très grans trésors. Ilecques fu pris le roy Garbus et ses deux fils et le fils au roy de Thunes, et vint-cinq galies de Sarrasins, et la femme au roy Garbus et moult de femmes sarrasines avecques luy. Quant le pape sceut ces nouvelles, si fist faire grant processions pour la victoire. Et en la nef du roy Garbus fu trouvé un coffre où il y avoit unes lettres que le grant caliphe luy avoit envoiées desquelles la teneur estoit:

[Note 504: _Une sagitaire_. Une petite galère.]

XXVII.

_La teneur d'unes lettres qui furent trouvées en un coffre que le grant caliphe avoit envoiées au roy Garbus._

«Caliphe de Baudas qui suy une seule loy, et saint, et du linage de saint Mahomet, grant soudan et sire puissant, sage et fort souverain de la-saincte maison du corps saint Mahomet de Mecques, qui suis puissant et croy en sa hauteste et en sa saincte vertu, qui fais justice et confons ceux qui autres voeullent confondre; seigneur du royaume de Turquie et de Perse, et qui possède les terres de la grant Hermenie, sire merveilleux du cours de la mer, juge sur les bons et loyaux qui croient la saincte loy Mahomet, et la forte espée Halye et David, qui tua et decola ceux de la cité d'Acre et destruit et mist au noient; sire du royaume de tout le monde dessous le créateur; sire des parties d'Asie et d'Aufrique et de Europe, vainqueur des batailles de tous les crestiens du monde. A toy, roy de Belle-Marine et de Maroc, salut, aveques crémeur de ma forte espée. Nous te segnefions que nos sages Mores nous ont donné à entendre que ton fils Picazo, enfant honnorable et très fort chevalier en la foy Mahomet, comme Amali et Malefaton qui furent esleus pour garder la saincte loy Mahomet, contre la loy maudite des crestiens maleurés, car ceux qui vivent en celle loy ne sceuvent en quoy il vivent, car il croient en leur alcoran qu'il appellent pape et cuident qu'il leur puet pardonner leur péchiés, et ainsi sont déceus par leur mauvaise loy qu'il tiennent. Et pour ce que Alphons, roy de Gastelle, qui deust estre ton vassal, et» tous les autres roys du monde qui croient la foy crestienne te devraient servir et obéir; noientmoins, il sont venus à l'encontre de nos Mores qui sont les plus nobles du monde et croient en la sainte loy Mahomet; et ont mis à mort si saincte créature comme estoit Picazo, ton fils, qui si noble estoit, qu'il ne peust avoir esté mort en bataille se ne fust par la fraude que crestiens sceurent faire, par laquelle il ont occis ledit enfant. Et croy vraiement que parmi la croiance qu'il avoit en Mahomet, qu'il est en paradis avec luy, et l'acole beneureusement, et là mengue miel, lait et burre; et est resuscité. Et si saincte créature, comme il est, aura soixante femmes vierges en nostre saint paradis.

»Pourquoy nous te mandons, sur la cremeur de nostre espée, que tu y voise à tout le pouvoir deçà la mer et delà la mer, avec tout le povoir de la terre des Sarrasins, de la terre de Caphandes, de la terre de Belle-Marine, de la terre des Rostiens, de la terre des Previlèges, de la terre des Tartars, de la terre de Trisiques, de la terre de Monclers, et tresperce la terre des crestiens et par mer et par terre. Et te commandons sur le povoir de nostre loy que tu ne tarde la besoigne encommenciée, jusques à tant que» toute la terre soit destruite. Et avecques tout ce, nous» ottroions à nos religieux Alphages qu'il puissent préeschier et donner pardon au nom de nous. Et tous ceux qui contre les crestiens iront aront pardon de leur péchiés, chascun pour luy et pour onze personnes de son lignage quiex qu'il voudra eslire. Si en liève ma main au ciel et jure par nostre sainte loy que ceux qui illecques seront mors, résusciteront au tiers jour et demourront permenablement avecques leur femmes et avecques Mahomet, et ilecques mengeront burre, miel et lait, et aura chascun sept femmes vierges et en ceste foy seront sauvés. Et ceux qui seront trouvés fermes en ceste foy, qui contre lesdis crestiens ne pourront aler en propre personne et donront de leur biens à ceux qui vouldront passer, il aront le plein pardon aussi avant comme les autres combateurs. Et recommant à toi, honnorable et puissant, les herbes paissant, beuvant les yeaus de la mer, que tantost te lièves sans délay, avec tout le pouvoir dessus dit, et va à Gibaltoire, nostre honnorable chastel, et delà passe la mer, et te combat au roy de Castelle, sans miséricorde, met tout à l'espée en telle manière que de leur églyses face estables à tes chevaux, et leur crois soient esrachiés; et fais tous les petits enfans escerveler, et les femmes grosses fais ouvrir, et à toutes les autres fais coper la teste, en despit de la loy crestienne. Et fais tant que tes mains ne cessent d'espandre sanc devant ce que toute crestienneté soit destruite et que toutes terres soient sousmises à nostre seigneurie; adoncques aras-tu la grâce de Mahomet et d'Amali et de Malefaton, qui furent sains prophètes, et te seront en aide quant tu les réclameras; car oncques si sains hommes ne furent nés en nostre loy.»

XXVIII.

ANNÉE 1341

_Coment le roy de Belle-Marine et de Maroc rassemblèrent grant peuple de Sarrasins et vindrent en Espaigne, et coment le roy Alphons d'Espaigne les desconfit de rechief, et y ot des Sarrasins mors trente mil hommes à cheval._

L'an de grâce mil trois cent quarante et un, le roy de Belle-Marine et de Maroc assemblèrent grant foison de Sarrasins et vindrent en la terre d'Espaigne, ayant grant volenté de vengier la mort de Picazo, fils du devant dit roy de Belle-Marine. Quant le roy Alphons d'Espaigne et le roy de Portugal l'entendirent, de rechief assemblèrent ost et revindrent à rencontre des Sarrasins, la nuit de la Toussains, l'an devant dit, et commença la bataille moult forte. Mais en la parfin, les Sarrasins se desconfirent, et en y ot bien de mors, de la partie des Sarrasins, trente mil ou environ à cheval, et des gens de pié jusques environ cinquante mil. Et s'en fut le roy de Maroc devant la mer; ilecques trouva une galie où il entra et ainsi s'en fut; et disoit-on que à peine il pourroit recouvrer sa perte[505].

[Note 505: Ce récit est plus exact que celui qui précède les lettres du caliphe de Bagdad, et se rapporte au même évènement.]

L'an mil trois cent quarante et un, les trieves qui longuement avoient esté continuées entre le roy de France et les Flamens, de rechief furent continuées jusques à la feste monseigneur saint Jehan-Baptiste de l'an ensuivant. Mais, en celle espace de temps, les Flamens ne labourèrent autre chose fors que de eux très puissamment garnir contre le roy de France, tant en son royaume comme en autre lieu.

XXIX.

_Coment le duc Jehan de Bretaigne mourut sans hoirs de son corps, pour quoy mut grant descort entre Charles de Blojs et le conte de Montfort, pour la duchié de Bretaigne._

En ce meisme an, un pou après Pasques[506], mourut Jehan, duc de Bretaigne; après la mort duquel grant controversie fu née entre Charles de Bloys, fils du conte de Bloys et neveu du roy de France, de par Marguerite sa seur[507], femme du devant dit conte de Bloys,--lequel Charles avoit espousé la fille Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère secondement né du devant dit duc Jehan;--et entre le conte de Montfort[508], frère d'iceluy duc Jehan, tiercement né. Car icelui Charles disoit que, par raison de coustume approuvée et courant par toute Bretaigne, sé aucun, tant noble comme non noble, trespassoit sans hoirs de son corps et eust frère, le premier né, après le mort, posséderoit l'héritage et la seigneurie; mais soit donné qu'il eust pluseurs frères, et encore soit donné que celui qui est secondement né mourut devant le premier né, toutesvoies sé celui secondement né avoit hoirs de son corps male ou femelle, icelui hoir, devant tous les autres frères après la mort du premier né, seroit héritier et joïroit de l'héritage.--Et pour ce, disoit icelui Charles de Bloys, neveu du roy, que, supposée la devant dite coustume, par la raison de sa femme jadis fille de messire Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère secondement né de monseigneur le duc de Bretaigne dernièrement mort, la seigneurie du duchié de Bretaigne luy devoit appartenir et luy estoit dévolue.

[Note 506: Jean III, fils d'Artus II, mourut sans enfans le 30 avril 1341.--Son frère Guy de Bretagne, étant mort en 1331, avoit transmis ses droits sur la succession de Jean III à sa fille Jeanne la boiteuse, mariée dès 1337 à Charles de Blois. La fortune finit par se déclarer pour Montfort, mais le droit étoit pour Jeanne la boiteuse.]

[Note 507: _Sa soeur._ Soeur du roi.]

[Note 508: Jean, comte de Montfort, étoit frère utérin de Jean III.]

Jehan, conte de Montfort, affirmant le contraire, disoit que ceste coustume entre les non nobles couroit, toutesvoies entre les nobles et meismement entre princes elle n'avoit nul lieu. Pour laquelle chose la cause vint à l'audience du roy à la seigneurie duquel la souveraineté de l'ommage appartenoit. Et quant la cause fu menée en parlement, à la parfin, par pluseurs sages et expers, et meismement par aucuns évesques dudit pays, la devant dite coustume fu suffisamment prouvée, et fu dist, par arrest, que le roy devoit recevoir et envestir le devant dit Charles à l'ommage du duchié de Bretaigne. Quant le roy ot ce oï, si le fist tantost chevalier nouvel et le investit du dit duchié. Mais avant que ces choses se féissent, Jehan, le conte de Montfort, sentant justice agréable[509] au devant dit Charles, deffoui l'audience et à Nantes, une cité de Bretaigne très forte, se transporta; et en icelle cité s'appareilla de toutes ses forces à résister et obvier au dit Charles.

[Note 509: _Sentant justice agréable._ Voyant que la justice prononçoit au gré de Charles.--L'arrêt est daté du 7 septembre 1341.]

Quant le roy vit que le conte de Montfort alloit contre son jugié, si mist toute sa terre en sa main et si envoya son fils monseigneur Jehan, duc de Normendie, et son frère messire Charles d'Alencon, pour luy guerroier. Les quels, quant il furent entrés au duchié de Bretaigne, il asségièrent un très fort chastel qui est en une isle de Loyre, lequel est appelé Chastonciaux[510], et le reçurent abandon. Et après alèrent à la cité de Nantes; mais ceux de Nantes si regardèrent que ce ne seroit pas juste chose né seure de résister au roy et au royaume de France. Si se rendirent au duc de Normendie et au conte d'Alençon, et, avecques ce, il reçurent le conte de Montfort qui là estoit sur certaines convenances[511], si comme aucuns disoient; lequel, quant il l'orent reçeu, si le firent présenter an roy. Mais endementres que le roy le fist tenir à Paris au Louvre sus certaine garde, sa femme[512] qui seur estoit au conte de Flandres, et ses complices pour ce ne se désistèrent oncques de faire moult de maux par le duchié de Bretaigne.

[Note 510: _Chastonciaux_ ou Chantoceaux, eu Anjou, aujourd'hui petite ville du département de _Maine-et-Loire_.]

[Note 511: Froissart, qui semble ici plus exact, dit que Montfort, enfermé dans la ville quand Charles de Blois se présenta devant les murailles, fut livré par Henry de Léon, qui venoit d'abandonner le parti du comte.]

[Note 512: _Sa femme._ Jeanne de Flandres.]

Et ce meisme an, le neuviesme jour de décembre, il fu esclipse de souleil, luy estant au signe du Sagittaire, et dura par douze heures et plus.

Et en icest an, messire Henri de Léon, chevalier, homme grant et puissant au duchié de Bretaigne, lequel estoit adhérent à messire Charles de Bloys, comme il voulsist encliner à sa partie deux chevaliers lesquels estoient ses hommes liges; c'est assavoir Tanneguy du Chastel, chevalier, et messire Yves de Treziguidi, mès il ne pot; dont vint une dissencion entre eux; et avint que ledit messire Henri ne se garda pas si sagement comme il deust, et se héberga en un hostel, lequel n'estoit pas moult seur; si le sceurent les deux devant nommés qui estoient ses hommes liges; et s'en alèrent audit hostel, et rompirent les portes et pristrent par force ledit monseigneur Henri[513]. Et afin qu'il ne fust delégier délivré, il l'envoièrent Oultre-mer et le firent présenter au roy d'Angleterre.

[Note 513: Suivant Froissart, Henry de Léon (qu'il nomme toujours _Hervé_) fut pris dans une sortie pendant le siège de Vannes, avec le sire de Clisson.]

Et en cest an, comme ceux qui estoient réputés de la partie au roy de France, lesquels soustenoient la partie Charles de Bloys pour la raison de la sentence du roy et de l'ommage qui luy avoit esté fait à la garde de la terre de Bretaigne, voulsissent envaïr un très fort chastel lequel est appelé Hannebout[514], auquel estoient deux chevaliers pour le deffendre: c'est assavoir messire Yvon de Treziguidi et messire Geofroy de Malestroit; si furent adjoins avecques ceux de la partie du roy de France les Genevois et les Espaignols. Mais endementres que ceux de la partie du roy s'ordenoient, ceux du chastel envoièrent chercher messire Tanneguy qui n'estoit pas présent avecques eux. Si avint que nos gens commencièrent à assaillir forment ledit chastel; toutevoies ceux du chastel se déffendirent par telle manière qu'il tuèrent pluseurs des François; et leur nefs qui estoient au port de Hannebout furent retenues et furent nos gens contrains de eux départir à leur grant honte et dommage.

[Note 514: _Hannebout._ C'est _Hennebon_, au-dessus de Lorient. Il faut voir dans Froissart le poétique récit de la levée du siége de _Hannibou_.]

Et en icest an, le premier jour de février, mourut frère Pierre de la Palu, docteur en théologie, de l'ordre des Prescheurs et patriarche de Jhérusalem, homme de très sainte vie et de grant loenge.

En ce meisme an, au moys de juillet, mourut messire Loys, duc de Bourbon et conte de Clermont, fils du fils saint Loys jadis roy de France, et fu enterré aux frères Prescheurs à Paris.

XXX.

ANNÉE 1343

_Coment les trieves furent esloignées entre le roy de France et le roy d'Angleterre et les Flamens; et coment le pape Bénédict mourut, et après fu fait pape Clément VI, et coment les cardinaux vindrent pour traittier de la paix entre les deux roys._