Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 24

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Et orrois coment les batailles[388] passèrent: la première bataille menèrent les deux maréchaux et le maistre des arbalestriers, et avoient en leur route six bannières, et tous les gens de pié suivirent celle bataille et tous les charrois. Quant les mareschaux vindrent au champ, il baillèrent places aux fourriers pour leur maistres. Après passa la bataille au conte d'Alençon où il avoit vint et une bannières: celle bataille prist son tour jusques emprès le mont de Cassel, et ilecques s'arresta jusques à tant que les tentes fussent dréciées.

[Note 388: _Batailles_. Divisions.]

Après passa la tierce bataille où il avoit treize banières, et la conduisoit le maistre de l'ospital d'Oultre-mer, et le sire de Biaugeu et tous ceux de la Languedoc.

La quarte bataille mena le connestable de France Gauchier de Chastillon, et avoit huit banières.

La quinte fu du roy qui contenoit trente-neuf banières, et estoit le roy armé de ses plaines armes. Et estoit en sa bataille le roy de Navarre, le duc de Lorrayne et le conte de Bar[389], et avoit une aile de six banières que messire Mile de Noyers conduisoit qui portoit l'oriflambe.

[Note 389: _Le roy de Navarre_, Philippe d'Evreux, père de Charles-le-Mauvais.--_Le duc de Lorraine_, Frédéric III.--_Le conte de Bar_, Edouard I.--_Le duc de Bourgogne_, Eudes IV.--_Le dauphin de Vienne_, Guignes VIII.--_Le conte de Hainau_, Guillaume.--_Le roy de Behaigne_ ou _Bohème_, Jehan.--_Le duc de Bretaigne_, Jean III, dit le Bon.]

La sixiesme conduisoit le duc de Bourgoigne où il avoit dix-huit banières.

La septiesme mena le dauphin de Vienne où il ot douze banières.

La huitiesme le conte de Hainau avecques dix-sept banières, et avoit une aile de messire Jehan son frère qui menoit les gens du roy de Behaigne[390].

[Note 390: _Les gens du roy de Behaigne_. «En cel an, le roy do Boesme entour yver passé devant, estoit passé en terre de Sarrasins et prist grant païs et regions sus eux, et en vindrent à foy de crestienté par luy pluseurs ... Et combien que il fust là, nepourquant il envoia des gens d'armes de sa terre au roy, auquel il avoit juré aide envoier en Flandres.» (Addition du msc. 218, Suppl. franç.)--Tous les précieux détails de cette fameuse bataille de Cassel ne se retrouvent pas dans la continuation latine de Nangis.]

La neuviesme mena le duc de Bretaigne, et avoit quinze banières: tous ceux-ci s'alèrent logier ès places que les mareschaux leur avoient bailliées à deux lieues du mont de Cassel.

Quant tous furent logiés, si vint l'arrière garde qui estoit la dixiesme bataille, et la conduisoit monseigneur Robert d'Artois, et là avoit vint-deux banières: et se traist devers le mont de Cassel, et avironna tout l'ost et passa par devant la tente du roy, et ala à une abbaïe assez près que l'en appelle la Wastine[391] et s'i loga.

[Note 391: _La Wastine_. Sans doute l'ancienne abbaye de _Woestine_, sur la route de Saint-Omer à Cassel, à deux lieues de cette dernière ville.]

L'endemain vint le duc de Bourbon en l'ost et toute sa bataille à quatorze banières.

Les Flamens qui sus le mont de Cassel estoient virent le roy, à tout le povoir de son royaume, qui estoit logié à deux lieues d'eux; mais oncques pour ce ne se effroièrent, ains mistrent leur tentes hors de la ville et s'alèrent logier sur le mont, pour ce que les François les peussent veoir; et ainsi furent trois jours les uns contre les autres sans riens faire. Et au quatriesme jour se desloga le roy, et s'ala logier de une lieue près sus une petite rivière que on appelle la Pienne; adonc vint monseigneur Robert de Flandres à toute sa bataille, où il ot cinq banières.

Lors le roy de France prist conseil à ses barons coment il les pourroit avoir au bas du mont, car sur le mont il n'avoit mie jeu parti[392]; et pour ce envoia par un mardy, veille saint Barthelemi au point du jour, les deux mareschaux, et messire Robert de Flandres par devers le terrouer de Bergues et boutèrent le feu; et pour ce les cuidièrent traire jus hors du mont; mais oncques n'en firent compte, ains vindrent toute jour au pié du mont paleter aux gens du roy, et les chevaliers montèrent sus leur roncins, en leur purs auquetons[393] pour veoir les paleteis; et quant il véoient aucun blescié qui bien avoit fait la besoigne si en rioient et moquoient.

[Note 392: _Jeu parti_. Expression que nous avons déjà remarquée ailleurs. C'est-à-dire: La partie qu'on lui offroit n'étoit pas égale.]

[Note 393: En leur simple cotte d'armes.]

Quant les mareschaux furent venus de fourrer, si s'alèrent aaisier; car il avoient le jour grant peine soufferte, né oncques en l'ost du roy on ne fist guet, et les grans seigneurs aloient d'une tente en l'autre pour eux déduire en leur belles robes.

V.

_Coment les Flamens descendirent estoutiement[394] et cuidièrent seurprendre le roy, et coment les Flamens furent desconfis et occis environ dix-neuf mille et huit cens personnes._

[Note 394: _Estoutiement_ ou _par estoutie_. Par malicieuse témérité.]

Or vous dirons des Flamens qui estoient sus le mont de Cassel qui s'avisèrent que les mareschiaux estoient moult lassés, et les autres chevaliers s'esbatoient à jouer aux dés et en autres déduis, et le roy estoit en sa tente avec son conseil pour ordener des besoignes de sa guerre[395].

[Note 395: _De sa guerre_. «Post prandium, cûm rex vellet, more solito, sopori allquantulùm inclinari ...» (Continuation de Nangis.)]

Les Flamens firent trois grosses batailles, et vindrent avalant[396] le mont à grans pas devers l'ost du roy, et passèrent tout outre sans faire cri né noise, et fu à l'eure de vespres sonnans. Tantost que on les apperceut, si pot l'en voir toutes manières de gens fuir de l'ost du roy vers la ville de Saint-Omer. Et les Flamens ne s'atargèrent mie, ains vindrent le grant pas pour seurprendre le roy en sa tente; mais, ainsi comme Dieu voult, les mareschaux et leur gens qui n'estoient mie encore tous désarmés, tantost que il oïrent le cri montèrent sus leur chevaux et vindrent ferant des esperons vers les anemis.

[Note 396: _Avalant_. Descendant.]

Quant les Flamens les virent aprochier, un pou s'arrestèrent, mais quant il virent que si pou de gens estoient, si murent pour aler avant; et tantost vint messire Robert de Flandres au secours des mareschaux. Tantost qu'il le virent si s'arrestèrent et se mistrent en conroy; et avoient jà tant esploitié qu'il estoient jà à trois arbalestes près du roy de France; mais par l'arrest qu'il firent furent tous les haus hommes armés. Et alèrent[397] avecques toutes leur batailles vers leur anemis et leur coururent sus, et à grant paine les entamèrent; mais il navrèrent moult de haux hommes avant que l'en les peust conquerre.

[Note 397: _Et alèrent_. Et les Flamands allèrent. C'est leur premier moment d'hésitation qui sauva l'armée françoise.]

Or, vous dirons du roy qui s'armoit en sa tente, et n'avoit entour luy que deux jacobins et ses chambellans: et vindrent ceux qui estoient pour son corps, et le montèrent sus un destrier, couvert de ses armes, et avoit une tunique des armes de France et un bacinet[398] couvert de blanc cuir: et à sa destre estoit messire Flastres de Ligny, messire Gui de Baussay et messire Jehan de Cepoy; et à senestre, estoit messire Froullard de Usages et messire Sanses de Baussay; et par derrière estoit Le Borgne de Sency, qui portoit son hyaume à tout une couronne et la fleur de lis dessus; et par devant estoit messire Jehan de Biaumont, qui portoit son escu et sa lance, et messire Mile de Noiers, monté sur un grant destrier couvert de haubergerie, et tenoit en sa main une lance en laquelle l'oriflambe estoit attachié, qui estoit d'un vermeil samit à guise de gonfanon à deux queues, et avoit entour houpes de soye vert. Et ainsi ala vers la bataille.

[Note 398: _Bacinet_. Casque.--«Le roy, lors apresté de cors et monté, jasoit ce qu'il n'eust pas tout son harnois de jambes, issi de sa tente, dont messire de Noiers, l'oriflambe desploié, mena le roy par devers destre, en encloant les Flamens.» (Addition du msc. 218.) Croiroit-on qu'au lieu de suivre les récits contemporains, M. Sismondi ait bien osé dire ici: «Les chevaliers eurent grande peine à retenir l'ennemi, tandis que Philippe _s'échappoit par derrière_, sautoit sur un cheval et s'enfuyoit au galop.» Tome X, page 22. Voilà l'austère impartialité de cet historien.]

Quant les Flamens virent tant de gens venir sur eulx, il ne porent plus soustenir le fer, si se desconfirent: là pot-on veoir maint homme tresbuchier et mètre à mort, et les nobles de France crier à haute voix: _Mont joie Saint-Denis!_ Et le conte de Hainaut qui s'estoit trait vers le Mont de Cassel, trouva une bataille de Flamens qui s'estoient trais en un clos: tantost courut à eux, mais tant estoient entrelaciés que dessevrer ne les povoit; si descendi à pié et sa chevalerie, puis prist l'escu et la lance au poing, et leur courut sus, criant à haute voix: _Hainaut!_ Et les Flamens se deffendirent viguereusement, mais en la parfin la force ne dura guères; si se desconfirent, et furent ilecques tous tués. Puis monta le conte de Hainaut, et se trait sur le Mont de Cassel, et tous ceulx qu'il y pot trouver ou encontrer il les fist mettre à mort. En celle bataille fu tué Colin Zanequin, qui estoit capitaine des Flamens. Les gens du roy qui chaçoient les anemis vindrent en la ville du Mont de Cassel, et boutèrent le feu par tout, de quoy tout le païs fu resjoïs quant il virent le feu. Et puis retourna le roy en ses tentes, loant Dieu de sa victoire. Mais aucuns qui s'en estoient fuis quant il virent les Flamens venir, comme dessus est dit, retornèrent et firent les bons varlés et faisoient entendant qu'il avoient tout vaincu. Or vous dirai des haus hommes qui furent mors et navrés en celle bataille: il y ot mort un chevalier de Champaigne qui estoit à banière que on appeloit monseigneur Regnaut de Lor, et fu enterré à Saint-Bertin; et si y mourut un banneret de Berri, lui sisiesme de chevaliers, qui fu appellé le visconte de Bresse, et furent tous enterrés aux Cordeliers. Des navrés qui vindrent à Saint-Omer, il y fu le duc de Bretaigne, le conte de Bar et le conte de Bouloigue qui furent malades de fièvres et d'autres maladies. Messire Loys de Savoie fu navré en la main; messire Bouchart de Montmorency fut navré au pié; messire Henri de Bourgoigne ot un oeil crevé; et tout plain d'autres haus hommes des quiex je ne sais les noms. Ceste bataille fu faite la veille de monseigneur saint Barthélemi, l'an de grace mil trois cent vint-huit; en laquelle y ot mors des Flamens, si comme en aucunes chroniques est contenu, dix-neuf mille et huit cens personnes de la partie des Flamens[399]. Et après que ceste bataille fu faite, le roy de France fu par quatre jours aux champs où la bataille avoit esté faite, et atendi la garison de ses gens qui estoient malades et navrés; et puis s'en parti, et passa Cassel à la main destre, et toute la basse Flandres s'en vint rendre à luy. Puis se traist vers Ypres et s'ala logier près de la ville; et tantost se rendirent à luy par condicion, et luy baillièrent des malfaiteurs, les quiex le roy fist tantost pendre. Et puis envoia en la ville le conte de Savoie et le connestable de France à tout deux mille hommes d'armes; et commandèrent que tous leur aportassent leur armeures, et il le firent; puis abatirent leur cloche qui pendoit au beffroy, et laissièrent capitaine en la ville un chevalier de Flandres que on appeloit messire Jehan de Bailleul.

[Note 399: «Suspicabatur numerus occisorum tâm in loco conflictûs quâm extrà, XX M. II C. minus, sicut rex Franciæ testificatus fuit per litteras sigillatas super hoc abbati S., Dyonisii directas, quas vidi.» (Continuation de Nangis.)]

Adonc vint le conte de Flandres devers le roy et amena avecques luy ceux de Bruges, et du Franc qui avoient entendu la desconfiture de Cassel, et pour ce s'estoient-il rendus au conte. Si considéra le roy que le temps commençoit à refroidir, si les reçut à merci et à sa volenté; lesquiels il condampna les uns par banissement, les autres par mort, les autres à estre trois ans oultre Somme. Et restabli le conte en sa conté, en lui disant ces paroles: «Conte, gardez-vous des ore en avant que par deffaute de justice ne nous faille plus par deçà retourner[400].» Et puis vint le roy à Lille, et départi son ost et s'en revint en France. Le pape Jehan, qui avoit donné au roy Charles, luy vivant, deus disiesmes, luy mort, ledit pape de nouvel les donna et ottroia au roy Phelippe.

[Note 400: «Et li dist: Conte, je suis là venu avec mes barons, que j'ai traveillié pour vous et au miens et à leur despens. Je vous rens vostre terre acquise et en pais; or faites tant que justice y soit gardée, et que par vostre deffaut, il ne faille pas que plus reviegne. Car sé je i revenoie plus, ce seroit à mon profit et à vostre domage.» (Addition du msc. 218.)]

Item, les Anglois et les Escos qui par lonc temps estoient à descort furent ensemble racordés, si comme l'en dit, sus cette forme, c'est à savoir: que le fils au roy d'Escoce prendroit à femme la fille du nouviau roy d'Angleterre; et que ledit roy d'Escoce seroit tenu perpétuelment au roy d'Angleterre aidier en toutes ses guerres, et contre tous, le roy de France excepté.

Item, en ce temps mourut Jehan, duc de Calabre, chevalier très puissant, fils seul du roy Robert de Secile, lequel Jehan avoit esté capitaine principal des Guelphes.

Item, en cest an meisme, au moys de décembre l'an mil trois cent vint-huit, trembla la terre moult forment, et meismement en Ytalie, environ la cité du Perruse, dont aucunes villes fondirent en abisme, et aucuns chastiaux furent trébuchiés. Et en France, la veille de la feste monseigneur saint Denis ensuivant, les vens furent si grans, qu'il abatirent entre les autres choses, le clochier de l'églyse Saint-Père-de-Chaumont en Vauquessin.

Item, cel an et de nuit, lettres furent attachiées aux portes de Nostre-Dame de Paris, aux portes des frères Prescheurs, et aux portes des frères Meneurs de Paris, de par les trois, c'est assavoir l'antipape, Loys de Bavière et frère Michiel[401] dessus nommés. Esquelles lettres entre les autres choses estoit contenu que les trois dessus nommés, avecques leur complices, tenoient le pape Jehan pour hérite et de sainte églyse parti, meismement qu'il s'efforçoit de destruire la povreté de l'évangile; et pour ceste cause il appeloient de par l'antipape au concile général en la cité de Milan.

[Note 401: _Michiel_. De Cesène. Le général des frères Mineurs.]

Item, encore unes autres lettres closes furent envoiées à l'évesque de Paris et à l'université; lesquelles lettres il envoièrent au pape toutes closes, pour savoir que desdites lettres il vouldroit ordener.

En ce temps, vint le roy Phelippe à Saint-Denis en très grant dévocion visiter monseigneur saint Denis son patron, et le mercier de la glorieuse victoire que Dieu luy avoit donnée par les prières Nostre-Dame et de monseigneur saint Denis, et des autres saints de Paradis. Et luy rendi sus son autel l'oriflambe qu'il avoit prise quant il s'estoit parti à aler contre les Flamens. Et puis s'en ala à Nostre-Dame de Paris[402], et quant il fu là il se fist armer des armes qu'il avoit portées en la bataille des Flamens; et puis monta sur un destrier, et ainsi entra en l'églyse de Nostre-Dame de Paris, et très dévotement la mercia, et luy présenta ledit cheval où il estoit monté et toutes ses armeures.

[Note 402: Velly a suivi une mauvaise leçon de nos Chroniques, quand il a dit que le roi s'étoit rendu à Notre-Dame de Chartres en quittant Saint-Denis. Sur vingt manuscrits, dix-neuf portent Notre-Dame de Paris. Le continuateur de Nangis dit la même chose, et personne n'a pu discuter ce point d'histoire, sinon d'après la continuation latine de Nangis et les _Chroniques de Saint-Denis_. Cela n'a pas empêché l'académicien Moreau de Mautour de prétendre, dans le tome II des _Mémoires de l'Académie des Inscriptions_, p. 300, que la statue équestre d'un roi de France, placée avant la révolution à l'entrée de la grande nef de la cathédrale, étoit celle de Phllippe-le-Bel. Son opinion, suivie par Velly contre le sentiment de Montfaucon est pourtant insoutenable, puisqu'aucun historien contemporain ne dit que Philippe-le-Bel soit entré dans la cathédrale de Paris armé de pied en cap, ni qu'il ait fait don de ses armes à cette église; tandis qu'on conserve à Chartres, avec l'armure de Philippe-le-Bel, une inscription annonçant qu'elle a été offerte à Notre-Dame de Chartres par Charles-le-Bel, au nom de son père et en mémoire de la victoire de _Mons-en-Puèvre_. (Voyez les précieuses études de M. Allou sur _les armures_. _Mémoires de la Société des Antiquaires de France_, tome XIV.)--Il est fâcheux qu'un historien aussi grave que Velly ait, après cela, dit de l'opinion que nous soutenons: «C'est une erreur qui n'a aucun fondement dans les histoires de ce temps-là.» (T. VIII, p. 221.) Il est fâcheux surtout de lire dans Dulaure, au lieu des regrets que devoit lui inspirer la destruction révolutionnaire d'un monument aussi curieux, aussi inoffensif: «Cette statue équestre n'intéressoit que comme monument du costume et de l'état des arts de ce temps.» N'étoit-ce donc rien?]

Item, en l'an dessus dit, c'est assavoir le treiziesme jour d'octobre, la royne Climence femme jadis au roy Loys Hutin trespassa, et en l'églyse des frères Prescheurs de Paris fu enterrée.

Item, en ce temps, Loys le conte de Flandres, à la requeste duquel en partie le roy Phelippe avoit entrepris la guerre des Flamens derrenièrement finée, n'oblia pas les paroles que le roy Phelippe luy avoit dites, quant il parti de la Flandre, si comme dessus sont escriptes, c'est assavoir qu'il gardast justice. Et si fist-il; car dedens troys mois ou environ, il extirpa de ceulx qui avoient esté conspirateurs et détracteurs contre le roy et contre luy, et en mist et fist metre à mort jusques au nombre de dix mille ou environ, si comme l'en maintenait communément. Mais le principal capitaine des Flamens, qui estoit appellé Guillaume de Cany[403] de Bruges, quant il vit que le conte de Flandres faisoit justice, si ot paour et s'enfui[404] au duc de Breban, et luy requist aide contre le conte de Flandres lequel avoit fait mettre à mort pluseurs preudeshommes, si comme il disent, né encore ne désistoit-il point de jour en jour. Et promist ledit Guillaume de Cany audit duc de Breban, chevaux, armeures, et très grant somme d'argent; auquel ledit duc respondi que ceste chose ne feroit-il pas sans le conseil du roy de France né sans son assentement; mais que ledit Guillaume iroit par devers le roy et de sa gent avec luy, et ce que le roy ordoneroit à la requeste dudit Guillaume, ledit duc le feroit à son povoir. Lequel chut au las qu'il avoit tendu; car il fu amené à Paris au roy, et fu faite enqueste sur luy, pour laquelle il fu trouvé moult coupable, et pour ce fu moult honteusement condamné: premièrement il fu tourné au pilori, puis luy furent les deux poings coppés, puis fu mis en une haute roue et ses poings emprès luy; mais quant l'en vit qu'il s'inclinoit à mourir, l'en l'osta de ladite roue, et fu lié à la queue d'une charete et fu traîné; et puis après il fu pendu au gibet de Paris et ses poings emprès luy.

[Note 403: _De Cany_. Le nº 218 le nomme _le Doyen_; et les éditions imprimées, _le Canu_. De là nos historiens modernes ont fait _le Chauve_.]

[Note 404: _S'enfui_. «Par le conseil d'aucuns de Flandres des _Gros_.» (Msc. 218.) Les _Gros_ étoient les gens du parti opposé au comte de Flandres.]

Item, au temps ensuivant et en ceste présente année, messire Jehan de Cherchemont, chancelier du roy de France, très sage ès choses séculières, et très convenable en court du pape et du roy, en vivre très délicieux, en port et en manière au jugement de pluseurs très orgueilleux, avint qu'il volt partir pour aller veoir une chapelle de chanoines, laquelle il avoit fait édifier là où il avoit esté né, c'est assavoir en la dyocèse de Poitiers; et aloit là plus pour son nom magnifier que pour le nom de Dieu honnorer, si comme pluseurs disoient et le creoient. Mais Dieu juge des cuers des hommes, et ce à luy seul apartient et non à autre. Si avint, de par la permission de Dieu, que ledit messire Jehan de Cherchemont, très ce qu'il fu entré en la dyocèse de Poitiers, à laquelle il avoit espérance d'avoir très grans honneurs, sans parler à aucune personne, mourut soudainement[405]. Le scel du roy fu porté au roy, et le corps fu enterré par la main de l'évesque de Poitiers en la chapelle que ledit messire Jehan avoit fondée.

[Note 405: _Soudainement_. «En alant en Poyto dont il estoit nez chéi de son cheval soudainement et morut en plain chemin ... Et le sail du roy que il avoit par sa présumpcion porté avec luy fu raporté au roy à Paris. Ice chancelier estoit nommé Jehan de Serchoemont, qui avoit esté solemnex avocat en parlement.» (Msc. 218.)]

Item, en ce meisme an, le roy de France Phelippe envoia par devers le roy d'Angleterre certains messages entre lesquiels fu maistre Pierre Rogier, abbé de Fescan, docteur en théologie, afin qu'il ajournassent le roy d'Angleterre pour faire hommage audit roy de France de la duchiée d'Aquittaine. Lesquiels messages demourèrent longuement en Angleterre et attendoient pour parler au roy; mais il ne porent oncques parler à luy, si parlèrent à sa mère, laquelle leur donna responses non convenables, en manière de femme[406]; et quant il virent que autre chose ne povoient faire, si retournèrent en France, et disrent au roy tout ce qu'il avoient fait et oï.

[Note 406: Laquele leur dit, si comme l'en disoit, que son fils qui estoit né de roy ne feroit pas hommage à fils de conte. Et que Phelippe de Valois qui roy de France se nommoit gardast bien que il fasoit; et que son fils estoit plus près et prochain pour le royaume de France avoir que il n'estoit.» (Msc. 218.)]

Item, en ceste meisme année, le pape Jehan fist publier à Paris aucuns procès fais contre Pierre Ranuche, lequel se faisoit appeller Nicolas-le-Quint; èsquiel procès il estoit contenu ledit Pierre avoir esté marié avant qu'il eust esté religieux; et depuis qu'il fu entré en religion, sa femme l'avoit fait semondre par pluseurs fois; et avoit à nom sa dite femme Jehanne Mathié. Lequel Pierre, en désobéissant au commandement de sainte églyse, ne voult oncques retourner avecques sa dite femme; et pour ceste cause ledit pape comme contumace le dénonça pour escomenié par la vertu desdis procès fais encontre luy à la requeste de ladite femme.

Item, en ce temps, ot le roy de France délibéracion avecques son conseil, assavoir mon sé pour le deffaut du roy d'Angleterre qui estoit son homme de la duchié d'Aquitaine, et lequel estoit refusant de en faire hommage audit roy de France, sé ledit roy de France la devroit appliquier à sa seigneurie? Si luy fu respondu que non; mais seulement durant le temps que l'ommage n'a pas esté fait, supposé que la citation ait esté faite duement, le seigneur puct faire endementres les fruits de la terre de son vassal siens, jusques à tant que son dit vassal retourne à l'ommage de son seigneur. Et pour ceste cause furent envoies en Gascoigne l'évesque d'Arras et le seigneur de Craon, afin qu'il méissent tous les émolumens et revenus de la duchié d'Acquitaine en la main du roy de France, jusques à tant que le roy d'Angleterre luy eust fait hommage deu. Item, derechief et d'abondant, le roy de France envoia autres messages en Angleterre audit roy d'Angleterre, afin qu'il fust cité une fois pour toutes pour ledit hommage faire; et par tele manière que s'il estoit négligent de faire le dit hommage, l'en procéderoit contre luy par la force et par la manière que droit le donroit.

Item, en celui temps, la royne de France enfanta un fils: mais il mourut assez tost après, et fu enterré en l'églyse des frères Meneurs à Paris.

VI.

ANNÉE 1329