Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 29

Chapter 293,872 wordsPublic domain

Item, environ ladite feste de saint Michiel, le roy d'Angleterre Edouart assembla un grant ost d'Anglois, de Brebançons, d'Alemans soudoiés et d'aucuns pilliars, pour le royaume de France envahir. Auquiel roy d'Angleterre le roy de France désirant moult obvier, assembla un très grant ost fort et hardi à Saint-Quentin, en Vermandois, et comme il ne voulsist pas entrer es termes de l'empire, mais dissimulast la bataille par un pou de temps en atendant son ost, le roy d'Angleterre endementiers entra au royaume de France très cruellement et ardi une partie de Teriasche, pilla et gasta le pays. Et comme le roy de France par delà estoit pour luy obvier et de ce il n'en fist semblant, l'en ne savoit par quel conseil; adoncques commença un grant esclandre, non pas seulement en l'ost mais par tout le royaume, contre le roy. Quant le roy ot oï ces nouvelles, il se parti pour aler à l'encontre de luy, et s'en ala à une ville qui est appellée Buirenfosse[464], à un jour de vendredi. Lors le roy, qui plus ne voult la guerre dissimuler, si s'arma et commença à amonester les autres à eux combatre vertueusement et hardiement. Adoncques vindrent aucuns grans seigneurs qui estoient dans l'ost et distrent au roy que ce n'estoit pas chose convenable de soy combattre, pour quatre choses: la première si estoit car il estoit vendredi; la seconde cause quant luy né ses chevaux n'avoient beu né mangié; la tierce cause car luy et son ost avoient chevauchié cinq lieues grans sans boire et sans mengier; la quatriesme cause, pour la grant difficulté d'un pas qui estoit entre luy et ses anemis. Ces choses dites, il conseilloient au roy que il atendist jusques à l'endemain pour soy combattre; et jasoit ce que le roy ne s'y voulsist acorder, toutes voies fu-il tant mené qu'il s'i acorda ainsi comme maugré luy; et lors commanda à tous que l'endemain chascun s'appareillast à la bataille; laquielle dilacion et lequiel conseil tourna à très grant dommaige au roy et à tout le royaume[465]. Car quant le roy d'Angleterre sceut la puissance du roy de France, il se départit de environ mienuit et se retrait en l'empire. Et ainsi fu le roy de France Phelippe défraudé dont il fu moult courroucié, et s'en retourna en France sans riens faire. Et assez tost après se commencièrent les Flamens à rebeller et par espécial ceux de Gant; et à l'énortement de Jacques d'Arthevelt, il firent hommage au roy d'Angleterre comme roy de France, et laissièrent leur droit seigneur, comme faux et traistres qu'il estoient. Quant le roy d'Angleterre qui n'avoit guères estoit venu à l'Escluse en Flandres, sceut l'entencion et la volenté que les Flamens avoient à luy, si s'ordena de passer en Angleterre pour avoir or et argent de ses sougiés, afin qu'il peust assembler un grant ost pour estre en l'aide des Flamens contre le roy de France.

[Note 464: _Buirenfosse_ ou _Buironfosse_, aujourd'hui bourg du département de l'Aisne, à trois lieues de _La Chapelle_.]

[Note 465: On peut croire que le souvenir de cette première faute entraîna plus tard les témérités de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt.]

Item, ce meisme an, pluseurs de l'éveschié de Cambray et de Teriasche ardirent pluseurs villes en la terre monseigneur Jehan de Hainaut. Lors manda ledit monseigneur Jehan de Hainaut à monseigneur Jehan de Vervins[466] qui là estoit capitaine de par le roy de France, qu'il se voulsist combattre à luy; si le receut ledit monseigneur Jehan de Vervins très volentiers et fu certaine journée assignée pour eux combattre, c'est assavoir le jour du juedi absolu, en l'an dessus dit: à laquielle journée ledit messire Jehan de Hainaut ne manda né contremanda, mais malicieusement d'autre partie se tourna, et s'en ala vers une ville que on appelle Aubenton, de laquielle ville les gens pour partie s'en estoient alés avecques monseigneur Jehan de Vervins à ladite journée, pour eux combatre contre ledit messire Jehan de Hainaut; et icelle ville il pilla et ardi.

[Note 466: _Jehan de Vervins_. Froissart le nomme souvent _Jehan de Beaumont_. Il étoit de la maison de Coucy. Au reste, cet historien qui raconte avec complaisance la prise d'Aubenton par Jean de Haynaut, son héros de prédilection, ne dit rien de l'offre de combat singulier qui en fut la cause première (Voy. liv. 1, part. 1, chap. 101 et 102.)]

En ce meisme an, les fourbourgs de Bouloigne-sus-la-Mer, avecques aucuns vaissiaux qui estoient au rivage de la mer, furent ars par les Anglois.

XIX.

ANNÉE 1340

_Coment le roy Phelippe esmeut grant ost contre Flamens, Brebançons et Hanuiers; et coment il envoia son ainsné fils, messire Jehan de France duc de Normendie, pour gaster et destruire la terre de Hainaut._

L'an de grace mil trois cens quarante fu de misère et de confusion; car entre les deux roys chose ne fu faite qui mérite louenge. Mais, comme ès deux ou ès trois années devant passées, moult de griefs furent fais aux églyses de Dieu, et aux povres moult de exactions très grevables à tout le commun peuple. Et meismement en cest an ont encore plus efforciement couru; nonobstant que ce n'ait pas esté au profit né à l'utilité de la chose publique des deux royaumes. Dont grant doleur a esté, mais à la déshonneur et confusion de toute la chrestienneté et de sainte universal mère églyse, de laquielle les deux devant dis princes meismement et principaument deussent estre deffendeurs et sousteneurs.

Item, en ce meisme an, le roy d'Angleterre qui estoit alié avec les Flamens et meismement avec ceux de Gant, si se départi de Flandres et passa en Angleterre, si comme l'en disoit, pour assembler deniers et aide et ledit roy laissia en son lieu le conte de Salebière et le conte de Auxone ès parties de Flandres[467]. Si orent les deux contes conseil et délibéracion ensemble de asségier Lille en Flandres.

[Note 467: Guillaume de Montagu, comte de Salisbury. Au lieu du comte d'Auxone ou _Oxonne_, c'est-à-dire _Oxford_, Froissart nomme le comte de Suffolk, et les _Actes_ de Rymer, Henry de Lancastre, comte de Derby.]

[468]En ce temps gisoit la royne d'Angleterre d'enfant à St-Bavon, à Gant, et estoit demouré avecques luy l'évesque de Nichole[469] et monseigneur Guillaume de Montagu. Quant la royne fu relevée, si vint monseigneur Guillaume de Montagu à Ypre, et tantost le requistrent ceux d'Ypre que pour Dieu il leur voulsist aidier à oster une compaignie de Genevois[470] qui estoient près de eux, à une ville que on appelloit Armentières; et il leur respondi que volentiers il le feroit, et que il iroit avecques eux, mais n'avoient mie moult de gent. Si luy respondirent ceux d'Ypres que assez de gent luy livreroient. Lors assemblèrent grant quantité d'Anglois et de Flamens et ordenèrent leur batailles, et passèrent oultre le Lys, et vindrent à Armentières, et gaignièrent la ville sus les Genevois, et boutèrent le feu par tout. Et puis orent conseil avec le conte de Salebière et le conte d'Auxone d'asségier Lille en Flandres et se mistrent au chemin, et s'en alèrent en une abbaïe que on appelle Marquetes. Là ordenèrent leur batailles et les firent ilecques attendre; et lors se départirent avec le conte de Salebière et avecques ledit messire Guillaume[471] environ deux cens personnes pour aler veoir de quelle part il porroient plus ladite ville de Lille grever; et endementres qu'il estoient ilec, ceux de la ville issirent hors par derrière, et avec eux un chevalier que on appelloit le seigneur de Rebais qui les conduisoit, lequiel enclost le conte de Salebière et le dit messire Guillaume et ceux qui avecques eux estoient entre soy et ladite ville de Lille. Et lors ledit seigneur de Rebais leur courut sus avecques ceux qui estoient issus de la ville, et là fu getté jus de son cheval de cop de lance le conte de Salebière, et fu malement navré; et ledit messire Guillaume fu pris et les autres Anglois et Flamens desconfis, et s'en fuirent pour partie. Là fu mort un moult riche baron d'Angleterre et moult preux qui avoit à nom monseigneur Guillaume de Quilain[472]. Quant ceste chose fu finée, si se parti le sire de Rebais, et mena le conte de Salebière au roy à Paris, et le fist mettre en Chastelet à Paris, sous certaine garde.

[Note 468: Ce paragraphe n'est pas dans la continuation de Nangis.]

[Note 469: _Nichole_. Lincoln.]

[Note 470: _Genevois_. Génois. Froissart n'a pas parlé de cette prise d'_Armentières_, petite ville située à deux lieues de Lille, vers Ypres.]

[Note 471: _Guillaume_. C'est-à-dire le comte d'Oxford.]

[Note 472: _De Quilain_. Variantes: _De Cliban_. Ce doit être le même dont parlent ainsi Froissart et le continuateur de Nangis. Le premier: «Un écuyer jeune ot pris du Limousin, neveu du pape Clément, qui s'appeloit Raimont; mais depuis qu'il fu créanté prisonnier fu-il occis, pour la convoitise de ses belles armures; dont moult de gens en furent courouciés.»--Le second: «Ibi etiam quidam nobilis interfectus est, cujus inimici, amputato capite, omninò celaverunt ejus nomen, et fuit dictum à pluribus quod ipse erat rex Angliæ ... Sed finalitier rei exitus contrarium comprobavit.»]

Item, en ce meisme an, les Flamens, les Brebançons et les Hanuiers offrirent pais au roy de France sous certaines condicions, lesquelles le roy ne leur voult passer né ottroier; et ainsi se partirent leur messages sans riens faire.

Item, en ce meisme an, le roy de France esmut un grant ost contre les Flamens, les Brebançons et les Hanuiers, et s'en alla à Arras. Là attendi que son ost fust assemblé, mais endementres qu'il assembloit son ost, il envoia son ainsné fils messire Jehan de France, duc de Normendie, pour gaster la terre au conte de Hainaut, lequel[473] assembla un grant ost à Saint-Quentin en Vermandois, et s'en ala à Cambray. Et quant il fu à Cambray, il manda assez tost après toutes les connestablies qui estoient sus les frontières, qu'il venisent à luy; et quant elles furent toutes venues, il s'en ala asségier un chastel que on appelle Escandeuvre[474], et fist drescier les engins et gietter dedens jour et nuit. Si n'avoit encore pas sis ledit monseigneur Jehan de France quinze jours devant ledit chastel, quant le roy de France vint au siège; et sitost comme le roy fu là venu, tous les haus hommes du royaume le suivirent, et assembla alors si grant ost que ce fu merveille. Et au chief de trois sepmaines, se rendirent ceux du chastel, sauves leur vies et tout leur avoir que il emportèrent, et il livrèrent le chastel. Quant les gens du roy furent dedens, si commenda le roy que tout fust mis par terre[475]. Après, ala asségier un autre chastel qui estoit à l'évesque de Cambray, que on appelloit Tun l'Evesque[476], lequel séoit sus la rivière de l'Escaut, et y fist gietter des perières et des mangonniaux. Mais ceux dedens se deffendirent si bien que on ne gaigna riens sus eux.

[Note 473: _Lequel_. Jehan de France.]

[Note 474: _Escandeuvre_ ou _Escaudoeuvres_ est un village aux portes de Cambray. Ce qui suit n'est plus reproduit dans la continuation de Nangis.]

[Note 475: Froissart, dont l'exactitude n'est pas comparable à celle de nos chroniques, ne parle pas de l'arrivée du roi devant ce château, qui, selon lui, auroit été rendu au bout de six jours par la trahison du gouverneur, Girard de Sassegnies.]

[Note 476: _Tun l'Evesque_ ou _Thun_. Aujourd'hui village à deux lieues de Cambray.]

Il avoit un chastel assez près de eux qui estoit au conte de Hainaut que on appelloit Bouchain, duquel la garnison qui estoit dedens faisoit mainte course sur l'ost au roy de France. Et ne demoura mie moult que le duc de Brebant et le conte de Guerle et grant partie du pays de Flandres vindrent pour lever le siège de devant Tun-l'Evesque; et estoient à l'un des costés de la rivière et le roy à l'autre. Mais à la fois venoient courir les uns sus les autres parmi pons qu'il avoient fais, et y ot moult de bons poignéis. Et y fu fait chevalier à l'un des poignéis monseigneur Phelippe, fils au duc de Bourgoigne. Quant le chastelain du chastel vit que le chastel estoit si froissié que à peine avoit-il lieu audit chastel là où bonnement se peust retraire sans péril, si fist mettre tous ses biens en nefs et fist les mener oultre; puis fist bouter le feu audit chastel, et se mist en une nef et sa gent avecques luy, et s'en alèrent en l'ost des Alemans. Et le roy de France vit le chastel ardoir; si fist tantost ses gens entrer ens par eschielles. Et l'endemain, une heure devant le jour, se parti l'ost des Alemans et des Flamens et s'en alèrent en leur pays. Et tantost après renvoia le roy de France monseigneur le duc de Normendie son fils et le duc de Bourgoigne pour essilier la terre de Hainaut; et s'en alèrent au Quesnoy, et ardirent tous les fourbours de la ville. Puis mistrent tout le pays par lequel il passèrent en feu et en flambe; et passèrent à une ville près de Valenciennes, et là firent courir leur coureurs devant la ville. Et quant il eurent arse toute celle partie de la terre de Hainaut, si s'en retournèrent en l'ost du roy. A donc prist le roy conseil de asségier le chastel de Bouchain ou de départir son ost; mais son conseil luy loua, pour ce qu'il avoit oï nouvelles que le roy d'Angleterre devoit arriver à l'Escluse, qu'il féist son retrait sus les frontières ès bonnes villes, et, après, qu'il s'en alast un tour en France pour faire haster sa navire quant elle deust estre preste au-devant du roy anglois. Ainsi le fist le roy et s'en vint en France.

XX.

_De la grant desconfiture qui fu en mer entre le navire du roy de France et du roy d'Angleterre; et coment Buchet fu pris et pendu au mat d'une nef._

En ce meisme an, l'en porta nouvelles au roy de France que le roy d'Angleterre, qui longuement s'estoit absenté, appareilloit très grant navire et vouloit venir en l'aide des Flamens. Quant le roy ot oï ces nouvelles, car autrefois en avoit oï parler, si fist tantost assambler toute la navie qu'il pot avoir tant en Normendie comme en Piquardie, et institua deux souverains amiraux, lesquels ordonneroient et commenderoient ledit navire, afin que le roy anglois et messire Robert d'Artois qui estoit avecques luy fussent empeschiés de prendre port.

[477]Et lors, furent institués souverains de tout le navire messire Hues Quieret, messire Nichole Beuchet et Barbevaire, lesquels assemblèrent bien quatre cens nefs de par le roy de France, et entrèrent dedens eux et leur gens avecques leur garnisons. Si avint que Beuchet, qui estoit un des souverains, ne voult recevoir gentil gent aveques soy pour ce qu'il vouloient avoir trop grans gages; mais retint povres poissonniers et mariniers, pour ce qu'il en avoit grant marchié; et, de tieux gens fist-il l'armée. Puis murent et passèrent par-devant Calais et se traistrent vers l'Escluse, tant qu'il furent devant; ilec se tindrent tous quois, et par telle manière que nul ne povoit entrer né issir. Si avint que le roy d'Angleterre qui avoit ses espies sceut que le navire au roy de France estoit passé vers Flandres. Tantost se mist en mer, et messire Robert d'Artois avecques luy et moult grant foison de gentilhommes d'Angleterre, et grant plenté d'archiers. Quant ledit roy anglois et toute sa gent furent près, si tendirent leur voiles en haut, et siglèrent grant aleure vers l'Escluse, et ne targèrent guères, par le bon vent que il orent, qu'il approchièrent de la navire au roy de France et se mistrent tantost en conroy. Quant Barbevaire les apperçut qui estoit en ses galies, si dist à l'amiraut et à Nichole Beuchet: «Seigneurs, vez-ci le roy d'Angleterre à toute sa navire qui vient sus nous; sé vous voulez croire mon conseil, vous vous trairez en haute mer: car sé vous demourez yci, parmi ce qu'il ont le vent, le souleil et le flot de l'yaue, il vous tendront si court que vous ne vous pourrés aidier.»--Adonc, respondit Nichole Beuchet que miex se saroit[478] meller d'un compte faire que de guerroier en mer: «Honnis soit qui se partira de ci, car yci les attendrons et prendrons notre aventure.» Tantost leur dit Barbevaire: «Seigneurs, puisque vous ne voulez croire mon conseil, je ne me veulx mie perdre, je me mettrai avecques mes quatre galies hors de ce trou[479].» Et tantost se mist hors du hale[480] à toutes ses galies, et virent venir la grant flote du roy d'Angleterre. Et vint une nef devant qui estoit garnie d'escuiers qui devoient estre chevaliers, et ala assambler à une nef que on appelloit la Riche de l'Eure: mais les Anglois n'orent durée à celle grant nef, si furent tantost desconfis et la nef acravantée et tous ceux qui dedens estoient mis à mort, et orent nos gens belle victoire. Mais tantost après vint le roy d'Angleterre assambler aux gens de France à toute sa navire, et commença ilec la bataille moult cruele; mais quant il se furent combattis depuis prime jusques à haute nonne, si ne pot plus la navire du roy de France endurer né porter le fès de la bataille; car il estoient si entassés l'un en l'autre qu'il ne se povoient aidier; et si n'osoient venir vers terre pour les Flamens qui sus terre les espioient; et avecque ce, les gens que l'en avoit mis ès nefs du roy de France n'estoient pas si duis d'armes comme les Anglois estoient, qui estoient presque tous gentilshommes. Ilec ot tant de gens mors que ce fu grant pitié à veoir; et estimoit-on bien le nombre des mors jusques près de trente mille hommes, tant d'une part que d'autre. Là fu mort messire Hues Quieret, nonobstant qu'il fust pris tout vif, si comme aucuns disoient, et messire Nichole Beuchet, lequel fu pendu au mat de la nef, en despit du roy de France. Et lorsque Barbevaire vit que la chose aloit à desconfiture, si se retrait à Gant; et furent les nefs au roy de France perdues; et avecque ce, les deux grans nefs au roy d'Angleterre, Christoffle et Edouarde, que le roy anglois avoit par avant perdues, luy furent restituées. Et ainsi furent nos gens desconfis par le roy d'Angleterre et par les Flamens, et nos nefs perdues exceptées aucunes petites nefs qui s'en eschappèrent. Et avint ceste desconfiture par l'orgueil des deux amiraux; car l'un ne povoit souffrir de l'autre, et tout par envie; et si ne vouldrent avoir le conseil de Barbevaire, comme devant est dit: si leur en vint mal ainsi comme pluseurs le témoignoient.

[Note 477: La fin du chapitre ne se retrouve plus dans la continuation de Nangis.]

[Note 478: _Se saroit._ Lui Beuchet se saroit.--_En mer._ En pleine mer.]

[Note 479: La continuation de Nangis dit seulement, au lieu de tout ce qui précède: «Licet aliqui consulerent in medio maris obviare sibi melius esse ad finem, quod nec Anglici nec Flammingi possent ibi auxilium ferre.» J'ai regret de dire que M. Dacier, dans les notes de Froissart, liv. 1, part. 1, p. 106, n'a pas bien compris cet endroit de nos Chroniques qu'il a cité.]

[Note 480: _Hale._ Variante: _Hable._ Peut-être pour _Havre_.]

Quant la chose fu finée, et que le roy d'Angleterre ot eu celle grant victoire, lequel roy fu navré en la cuisse, mais onques n'en voult issir de la nef pour celle navreure; et toutes voies messire Robert d'Artois et les autres barons d'Angleterre pristrent terre à l'Escluse et se reposèrent ilecques. Ceste bataille fu faite la veille de la nativité monseigneur saint Jehan-Baptiste, l'an de grace mil trois cens quarante[481].

[Note 481: Le 23 juin.]

Quant la royne d'Angleterre qui estoit à Gant sceut que le roy son mari estoit arrivé, tantost se mist à la voie vers l'Escluse, et le roy se gisoit en sa nef; car il avoit esté blescié en la cuisse, et tenoit son parlement avec ses barons sus le fait de sa guerre. Quant le conseil fu départi, si se mist la royne en un batel et vint à la nef du roy et Jacques de Arthevelt avec luy.

Quant la royne ot veu le roy et qu'il orent parlé ensemble, si se reparti la royne et s'en ala vers Gant. Assez tost après que le roy fust amendé de la blesceure qu'il avoit eue, il se mist à terre et s'en ala en pélerinage à pié à Nostre-Dame d'Hardenbourc[482], et envoia ses gens d'armes et son harnois et ses chevaux et ses archiers vers Gant.

[Note 482: _Hardenbourc_ ou _Ardembourg_, place forte rasée, proche de _L'Escluse_.]

Quant il ot fait son pélerinage, si s'en vint à Bruges, et puis prist avec luy les mestiers de la ville et s'en ala à Gant où il fu reçu à moult grant joie. Puis fist mander tous les Alemans qui estoient de s'aliance, qu'il vinssent à luy pour avoir conseil avecques eux sur ce qu'il avoit à faire.

Ilec fu ordené que le roy d'Angleterre feroit deux osts, desquels il auroit un avecques ceux de Gant et de la terre d'Alos et les princes d'Alemaigne, et s'en iroit devant Tournay; et l'autre menroit messire Robert d'Artois qui avoit avecques luy grant quantité d'archiers d'Angleterre, et si avoit avecques luy ceux de la ville de Bruges et du Franc et de Diquenme, d'Ypre, de la chastellerie de Poperingues, de Cassel, de Bailleul et ceux du terrouer de Furnes, de Bergues et de Bourbourc: tous ceux-ci vindrent ensemble avecques messire Robert d'Artois vers la ville de Saint-Omer et s'arrestèrent à Cassel, et ilecques assemblèrent leur gens. Le roy d'Angleterre se parti de Gant, et s'en ala logier au Pont-d'Espire[483], à deux lieues de Tournay: mais le corps du roy estoit à Eslin une maison qui estoit à l'évesque de Tournay.

[Note 483: _Pont d'Espire_. Ce doit être _Epière_, entre Courtrai et Tournai.--Pour _Eslin_, ce doit être _Helchin_, situé près d'_Epière_. La lettre d'Edouard à Philippe de Valois porte la date d'_Eschyn sur l'Escaut, delès Tournay_, et non pas _sur les champs_, comme on lit dans Rymer.]

XXI.

_Du grant appareil et conroi que le roy de France et le roy d'Angleterre firent l'un contre l'autre, et coment Flamens furent desconfis._

[484]Quant le roy de France entendit que le roy d'Angleterre avoit ainsi son ost ordené, comme de venir asségier les deux clés de son royaume à un cop, si assembla son ost en grant quantité et en grant haste, et envoia le connestable de France, le conte de Foix et le mareschal Bertran à la ville de Tournai, à trois mille hommes d'armes. Et si envoia à Saint-Omer le duc de Bourgoigne et le conte d'Armagnac, à quarante-deux banières, lesquelles nous nommerons pour la raison de la bataille. Il y fu le duc de Bourgoigne, messire Jehan son fils, le sire de Vergi, monseigneur Guillaume de Vergi son oncle, messire Jehan de Ferlay[485], le sire de Pennes et son oncle le conte de Montbéliart, le sire de Rey son compaignon, messire Jehan de Chaalon, messire Guy Vulpins son compaignon. De Flandres y furent le sire de Guistele, le sire de Saint-Venant, le chastelain de Bergues, le chastelain de Diqueune. Du conté d'Artois y fu monseigneur Jehan de Chastillon, messire Moriau de Fiennes, le sire de Wavrin, le sire de Hamelincourt, le sire de Querqui, le sire de Fosseus[486], le sire de Guilerval. Le conte d'Armagnac avoit seize banières en sa bataille. Et le roy de France assembla son ost qui estoit moult grant entre Lens et Arras. Mais encore n'estoit pas advisé de quel part il vouldroit tourner.

[Note 484: Rien de ce précieux chapitre ne se retrouve dans la continuation de Nangis.]

[Note 485: _Ferlay_. _Frelai_, suivant Froissart.]

[Note 486: _Fosseus_. Variante: _Fesseaulx_.--«_Wavrin_. Variante: _Vuaincin_.]