Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 28

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Item, en ce meisme an, le roy Phelippe, depuis qu'il ot visité le pape Bénédic, si prist son chemin en retournant par Bourgoigne, et là fu receu du duc et conte à très grant honneur; mais quant le roy fu par delà, il trouva très grant matière de dissencion entre le duc et le conte et messire Jehan de Chalons et aucuns autres nobles d'Alemaigne lesquiels estoient adhérens aveques ledit messire Jehan de Chalons, pour cause d'aucunes redevances lesquelles estoient dues audit messire Jehan en la duchié de Bourgoigne, si comme il disoit, et meismement sur la ville et le puys de Salins; lesquelles redevances ledit duc et conte s'efforçoit de luy tollir, et sans cause; mais le duc et conte, en la présence du roy, le contredisoit et disoit que à luy appartenoit.

Le roy ne les pot oncques mettre à acort, et adonques en la présence du roy, ledit duc et conte fu, de par ledit messire Jehan, deffié et tous ses adhérens. Et l'endemain, ledit messire Jehan et sa compaignie entra en la conté de Bourgoigne et en gasta une grande partie, tant par l'espée que par le feu et par voleries; et après, il se retrait en aucuns chastiaux avecques ses complices, lesquels chastiaux il avoit par avant garnis. Adoncques le duc et conte de Bourgoigne, lequel avoit avec soy en son aide le roy de Navarre, le duc de Normendie, le conte de Flandres, le conte d'Estampes, si assembla grant ost et s'en ala tenir siège devant le chastel messire Girart de Monfaucon que on appeloit Chaussi[443], et tint ilec son siège par l'espace de six sepmaines, et le prist. Et puis se retira vers la cité de Besançon, laquelle cité estoit du costé et de la partie messire Jehan de Chalons. Et quant il ot esté une pièce devant ladite cité, il présentèrent trièves d'une partie et d'autre jusques au nouvel temps, car l'ost n'avoit pas vivres à volenté, et ainsi demoura la chose imparfaite.

[Note 443: _Chaussi_. Aujourd'hui _Chaussin_, bourg à quatre lieues de _Dole_.]

Item, en ce meisme an, le quatorsiesme jour de juing, il ot si grant feu au Lendit de Saint-Denis tant en draps comme en autres denrées, que toutes furent arses, si que c'estoit grant pitié à veoir; et s'en départirent pluseurs personnes povres qui estoient venues riches.

Item, le secont jour de juillet, le roy Phelippe ot un enfant né de sa femme au bois de Vincennes, lequel fu appelé Phelippe, en baptesme.

Item, la veille de la Magdaleine ensuivant, qui fu au dimenche, Hugues de Crusy[444], chevalier, né de Bourgoigne, lequel avoit esté n'avoit guère prévost de Paris, et après seigneur de Parlement[445], fu accusé de divers crimes et convaincu tant comme très faux juge, lequel fu condempné à estre pendu au gibet de Paris.

[Note 444: _Crusy_. On trouve au Trésor des chartes, sous le mois de septembre 1336: «Donatio cujusdam domus sitæ Parisiis in vico Pavato (rue Pavée) quæ _quondam_ fuit Hugonis de Crusiaco, datæ duci Lotharingiæ.»]

[Note 445: _Seigneur de Parlement_. Ces mots, qui manquent dans beaucoup de manuscrits, répondent au latin de la continuation de Nangis: «Et posteà in numero magistrorum regalis palatii sublimatus.» Les historiens du Parlement qui n'ont pas mentionné son genre de mort ont fait de H. de Crusy un premier _président de la cour du Parlement_.]

Item, le quatriesme jour d'aoust, il fu grant tempeste de tonnoire environ Paris et espécialement environ le bois de Vincennes, par telle manière que les tentes et les courtines, lesquelles avoient esté faites pour le regart de la royne de France, laquelle avoit eu fils c'est assavoir monseigneur Phelippe qui fu duc d'Orliens, furent à terre trébuchiées; les murs et les maisons chéoient; le pignon à la tente de la royne fu abattu; un gros arbre fu esrachié de terre, et si ot des gens mors, si comme l'en disoit. Et briefvement il n'y eut personne audit bois qui ne eust très grant paour au cuer.

Item, en ce temps, il sourdi une très grant dissencion entre le roy de France Phelippe et le roy d'Angleterre Edouart, pour la destruction du chastel de Xaintes en Poitou, laquelle avoit esté faite par messire Charles, conte d'Alençon, frère du roy, et par le conte de Gyen[446], et pour aucunes villes et forteresces; lequel messire Charles de Valois, père du roy Phelippe, avoit esté envoié en Gascoigne de par le roy Charles contre le roy d'Angleterre Edouart qui à présent règne, pour contumaces par luy faites; si avoit pris et destruit ledit chastel de Xaintes et autres villes et forteresces, par force d'armes; lesquelles choses Edouart, roy d'Angleterre, quéroit qu'elles lu y fussent restituées et rendues. Pour lesquelles demandes et responses pluseurs messages eussent esté envoiés en Angleterre et d'Angleterre en France; mais nul accort n'y pot estre mis, car messire Robert d'Artois empeschoit moult la chose, si comme l'en disoit communéement.

[Note 446: _Gyen_. La phrase françoise est longue et obscure. Je crois qu'il s'agit ici du comte d'_Eu_, qui avoit brûlé _Saintes_ en 1326.]

Item, en ce meisme an, vint une très grant guerre entre le roy d'Espaigne et le roy de Navarre, pour la garde d'une abbaye assise entre les deux royaumes; mais à la parfin, à la requeste du pape et du roy de France, messire Jehan de Vienne, archevèsque de Rains,[447] procureur d'une partie et d'autre c'est assavoir du pape et du roy, il furent mis à bon acort.

[Note 447: _Procureur_. C'est-à-dire: Étant procureur.]

Item, en ce meisme an, très grant et sollemnelles alliances furent confermées entre le roy de France et le roy d'Espaigne.

Item, en ce temps, quant Edouart vit que le roy de France Phelippe vouloit soustenir la partie des Escos pour les alliances que Phelippe-le-Bel, son oncle, avoit faites avec lesdits Escos, il fist un grant appareil de nefs en la mer, et puis fist unes grans alliances à Loys de Bavière qui estoit escommenié et de l'empire privé, lequel luy promist aide. Adonques furent très grans commocions de bataille entre les deux roys. Si furent fais et ordenés amiraux tant en terre comme en mer[448].

[Note 448: Voyez _Rymer_, nouvelle édition, vol. II, page 956. Edouard, sous la date du 14 janvier (1337), nomme pour ses amiraux Guillaume de Montagu, Robert d'Uffort et Jehan de Ross.]

XVI.

ANNÉE 1337

_Coment les Flamens se tournèrent de la partie au roy d'Angleterre par Jaques d'Arthevelt, et de pluseurs incidences._

L'an mil trois cent trente-sept, la guerre qui estoit entre messire Jehan de Chalons et le duc et conte de Bourgoigne, comme devant est dit, fu par le roy de France pacifiée et mise en bonne pais. Item, environ la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste, il apparu une comète laquelle fu née au signe, de Gémeaux, par la raison de l'esclipse de l'an précédent qui avoit esté le troisiesme jour de mars, par Mars et par Saturne, si comme les astronomiens[449] disoient. Et encore disoient que, pour la cause du signe auquel elle avoit esté engendrée, que elle signefioit habondance de sanc corrompu, dont il se devoit ensuivre maladies. Et pour la raison de Mars qui estoit au signe de scorpion, il signefioit fausseté, fraudes, mensonges, larcins, guerres. Et pour la raison de Saturne, convoitises, extorcions, rancunes, haines, machinacions, inobédiences, misères de cuer, mort, rumeurs espoentables et paour et pluseurs autres choses tant en princes, en barons, en gens d'églyse, comme en autres choses de terre; c'est assavoir, en bestes à quatre piés, en poissons et ès yaux doivent estre moult d'inconvéniens.

[Note 449: _Les Astronomiens_. Continuation françoise de Nangis: _Maistre Jeuffroy de Meaulx_.]

Item, environ la feste de Toussains, les gens au roy d'Angleterre pristrent un chastel au roy de France que on appelle Paracol[450], en Xantonnois, et ardirent les villes qui estoient prochaines audit chastel, et si tuèrent pluseurs personnes au pays.

[Note 450: _Paracol_. Ce doit être _Parcoul_, sur la frontière du Périgord et de la Saintonge, aujourd'hui département de la Dordogne, et sur la rivière de Nizonne. Velly nomme la forteresse: _Palencourt_.]

Item, en ce temps, l'en disoit communément que le roy d'Angleterre ne vouloit pas seulement envaïr le royaume de France, mais il y vouloit entrer; si ne savoit le roy de France par quelle part il y vouloit entrer. Adonc luy convint faire garder toutes les contrées de son royaume, et les faire garder viguereusement et deffendre. Toutes lesquelles choses estoient conseilliées et ordenées par le conseil de messire Robert d'Artois, si comme l'en disoit communément.

Item, depuis que le devant dit chastel de Paracol fu pris, un noble homme de la Langue-d'Oc, lequel avoit nom Ernaut de Myrande, fu pris pour ce que par luy avoit esté traitreusement ledit chastel pris des Anglois; pour laquelle cause il ot la teste copée à la Place aux pourciaux[451] à Paris, et puis fu mené au gibet et pendu.

[Note 451: _La Place aux Pourceaux_ étoit située non loin de la porte Saint-Honoré, entre l'église Saint-Roch et le Palais-Royal.--_Myrande_. Variante de _Normendie_.]

Item, en ce meisme an, pluseurs villes et chastiaux furent pris en Gascoigne par le connestable du roy de France, le conte d'Eu, le conte de Foy, le conte d'Armagnac et pluseurs autres nobles de la Langue-d'Oc au dit pays.

Item, en ce meisme temps, Nicolas Buchet, né du Maine[452] et trésorier du roy de France, ardi un port ou ville en Angleterre qui estoit appelé Portevive[453], avecques pluseurs autres villes, et si ardi toutes les villes de Guernesei, excepté un chastel, si comme l'en disoit.

[Note 452: _Buchet_ ou _Behuchet_.]

[Note 453: _Portevive_. C'est Portsmouth.]

Item, en ce temps, orent les Escos moult à souffrir par les Anglois; mais le roy de France ne leur aida point, si comme tenu estoit. Et assez tost après, nouvelles vindrent que le roy d'Angleterre devoit descendre au royaume de France et apliquier à Bouloigne. Adonc le roy de Navarre, le conte d'Alençon, frère du roy de France, avecques aucuns gens du royaume, se partirent pour aler encontre le roy d'Angleterre avec leur ost. Mais le roy anglois ne vint né contremenda; si s'en retournèrent nos gens, sans riens faire.

Item, en ce meisme temps, il avoit gens en la court du roy en habit de religion, je ne sais dont il estoient venus; mais il avoient entention de empoisonner le roy et tous ceux de sa court; lesquels furent pris et emprisonnés; mais je ne peus savoir la fin de eux quelle elle fu.

Item, environ ce temps, il avint que le roy d'Angleterre avoit envoié en Gascoigne monseigneur Berart de Lebret[454] pour commencier la guerre, et si avoit envoié en Flandres pour faire amis et alliances;--car il véoit bien qu'il ne povoit bonnement venir à sa volenté sé il n'avoit Flandres de sa partie. Quant le conte sceut ce, si fist faire un parlement à Bruges; et quant le parlement fu fait, il fist prendre un chevalier de Flandres que on appelloit Courtrisien[455]; pourquoy ceux de Gant se couroucièrent, si que il distrent que jamais n'entendroient en parlement s'il ne leur estoit rendu. Mais le conte qui ceste chose avoit faite par le commendement du roy de France luy fist coper la teste, pour ce que l'en luy mettoit sus qu'il avoit receu les deniers du roy d'Angleterre contre le roy de France. Quant ceux de Gant sorent que l'en luy avoit copé la teste, si envoièrent à ceux de Bruges qu'il leur voulsissent aidier contre le conte, dont les uns s'y accordèrent et les autres non. Quant le conte sceut qu'il y avoit de ceux de Bruges aliés avec ceux de Gant, il ala à Bruges, et ceux de Bruges s'armèrent et vindrent contre luy au marchié. Et le conte et messire Moriau de Fiennes vindrent à bannières déploiées contre eux. Ilec commença la bataille moult fière; mais en la parfin convint le conte reculer en son hostel, et d'ilec s'en ala à Male. Et après ce, le roy d'Angleterre envoia en Flandres monseigneur Gautier de Mauni, en la fiance d'aucuns amis qu'il avoit en Flandres, et envoia aveques luy grant foison d'archiers, et arrivèrent en une ville que on appelle Cachant[456] qui est au conte de Flandres. Quant le conte le sceut, si assembla des gentilshommes pour aler encontre; mais les Anglois pristrent port et entrèrent en l'ille, et boutèrent le feu partout. Si avint que ceux qui en ladite ille estoient, vindrent à rencontre des Anglois et se combattirent à eux; mais en la fin, il furent desconfis; et fu mort messire Jehan de Rodes, et tout plein de gentilshommes de Flandres; et y fu le bastart de Flandres Guy, frère au conte de Flandres, pris, et le menèrent en Hollande. Et puis retrairent les Anglois qui estoient demourés, car il y en avoit eu pluseurs mors, et alèrent en leur pays. Quant le roy de France entendi que les Flamens estoient esmeus sur les Anglois pour la cause devant dite, si leur fist requerre qu'il se voulsissent alier à luy, et il leur quitteroit tous les liens auxquels il estoient liés à luy et à ses successeurs, excepté la sentence. Après, envoia le roy d'Angleterre en la ville de Gant, de Bruges et de Ypres, et fist traittier aux maistres des gardes, tant que, par dons et par promesses, il les accorda avecques luy. Et pour ce que ceste cause ne povoit mie estre demenée par tous ceux qui de la partie au roy d'Angleterre estoient, si firent eslever un homme en la ville de Gant de moult cler engin que on appelloit Jaques de Arthevelt[457]. Il avoit esté, avec le conte de Valois, oultre les mons et en l'ille de Rodes, et puis fu valet de la fruiterie monseigneur Loys de France. Et après vint à Gant dont il fu né, et prist à femme une brasseresse de miel. Quant il fu ainsi esleu, si fist assambler la commune de Gant et leur montra que sans le roy d'Angleterre il ne pooient vivre; car toutes Flandres est fondée sus drapperies, et sans laine on ne puet draper; et pour ce, il looit que l'en tenist le roy d'Angleterre ami; lors respondirent qu'il le vouloient bien. Quant Jaques d'Arthevelt vit qu'il avoit l'acort de ceux de Gant, il assembla ses gens et vint à Bruges, et ceux de la ville le receurent à grant joie; puis vint à Ypres, à Bergues, Cassel et à Furnes, et tous luy firent obédience.

[Note 454: _De Lebret_. D'Albret. Son père Amonjeu, sire d'Albret, l'avoit déshérité pour avoir pris le parti des Anglois. (Voyez le P. Anselme, tome VI, page 221.)]

[Note 455: _Courtrisien_. On le nomme aussi _Zeyer, chevalier de Courtray_.]

[Note 456: _Cachant_. Ou _Cassant_, non loin de _l'Écluse_.]

[Note 457: On ne retrouve pas ailleurs les mêmes détails sur Jacques d'Artevelt, dont les partis ont tant exploité la réputation.]

Quant les messages au roy d'Angleterre virent ce, si firent assambler les trois villes à Gant; ilec monstrèrent que le roy d'Angleterre estoit le plus puissant des crestiens, et que si les trois villes ne s'alioient ensemble et qu'il ne préissent la cure et le gouvernement du pays par leur forces, le conte de Flandres qui devers le roy estoit ne leur lairoit mie faire leur volenté. Tantost féirent ilec leur aliance si fort, par foy et par serement, présent le conte de Guerle, que les gens au conte de Flandres n'i avoient povoir. Puis vindrent vers le conte et luy requistrent que ceux qui estoient banis par conspiracion ou par autres mauvaistiés fussent rappellés. Et le conte l'ottroia aux trois villes. Puis envoièrent par toutes les villes et chastelleries de Flandres, capitaines de par eux qui le païs gouvernoient avec les banis qui entrés y estoient. Mais pour ce qu'il se doubtoient des gentilshommes qu'il ne leur peussent contraitier[458] à leur rebellions faire, si les pristrent en ostage et mandèrent par toutes les chastelleries que sur leur vie venissent se mettre en prison à Gant. Tantost il vindrent, quar il n'osèrent désobéir.

[Note 458: _Contraitier_. Servir, aider, agir de concert.]

Quant les gens au roy d'Angleterre virent qu'il estoient asseurés du pays de Flandres, il s'en alèrent et le distrent au roy d'Angleterre, et tantost leur envoia des laines à grant foison. Quant le conte de Flandres vit que la chose aloit par telle manière, si vint à Gant pour savoir sé il les pourroit retraire hors de leur erreur. Mais quant il fu avecques eux, il le tindrent bien fort; et quant le conte vit qu'il ne pourroit eschapper, si se feint qu'il vouloit estre de leur partie, et le vestirent de leurs paremens et il les porta. Un jour pria les dames de Gant de disner avec luy; et avoit appareillé un moult riche disner; et quant il ot oï sa messe, il dit qu'il vouloit aler voler[459]; puis monta et s'en ala sans revenir, et ainsi failli la feste. Quant le roy de France sceut ces nouvelles que le conte de Flandres s'en estoit venu par devers luy, si fist le roy escommenier aucuns de Flandres, de par le pape, et espécialement ceux de Gant; et y furent envoiés, de par le roy, l'évesque de Senlis et l'abbé de Saint-Denis Guy de Chartres, si en furent un pou plus refroidiés.

[Note 459: _Voler_. Chasser aux oiseaux de proie.]

XVII.

ANNÉE 1338

_Coment le roy d'Angleterre passa mer et fist allances aux Alemans; et coment le roy de France Phelippe assembla grant ost pour aler à l'encontre de luy._

L'an de grace mil trois cens trente-huit, le roy d'Angleterre Edouart passa mer à grant ost, et amena sa femme avec soy, laquielle estoit suer au conte de Hainaut et nièce au roy de France, et s'en alèrent ès parties de Brebant. Et depuis se transporta ledit roy d'Angleterre en Alemaigne, et ilecques fist moult grans aliances; et premièrement avec Loys, duc de Bavière, qui se tenoit pour empereur, jasoit ce que ledit Loys, duc de Bavière, fust notoirement escommenié de par le pape; et avecques pluseurs autres nobles, lesquiels il prist comme soudoiers par certaines sommes d'argent à rendre à chascun selon son estat; et sé la somme d'argent n'estoit paiée à certains termes ordenés entre le roy d'Angleterre et les soudoiers, lesdites aliances seroient réputées pour nulles.

Et en ce meisme an, ledit roy d'Angleterre fu ordené et institué, de par le roy et duc de Bavière Loys, en vicaire de l'empereur; lequiel faisoit les vocacions et les citacions, tant comme vicaire de l'empereur, afin que l'en peust envaïr très asprement le royaume de France: mais pou luy obéirent en ce mandement.

Item, en ce meisme an, le quinziesme jour d'avril, il apparut une autre comète assez près de la Petite-Ource, et estoit pou clère, et ronde, sans cheveux; et ainsi furent en un an deux comètes.

Item, en ce meisme temps, le roy de France Phelippe oï dire que le roy d'Angleterre estoit alié avecques les Alemans, et que son entente estoit d'envaïr le royaume de France. Adoncques ledit roy Phelippe assembla un si grant ost que l'en lit pou le roy de France avoir si grant ost assemblé au temps passé. Et s'en ala à Amiens à tout ledit ost, à l'encontre dudit roy d'Angleterre; si apprit qu'il n'aloit né venoit, ains estoit avec les Allemans là où il s'esbatoit, et ne s'esmouvoit en aucune manière pour venir en France. Si fist le roy le dit ost despartir les frontières garnies.

Item, en ce meisme an, les gens du roy de France pristrent en mer deux nefs moult notables, chargiés de grant quantité de biens, lesquielles estoient au roy d'Angleterre; et là ot moult grant assaut et fort, tant d'une partie comme d'autre; et dura ledit assaut près de un jour entier. Et y ot des Anglois mors près de mil, et des nos pluseurs mais non pas tant; et estoit l'une des deux nefs appellée Edouarde, et l'autre Christofe; et en icelle journée guaignièrent ceux de par le roy de France moult de biens.

En ce meisme temps, les Escos pristrent trieves aux Anglois de la volenté au roy de France, et ne coururent point les uns sus les autres cel an[460].

[Note 460: Il faudroit plutôt dire que ce fut en dépit du roi de France que les Ecossois gardèrent la trève conclue l'année précédente, bien que le continuateur de Nangis dise: «Scoti, quia inter ipsos et regem Angliæ induciæ erant, ad voluntatem tamen regis Franciæ contra Anglicos nihil fecerunt.» (Fº 101.) Mais je suis porté à accuser l'un des premiers scribes des _Chroniques de Saint-Denis_ d'avoir omis ici une négation. Ce seroit donc aux instances du roi de France que les Ecossois auroient, cette année, rompu les trèves. Voyez dans Froissart le curieux récit de l'attaque et de la prise du château de _Haudebourg_ ou _Haindebourg_, en 1340, par messire Guillaume de Douglas (liv. 1, part. 1, chap. 131).]

Item, en ce meisme an, comme les Flamens, et meismement ceux de Gant, souffrissent moult d'injures et de griefs du conte de Flandres, si comme il disoient, si se commencièrent à rebeller contre ledit conte, et firent tant qu'il fallut que ledit conte se despartist de Flandres. Et firent lesdis Flamens grans aliances aux autres villes de Flandres et se commencièrent à rebeller contre les Gros des bonnes villes, et ordenèrent l'un d'eux pour estre leur capitaine, lequiel avoit à nom Jacques de Arthevelt, et firent moult de griefs et de maux aux bourgois des bonnes villes qui portoient la partie au conte de Flandres et les blasmoient de ce qu'il faisoient contre leur seigneur. Et nonobstant tout ce qu'il faisoient au conte et aux Gros des bonnes villes, si disoient-il tousjours qu'il n'entendoient à faire aucune chose contre le roy né contre le royaume; mais il le faisoient pour les desmérites du conte et des Gros qui avecques luy estoient.

Item, en icestui an, fu pris par les gens au roy de France un chastel très garni, lequiel estoit appellé Penne[461] en Aginois, et si en ot d'autres qui furent pris audit pays, mais non pas de si grant renom.

[Note 461: _Penne_ ou _Pennes_, aujourd'hui ville et chef-lieu de canton du département de Lot-et-Garonne.]

Item, en ce meisme an, une bonne ville d'Angleterre, laquielle est appellée Hantonne[462], fu prise et ainsi comme toute arse, par les gens au roy de France, et dégastée.

[Note 462: _Hantonne_, aujourd'hui _Southampton_. (Voy. Froissart, liv. 1, part. i, chap. 80.)]

Item, en ce meisme an, le roy de France Phelippe conferma aucuns priviléges de Normendie et renouvella, et pour ceste cause il s'appareillièrent d'aler en Angleterre à très grant effort; mais toutesvoies, riens n'en fu mené à effect.

Et en ce temps, le seigneur de Harecourt, lequiel piéça avoit esté non mie conte de l'autorité royal, fu par titre d'ores en avant, appellé conte de Harecourt.

(Item, en ce meisme an, Pierre Rogier, archevesque de Rouen, fu fait cardinal.)

XVIII.

ANNÉE 1339

_Coment le roy de France Phelippe fu desfraudé par mauvais conseil. Coment il attendit jusques à l'endemain pour combattre au roy d'Angleterre, et coment en ceste meisme nuit ledit roy d'Angleterre s'en fui._

L'an de grace mil trois cens trente-neuf, deux chastiaux très fors furent pris en Gascoigne par les gens du roy de France, c'est assavoir, le Bourc et Blaive. Et audit chastel de Blaive furent pris le sire de Caumont et le frère au sire de Lebret[463] et aucuns autres nobles.

[Note 463: _Lebret_ ou Albret.]

Item, en ce meisme an, une ville qui est en la conté d'Eu, laquielle est appellée Treport, fu arse avec une abbaïe qui estoit en ladite ville, par les gens au roy d'Angleterre.

En ce meisme an, les soudoiers de Gennes qui avoient gardé en la mer tout l'esté, avec les Normans, les Picars et les Bretons mariniers, lesquiels avoient moult domaigié le royaume d'Angleterre, environ la saint Michiel s'en retournèrent en leur pays.