Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 27

Chapter 273,927 wordsPublic domain

Item, en ce meisme temps, comme la prédicacion que le pape Jehan avoit faite à Avignon de la vision benoite, comme dessus est de visée, fu aussi comme mise au noient par semblant, et la tenoient aucuns, par la faveur du pape, estre vraie et pluseurs par paour, si avint que un frère Prescheur prescha contre l'opinion du pape, en tenant vérité. Mais quant le pape le sceut, il fist mettre ledit frère en prison. Adoncques furent envoiés de par le pape, à Paris, deux frères, l'un Meneur et l'autre Prescheur. Si vint le Meneur en pleines escoles, et commença à preschier déterminéement que les ames béneurées, devant né après le jour du jugement, ne voient pas Dieu face à face, dont très grant murmure sourdi entre les escoliers qui là estoient. Lors, tous les maistres en théologie qui estoient à Paris jugèrent ceste opinion estre fausse et plaine de hérésie. Quant le frère Prescheur ot oï que pour la cause que ledit frère Meneur avoit déterminéement preschié de la benoicte vision grant esclandre estoit meu entre les escoliers de Paris, tantost il s'ordena pour aler à Avignon parler au pape; mais avant qu'il partist, il dit en plein sermon, en excusant le pape, que il n'avoit pas dit tout pour vérité, mais selon son cuidier. Si vindrent ces nouvelles aux oreilles du roy, et le frère Meneur qui avoit preschié comme devant est dit, sceut que le roy estoit mal content de lui. Lors ledit frère ala par devers le roy, et désiroit moult de soy excuser; mais le roy voult qu'il parlast devant les clercs. Adoncques manda le roy que l'en luy féist venir dix maistres en théologie, entre lesquels il y ot quatre Meneurs, et lors leur demanda le roy, en la présence dudit frère Meneur, qu'il leur sembloit de sa doctrine, laquielle il avoit semée de nouvel à Paris? lesquiels maistres respondirent tous ensamble que elle estoit fausse et mauvaise et toute plaine de hérésie; mais pour chose que l'en dist ou monstrast audit frère Meneur, il ne voult oncques muer de son propos né de son opinion. Mais assez tost après fist le roy assembler au bois de Vincennes tous les maistres en théologie, tous les prélas et tous abbés qui porent estre à Paris trouvés; et lors fu appellé le devant dit frère Meneur, et luy fist le roy deux demandes en françois: la première demande fu assavoir mon sé les ames des saints voient présentement la face de Dieu; et l'autre demande fu assavoir mon sé celle vision qu'il voient maintenant faudra au jour du jugement. Lors fu respondu par les maistres et affirmèrent la première estre vraie, et quant à la seconde doublement, car elle demourra perpétuellement et si sera plus parfaite. Adonc le devant dit frère Meneur, ainsi comme par contraincte, s'i consenti. Après ce, le roy requist que de ces choses l'en féist lettres. Lors furent faites trois paires de lettres contenant une meisme forme et furent scellées chascunes par soy de vint-neuf scels des maistres qui adoncques estoient présens. Desquielles l'une fu envoiée de par le roy au pape et luy mandoit qu'il approuvoit plus la sentence des théologiens de la benoicte vision et à bonne cause qu'il ne faisoit celle des juris qu'il corrigast ceux qui soustenoient le contraire, et ainsi il feroit ce qu'il devoit.

Item, depuis avint que Robert de Brus, qui avoit esté roy d'Escoce, très excellent chevalier, si comme nous avons dit par avant, lequiel estoit n'avoit guères trespassé et estoit son jeune fils David son successeur au royaume d'Escoce; si avint que Edouart de Bailleul, qui voult oster ce royaume au jeune David, vint au roy d'Angleterre, comme au souverain si comme il disoit, et meismement en ce cas disant que à luy[430] appartenoit le royaume d'Escoce et non mie à David, enfant de douze ans, car il estoit fils du roy Alexandre d'Escoce[431], et David estoit de Robert de Brus, roy d'Escoce, dernier trespassé; pourquoy il requéroit au roy d'Angleterre qu'il le voulsist recevoir en son hommage: lequiel le reçut en enfraignant les aliances et convenances qu'il avoit faites avecques Robert de Brus, tant comme il vivoit. Et assez tost après, il s'arma contre les Escos, afin de mettre ledit Edouart de Bailleul en saisine du royaume d'Escoce. Adonc les Escos, qui moult convoitoient à eux deffendre contre les Anglois, issirent à bataille contre eux, mais finablement les Escos furent desconfis: les uns furent pris et les autres furent mors. Et si fu prise la cité de Bervic par traïson, si comme pluseurs le racontèrent après. Quant le roy de France Phelippe sceut que le roy d'Angleterre alloit sur les Escos, si fist tantost chargier dix nefs de gens d'armes et de vivres bien garnies pour envoier en l'ayde des Escos; mais le vent leur vint si au contraire, qu'il ne porent oncques arriver à port convenable, ains les arriva le vent au port de l'Escluse, en Flandres; ilecques furent les choses honteusement et confusément vendues et despensées, et ne vindrent ainsi comme à nul profist.

[Note 430: _A luy_. Edouard de Bailleul.]

[Note 431: _Fils du roy_. «Cum ipse de primogenitâ Alexandri regis Scotiæ natus esset, et David de secundâ genitâ.» (Spicileg., t. III, p. 97.)]

Item, en ce meisme an, fu si très grant plenté de vin, que l'en avoit un sextier de vin cler, bon, net et sain, pour cinq et six deniers.

Item, en ce meisme temps, le dauphin de Vienne qui avoit asségié un chastel, lequiel estoit au conte de Savoie, et avoit laissié son ost pour aler explorer ce chastel, lequiel dauphin fu aperçu et fu féru d'un arbalestrier par telle manière qu'il ne vesqui, puis le cop, que par l'espace de deux jours, et laissa à son frère la seigneurie de Dauphiné, car il n'avoit pas de hoir masle de son propre corps.

L'an mil trois cens trente-quatre, ceux de Bologne se rebellèrent contre un légat envoié de par le pape pour sousmettre les Guibelins, et firent tant qu'il chacièrent ledit légat, et s'en fu hors du pays; et tuèrent pluseurs de ses gens. Et avoit fait faire ledit légat un fort chastel dehors les murs, lequiel il tresbuchièrent et abattirent jusques à terre.

Item, en ce meisme temps, vint une grande matière de guerre entre le duc de Breban et le conte de Flandres pour aucunes redevances, lesquielles l'évesque de Liége se disoit avoir en la ville de Malines en Breban, lesquielles redevances le conte de Flandres avoit frauduleusement achettées dudit évesque, afin qu'il peust avoir dissencion, selon ce que pluseurs le disoient et affirmoient. Si avint que les deux parties commencèrent à faire moult grant semonces l'un contre l'autre. Le roy de Boesme, l'évesque de Liége, le conte de Hainau et Jehan de Hainau, frère audit conte, le conte de Guéries et pluseurs grans personnes d'Alemaigne, tous lesquiels estoient de la partie au conte de Flandres; et pour l'autre partie estoient le roy de Navarre, le conte d'Alençon, frère du roy de France, le conte de Bar, le conte d'Estampes, lesquiels estoient pour le duc de Breban; et le roy de France estoit médiateur d'une partie comme d'autre: lequiel, par la grace de Dieu et par la grant diligence qu'il y mist et par les conseils de preudes hommes, les mist à acort.

[432]Item, en cel an, avoit envoié le roy de France par devers le roy d'Angleterre, en message, messire Raymon Saquet, évesque de Therouene, et messire Ferri de Piquegni; mais oncques ne porent besoigner au roy d'Angleterre, ains s'en partirent sans riens faire.

[Note 432: Tout ce qui suit, jusqu'à la mention de l'arrivée de David Bruce à Château-Gaillart, n'est pas dans la continuation latine de Nangis. Je n'ai pas retrouvé chez les historiens d'Ecosse le nom de ce Marcueil-le-Flament, ni dans les annalistes de l'abbaye de Saint-Denis celui d'_Aufroy de Tryc_ ou _Fitzpatric_.]

Item, en cel an meisme, avoit un baron en Escoce que on appelloit Marcueil-le-Flament, qui gardoit un chastel en Escoce lequiel estoit le plus fort de toute la terre, et gardoit ilec le jeune roy David et madame sa femme. Quant il vit que la terre d'Escoce estoit destruite pour la greigneur partie par les barons qui mors estoient, si fist appareillier une belle nef et la fist garnir de tout ce que mestier fu, et puis y entrèrent le jeune roy et la royne, et avecques eux aucuns nobles hommes d'Escoce qui leur tenoient compaignie; entre lesquiels il y ot un escuier de noble affaire, lequiel avoit à nom Aufroy de Trycpatric, lequiel depuis se rendit à Saint-Denis en France avec tous ses biens, et gist en parlouer de ladite églyse, dessous le trésor, bien et honnestement. Et quant la nef fu preste, si regardèrent que le vent leur estoit propice, si continuèrent à nagier; et tant nagièrent qu'il arrivèrent en Normendie, et puis alèrent au roy de France qui moult débonnairement les reçut, et puis leur fist délivrer Chasteau-Gaillart, et ilec demourèrent, et leur fist livrer le roy tout quanques mestier leur fu, de bon cuer.

Item, en ce meisme an, le roy de France Phelippe ordena une maison de religion, laquielle est appellée le Moncel, emprès le Pont-Sainte-Maissance; et estoit escheue ladite maison au roy par forfaiture. En laquielle il ordena femmes à Dieu servir perpétuellement selon la rieule saint François.

Item, en ce temps, la femme messire Robert d'Artois, suer du roy de France, fu souppeçonnée et ses fils aussi, d'aucuns voults[433] qui avoient esté fais, si comme l'en disoit; et pour ceste cause, elle fu mise en prison au chastel de Chinon en Poitou, et ses enfans furent menés en Nemous, en Gatinois, et là furent en prison.

[Note 433: _Voults_. Sortiléges d'envoutemens, qu'on appeloit aussi _manies_.]

Item, en cel an, il fu grant habondance de vins; mais il ne furent pas si fors né si meurs comme il avoient esté en l'an devant.

XIII.

_Coment les messages au roy et Angleterre vindrent à Paris au roy de France, pour traitier aucun acort de paix, mais il ne firent riens._

[434]En ce meisme temps ou environne roy d'Angleterre ot conseil avec les barons; et, par l'énortement du conte de Hainau et de messire Robert d'Artois, qu'il envoieroit devers le roy de France pour savoir s'il voudroit entendre à aucun acort. Si envoia l'évesque de Cantorbière, messire Phelippe de Montagu, et messire Géfroy Scorp[435]. Quant il vindrent à Paris, si trouvèrent la court moult estrange, mais en la fin leur fu livré le conte d'Eu, maistre Pierre Rogier, archevesque de Rouen, et le mareschal de Trie, pour traitier à eux. Tant fu la chose deménée, qu'il vindrent devant le roy, et fu ilecques la pais confermée entre les deux roys, et fiancée des deux parties. Quant la chose fu faite, les Anglois vindrent hors de la chambre du roy, et furent convoiés de tous les maistres conseilliers du royaume, et crioit-on la paix par toute la ville; mais il ne demoura mie longuement que la chose ala autrement, car il ne furent mie en leur hostieux que le roy les redemanda et leur dist que s'entencion estoit que le roy David d'Escoce et tous les Escos fussent compris en icelle paix. Quant les Anglois l'entendirent, moult furent esbahis et distrent que oncques des Escos n'avoit esté mencion faite, et que, en nulle manière, ceste chose n'oseroient-il faire né accorder. Quant il virent que autrement ne povoit estre, si se départirent et s'en alèrent en Angleterre, et contèrent au roy et à son conseil coment la chose estoit alée, dont jura le roy d'Angleterre que jamais ne fineroit jusques à tant que Escoce fust mis en dessous. Devant ce que ceste chose avenist, il estoit mort un haut baron d'Escoce qu'on appeloit le conte de Mortenne, et ne pensoient les Escos à avoir nulle guerre au roy d'Angleterre pour les alliances qui estoient faites. Si eslurent les Escos, de commun assentiment, messire Jehan de Douglas[436], pour porter le cuer de monseigneur Robert de Brus, roy d'Escoce, oultre-mer, et luy baillièrent grant partie du trésor. Si fist son appareil et arriva à l'Escluse, et d'ilec se traist vers la court de Rome, et là oï nouvelles que le roy Alphons[437] d'Espaigne estoit en guerre contre le roy de Maroc, et vous dirai la cause.

[Note 434: Tout ce qui suit n'est pas dans la continuation de Nangis jusqu'à la mention du soulèvement des Ecossois, et le retour d'Edouard III en Angleterre.]

[Note 435: _Scorp_ ou de _Scropt_, comme on le trouve dans les actes de Rymer. Rapin de Thoyras paroît avoir ignoré cette négociation.]

[Note 436: _Jehan de Douglas_. Froissart appelle ce Douglas _Guillaume_.]

[Note 437: _Alphons_. Alphonse XI, roi de Castille.]

Le roy d'Espaigne qui jeune estoit avoit pris à femme la fille à un haut baron d'Espaigne que on appelloit Dan Jehan Manuel; mais il ne luy tint foy né loyauté, car il tenoit une damoiselle en privé qui estoit fille à un chevalier que on appelloit Dan Jehan Pierre Gusman; et si tenoit une juiffe qui moult estoit belle: et avoit sa femme la royne du tout deboutée. De quoy le père de la royne avoit si grant duel, qu'il donna congié aux Sarrasins de passer parmi sa terre.

Quant messire Jehan de Douglas qui estoit parti d'Escoce vint en Espaigne, si trouva la guerre toute ouverte entre le roy et les Sarrasins, et là fu moult noblement receu du roy; et fu mis jour de bataille, et au jour nommé allèrent les batailles l'une contre l'autre. Et commença la bataille moult crueuse, et se prouva le roy d'Espaigne de si grant vertu qu'il eust en ce jour coppé un des dois de la main. Et messire Jehan de Douglas fu féru d'une archegaie parmi le corps, et quant il se senti navré à mort, si n'ot cure de plus vivre et se féri en la presse des Sarrasins, et ilec fu tué comme bon chevalier et bon crestien. Puis fist paix le roy d'Espaigne à Dan Jehan Manuel, si qu'il[438] reprist sa fille par l'acort du pape: et prist à femme le roy d'Espaigne la fille au roy de Portugal, et fu départi de sa première femme.

[Note 438: _Si qu'il_. Si que Jehan Manuel, etc.--Ce récit épisodique d'Espagne est raconté tout différemment et sans doute avec moins d'exactitude par Froissart. (Liv. 1, part. 1, ch. 48.)]

Item, depuis que le roy d'Angleterre et Edouart de Bailleul orent eu victoire des Escos, et ledit roy d'Angleterre se fu parti d'Escoce et institué le devant dit Edouart en roy d'Escoce et pluseurs autres personnes à garder les forteresces qu'il avoit conquises en Escoce, comme devant est dit, ceux d'Escoce qui demourés estoient firent leur alliances tout premièrement et pristrent en eux force et vertu; et s'en alèrent combatre le devant dit Edouart et les Anglois que ledit roy d'Angleterre avoit laissié pour garder les forteresces, comme devant est dit. Et se combattirent viguereusement; et, par telle manière, qu'il boutèrent hors du royaume d'Escoce ledit Edouart de Bailleul et recouvrèrent tout ce que le roy d'Angleterre leur avoit tollu, excepté Bervyc.

Item, en ce meisme an, le quatriesme jour de décembre, le pape Jehan trespassa, le dix-neuviesme an de sa papauté; et l'erreur de la benoicte vision que longuement avoit tenue il rappella au lit de la mort, si comme l'en dit. Et après luy fu eslu un cardinal qui avoit à nom, par son titre, Jacques, prestre cardinal de Sainte-Prise, et estoit de l'ordre de Cistiaux. Et fu faite ladite eslection le dix-neuviesme jour de décembre, et fu consacré le huitiesme jour de janvier, et fu appellé Benedic le douziesme, (et le deux cens et uniesme pape.)

Item, en ce meisme temps, le roy Phelippe se mist à chemin pour aler visiter le pape nouvel; mais ainsi, comme il fu au milieu du chemin, une grant maladie le prist; si s'en retourna par le conseil des phisiciens. Mais il envoia solemnels messages sus certaines péticions et requestes touchans le passage de la Terre sainte; sur lesquielles requestes le pape les oï très gracieusement, et réserva aucunes choses pour en avoir délibération avecques son conseil.

Item, en la veille de la feste saint Nicholas d'yver, furent oïs en la ville de Paris aussi grant tonnerres et foudres comme l'en pourroit oïr environ la Magdaleine et à la saint Marc l'évangéliste; et le neuviesme jour de janvier, tonnerres par semblable manière furent, jasoit ce que yver fust froit.

Item, en ce meisme temps, Jehan, le duc de Bretaigne, considérant le bien du royaume et le péril qui à celuy royaume pourroit venir sé la duchié de Bretaigne eschéoit en main de femme, si voult ledit Jehan laissier ledit duchié au roy de France après son décès, en telle manière et par telle condicion que sé aucun s'apparoit qui fust vrai hoir, le roy luy asseéurroit certaine terre et souffisant; et encore fu-il ordené à greigneur confirmacion que sé certain hoir s'apparoit qui fust droit hoir, le roy luy donroit la duchié d'Orliens. Mais il y ot aucun de Bretaigne qui contredirent à ces choses, et ainsi demoura la chose imparfaite. Et depuis fu journée assignée à traiter de ceste besoigne aux octaves de la Magdaleine, et après au dimenche ensuivant. Et en icelui dimenche se porta la chose par telle manière que tout fu délaissié et finablement mis au noient.

XIV.

ANNÉE 1335

_Coment messire Jehan, duc de Normendie, fu si malade que tous les médecins se désespéroient de sa santé._

En l'an de grace mil trois cens trente-cinq, messire Jehan de Cepoy[439], qui avoit esté envoié en la terre de Turquie pour tempter les pors et les passages pour le passage de la Terre Sainte, et l'évesque de Biauvès qui par avant avoit esté en pélerinage encontre les Turcs, s'en retournèrent en France.

[Note 439: _Jehan de Cepoi_. «Amirant de la mer.» (Msc. 8298-3.)]

Item, en ce meisme an, environ mi-juing, il vint une très grant maladie à messire Jehan, duc de Normendie, ainsné fils du roy de France; et crut ladite maladie par telle manière que tous les médecins se désespéroient de luy. Adoncques, le roy et la royne si mistrent leur espérance en Nostre-Seigneur et firent faire prières, tant par les religieux comme par autres gens de l'églyse, et furent faites processions par diverses églyses; et meismement entre les autres qui en l'églyse de monseigneur saint Denis furent faites, tout le couvent ala par trois jours nus piès à procession; et après les trois devant dis jours, furent portées à Taverni[440], où ledit monseigneur Jehan estoit gissant malade, les saintes reliques du clou et de la couronne, et le doit de monseigneur saint Loys, lesquielles furent emprès luy jusques environ sept jours. Et dist-l'en que le roy dut dire ces paroles, comme bon et vray crestien: «J'ai si grant fiance en la miséricorde de Dieu et ès mérites des sains et prières du peuple, que s'il mouroit, si seroit-il ressuscité par les prières qui en sont à Dieu faites; et pour ce, s'il muert, ne l'ensevelissez pas trop tost, car j'ai grant fiance en la miséricorde de Dieu.» Mais assez tost après, par les mérites des sains et par les prières du peuple, il fu en bonne convalescence, et fu guéri. Si avint que le roy Phelippe et son dit fils messire Jehan se partirent de Taverni le septiesme jour de juillet et vindrent tout à pié jusques à l'églyse de monseigneur saint Denis et là rendirent graces à monseigneur saint Denis, le patron, et veillèrent deux nuis en ladite églyse, et avecques eux aucuns des religieux de laiens; lesquiels religieux, à la requeste du roy, firent de nuit le service de monseigneur saint Denis; et l'endemain l'abbé de ladite églyse chanta la messe devant les martirs, en la présence du roy et de son dit fils, et puis alèrent disner; et après disner, il se partirent et alèrent en moult d'autres sains lieux où leur dévocion estoit.

[Note 440: _Taverni_. Bourg de _l'Ile de France_.]

Item, environ la Magdaleine, le roy d'Angleterre, accompaigné de gens à cheval et de gens à pié, le conte de Namur cousin de sa femme, le conte de Guerle qui sa suer avoit espousée, avec autres nobles d'Alemaigne, tous lesquiels tenoient compaignie audit roy d'Angleterre, se mistrent en la mer d'Escoce avec ledit roy; lequiel entra en Escoce sans aucun empeschement, et puis vint en la ville de Saint-Jehan[441] et icelle garni. Et ylec laissa son frère Jehan Deltan, conte de Cornubie, et Edouart de Bailleul, devant nommé, et s'en vint ledit roy à Saint-Andrieu, et là reçut les hommages d'aucuns d'Escoce; mais ce ne fu pas des greigneurs. Et adonc conferma-il le dit Edouart en roy d'Escoce et ordena que luy et ses successeurs féissent hommage au roy d'Angleterre en eux portant aide contre tous; et, à supploier l'ost d'Angleterre, les roys d'Escoce seront tenus chascun an de délivrer aux roys d'Angleterre trois cens hommes d'armes et mil de pié à leur despens, par l'espace d'un an; et l'an passé, le roy ou les roys d'Angleterre qui après luy seront ne les pourront retenir fors à leur despens. Or, il avint que les Escos seurent la venue le conte de Namur, lequiel s'estoit mis en la mer d'Escoce et venoit une grant pièce après le roy d'Angleterre pour luy aidier contre les Escos. Si féirent les Escos deux embusches dont l'une des embusches fu devant ledit conte et l'autre par derrière. Quant ledit conte de Namur et toutes ses gens furent passés, si issirent ceux de devant et puis ceux de derrière; si fu ledit conte enclos et là fu pris, et pluseurs de ses gens mors. Adonques le conte de Moret[442], qui pour l'amour du roy de France le vouloit délivrer et le convoioit avecques quatre-vingts hommes armés, si fu pris des Anglois quant il retournoit, et furent ses gens ainsi comme tous mors; et ledit conte de Moret fu mené en une des prisons au roy d'Angleterre.

[Note 441: _Saint-Jehan_ ou _Saint-Johanstonn_, aujourd'hui _Perth_.]

[Note 442: _Moret_. «Unus ex Scotorum majoribus.» C'est _Murray_. (Continuation de Nangis, Spicileg., p. 99.)]

Item, en ce meisme an, les vins furent si vers et si crus que à peine les povoit-on boire sans aucune indignation.

XV.

ANNÉE 1336

_Coment le roy visita les lointaines parties de son royaume; et coment grant tempeste de tonnoire chéi au bois de Vincennes quant messire Phelippe d'Orliens fu né._

L'an mil trois cens trente-six, le roy de France Phelippe visita les lointaines parties de son royaume, et en toutes cités ou bonnes villes là où il venoit, très honnorablement receu estoit. Et, en faisant la visitation dessus dite, il alla jusques à Avignon, et Jehan, son ainsné fils, duc de Normendie, aveques luy. Et visitèrent le pape, lequel les receut à grant honneur. Et entre les autres choses, il y ot moult grant parlement entre le pape et le roy du passage de la Terre Sainte. Et après demanda à savoir mon: considérées les alliances lesquelles estoient faites entre les roys de France et les roys d'Escoce, et espécialement depuis le temps de Phelippe-le-Bel oncle du roy de France, s'il estoit tenu de porter aide aux Escos contre le roy d'Angleterre. Et après toutes ces choses, le roy ala visiter saint Loys de Marseille et ala visiter son navire, lequel il avoit fait appareiller pour le passage de la Terre Sainte. Et quant il fu là, il fu receu de Marseillois, jasoit ce qu'il ne fussent pas sous sa seigneurie, en si très grant révérence et honneur que en la mer estoient les nefs ordenées par manière de bataille, et, en la présence du roy, il s'entre battoient par grant léesse de pommes d'orange.

Item, en ce meisme an, le troisième jour de mars, il fu esclipse de soleil, laquelle fu veue près du centre du soleil, et avoient Saturne et Mars leur regart au soleil, et commençoient lesdites planètes Saturne et Mars à estre rétrogrades. Et dura ladite esclipse par onze heures, avecques aucunes minutes.