Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 23

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Loys de Bavière, qui tenoit le duc d'Osteriche et Federic, son cousin germain, en prison, estoit moult oppressé de bataille et de pilleries par Leupold, frère du duc d'Osteriche, et par ses autres frères. Mais Nostre-Seigneur, qui mue les coeurs des hommes si comme il veut, et en la cui puissance sont non-seulement les roys, mais les roiaumes et toutes choses, mua le coeur du devant dit Loys envers le duc son cousin, et inclina à miséricorde, si et en telle manière qu'il luy pardonna tout quanqu'il luy avoit meffait, et de la prison où il estoit luy et pluseurs nobles qui estoient prisonniers et chaitis, sans prière, sans argent et sans raençon délivra et renvoia; receu premièrement son serment fait sus le corps Jésus-Crist, dont il receu une partie et Loys de Bavière l'autre, que des ore en avant il luy porteroit foy et loyauté tant comme il vivroit: et ce fait, le duc d'Osteriche s'en retourna franc et quite avec sa compagnie en son pays; dont trop de gent se merveillèrent coment ceste chose avoit été faite, car ceulx de son propre conseil n'en savoient riens né personne vivant excepté son confesseur.

En ce temps, se départirent de Paris deulx clers moult renommés, maistre Jehan de Gondun et maistre Martin de Padoue Lombart, anemis de sainte églyse, adversaires de vérité et fils d'iniquité; et vindrent en une ville d'Alemaigne appelée Norembergh. Les quiex, comme il furent là venus, aucuns qui estoient de la famille au duc de Bavière et les avoient veus à Paris et oï dire de leur renommée, firent tant que, à leur relacion, il furent retenus en la court du duc, non pas seulement retenus, mais receus en la grâce du duc très familièrement; dont il avint qu'il leur demanda moult amiablement: «Pour Dieu, dites-moy quelle cause vous a meu à venir de la terre de pais et de gloire, en ceste terre plaine de batailles, d'angoisses et de tribulacions?» Il respondirent: «L'erreur que nous voions et regardons en sainte églyse nous fait ici venir comme essiliés; et pour ce que nous ne povons plus soustenir en conscience, nous sommes venus à vous à garant, comme à celui à qui l'empire est deu de droit, et à qui il apartient à corrigier les défaus, les erreurs, et les choses désordonnées mettre et ramener en estat deu. Si devez savoir que l'empire n'est pas sougiet à l'églyse, quar il n'est pas doubte que l'empire estoit avant que l'églyse eust puissance né seigneurie; né l'empire aussi ne se doit pas rieuser par les rieules[377] de l'églyse; comme on trouve pluseurs empereurs qui l'élection de pluseurs papes ont confermée, si ont fait assemblée par manière de senne, et ottroié deffinicion en ce qui appartenoit à la foy crestienne. Et sé par aucun temps l'églyse avoit prescrit aucune chose contre les franchises et libertés de l'empire, nous disons que c'est injustement fait et malicieusement, et que l'églyse l'a usurpé à tort et frauduleusement. Et ce que nous disons et tenons pour vérité, nous sommes tous près de deffendre contre tout homme, et sé mestier est, quelque tourment souffrir et endurer, néis la mort.» Aux paroles desquiels Loys de Bavière ne s'accorda pas du tout; ainsois trouva par les sages en droit que ceste persuasion estoit fausse et mauvaise, à laquelle sé il se consentoit, comme elle sentoit hérésie, ce fait, il priveroit soy du tout en tout du droit de l'empire, et ainsi donroit au pape voie par quoi il procéderoit contre luy. Pourquoy il luy fu conseillé qu'il les punisist, comme il appartient à empereur non pas seulement deffendre la foy et les crestiens, mais les hérites effacier et estreper. Lequel respondi ainsi si comme on dit: «Ce ne seroit pas humaine chose de mettre à mort ceulx qui nous servent, espéciamment ceulx qui ont pour nous laissié leur pays et leur fortune.» Si ne crut pas leur conseil; ainsois les tint près de soy en eulx honnorant de dons et d'autres choses, et leur commanda qu'il fussent en tout temps près de luy. Ces choses ainsi faites vindrent à la cognoissance du pape, lequel, après pluseurs procès par voie de droit fais contre eulx, geta sentence d'escommeninient sur eulx et sur ledit messire Loys; laquelle sentence il envoia à Paris et autres lieux solempniex pour publier et dénoncier.

[Note 377: _Rieuser par les rieules_. Régler par les règles.]

En ce temps envoia le saint Père grant quantité de soudoiers en Lombardie contre Galeace de Milan et les Guibelins qui estoient excomeniés. Et quant il furent assemblés en guerre, tous ceux du pape furent mis à l'espée et s'en eschapa à paine celui qui estoit capitaine: si fu moult courroucié le pape, jasoit ce que pluseurs disent que à bon droit estoit ceci advenu au pape. Car l'églyse ne use pas contre ses anemis de glaive matériel, et meismement que le pape avoit ce empris à faire sans parler à ses frères les cardinals. Et quant le pape se vit ainsi apoinctié[378], si envoia par toutes les provinces du royaume de France, afin que les églyses et les personnes d'églyse luy aidassent à parfaire ses guerres. Laquielle chose le roy de France deffendit à faire, car oncques mais n'avoit esté fait en son royaume. Mais le pape luy rescript; après, le roy considérant: _Donne m'en je t'en donrai_, il octroia de légier, dont le pape luy donna la dixiesme des églyses à deux ans ensuivans; et ainsi saincte églyse quant l'un la tont, l'autre l'escorche.

[Note 378: _Apoinctié_. Quelques leçons ont transformé ce mot en celui de _apovrié_, et l'on pourroit démontrer que cette partie de la continuation de Nangis est une simple traduction latine de nos chroniques françoises, en remarquant le mot barbare _depauperatum_ qu'elle emploie ici parce qu'elle avoit eu sous les yeux la mauvaise leçon françoise.]

En cest an meisme, gens nobles de Gascoigne qui estoient bastars, commencièrent forment à envaïr le royaume de France. Contre eux fu envoié messire Alfons d'Espaigne, cousin du roy, qui de chanoine et archediacre de Paris s'estoit fait chevalier. Et combien qu'il despendist moult, il fist pou ou noient, et s'en retourna en France pour une quartaine qui le prist, dont assez tost après il mourut. Les bastars, quant il sorent ceci, avec aucuns Anglois vindrent jusques à la cité de Saintes qui est en Poitou dont le chastel est très fort et est au roy d'Angleterre; auquiel il entrèrent et le défendirent longuement contre le conte d'Eu et pluseurs autres nobles qui estoient en sa compaignie. Et comme il eussent eu pluseurs assaux, il se mistrent aux champs un pou loing de la cité, et mandèrent au conte d'Eu jour et lieu assigné de bataille, qui volentiers l'acorda et vint au lieu qui leur estoit assigné au plus tost qu'il pot. Et quant les Anglois virent que le conte d'Eu s'estoit esloignié de la cité, il entrèrent dedens et la mistrent toute en feu et en flambe sans espargnier à églyse né à moustier. Lors le conte d'Eu et messire Robert mareschal de France, voyant qu'il estoient décéus, les poursuirent jusques en Gascoigne en sousmelant avant eux terres et villes au roy de France; et tant alèrent que oncques puis ne s'osèrent monstrer né apparoir leurs anemis.

En cest an la royne de France qui estoit ençainte d'enfant et reposoit au Chastiau-Neuf[379] d'encoste Orliens, enfanta une fille; et assez tost après sa première fille mourut.

[Note 379: _Au Chastiau-Neuf_. Châteauneuf, aujourd'hui bourg à quatre lieues d'Orléans.--Je crois que la princesse dont il s'agit ici est Marie et non Blanche; cette dernière étant née au bois de Vincennes, contre l'opinion du P. Anselme.]

En ce temps meisme le conte de Flandres qui estoit en prison à Bruges fu délivré par ceux de Bruges meismes, en prenant premièrement son serement, c'est assavoir: que les drois, les libertés, les franchises et les coustumes de Flandres il garderoit loyaument sans enfraindre; et que, pour l'occasion de la prison, il ne feroit ou feroit faire mal à eux né autre; car ce qu'il avoient fait il avoient fait pour son très grant profit. Après il jura, mais mauvaisement tint son serement, que en toutes ses grosses besoignes il useroit spécialement du conseil des Flamens.

XV.

ANNÉE 1327

_Coment le roy de France Charles trespassa de ce siècle._

L'an de grace mil trois cens vint-sept, manda le roy Charles au roy d'Angleterre que il venist faire hommage de la duchiée d'Aquitaine; si se excusa le roy que bonnement n'i povoit venir pour la mort son père qui estoit mort nouvellement; si l'ot le roy de France ceste fois pour excusé.

En cest an furent à Paris pluseurs barons assamblés pour mettie acort entre le conte de Savoie et le dauphin de Vienne: et comme il ne peussent trouver matière de paix, il s'en alèrent sans riens faire.

Messire Loys de Clermont, voulant monstrer l'affection qu'il avoit à la terre sainte d'Oultre-mer, prist congié à Nostre-Dame de Paris, et jura que jamais n'entreroit à Paris jusques à tant que il auroit parfait son voiage.

En ce temps fu accordé entre les roys crestiens que tous marchéans portassent seurement leur marchandises du royaume en autre, et marchandassent les uns aux autres. Et fu ceci crié et publié en chascun royaume. Messire Alfons d'Espaigne, dont nous avons fait mencion l'an devant, mourut de la quartaine qu'il prist en Gascoigne, et fu enterré aux frères Prescheurs à Paris.

Environ la fin d'aoust, Loys de Bavière qui se faisoit empereur des Romains, combien qu'il fust escomenié du pape Jehan, et tous ceux qui pour empereur le tenroient, vint à Rome et fu receu à grant sollempnité; si le couronnèrent à empereur les Romains contre la volenté du pape.

Le jour de Noel environ mienuit acoucha au lit malade le roy Charles, et la veille de la Chandeleur mourut au bois de Vincennes. Si fu son corps enterré emprès son frère à Saint-Denis, et son cuer aux frères Prescheurs à Paris. Et ainsi toute la ligniée du roy Phelippe-le-Bel en moins de treize ans fu deffaillie et amortie, dont ce fu très grant domage.

_Cy fenissent les chroniques du roy Charles de France._

CI COMENCE L'YSTOIRE DU ROY PHELIPPE DE VALOIS.

I.

_Coment Phelippe, conte de Valois ot le gouvernement du royaume, et de son coronnement._

Après la mort du roy Charles-le-Bel, qui avoit laissiée la royne Jehanne sa femme grosse, furent assemblés les barons et les nobles à traitier du gouvernement du royaume. Car comme la royne fust grosse et l'en ne sceust quel enfant elle devoit avoir, si n'i avoit celui qui osast à soy appliquier le nom de roy: mais seulement estoit question auquiel tant comme plus prochain devroit estre commis le gouvernement du royaume[380]. Si fu délibéré que audit Phelippe appartenoit ledit gouvernement, lequiel estoit cousin du roy Charles et fils de monseigneur Charles de France, jadis conte de Valois, secont frère germain de père et de mère du roy Phelippe-le-Bel. Lequiel Phelippe ot le gouvernement du royaume depuis la mort dudit roy Charles jusques au vendredi aouré que ladite royne Jehanne enfanta une fille. Et pour ce que une fille ne hérite pas au royaume, luy vint ledit royaume et en fu coronné par raison; combien que le roy d'Angleterre et autres ennemis du royaume tenissent, contre raisonnable opinion, que le royaume appartenist mieux audit Anglois comme neveu du roy Charles, fils de sa suer, que audit roy Phelippe qui ne luy estoit que cousin germain.

[Note 380: Le manuscrit 218, Suppl. franç., porte ici: «Et pour ce que aucuns disoient, meismement li Anglois, que à leur roy appartenoit de droit et de raison le royaume de France, comme au neveu et plus prochain qui fil estoit de Ysabel jadis fille du biau Phelippe, li François disant au contraire que fame nè par conséquent son fil ne povoit par coustume succéder el roiaume de France; pour tout ce trouble oster, li barons baillèrent comme au plus prochain le gouvernement du roiaume à monseigneur Phelippe, conte de Valois... jusques à tant que l'en seust quel enfant la royne aroit.»--(Voyez les autres variantes à la fin de ce volume.)]

Environ ce temps, Pierre Remy, principal trésorier du roy Charles derrenier mort, fu accusé qu'il n'avoit pas bien loalment dispensé né administré les biens du royaume, si comme pluseurs nobles et non nobles l'affermoient; et disoient que la valeur de ses biens montoit à plus de deux cens mille livres. Si fu ledit Pierre requis de rendre compte, lequiel ne sceut pas bien rendre compte de ce que l'en luy demandoit, si fu jugié à estre pendu. Lequiel Pierre, quant il fu emprès le gibet, il confessa qu'il estoit traitre en Gascoigne encontre le roy; pour laquielle cause il fu traisné, et puis pendu au gibet qu'il avoit fait faire tout le premier, le jour de la saint Marc évangéliste, l'an mil trois cens vint-huit, jasoit ce qu'il eust esté pris l'an mil trois cent vint-six.

Item, le premier jour d'avril, qui fu le vendredi aouré, la royne Jehanne d'Evreux ot une fille au bois de Vincennes appelée Blanche. Depuis Phelippe, conte de Valois, appellé régent, fu nommé roy: dont il appert clèrement que la droite ligne des roys de France fu translatée en ligne transversale, c'est assavoir de germain en germain.

II.

ANNÉE 1328

_Coment Loys de Bavière fu coronné à empereur, et coment les Romains firent un autre pape à Rome._

L'an mil trois cens vint-huit, Loys de Bavière qui avoit esté coronné à Milan de coronne de fer prist son chemin à Rome[381]. Quant les Romains oïrent nouvelles de sa venue, il orent très grant joie, et alèrent à rencontre de luy, et le coronnèrent en l'églyse Saint-Père, et après ce que il fu coronné, il le menèrent au palais royal; et après ce qu'il ot demouré en la cité de Rome par un moys ou environ, aucuns s'apparurent, lesquiels estoient fils du déable et d'iniquité, et distrent ces paroles:

«Puisque Dieu nous a donné empereur, ce seroit bon que nous eussions un père espirituel, lequiel nous administrast les choses espirituelles, ainsi comme ont fait les pères précédens?» Laquielle chose plut moult au peuple; et ainsi s'assemblèrent à faire un pape, et non pas vraiement pape mais antipape, contre Dieu et contre saincte églyse; et eslirent un frère Meneur lequiel estoit appellé Pierre Ranuche[382], et le consacrèrent en la manière de la consécration du pape. Et après ce que ledit Pierre fu ainsi consacré et en la cité mené, il eslurent cardinals presque tous de l'ordre des mendians, jasoit ce que aucuns disoient que ceste ordenance ne venoit pas de la conscience dudit Loys duc de Bavière nouvellement fait empereur. Et fu nommé ledit frère Pierre de Ranuche Nicholas le quint. Si avint que ledit antipape commença à estre avecques ledit Loys en la cité de Rome, et là estoient à très grans frès et despens pris sus le peuple; lesquiels le peuple ne pot ou ne voult plus soustenir; si furent contrains à issir hors de la cité, et commencièrent à aler vagant par le royaume d'Italie et par diverses autres cités.

[Note 381: _A Rome_. «Et par déceptions et cavillations fist tant que li Romains le receurent.» (Variante du msc. 218.)]

[Note 382: _Ranuche_. «Petrus Rainalutii.» Plus souvent nommé _Pierre de Corvara_ ou _de Corbière_. Variante du msc. 218: «_Pierre de Carnelle_.»]

Après ces choses avint que le pape Jehan appella frère Michiel général de toute l'ordre des frères Meneurs; lequiel frère Michiel estoit à Avignon pour le temps: et commanda audit frère Michiel en vertu de saincte obédience que les choses qui sont à la déclaracion de la rieule et meismement de la povreté de l'évangile il gardast fermement, et aussi à tous ses sougiés la commandast estre gardée sans nul deffaut. Lequiel frère Michiel respondi au pape Jehan moult arrogamment, si comme l'en dit, et luy demanda huit jours de espace, afin que mieux en respondist; si luy fu octroié. Lesquiels huit jours durans, ledit frère Michiel, avec un autre frère appellé Bonnegrace, et un docteur en théologie appellé François, s'enfui par nuit en Marseille et entra en la mer et s'en ala jusques à Jennes, et de Jennes s'en ala vers l'antipape et Bavière, et se mist en leur compaignie. Quant le pape sceut ces choses, il procéda contre eux comme hérites et les condampna; et ledit frère Michiel de toute administration priva, et commanda aux frères Meneurs que il se pourveussent d'un autre général. Mais sus tous les procès fais par le pape contre le dit frère Michiel, l'en dit que ledit frère Michiel voult appeller du pape mal conseillié au pape bien conseillié.

Item, le roy de France Phelippe, approuvant le bon conseil des barons et des anciens sus l'ordenance du royaume de Navarre et de la conté de Champaigne, il restitua ledit royaume de Navarre à Loys conte d'Evreux pour la cause de sa femme fille de Louis Hutin: et pour la cause de la conté de Champaigne, il luy assigna autres rentes en la conté de la Marche emprès Angolesme.

Item, environ ce temps, le conte de Flandres Loys fist hommage au roy de France; et après il luy dit et exposa les rebellions et fais importables de ses sujets, c'est assavoir de Bruges, d'Ypre et meismement de Cassel, et qu'il ne povoit obvier à leur malice né extirper la matière de leur rebellion. Et lors pria au roy très humblement qu'il luy voulsist à son besoing aidier. A laquielle supplicacion le roy enclina très bénignement, mais en quel temps et quant ce seroit il le feroit par le bon conseil de ses barons. Endementiers faisoit-on à Rains très grant appareil pour le coronnement du roy et de la royne, et tant qu'il n'estoit mémoire de homme qui oncques tel eust veu. Adoncques quant les choses furent prestes, se partirent le roy et la royne pour aler à Rains, et là furent coronnés tous deux ensemble par la main de Guillaume de Trie archevesque de Rains, le jour de la Trinité; et dura ladite feste cinq jours continus[383].

[Note 383: «Et là furent tant de haus hommes assemblés, qu'il ne fu pas mémoire que tant d'assez en eust esté de coronation de roy de France. Et dura la feste cinq jours en joustes, en esbatemens si grans que ce estoit merveille à veoir.» (Addition du msc. 218.)]

III.

_Coment le roy Phelippe mut pour aler sus les Flamens tantost après son coronnement._

Après le coronnement et ladite feste passée, le roy s'en retourna à Saint-Denis son patron, et là fu honnorablement receu; et après ala à Nostre-Dame de Paris, et depuis s'en retourna au palais où le diner fu appareillié très sollempnelement, et là disna le roy et avecques luy pluseurs barons de son royaume.

Après ce que il fu à Paris retourné, il ot délibération avecques ses barons sur la besoingne des Flamens; dont pluseurs distrent au roy que bonne chose seroit qu'il demourast en France jusques à un an. Laquielle parole desplut moult au roy, et meismement qu'il disoient que le temps n'estoit pas convenable pour batailler. Dont aucuns distrent que le roy dut dire à messire Gauchier de Creci son connestable: «Et vous Gauchier qu'en dites?» et jasoit ce qu'il fust un pou refusant, si respondi en tel manière: «Qui bon cuer a à batailler tousjours treuve il temps convenable.»

Quant le roy ot oïe ceste parole, il ot très grant joie, et se leva et l'acola en disant: «Qui m'aimera si me suive!» Et adonques fu crié que chascun selon son estat fust appareillié à Arras à la feste de la Magdaleine. Toutesvoies les bourgois des bonnes villes ne s'armèrent pas; mais lesdis bourgois et les bonnes villes aidèrent au roy d'argent, et demourèrent pour garder leur cités et leur bonnes villes de par le roy.

Après ce, le roy si prist aucuns de ses familliers, et s'en ala par la ville de Paris à pié, et visita une grant partie des églyses de ladite ville; et depuis il visita les maisons Dieu, et là fist-il moult de euvres de miséricorde: comme de baisier les mains des povres, de leur administrer viandes et de leur donner grans aumosnes. Toutes lesquielles choses faites moult dévotement, assez tost après il se parti de Paris et s'en ala à Saint-Denis; là fu en très grant dévocion, et fist ouvrir le lieu où les corps de monseigneur de saint Denis et de ses compagnons reposent. Et quant ledit lieu fu ouvert, ledit roy Phelippe meu de grant dévocion, osta son chaperon et sa coeffe, et ala querre les dis corps saints de monseigneur saint Denis et de ses compagnons, et les apporta l'un après l'autre sur leur autel, et semblablement fist-il du corps monseigneur saint Loys, et le mist emprès les corps saints devant. Puis fist chanter la messe devant lesdis corps saints par l'abbé de ladite églyse Guy: laquielle chantée, le roy fist beneir l'oriflambe audit abbé Guy, et la reçut ledit roy de la main dudit abbé, en la présence des barons et des prélas; laquielle oriflambe fu bailliée à messire Mile de Noyers[384] à porter, par la main dudit roy, et à garder. Après ces choses, ledit roy Phelippe prist lesdits corps saints de monseigneur saint Denis et de ses compaignons, et les rapporta en leur lieu; laquielle chose l'en ne treuve pas avoir esté communément faite par la personne du roy quant au raporter. Et après il se départi et s'en ala à Arras, et passa légièrement oultre, et prist son chemin vers Cassel, et ilecques fist fichier ses tentes, et fu le pays d'entour moult gasté.

[Note 384: _Mile de Noyers_. «Chevaliers preus et hardis en tous bons fais d'armes et esprouvés, et (Msc. 218.) d'ileuc s'en ala à Chartres en grant devocion.»]

Adoncques quant les Flamens virent l'ost du roy, si firent faire un grant coc de toile tainte, et en ce coq avoit escript:

Quant ce coq ci chanté ara Le roy trouvé[385] ça entrera.

Et le mistrent en haut lieu. Et ainsi se moquoient du roy et de sa gent, et l'appelloient _le roy trouvé_, laquielle parole et moquerie leur tourna à la parfin à grant meschief et domaige.

[Note 385: _Roi trouvé_. C'est-à-dire _roi d'aventure_ ou _de hasard_. Allusion à la question d'hérédité qui avoit précédé l'élection de Philippe. Le surnom de _Fortuné_, qu'on a donné souvent à ce prince, n'avoit pas d'autre sens: en dépit des explications modernes.]

Lors le roy manda monseigneur Robert de Flandres et le fist sermenter avecques luy, et puis luy commanda qu'il préist deux cens hommes d'armes et alast à Saint-Omer, et ilecques tenist la frontière contre les Flamens; et commanda au conte qu'il alast vers Lille et tenist la frontière entre le Lys et l'Escaut.

Quant les Flamens virent que le roy avoit fait si grant semonse, si s'assemblèrent, et virent qu'il n'avoient point de seigneur de qui il peussent faire chevetaine, car tous les gentils hommes du pays leur estoient faillis; et ne savoient de quel part le roy les devoit assaillir, né de quel part il devoit à eux venir. Et pour ce ordenèrent ceux de Bruges et d'Ypre que tous ceux du terrouer de Furnes et des communes de Bruges, de Cassel et de Poperinge se traisissent tous sus le mont de Cassel: et ceux de Bruges et du Franc[386] tendroient le pays devers Tournay; et ceux d'Ypre et de Courtrai à rencontre de Lille. Et le roy de France estoit entré à un samedy bien matin luy et son ost en la terre de Flandres entre Blaringuehem et le pont Hasquin parmi le Neuf fossé[387], et s'en alèrent le conte d'Artois et sa compaignie logier dessous une forest que on appelle Ruhout sus un vivier que on appelle Scondebrouc et est de l'abbaïe de Clermarès.

[Note 386: _Du Franc_ ou _Pays franc_, comprenant les territoires de Bourbourg, Bergue, Saint-Winox, Furnes, Dunkerque et Gravelines.]

[Note 387: Je ne vois plus sur les cartes la place du pont Hasquin près de _Blaringhem_. Le passage s'effectua entre Aire et Saint-Omer.--La forêt de _Ruhout_ doit être _le Bois du roi_, entre _Saint-Omer_ et l'abbaye de _Clairmarais_.--_Scondebrouc_ ou _Sconbrouck_, au-dessus de Clairmarais.]

IV.

_De l'ordenance des batailles du roy de France._