Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 30

Chapter 303,865 wordsPublic domain

Or vous dirai de monseigneur Robert d'Artois qui estoit à Cassel, et ylec assembla son ost pour venir à Saint-Omer; mais ceux de Furnes et de Bergues qui estoient moult grant gens et tous combatteurs estoient issus de leur pays et estoient venus à une lieue près de Cassel, à une ville que l'en appelle Bambèque, et là distrent qu'il n'iroient plus avant, car autrefois on les avoit menés vers Saint-Omer, mais oncques bien ne leur en vint. Quant monseigneur Robert d'Artois ot ce oï, si prist conseil à ses chevaliers et à ceux de Bruges, et puis s'en ala à eux à Bambèque et parla à ceux de Furnes et de Bergues et leur dist que hardiement il venissent avant, car il estoit tout asseuré de la ville de Saint-Omer, et avoit déjà receues deux paires de lettres que si tost comme il venroient devant la porte, ceux de la ville les lairoient entrer et luy livreroient le duc de Bourgoigne, et de ce estoit-il tout asseuré. La meschéant[487] gent le crurent; si firent que fous et alèrent avant. Mais il distrent qu'il ne passeroient jà le Neuf-Fossé sé il n'estoient mieux asseurés. Quant messire Robert d'Artois vit qu'il les mettroit avant par telle voie, si en ot grant joie; et fist tantost ses archiers courre par la terre d'Artois et bouter le feu. Quant le duc vit le feu en sa terre, tantost fist sonner sa trompete et issi ses batailles toutes ordenées hors de la ville. Et quant les archiers sceurent qu'il venoient, si s'en cuidèrent r'aler; mais les gens du duc les retindrent, et entrèrent bien soixante droitement à un pas que on appelle le pont Hasequin[488]. Le duc se tint aux champs une pièce, et quant il vit que nul ne venoit, il s'en retourna à la ville. Lors fist messire Robert d'Artois deslogier son ost et troussier ses tentes, et s'en vint vers Saint-Omer. Ceux de Bruges qui avoient la première bataille et conduisoient le charroy, s'en vindrent à une ville près de Saint-Omer que on appelle Arques; mais ceux de Furnes ne vouloient passer le Neuf-Fossé, si comme il avoient par avant dit. Quant messire Robert d'Artois vit qu'il ne vouloient aler avant, si fist courre une nouvelle par devers eux, que ceux de Bruges se combattoient et que, pour Dieu, il les voulsissent secourre. Quant il oïrent ces nouvelles, si laissièrent leur propos et s'en vindrent grant aleure vers la ville. Et quant il vindrent à Arques, il trouvèrent ceux de Bruges qui se logeoient. Endementres qu'il se logeoient, vindrent les archiers courre jusques à la porte, et portoient une banière des armes messire Robert d'Artois, et traioient si dru vers la porte que c'estoit merveille. Quant ceux qui à la porte estoient les oïrent ainsi traire, si issirent hors tout à un cop, et coururent à eux; mais il ne les attendirent mie, ains s'en fuirent et ceux de Saint-Omer les chascièrent jusques à la maladerie, et ainsi paletoit-on moult souvent. Mais oncques le duc né hommes d'armes ne s'en murent. Et tant paletèrent que les Flamens furent tous logiés. Et quant il furent tous logiés, il boutèrent le feu en la ville d'Arques et l'ardirent toute. Celle meisme journée vint le conte d'Armagnac à tout son ost en la ville. Le roy de France, qui avoit son ost assemblé pour aler vers Tournay, si fist mouvoir son ost pour aler vers Saint-Omer en grant haste. Les Flamens qui estoient dessus Arques aloient presque tous les jours paleter jusques aux fourbours de Saint-Omer; et faisoient par nuit si grant lumière en leur ost, que la lumière resplendissoit jusques à la ville; et si faisoient chascun jour moult grant assaus à un petit chastelet qui estoit au duc de Bourgoigne, que on appelle Ruhout; mais oncques pour assaut qu'il féissent ne le porent gaaignier.

[Note 487: _Meschéant_. Le mot _méchant_ ou _méchéant_ n'avoit pas autrefois d'autre sens que celui de malheureux, non fortuné, _mal chanceux_. Puis on l'appliqua aux prédestinés de l'enfer; puis enfin il usurpa le sens absolu de _mauvais_. Racine a dit l'un des premiers: «_Le bonheur des méchans_....»]

[Note 488: _Pont Hasequin_. Sur le _Neuf-Fossé_, au-dessous de _Saint-Omer_.]

Quant messire Robert d'Artois sceut que le roy de France venoit vers luy et qu'il avoit laissié Tournay, si se hasta moult de sa besoigne. Par un mercredi matin tous les capitaines de son ost assembla et leur dist: «J'ay oï nouvelles que je vaise[489] vers la ville, et que tantost me sera rendue.» Tantost se coururent armer et disoient l'un à l'autre: «Or tost, compains, nous boirrons encore à nuit[490] de ces bons vins de Saint-Omer.» Quant les batailles furent ordenées, si s'en alèrent de leur tentes et vindrent le grant chemin parmi Arques, vers la ville de Saint-Omer. Et au premier front devant vint messire Robert d'Artois, et avoit avecques luy deux banières d'Angleterre, et tous ceux de Bruges et les archiers; et ne s'arrestèrent que jusques à tant qu'il vinrent à une arbalestée près de la Maladerie; et ilec s'arrestèrent et avoient fossés devant eux, si que on ne povoit venir à eux; et avoient par devant eux mis bretesches qui avoient grans broches de fer et estoient couvertes de toile, afin que on ne les peust apercevoir. Et en l'autre bataille après, qui moult estoit grant, furent ceux du Franc.

[Note 489: _Que je vaise_. Qui exigent que j'aille.]

[Note 490: _Encore à nuit_. La nuit prochaine. En Touraine on dit encore _à nuit_ pour _aujourd'hui_. Ainsi les anciens Gaulois.]

A l'autre costé, sus le mont de lez, à la costière d'Arques, furent arrangiés ceux d'Ypre, qui estoient grant quantité; et entre ces deux batailles estoient arrangiés ceux de Furnes et de Bergues, et leur chastelleries. Et pour garder les tentes, estoient demourés ceux de Poperingues et toute la chastellerie de Cassel et de Bailleul. Or y avoit un fossé traversant qui s'estendoit de la bataille d'Ypre qui estoit sus le mont jusques à la bataille messire Robert d'Artois.

Quant les chevaliers qui estoient à Saint-Omer virent les Flamens rangiés au bout des fourbours de la ville, si issirent hors par routes sans conroy; et furent jà issus tous les bannerés, excepté le duc de Bourgoigne et le conte d'Armignac, avec toutes leur batailles; et la cause pourquoy le duc ne issi si fu telle: car le roy lui avoit mandé qu'il ne se combattist pas à Robert d'Artois né à son effort, sans luy. Quant les chevaliers furent venus en plain pays où les Flamens estoient arrangiés, moult firent de courses sus eux, mais oncques ne les porent entamer, et durèrent ces courses de midi jusques à complies ou environ.

Quant le duc de Bourgoigne vit que ses anemis estoient si près de luy, si appella le conte d'Armignac et ses conseilleurs et leur dist: «Seigneurs, que me louez-vous? je ne puis veoir voie que je ne soie aujourd'hui déshonnoré, ou que je ne désobéisse au roy.» Adont dist le conte d'Armignac: «Sire, à l'aide de Dieu et de vos bons amis, à la pais du roy vendrons-nous bien.» Tantost dit le duc: «Or, nous alons armer, de par Dieu et de par monseigneur Saint-Georges.» Quant il fu armé, si issi de la ville et n'avoit pas plus haut de cinquante hommes d'armes avecques luy, et s'en ala droit à la Maladerie, sans arrester. Et là trouva, à l'encontre de luy, la bataille messire Robert d'Artois. Après, issi le conte d'Armignac qui avoit bien huit cens hommes d'armes desquiex il en y avoit bien trois cens armés parfaitement; et celle bataille se trait vers ceux d'Ypre qui estoient à destre. Quant les Bourguignons virent le duc aux champs, si se trairent vers luy; mais les Artisiens et les Flamens qui de la partie au roy estoient, se tindrent tous quoy en la champaigne où il estoient. Adonques, vinrent les grandes batailles de Bergues et de Furnes et du Franc à travers les champs, et leur coururent sus; et les Artisiens et les Flamens se deffendoient contre eux. Mais quant il vindrent au fossé qui traversoit, si ne porent aler oultre: tantost retournèrent les banières; et en retournant et maint haut homme desconfit; et s'enfuioient de tous costés emmi les champs et laissoient leur seigneur le duc de Bourgoigne ès mains de ses anemis, sé la grace de Dieu ne l'eust sauvé.

Tantost que les Flamens virent les banières retraire, si saillirent oultre le fossé à grant routes et coururent après eux, et les cuidoient avoir desconfis; mais quant les Artisiens les virent oultre, si tournèrent leurs banières et leur coururent sus par très grant courage. Et commença ilec la bataille par telle manière que en la fin les Flamens furent desconfis. Et le conte d'Armignac s'en ala vers ceux d'Ypre; et tantost qu'il le virent venir vers eux si s'enfuirent, si que on ne sceust oncques bonnement quel chemin il tindrent. Et lors, le conte se retrait vers ceux qui chaçoient les fuians; et en celle fuite y ot moult grant quantité de Flamens et de ceux de la partie Robert d'Artois mors. Endementres que les Artisiens et le conte d'Armignac se combattoient et chaçoient les Flamens vers Arques, messire Robert d'Artois, avecques toute sa bataille, vit le duc de Bourgoigne rester devant la Maladerie; si fist mettre ses engins arrières, et vint à tout un grant hui vers la ville de Saint-Omer. Quant les gens au duc le virent venir si se trairent hors du chemin par devers les champs, et monseigneur Robert d'Artois les cuida avoir surpris emmi la rue des forbours, car les gens d'armes ne peussent là avoir ayde contre les gens de pié, mais il failli à s'entente. Tantost il se retrait à toute sa bataille vers la porte de la ville de Saint-Omer. Et de rechief cuida encore ledit messire Robert d'Artois avoir seurpris ledit duc de Bourgoigne; mais ainsi comme Dieu le voult, ceux qui estoient en la porte recogneurent leur banières, tantost commencièrent à traire et à gietter vers eux; mais rentrée de la ville fu si apressiée de gens que nul n'i pot entrer né issir de ceux qui s'enfuirent vers la ville. Quant monseigneur Robert d'Artois et ses gens virent qu'il avoient failli à leur entente, si aconsuirent aucuns chevaliers qui s'en venoient vers la ville à recours et là les tuèrent un pou devant la porte. Et y fu tué le sire de Hamelincourt, monseigneur Froissart de Biaufort et un autre chevalier d'Espaigne que on appelloit seigneur de St-Verain, un chevalier de Bourgoigne que on appelloit le seigneur de Branges; et là fu tué un chevalier d'Angleterre qui portoit échequeté d'argent et de gueule, et fu trait tout parmi la cervelle. Et puis ordenèrent leur batailles et se restraistrent vers Arques. Mais quant il furent issus des forbours, le duc qui ralioit sa gent et les atendoit leur vouloit courre sus. Mais pour ce qu'il estoit nuit, ne le vouldrent ses gens souffrir. Puis passa la bataille messire Robert d'Artois oultre le chemin, toute ordenée, criant à haute voie _Saint-Georges_[491]. Le conte d'Armignac et les Artisiens qui avoient chacié les desconfis et ne savoient riens de ce qui avoit esté fait devant la ville, encontrèrent monseigneur Robert d'Artois et toute sa bataille; mais il ne le cogneurent mie, pour ce qu'il estoit trop tart; et en y ot aucuns seurpris en eux qui furent tués. Là fu pris un chevalier de Bourgoigne que on appelloit monseigneur Guillaume de Juily. A ce jour, leva banière le conte de Molison, qui fu au conte d'Armignac; et fu nouvel chevalier et si leva banière de Sainte-Croix, et un autre chevalier d'Artois que on appelloit le seigneur de Rely. Ilec ot maint chevaliers nouveaux fait.

[Note 491: _Saint-Georges_. Il paroît qu'alors c'étoit le cri de guerre de Bourgogne.]

Le duc de Bourgoigne, quant il ot ralié ses gens, s'en vint vers la ville à grant joie. Et ceux de la ville issirent contre luy à torches et le menèrent en la ville.

Là peust-on oïr maint cris de chevaliers, et entrèrent à si grant joie en la ville que à paine y eust-on oï Dieu tonnant. Puis fist-on aporter les chevaliers qui gissoient mors dehors la ville et furent l'endemain enterrés à grant pleurs. Ceste bataille fu l'endemain du jour de la feste monseigneur saint Jacques, au moys de juillet, l'an de grace mil trois cens quarante.

Quant messire Robert d'Artois fu revenu à ses tentes, la lumière estoit jà toute alumée, mais il n'i trouva nullui, car tous s'en estoient fuis et avoient laissié tentes et harnois, et tout quanqu'il avoient pour la greigneur, par derrière eux, et estoient si desconfis que jà ne cuidèrent venir à Cassel. Et en mourut grant foison en la voie qui estoient tous trais et navrés.

L'ost qui estoit avecques monseigneur Robert d'Artois de la partie des Flamens fu par connestablie à soixante mille, sans leur charroy, et les mors furent nombrés à trois mille.

Quant messire Robert vit que ses gens estoient ainsi fuis, si monta tantost et ne tarda oncques jusques à tant que il fu à Cassel sus le Mont; et là cuida bien estre tué de ses gens, né onques n'i fu à sauveté jusques à tant qu'il fu à Ypre. Puis, vous dirai du duc de Bourgoigne qui estoit entré en la ville de Saint-Omer, et là se reposoient toutes ses gens d'armes. Toute la nuit coururent destriers par les champs, et les gens ne savoient où aler; mais deux chevaliers qui estoient à l'évesque de Terouane, qui faisoient le guet et ne savoient riens de la bataille, vindrent courant jusques bien près des tentes, si ne virent âme. Et quant vint en l'aube du jour, si virent que tous s'en estoient alés. Tantost entrèrent ès tentes et pristrent du plus bel et du meilleur qu'il trouvèrent, si qu'il furent tous chargiés. Et l'endemain, quant on le sceut en ville, là peust-on veoir maint homme à pié et à cheval courre au gaaing, et ne fina onques toute jour d'amener chars et charetes, chargiés de tentes et d'autres estoffes de guerre; et gaaignèrent si grant avoir que ce fu grant merveille.

Et moururent bien ilec douze cens chevaux que on fist tous ardoir pour la punaisie; et fist-l'en jetter les mors en grans charniers[492].

[Note 492: Froissart, dans le récit de la victoire des François sous les murs de Saint-Omer, est d'une inexactitude qui a révolté presque tous les critiques. M. Dacier a foiblement essayé de le justifier sur ce point.]

Et messire Robert d'Artois qui estoit à Ypre n'i osa plus demourer, ains s'en retourna en l'ost du roy d'Angleterre qui estoit devant Tournay. Et fu le pays de Flandres si desconfis que mil homes d'armes eussent bien desconfit tout le pays jusques à Bruges. Quant le roy d'Angleterre sceut la desconfiture qui avoit esté faite devant Saint-Omer, si fist toute sa gent passer l'Escaut et asségier la ville de Tournay tout entour.

Le roy de France qui avoit assemblé un si grant ost que oncques greigneur à peine ne fu veu au royaume de France, s'estoit venu logier à Ayre, l'endemain de la bataille, à un prioré que on appelle Saint-Andrieu; et l'endemain sceust la nouvelle coment la chose estoit alée; et là luy apporta-l'en unes lettres desquielles la teneur fu telle:

XXII.

_De la teneur des lettres que le roy d'Angleterre envoya au roy de France._

«De par Edouart, roy de France et d'Angleterre, seigneur d'Yrlande;

«Sire Phelippe de Valois, par lonc-temps vous avons poursuivi par messages et en pluseurs autres manières, afin que féissiez raison à nous, et que vous nous rendissiez notre droit héritage du royaume de France, lequel vous nous avez de lonc-temps occupé à grant tort; et pour ce que nous voyons bien que vous entendez de persévérer en vostre injurieuse détenue et sans nous faire raison de notre droiturière demande, sommes-nous entrés en la terre de Flandres comme seigneur souverain d'icelle, et passés parmi le pays. Et vous signefions que pris avons l'aide de Nostre-Seigneur Jhésus-Christ, et avec le povoir dudit pays et avec nos gens aliés, regardant le droit que nous avons à l'héritage que vous nous détenez à grant tort, nous nous traions vers vous pour mettre brief fin sur notre droiturière demande et chalenge. Si, vous voulons aprochier, et pour ce que si grant povoir de gens d'armes qui viennent de nostre part et que bien cuidons que vous averiés de par vous ne se pourroient mie tenir longuement assamblés sans faire grant destruction au peuple et au pays, laquelle chose chascun bon crestien doit eschiver, et espéciaument prince et autre qui se tient pour gouverneur de gent, si desirons moult que brief jours se préissent pour eschiver mortalité de peuple; et ainsi que la querelle est apparissant à nous et à vous, la destruction de nostre chalenge se féist entre nous deus, laquelle chose vous offrons par les choses dessus dites, combien que nous pensions bien la grant noblesse de vostre corps et votre sens et avisement. Et au cas que vous ne voudriez celle voie, que adonc fust mise ens nostre chalenge pour affermer bataille de vous-meismes avec cent personnes des plus souffisans de votre part et nous-meismes à autretant; et se vous ne voulez ou l'une voie ou l'autre, que vous nous assignez certain jour devant la cité de Tournay pour combatre, povoir contre povoir, dedens dix jours après la date de ces lettres. Et les choses dessus dites voulons être congneues par tout le monde, et que en ce estre notre désir, non mie par orgueil né par outrecuidance, mais pour que Nostre-Seigneur mette repos de plus en plus entre crestiens; et pour ce que le povoir des ennemis Dieu fust résisté et crestienté essauciée. Et la voie que sus ce vouldrez eslire des offres dessus dites escrivez-nous par le porteur de ces lettres, en luy faisant hastive délivrance. Donné sous nostre grant scel, à Elchin-sus-l'Escaut, delès Tournay, en l'an de grace mil trois cent quarante, le vint-septiesme jour de juillet.»

XXIII.

_De la response des lettres que le roy Phelippe envoia au roy d'Angleterre._

Quant le roy de France et son conseil orent veues ces lettres, tantost envoia response au roy d'Angleterre sus ceste forme:

«Phelippe, par la grace de Dieu, roy de France, à Edouart, roy d'Angleterre.

»Nous avons veues unes lettres aportées en notre court, envoiées à Phelippe de Valois, esquelles lettres estoient aucunes requestes. Et pour ce que lesdictes lettres ne venoient pas à nous, et lesdictes requestes n'estoient pas à nous faites, ainsi comme il appert par la teneur desdictes lettres, nous ne vous en faisons nulle response. Toutes voies, pour ce que nous avons entendu, par lesdictes lettres et autrement, que vous estes embatu en nostre royaume de France en portant grant dommage à nous et à nostre dit royaume et au peuple, meu de volenté sans point de raison, en non regardant ce que homme lige doit garder à son droit seigneur, car vous estes entrés en nostre hommage, en nous recognoissant, si comme raison est, roy de France; et avés promis obéissance, telle comme on la doit promettre à son seigneur lige, si comme il appert par vos lettres patentes scellées de votre grant scel, lesquelles nous avons par devers nous, et en devez autant avoir par devers vous. Notre entente est, quant bon nous samblera, de vous chacier hors de nostre royaume, à l'honneur de nous et de nostre majesté royale et au profit de notre peuple. Et, en ce faire, avons-nous ferme espérance en Jhésus-Christ, dont tous biens nous viennent. Car, par vostre emprise qui est de volenté non raisonnable, a esté empeschié le saint voiage d'Oultre-mer, et grant quantité de crestiens mis à mort, et le service de Dieu apéticié et sainte Églyse aornée de moins de révérence. Et de ce que vous cuidiez avoir les Flamens en aide, nous cuidons estre certains que les bonnes gens et les communes du pays se porteront en telle manière envers nostre cousin, le conte de Flandres leur seigneur, qu'il garderont leur honneur et leur loyauté; et pour ce qu'il ont mespris jusques à ore, ce a esté par mal conseil de gens qui ne gardoient pas au profit commun, mais au profit de eux tant seulement. Donné sus les champs, à la prioré Saint-Andrieu, delès Ayre, sous le scel de nostre secrétaire, en l'absence de notre grant scel, le trentiesme jour de juillet, l'an de grace mil trois cent quarante[493].»

[Note 493: Ces deux lettres sont transcrites dans Rymer, mais fort incorrectement.--_Saint-André_ est aujourd'hui une petite ferme proche d'Aire et à droite de la grande route d'Aire à Paris.]

XXIV.

_Des haus princes qui estoient en l'ost le roy de France._

Endementres que le roy de France fu à Saint-Andrieu et qu'il ot receues les lettres du roy anglois, ainsi comme vous l'avez oï par avant, envoièrent ceux de Tournay à luy que, pour Dieu, il les voulsist secourre, car leur ennemis les avoient si environnés que nul vivre ne povoit à eux entrer. Et tantost y envoia le roy le duc d'Athènes[494], le visconte de Thouars, le visconte d'Aunay, le seigneur Pierre de Fauquegny, le conte d'Aucerre, le seigneur de Craon et son frère, monseigneur Guy Tulepin, le seigneur de Chasteillon en Touraine, le fils au conte de Roussi, le dauphin d'Auvergne, le seigneur de Clisson, le seigneur de Laillac, le seigneur de Biaugieu, le seigneur de Saint-Venant, le frère à l'évesque de Mès, et Ourri Thibaut. Tous ceux-ci estoient à banière et avoient bien avecques eux deux mille hommes, et s'en alèrent droit à Cassel. Mais les Flamens avoient pris le mont tout environ, et estoient au devant. Quant il virent ce, si boutèrent feu partout, et cuida-l'en par le feu et les fumées faire lever le siége de Tournay. Puis vindrent à St-Omer; l'endemain, vinrent à heure de prime, et s'en alèrent par toute la terre au conte de Bar[495], ardant et essillant, et ainsi s'en retournèrent en l'ost.

[Note 494: _Le duc d'Athènes_. Gautier de Brienne, depuis Connétable.--_L'évesque de Mès_. C'étoit Adhémar de Monteil.--_Le visconte de Thouars_. Louis, mort en 1370.--_Le visconte d'Aunay_. Pons, seigneur de Mortagne.--_Le comte d'Auxerre_. Jean de Châlons.--_Le seigneur de Craon_. Amaury VII, et Guillaume dit _le Grand_, son frère.--_Guy Tulepin_ ou Turpin (de Crissé), quatrième du nom.]

[Note 495: _Au conte de Bar_. C'est-à-dire à la comtesse, Yolande de Flandres, dame de Cassel et femme de Henry, comte de Bar.]

Lors assembla le roy de France grant conseil, à savoir mon sé il enterroit en la terre de Flandres à tout son ost ou sé il iroit vers Tournay. Mais à ce conseil avoit le conte de Flandres amis qui virent bien que, sé le roy fust entré en Flandres, tout le pays eust esté essillié, et pour ce luy loèrent d'aler vers Tournay.

Quant le roy eust ylec séjourné huit jours, si fist mouvoir son ost, et chevaucha continuellement jusques à tant qu'il vint à trois lieues de Tournay, à une ville que on appelle Bouvines, et là se loga assez près de ses ennemis. Or vous dirai les haus princes qui estoient en l'ost du roy de France.

Premièrement le roy de Behaigne, le roy de Navarre, le duc de Normendie, le duc de Bourbon, le duc de Bretaigne, le duc de Bourgoigne, le duc de Lorraine, le duc d'Athènes, le conte d'Alençon, le conte de Flandres, le conte de Savoie[496], le conte d'Armignac, le conte de Bouloigne, le conte de Bar, l'évesque de Liége, le conte de Dreux, le conte d'Aubemalle, le conte de Bloys, le conte de Sancerre, le conte de Juilly, le conte de Roussi, et maint autres haus hommes desquiels longue chose seroit à raconter les noms. Or, vous dirai après d'aucuns barons qui furent de la partie au roy d'Angleterre.

[Note 496: _Le conte de Savoie_, Aimé.--_Le conte d'Armignac_, Jehan.--_L'évesque de Liège_, Arnoul.--_Le duc de Lorraine_, Raoul.]