Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 20

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[335]En ce meisme jour trespassa Giraut Guete, né de Clermont en Auvergne, qui, par sa soutilleté et malice estoit venu de petit estat en si grant qu'il fu trésorier de Phelippe-le-Long. Mais commune renommée estoit que trop présumptueux estoit en oubliant son premier estat, et en faisant assés de molestes, griefs et inconvéniens au peuple et aux nobles honmmes. Dont le roy Charles, qui vit son trésor comme tout vuit;--car meismement comme son frère eust receu les diziesmes n'avoit guères, et pou avoit despendu et riens payé des grans deniers,--fist arrester ledit Giraut et fist faire enqueste sur luy. Laquelle trouvée, il fu condempné à paier treize cent mil livres sans l'amende arbitraire; et avec tout ce, pour mieux savoir la vérité dudit trésor et des griefs que fais avoit, il fu mis en gehennes diverses, si comme l'en dit, dont il chéi en fièvre continue et morut en prison au Louvre, et fut enterré en l'Ostel-Dieu de la Magdelaine, povrement, du commandement du rov qui dist que ceux qui meurent en prison royale ne doivent estre enterrés solempnellement, pourquoi il appert que à tort aient esté pris ou emprisonnés.

[Note 335: Inédit.]

Assez tost après Robert le conte de Flandres mourut; et Loys fils du conte de Nevers qui avoit espousée et prise à femme la fille au roy Phelippe derrenièrement trespassé, de la volenté des communes de Flandres, lesquielles communes avoient juré que il n'auroient autre seigneur, fu fait et establi conte de Flandres; non obstant que Robert fils du conte de Flandres et frère au conte de Nevers eust occupé les chastiaux et les forteresces de Flandres, par l'aide du conte de Namur, en alant encontre son serement qu'il avoit fait et promis au roy, quant il[336] maria sa fille à l'ainsné fils son frère le conte de Nevers. Si fu le serement tel et la promesse que se le conte de Nevers mouroit avant son père le conte de Flandres, que la conté de Flandres venroit à Loys son fils, après la mort du conte de Flandres, et non pas à son frère Robert. Ceste convenance jura à tenir le dit Robert et l'approuva, et renonça à tout le droit qu'il povoit jamais avoir en l'éritage de la conté de Flandres[337]. Et, pour ce, après la mort au conte de Flandres les Flamens ne vouldrent autre accepter que Loys, fils au devant dit conte de Nevers; ainsois mandèrent au roy et segnefièrent que s'il prenoit et recevoit autre à hommage, que le dit Loys fust certain qu'il prendroient par devers eux le gouvernement de la conté de Flandres. Et, pour ce, pristrent les Flamens le conte de Namur qui le dit Robert soustenoit comme son oncle, et le mistrent en prison. Lequiel Robert quant il vit que les Flamens orent mis le conte de Namur en prison, s'en vint en France pour ce qu'il n'osoit pas bonnement demourer au pays. Puis fist[338] le dit Loys hommage au roy de la conté de Flandres; mais Mahieu frère le duc de Lorraine, qui avoit à femme la suer du conte trespassé, laquielle n'avoit pas renoncié à son droit et devoit succéder comme hoir plus prochain à son père, si comme elle disoit, s'opposa en toutes manières; pour quoy le roy ne voult accepter l'hommage du conte; ainsois luy fist inhibicion qu'il ne se portast pour conte né receust aucuns hommages jusques à tant que sentence fu donnée sur les choses dessus dites.

[Note 336: _Il_. Le roy. Philippe-le-Long.]

[Note 337: La continuation de Nangis ne reproduit pas le reste du chapitre.]

[Note 338: _Puis fist_. Celle phrase est moins exacte ici que dans les autres leçons. «Et Loys, combien que il fust petit et jeune enfant, offri au roy de France hommage, etc.» (Msc. 9650.--Nos historiens modernes n'ont pas su mettre tous ces détails à profit.)]

Au derrenier, mandèrent les communes de Flandres au dit Loys qu'il venist seulement à eux, et il seroit receu comme le seigneur; laquielle chose il fist et vint à eux. Lesquiels le reçurent comme conte à grant honneur: et combien qu'il le refusast, ce sembloit, reçut-il les hommages des barons de Flandres, et premièrement du conte de Namur; puis le[339] délivra de la prison aux Flamens qui pris l'avoient, si comme il est devant dit[340].

[Note 339: _Le_. Le comte de Namur.]

[Note 340: J'ai suivi pour tout ce chapitre la leçon beaucoup plus nette et plus étendue du msc. de Charles V, nº 8395. Quant aux éditions précédentes des _Chroniques de Saint-Denis_, elles l'ont complètement omis.]

II.

_D'une dissencion qui vint entre le roy d'Angleterre et ses barons._

En ce temps vint entre le roy d'Angleterre et pluseurs de ses barons une moult grant dissencion, desquiels barons estoit chevetaine principal le conte de Lencastre, noble homme et moult puissant en Angleterre, oncle du roy de France par sa mère, et germain du roy d'Angleterre de par son père. Car comme le roy d'Angleterre voulsist entroduire en son royaume aucunes nouvelletés indeues encontre le bien de tout son peuple et du royaume d'Angleterre;--laquielle chose il ne povoit faire sans leur consentement, si comme il disoient, et meismement qu'il le réputoient et tenoient pour idiot et non souffisant au gouvernement du royaume;--il se rebellèrent contre luy, tant que division se fist des barons d'Angleterre, dont les uns nourrissoient la partie du roy et les autres la leur. Par quoy toute Angleterre fu mise en grant tribulation et meschief. Et avint que un chevalier d'Angleterre nommé Andri de Karle[341] qui désiroit à plaire au roy, espia en la ville de Burbugne[342] le devant dit conte de Lencastre et le prist malicieusement avec pluseurs autres barons, lequiel amena avec ses prisonniers et présenta au roy d'Angleterre.

[Note 341: Les historiens anglois, qui n'ont pas mieux connu tous les détails qui vont suivre que nos historiens modernes, nomment ce personnage le chevalier Harklay.]

[Note 342: _Burbugne_. Ou mieux _Burgh_.]

En celle prise mourut et fu occis, sus le pont de la ville devant dite, le conte de Harefort. Après ce que le conte de Lencastre et les autres barons orent esté présentés au roy, il envoia les barons en diverses prisons; et, au conte de Lencastre, après ce qu'il ot esté confessié, oï sa messe et reçeu le corps Jhésucrist au sacrement de l'autel, fist la teste couper; et en une abbaïe qui estoit près le fist porter et enterrer. Auquiel sépulcre, si comme pluseurs racontèrent, Nostre-Seigneur monstra puis moult de miracles, et fait encore.

Et puis le roy d'Angleterre, en récompensacion du service qu'il avoit receu du devant dit chevalier Andri de Karle, donna à icelui la conté de Karleel[343] où il y a pluseurs chastiaux et forteresces. Mais icelui chevalier Andri pensant en soy meisme que longuement demourer en Angleterre ne luy seroit pas seure chose, se transporta en Escoce; et s'alia et ferma aliances à Robert de Brus qui en ce temps estoit roy d'Escoce, et luy promist à rendre la conté de Karleel qui luy avoit esté donnée, et à prendre sa suer à femme par mariage.

[Note 343: _Karleel_. Carlisle.]

III.

_Coment le roy d'Angleterre envahi Escoce._

En ceste année meisme, le roy d'Angleterre, avec grant plenté de gent d'armes qu'il avoit assemblé, entra en Escoce, et gasta le pays tout environ jusques au chastiau de Pendebroc[344] qui vaut autant à dire en françois comme _le chastel aux Pucelles_, et ne pot passer en avant pour vitaille qui deffailloit en l'ost. Si convint qu'il se retournast; si renvoia son ost jusques à une montaigne que on appelle Blanque-More, emprès laquielle y a une abbaïe. En celle se loga la greigneur partie de son ost, et le roy tendi ses paveillons un pou loing de eux, si estoit la royne avec luy qui de près le suivoit. Quant le roy se fu ainsi logié, il donna congié à son ost et cuida bien estre asseur, car il estoit bien à vingt-quatre lieues loing de ses anemis. D'autre part, aussi en la dite abbaïe, estoient logiés messire Jehan de Bretaigne conte de Richemont, monseigneur de Sully avec bonne compaignie, lesquiels estoient venus en message au roy d'Angleterre de par le roy de France.

[Note 344: _Pendebroc_. Continuation de Nangis: _Pendebonam_. Il faudroit, je crois, _Edenburg_, dont l'ancien nom étoit effectivement _Castrum Puellarum_.--_Blanque-More_ Black-More (noir marais).]

Ore avint et ne demoura guères que Andri de Karle, dessus nommé, segnefia aux Escos qu'il venissent seurement, et qu'il trouveroient le roy d'Angleterre desgarni de son ost et de sa gent. Lesquiels, quant il orent ce oï et sceu que c'estoit vérité, ainsi comme gens forsenés et entalentés de eux vengier, en une nuit et un jour chevauchièrent et errèrent tant qu'il vindrent près de l'abbaïe où estoient logiés monseigneur Jehan de Bretaigne et sa compaignie devant dite qui mengoient et estoient à table. Et comme il leur fu dit que c'estoient les Escos qui venoient tous armés sus le roy d'Angleterre, à paine le povoient-il croire né vouloient. A la parfin quant il sorent ainsi qu'il estoit voir, il pristrent leur armes et s'armèrent, puis se mistrent noblement en conroy pour eux deffendre, et vouldrent garder un pas estroit afin que les Escos ne peussent avoir passage. Et comme de première venue il se deffendirent viguereusement et méissent à mort pluseurs Escos, toute voies ne porent-il résister à la grant multitude qui estoit des Escos, mais il convint qu'il se rendissent, ou autrement eux et toute leur compaignie eussent esté occis et mis à mort.

Quant le roy d'Angleterre oï dire que les Escos venoient si asprement, si fu moult troublé en cuer; car il n'avoit avec luy que trop pou de gent. Et pour ce nécessité le contraint de luy départir tost et isnelment; si s'en parti tantost: et la royne, avec sa gent, s'adressa vers un chastel très fort assis sus une roche qui joint à la mer[345], et se mist ilec à garant. Un peu après, la royne se doubta que elle ne fust assegiée des Escos et des Flamens: si prist courage d'homme et se mist en mer où elle ot moult à souffrir, et fu en moult de périls luy et sa gent, et tant que une de ses damoiselles y mourut, et une autre enfanta avant son terme; toutes voies à l'aide de Dieu, elle arriva seurement au port d'Angleterre.

[Note 345: Addition du msc. 218: «Dont par où les Flamans vindrent en Escosse.»]

Après toutes ces choses, il vint à la cognoissance du roy que messire Andri de Karle avoit fait venir les Escos, et faite celle traïson; si le fist espier le roy de toutes pars, tant qu'il fust pris et admené devant luy. Quant il le tint, il en fist telle justice: il fu premièrement atachié à la queue de deux roncins et trainé, puis fu ouvert ainsi comme un pourcel, et prist-on sa brouaille, c'est à dire ses boiaux et ses entrailles; et les ardist-on devant luy. Puis luy coupa l'en la teste et après fu pendu par les espaules; au derrenier il fu despendu et devisié en quatre pièces: et furent les pièces l'une çà l'autre là, aux quatre maistres cités d'Angleterre portées et pendues[346], tant pour espoventer comme pour donner exemple aux autres de eux garder de faire traïson à leur seigneur, ou chose semblable.

[Note 346: Addition du msc. 218: «Et le chief mis sur la tour de Londres. Et ne pourquant li Escoz gardèrent le conte de Richemont en un fort chastel, et le seigneur de Sully en un autre jusques au quaresme ensivant.»]

Depuis, le roy de France escript à Robert de Brus qui se tenoit pour roy d'Escoce, qu'il luy rendist le seigneur de Sulli, lequiel il avoit envoié en Angleterre comme messagier et non mie contre les Escos; si le rendi au roy de France franchement sans nulle raençon, mais le conte de Richemont ne voult en nulle manière délivrer.

En ce temps, Loys, fils le conte de Nevers, vint de Flandres à Paris. Et pour ce qu'il ala en Flandres et reçut les hommages, contre l'inibicion que le roy luy avoit faite, il fu arresté au Louvre, mais un pou après, en donnant caution fu délivré et relaschié. La cause de la conté de Flandres pendoit en ce temps au parlement, assavoir mon qui succéderoit au conte Robert derrenièrement mort et trespassé.

Si fu dit et jugié par arrest, considérées les convenances qui avoient esté faites et confermées par serement, pour Loys fils du conte de Nevers; et fu à la partie inverse imposé silence perpétuel; et ainsi le roy le reçut en hommage, et fu mis en possession paisible de la conté de Flandres. (Quant il fu retourné en Flandres paisiblement, il fist paix à sa mère, laquielle par mauvais conseil il avoit moult courrouciée par avant. Car comme elle fust hoir de la conté de Restel et mise en possession et saisine, il occupa et prist à soy un chastel en la conté de Restel assis qui a nom Chastiau Renaut; pour lequiel ravoir sa mère y envoia gens d'armes à plenté; et à l'encontre le fils envoia contre sa mère monseigneur Jehan de Hainaut, à grant compaignie, pour luy empeschier son propos. Si s'en failli pou que les deux osts n'assemblèrent; mais la mère se départi, c'est à dire fist départir ceux qu'elle avoit envoiés, pour ce que elle ne les vouloit pas mettre en péril de mort.)

IV.

ANNÉE 1323

_Coment Loys fils le conte de Nevers fit receu en hommage de la conté de Flandres._

(Ainsi retint le fils le chastel contre sa mère. Toutes voies luy rendi-il après; mais nulle restitucion ne luy fist des despens que elle avoit fais de son douaire, ainsi que elle devoit avoir par droit: et en la conte de Nevers luy assigna il le moins qu'il pot: c'est assavoir trois mille et quatre cens livres de tournois, comme, selon la coustume du pays, elle deust avoir eu la moitié de la conté. Et ainsi, comme dit est, le dit Loys, fils le conte de Nevers, fu mis en possession de la conté de Flandres.)

Le roy Charles déceu par le conseil d'aucuns qui n'aiment pas le profit commun, si comme son père mua ses monnoies en son temps, ainsi mua-il la seue de fort à foible; dont pluseurs domages s'ensuivirent au royaume et au peuple. En Alemaigne les ducs en controverse esleus pour estre empereur, s'entreguerroioient par feu et par rapines.

V.

_Coment Jourdain de Lille fu trainé et pendu au gibet de Paris, pour ses meffais._

L'an mil trois cent vingt-trois, un des nobles hommes de Gascoigne, très noble de lignage mais très désordené en fais et en meurs, appellé Jourdain de Lille, à qui le pape Jehan pour raison de la hautesce de son lignage avoit donné sa nièce à mariage[347], comme commune renommée courust contre luy, fu accusé devant le roy pour ses grans mesfais, desquiels il fu convaincu et ataint, car il ne se pot purgier né excuser. Le roy à la prière du pape Jehan qui luy avoit escript qu'il le voulsist espargnier ceste fois, luy pardonna dix-huit articles qui avoient esté proposées contre luy, pour chascun desquiels il avoit esté jugié digne de mort. Lequiel Jourdain metant en oubli la grace et le bienfait que le roy luy avoit fait, en riens du monde ne s'amenda, mais ainsi comme devant et pis encore commença à maufaire: c'est assavoir roberies, homicides, efforcier femmes, vierges despuceller, estre rebelle au roy. Dont il avint que un sergent du roy qui avoit sa mace esmailliée de fleur de lis, qui sont les armes de France, et la portoit avec soy comme sergent d'armes ont de coustume, il le tua de sa mace meisme[348], et ne tint conte de faire tieux mauvaistiés né tieux fais. Il avoit, si comme on disoit, moult de mauvaise merdaille[349], robeurs, murtriers et telle manière de gens qui roboient et despoilloient les bonnes gens clers et lays, et puis luy apportoient ce qu'il avoient pillié et robé. Longuement mena telle vie, tant que plaintes et clameurs de rechief en vindrent au roy; pour quoy le roy luy manda qu'il se venist excuser devant luy et ses barons. Lequiel quant il entendi le mandement vint à grand arroy à Paris et à grant orgueil; et vindrent avec luy pluseurs contes et barons qui en tant comme il povoient le seurportoient et excusoient. D'autre part vindrent contre luy pluseurs autres nobles hommes: c'est assavoir le marquis d'Ancone[350] qui avoit esté neveu le pape Climent, et ses fils avec luy, et moult d'autres barons et grans seigneurs qui proposoient contre luy moult de mauvaistiés et de forfais, lesquiels il offrirent à prouver sé ainsi estoit qu'il les voulsist nier. Et le dit Jourdain respondi que tout ce qu'il luy metoient sus, le roy luy avoit pardonné. Mais non obstant la response, il fu prouvé que après le pardon et la rémission le roy il avoit fait pluseurs fais par quoy il estoit digne de mort: pour lesquiels il fu mis en prison au chastelet, et puis du chastelet il fu mené devant les seigneurs de parlement, accompaignié de gens d'armes, et ylec selon les mérites de ses fais fu jugié à estre digne de mort. Lors fu pris de rechief et mené en Chastelet, et le samedi, septiesme jour de may, fu trainé à queues de chevaux et pendu au gibet de Paris, au plus haut, vestu des draps du pape Jehan dont il avoit espousée la niepce.

[Note 347: Dom Vaissette nie cette alliance. Jourdain de Lille, seigneur de Casaubon, dont il s'agit ici, auroit épousé, suivant cet excellent historien, Catherine de Grailly.]

[Note 348: «Et du sergent auquel il avoit bouté la masse enarmée des armes le roy, parmi le fondement, et puis l'eust occis...» (Msc. nº 218, Sup. fr.)]

[Note 349: Ce mot, autrefois fort usité, répondoit à ceux de _canaille_, _crapule_, que nous ne craignons pas toujours de prononcer.]

[Note 350: Appelé par D. Vaissette _le vicomte de Lomagne_, t. 4, p. 191; et par le continuateur de Nangis, _marchione de Angonitano_.]

A la Penthecoste ensuivant, la royne Marie, femme du roy Charles et suer du roy de Boesme, fu couronnée en la chapelle du roy à Paris, présens son dit frère et son oncle l'archevesque de Trèves, à grant multitude de nobles hommes d'Alemaigne.

En ceste année meisme, saint Thomas d'Aquin, de l'ordre des frères Prescheurs, noble de lignage selon le monde et excellent docteur en théologie, examinacion faite de sa vie, de ses meurs et des miracles aussi que Dieu par sa débonnaireté avoit fait ou faisoit pour luy; veu le procès et enqueste sur ce diligemment faites et approuvées par le collège de Rome; le pape, par le consentement de ses frères les cardinals, le canonisa; et ordena la solempnité de la feste à certain jour, c'est assavoir le quinziesme jour de juignet.

VI.

_D'un chat tout noir qui fu mis en un escrin en terre en un quarrefour, par sorcelerie._

En ceste année aussi, avint que un abbé de Cistiaux fu robé de merveilleusement grant somme d'argent. Si fist tant, par la procuracion d'un homme qui demouroit à Chastiau-Landon et en avoit esté prévost, pour quoy on l'appelloit encore Jehan Prévost, que convenance fu faite entre luy et un mauvais sorcier que on feroit tant que on sauroit qui estoient les larons, et coment il seroient contrains à faire restitucion, en la manière qui s'en suit: premièrement, il fist faire, à l'aide du dit Jehan Prévost, un escrin et mettre dedens un chat tout noir, puis le fist enterrer en une fosse aux champs, droit en un quarrefour, et ordena sa viande: et mist dedens l'escrin pour trois jours, c'est assavoir pain destrempé et mouillié en cresme, en huille sainte et en iaue benoicte, et à celle fin que le chat ainsi enterré ne mourust, il y avoit deux pertuis en l'escrin, et deux longues fistules qui seurmontoient la terre que on avoit gettée sus l'escrin, afin que par les fistules l'air peust entrer en l'escrin par quoy le chat peus espirer et respirer. Or avint que bergiers qui menoient leur brebis aux champs, passèrent parmi ce quarrefour si comme il avoient accoustumé: leur chiens commencièrent à flairier et à sentir le chat; tantost trouvèrent le lieu où il estoit, lors se pristrent à fouir et à grater des ongles trop fort pour noyent, [351]feust une taupe, si n'estoit nul qui les peust oster d'ilec. Quant les bergiers virent leur chiens qui ne se vouloient mouvoir d'ilec, si s'approchièrent et oïrent le chat miauler, si furent moult esbahis. Ainsi comme les chiens gratoient tousjours, un bergier qui fu plus sage des autres, manda ceste chose à la justice qui tantost vint au lieu et trouva le chat et la chose, ainsi comme elle avoit esté faite. Si se commença à merveillier trop grandement, et pluseurs aussi qui estoient venus avec lui. Et comme le prévost de Chastiau-Landon fu angoisseux et pensant en soy meisme coment il pourroit l'aucteur de si horrible malefice avoir né trouver, car il savoit bien que ce fait n'avoit esté fait que pour aucun malefice faire; mais à quoy né de qui? il en estoit ignorant. Avint ainsi comme il pensoit en soy meisme et regardoit l'escrin qui estoit fait de nouvel, il appella tous les charpentiers de la ville, et leur demanda qui avoit fait cest escrin? Après la demande faite, un charpentier se mist avant, et dist qu'il avoit fait l'escrin à l'instance d'un homme que on appelloit Jehan Prévost, mais, sé Dieu luy voulsist aidier[352], il ne savoit à quel fin il l'avoit fait faire. Un pou de temps passé, icelui Jehan Prévost fu pris par souppeçon, questioné fu et mis en gehenne, et tantost confessa le fait; puis accusa un homme qui estoit le principal, et qui avoit esté trouveur de faire ce maléfice et ceste mauvaistié, appelé Jehan Persant: après il accusa un moine de Cistiaux qui estoit apostat estre espécial disciple de celuy Jehan Persant, l'abbé de Sarquenciaux de l'ordre de Cistiaux, et aucuns chanoines rieulés[353] qui tous estoient complices de ceste mauvaistié. Lesquiels furent pris, liés et menés à Paris devant l'official de l'archevesque de Sens et devant l'inquisiteur. Quant il furent devant eux, on leur demanda à quel fin et pour quoy il avoient celle chose faite, et espéciaument à ceux que on savoit par cuidier[354] qui estoient les maistres de l'art au déable. Il respondirent que sé le chat fust demouré par trois jours au quarrefour, après ces trois jours il l'eussent trait hors et puis escorchié; après de la pel il eussent fait corroies, lesquielles il eussent tirées et aloignées tant comme il peussent et nouées ensemble, si que elles féissent et peussent faire un cerne[355], en l'espace duquiel un homme peust estre dedens compris et contenu. Laquielle chose faite, celuy qui seroit au milieu du cerne metroit tout premièrement dedens son derrière de la viande de quoy le chat avoit esté nourri, autrement ces invocations n'auroient point de effet et seroient de nulle value. Et ce fait il appelleroit un déable appellé Berich, lequiel vendroit tantost et sans délai, et à toutes les demandes que on luy feroit, il respondroit et enseigneroit le larrecin, et tous ceux qui seroient principaux du larrecin, et ceux qui ce avoient fait; et plus il enseigneroit tout mal à faire et aprendroit à qui luy demanderoit. Lesquielles confessions et droites diablies oïes, Jehan Prevost et Jehan Persant comme auteurs et principaux de ceste mauvaistié et maléfices furent jugiés à estre ars et punis par feu. Mais comme la chose fu targiée à faire et retardée, l'un des deux c'est assavoir Jehan Prevost va mourir, duquiel les os et tout furent ars en poudre en detestacion de si horrible crime; et l'autre, c'est assavoir Jehan Persant, à tout le chat pendu au col, fu ars et mis en poudre l'endemain de la saint Nicholas. Après, l'abbé et le moine apostat, et les autres chanoines rieulés qui à faire ce maléfice avoient administré le cresme et les autres choses, furent premièrement dégradés, et depuis, par jugement droiturier, furent condampnés et mis en chartre perpétuellement.

[Note 351: Il semble qu'il faudroit: _Come sé ce féust_.]

[Note 352: _Sé Dieu luy voulsist aidier_. C'est la même invocation que _Die m'aist_. Dieu lui fût en aide.]

[Note 353: _Rieulés_. Réglés ou réguliers.]

[Note 354: _Par cuidier_. Par conjecture.]

[Note 355: _Cerne_. Cercle.]