Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 2

Chapter 24,111 wordsPublic domain

Quant il orent prins conseil ensemble si fu commandé que la navie fust aprestée et que on y portast tout le harnois et tout ce que mestier leur avoit. Dont se mistrent les maistres notonniers à leur nefs qui estoient sur le port de Cartage, là où la royne de France estoit à tout grant foison de nobles dames. Si appareillèrent grand foison de nefs de mas et de gouvernaulx, et se désancrèrent. Le roy Phelippe, et le roy Thibaut de Navarre, et messire Alfons conte de Poitiers, et messire Pierre conte d'Alencon, et messire Robert conte d'Artois, l'évesque de Lengres et pluseurs autres nobles hommes entrèrent en mer; si orent bon vent et ne leur fu de rien contraire.

Lors commencièrent les mariniers à sigler et à nagier à grant force d'aviron. Tant alèrent par haute mer qu'il arrivèrent au port de Trappes[14] paisiblement et sans nul contraire de mer né d'autre chose. Quant il furent arrivés, il issirent hors des nefs, et entrèrent en la cité de Trappes; là se reposèrent et attendirent autres navies qui estoient demourées au port de Cartage: qui ne fu pas heureuse chose de demourer[15], car quant il furent en haute mer, Neptunus, un des maistres d'enfer, fu enflé et plain d'orgueil et de desdaing de ce qu'il avoient tant séjourné qu'il n'avoient eu pieça aucune tempeste et aucun encombrement: en mer esmut et hasta tous les espris de tempeste, et leur commanda qu'il se boutassent ès nefs, et que il les feissent hurter si forment comme il pourroient. Tantost le vent se féri ès ondes de mer, et les commencièrent à debouter si fort qu'il sembloit que ce feussent montaignes qui voulsissent monter au ciel. Le temps commença à noircir et obscurcir. Les notonniers virent bien que il avoient tempeste, si coururent aux gouvernaulx et aux avirons; et puis se commencièrent à deffendre des vens et de la tempeste au mielx qu'il porent; chose qu'il feissent ne leur pot riens valoir né aidier, que les mauvais espris se boutèrent en manière des tourbillons en leurs nefs, si firent du pis qu'il porent en leur venue.

[Note 14: _Trappes_. «Portui Traparum primæ civitatis Siciliæ appulerunt.» C'est _Trapani_.]

[Note 15: _Qui ne fu pas heureuse chose de demourer_. C'est-à-dire: Retard funeste pour ceux qui étoient partis les derniers de Carthage, comme pour ceux qui les attendoient dans la rade de _Trapani_. Tout ce récit de la tempête est plus intéressant dans le françois que dans le latin (Voy. Duchesne, t. V, p. 522.)]

Il rompirent les mas et les cordes, et les avirons et les gouvernaulx firent voler par petites pièces en la mer; les nefs demenoient quelle part qu'il vouloient: aucunes fois les faisoient si hault monter qu'il sembloit qu'il voulsissent monter aux nues, et puis les descendoient si aval qu'il sembloit qu'il deussent descendre en abisme: et en ce descendre, la mer entroit en leur nefs en pluseurs lieux, et puisoient de toutes pars, et puis les faisoient courre si roidement que les quartiers et les pièces s'en alloient aval l'iaue; les gens qui dedens estoient périlloient et noioient, et deprioient à Nostre-Seigneur qu'il eust merci de leur ames.

Atant ne se tint pas Neptunus, ains envoia une partie de sa mesnie au port de Trappes, si rompirent les cordes et les desancrèrent, et les firent saillir parmi la mer, ainsi comme s'il jouassent à la pelote; puis les faisoient retourner et hurter si roidement l'un à l'autre, qu'il en faisoient les pièces voler, ou il les desrompoient toutes. Une nef y estoit entre les autres qui Porte-Joie estoit nommée, grant et merveilleuse et fort; les cordes en furent rompues et desancrées, si commença à courre parmi la mer ainsi comme sé ce feust une beste enragiée qui courust sus aux autres. Ainsi couroit-elle sur les nefs, et les boutoit de si grant ravine qu'elle les faisoit fondre et plungier en la mer, et couroit de costé et de travers, amont et aval, ainsi comme sé diables l'eussent en conduit.

Celle nef Porte-Joie avoit esté faicte pour le corps le roy de France especiaument. Aucunes autres nefs qui venoient de Tunes estoient assez près du port de Trappes, et vouloient arriver et prendre fons, quant la tempeste les surprinst et les mena, aussi roidement comme sé ce feust foudre qui descendist du ciel, au port de Tunes droit dont elles estoient parties. Ceux qui dedens estoient se doubtèrent moult des Sarrasins de Tunes, mais le roy leur commanda qu'il préissent port seurement tant que la tempeste feust passée, et que on leur habandonnast viandes et autres choses dont il se vouldroient aidier.

En celle tempeste furent mortes environ quatre mille personnes, et furent quassées et rompues dix et huit grans nefs, sans les petites, plaines de chevaulx et de richesces, et d'autres grans garnisons[16] sans nombre.

[Note 16: _Garnisons_. Fournitures.]

IX.

_De Edouart fils au roy d'Angleterre._

_Incidence_.--Edouart fils au roy d'Angleterre vint au siège de Tunes plus tart que nul des autres, et estoit jà paix faicte quant il vint. Si ne voult point retourner au roiaume d'Angleterre devant qu'il eust esté en la terre de Surie, et que il son veu eust accompli sé il peust. Si s'en passa oultre en la Saincte Terre, et emmena avec luy aucuns chevaliers de France qui bien voulloient souffrir paine pour l'amour de Nostre-Seigneur. Si arriva devant le port d'Acre, car à autre port ne pooit-il seurement arriver, pour ce que le port de Jherusalem et toute la terre de Surie estoit surprinse et encombrée des Sarrasins, fors aucuns chastiaux qui estoient de l'Ospital et du Temple qui estoient sur la rive de la mer, en telle manière et si fors qu'il ne doubtoient point l'assaut des Sarrasins, meismement pour les bons combatteurs qui estoient dedens.

Si y avoit autres chastiaux plus avant en la terre, où crestiens tournoient à garant, quant il ne povoient plus endurer l'assaut des Sarrasins; né n'avoit mais en toute Surie que deux cités où crestiens peussent demourer, la cité d'Acre et la cité de Tir. Le soudan de Babiloine avoit tout conquis par la force des Sarrasins. Tir est une bonne cité et deffensable, et est assise au parfont de la mer, avironnée de toutes pars, et est, avec tout ce, de haulx murs fermée, avec grant foison de grosses tours et de petites; né ne doubte assaut de nulle pierre né mangonnel, né nul autre encombrement, mais que ceux de dedens aient assez viande pour eux soutenir; né ne pourroit en nulle manière estre prinse, sé ce n'estoit en trahison.

Quand Edouart fu arrivé, ceux d'Acre alèrent encontre et le receurent moult honnourablement. Ilec séjourna et demoura près d'un an, et deffendi la ville des Sarrasins, tant comme il y fu, avec l'aide de ceux de la ville, de l'Ospital et du Temple, bien et suffisamment, selon son estat: car il ne féit oncques chose de grant renom né de quoy on doie faire mencion, que il ne povoit, à si pou de gent comme il avoit, issir hors des murs à bataille contre les Sarrasins, né le soudan contre ceux d'Egipte[17].

[Note 17: Cette dernière phrase rend mal le texte latin: «Cum tam pauca licet probata militia, contra sodanum Babyloniæ, Syriæ et Egypti ac totius Orientis dominum, extra muros in acie confligere non valeret.» (Gesta Phil. III, p. 523.)]

Si comme il sejournoit à Acre, si vint à luy un hasassis, et dist que il voulloit parler à luy secrètement: si luy fu mené en sa chambre. Sitost comme le hasassis fu entré en sa chambre si sacha un coustel envenimmé au plus couvertement qu'il pot, et cuida ferir Edouart droit au cuer; mais Edouart l'apperceut venir à luy, si se traist arrières et fouy au coup au plus tost qu'il pot; toutes fois fu-il navré au costé. Sa gent qui environ luy estoient prisrent le hasassis et lui tollirent le coustel, et le battirent et le trainèrent parmi les cheveux contremont le planchier en la sale; si le mistrent en prison villaine et obscure; puis retournèrent à leur seigneur, et demandèrent de quelle mort on feroit mourir le hasassis. Si fu accordé qu'il seroit trainé et puis pendu, mais que on lui demandast qui l'avoit là envoié; et il respondi, «Le viel de la Montaigne son seigneur et son maistre.»

De celle plaie fu Edouart malade longuement, et respassa et guari à grant painne. Ainsi comme il estoit en tel point, nouvelles luy vindrent que le roy Henry d'Angleterre, son père, estoit trépassé de ce siècle, et que les barons d'Angleterre le mandoient pour estre couronné. Il fist appareiller sa navie et entra en mer, et vint en Secile, où il fu moult honnouré et receu du roy Charles honnourablement, et luy donna grans dons, et luy fist grans courtoisies.

D'ilec se parti et s'en vint en Gascoigne qu'il tenoit adonc en fief du roy de France, et séjourna grant pièce de temps avec Gascon de Biart[18], noble homme et de grant puissance. Puis se mist au chemin, et s'en vint en France, et fu honnouré de pluseurs barons et haus hommes. Dont se mist au chemin et s'en vint au port de Wissent, et passa oultre en son païs. Nostre propos n'est point de descrire les fais des roys d'Angleterre, nous nous en tairons à tant, sé ce ne sont incidences.

[Note 18: _Gascon de Biart_. «Cum Gascone de Biardo, terræ illius viro nobili et potente, altercationem aliquantulum habuit. Sed rege Franciæ Philippo mediante, compromisso lis corum ad tempus sopita quievit.» (Gesta Phil. III.) Il s'agit ici de Gaston de Moncade, vicomte de Béarn.]

X.

_De la mort au roy Thibaut de Navarre._

Si comme le roy Phelippe séjournoit en la cité de Trappes, et l'ost se reposoit pour la grant tempeste qu'il avoit eue en mer, le roy Thibaut de Navarre acoucha malade au lit de la mort; après ce que la maladie le prist, il ne demoura gaires qu'il mourut. De sa mort fu moult esbrechié et amenuisié l'ost de France; si en furent les barons et les autres courouciés et dolens, car c'estoit le greigneur membre de l'ost et le plus puissant homme après le roy de France; et estoit sage homme et donnoit bon conseil, et si estoit large et abandonné de donner à ceux qui en avoient mestier, et especiaument il n'oublioit point les povres. Quant l'ame luy fu partie du corps et il fu mort, il fu commandé que les entrailles fussent mises hors, et qu'il fust cuit et conroié de bonnes espices et de flairans; les entrailles furent mises en une églyse en la ville de Trappes, et le corps fu embasmé et envelopé et mis en un escrin bien et gentement, et fu gardé et aporté avec le corps saint Loys jusques en France. Si fu enterré moult honnourablement au chastel de Provins, au moustier des frères meneurs.

La royne Marie sa femme prist si grant douleur en son cuer de la mort son mari, et de la mort le roy saint Loys son père et de ses autres amis, que elle ne vesqui que un pou de temps, né n'ot oncques puis joie en son cuer. Si, comme elle estoit assez près de Marseille, la maladie la prist dont elle mourut; si commanda que elle fust enterrée à Provins de lès son seigneur: le royaume de Navarre et la conté de Champaigne vindrent à monseigneur Henry, frère du roy Thibaut.

XI.

_Coment le roy de France et son ost se partirent de Trappes, et coment sa femme la royne mourut._

Le roy de France séjourna à Trappes tant que son ost fu refreschi et reposé: puis il commanda que son ost fust arrouté, et que il se missent droit au chemin vers Palerme, et que le harnois et les autres choses fussent conduites par mer après l'ost. Il n'a d'une cité jusques à l'autre que deux journées; tantost se mistrent au chemin, et firent tant qu'il vindrent à Palerme. La cité de Palerme est le maistre siège de toute la terre de Secile et la maistre cité; et si dient aucuns que Messines doit estre le maistre chief, pour ce que Messines est plus riche et plus plaine de marchéandise et de gent: ilec séjourna le roy quinze jours entiers.

Après ce, il fu commandé que l'ost s'avançast et se mist au chemin droit à Messines; si entrèrent au far et passèrent tout oultre à navie; puis entrèrent en la terre de Calabre et passèrent tout oultre sans séjourner. Puis entrèrent en la terre de Puille et cheminèrent tant qu'il vindrent en une cité qui a non Martrenue[19]. Si advint que madame Ysabel, femme le roy Phelippe, passoit le fleuve qui estoit dessoubs la cité sans navie, si la hurta le cheval sur quoy elle séoit si forment que elle chéy et tresbucha à terre, si se desroia et desrompi toute, et si estoit enceinte et toute plaine d'enfant. Quant elle fu dresciée, elle fu portée à une autre cité qui a nom Cousance, et de douleur et angoisse que elle ot elle ala de vie à trespassement; dont le roy fu moult dolent et moult couroucié, et tous les barons de France et tous les autres en furent troublés: l'en fist célébrer son service en grant dévocion.

[Note 19: _Martrenue_. Aujourd'hui _Martorano_. «Dum quemdam fluvium subtus Matrenensem urbem Calabriæ pertransisset absque navigio.» (Gesta Philippi III, p. 524.)]

Après le service, s'acheminèrent et entrèrent en la terre de Labour, et puis en celle d'Espaigne[20], et errèrent tant qu'il vindrent à Romme. Illec séjourna un pou de temps, et requistrent les apostres et les sains. D'ilec s'en alèrent droit à Viterbe, là où la court estoit. Mais il n'y avoit point d'apostole, et estoient les cardinaux en grant descort pour faire apostole. Pour ceste chose, il furent enclos et enserrés en une sale, et leur dist-l'en bien que jamais n'istroient jusques à tant qu'il eussent fait nouvel pape. Le roy Phelippe leur pria et admonesta pour Dieu et pour leur ames qu'il fissent honnestement tel pasteur qui fust proffitable à saincte églyse gouverner, et baisa chascun en la bouche en remembrance de paix et franchise, et que il ne missent en oubli l'admonestement que il leur avoit dit.

[Note 20: _D'Espaigne_. Bévue de copiste. Il falloit Campaigne. (_Campanie_.)]

XII.

_Coment Guy de Montfort occist Henry le fils au roy d'Alemaigne pour ce qu'il avoit occis son père._

Avant que le roy de France venist à Viterbe né que il fust en la ville entré, Henry le fils au roy d'Alemaigne vint en la cité. Guy de Montfort sot bien sa venue, si se hasta moult de savoir son repaire et où il estoit. En moult grant pensée estoit coment il le pourroit occire. La cause pour quoy ce estoit fu pour ce que Simon de Montfort conte de Lincestre, père de celluy Guy, fu occis en bataille par le conseil de celluy Henry. Tant fu espié de jour et de nuit que Guy le trouva en l'églyse Saint-Laurent assez près de son hostel; si le cuida chacier hors du moustier, si ne pot pour la presse de la gent.

Quant il vit qu'il ne le pourroit avoir, si le féri d'un coustel parmi le corps, si que il chéy à terre du grant coup que il luy donna, puis le traina hors du moustier. Henry luy cria merci jointes mains qu'il ne l'occist mie! et il repondi: «Tu n'eus point pitié de mon père et de mes frères.» Si le féri de rechief du coustel qu'il tenoit, trois fois ou quatre, tant qu'il le laissa tout mort. Oncques la gent Henry ne furent si osés qu'il s'osassent mouvoir, pour la mesnie Guy qui près estoient pour eux occire maintenant.

Quant ce fu fait, Guy monta et sa compaignie qui tous estoient près de luy recevoir; si s'en ala tout droit au conte Raoul de Toscanne; car il avoit sa fille espousée, et devoit tenir toute sa terre après son décès. L'en aporta nouvelles au roy de France de la mort Henry d'Alemaingne et coment il avoit esté occis, si en eut despit et desdaing de ce que Guy avoit fait si villain fait et si villain meurtre en la présence de sa venue, et commanda que s'il venoit à sa court que il fust pris et retenu. Puis en souffri Guy grant pénitence, car il en fu enchartré en un fort chastel et y demoura tant que l'apostole luy fist grace et miséricorde.

XIII.

_Coment le roy passa Lombardie._

Ne demoura guaires que le roy de France se parti de Viterbe, luy et sa gent, et passèrent le mont de Flascon[21], et entrèrent en Toscanne; et tant errèrent que il vindrent à Orbevire[22] et montèrent le mont de Bergue, et passèrent la cité de Florence, et entrèrent ès plains de Lombardie et vindrent droit à Bouloingne la crasse. Illec se reposèrent une journée et l'endemain bien matin s'en partirent et s'en vindrent tout droit à Cremonne. Là trouvèrent les bourgois de la ville si orgueilleux et si vilains que il ne vouldrent pas livrer hostel aux chambellans le roy, pour son propre corps hebergier, ains convint que le roy fust hebergié aux Frères meneurs. Si leur fu dit et conté des sages hommes, qui bien savoient le povoir de France, que trop avoient fait grant folie, et que grans maux leur en pourroient venir. Si se repentirent tantost, et vindrent les maistres et les échevins de la ville au roy Phelippe, et luy prièrent que il ne s'esmeust né ne se courouçast, et que volentiers feroient ce qu'il luy plairoit et que tous les biens de la ville estoient en son commandement. Le roy fist semblant que riens ne luy en fust et que il ne luy en chaloit. Au matin s'arroutèrent les François et se ordennèrent à aler vers la cité de Milan. Mais avant que le roy fust hors de la seigneurie de Cremonne, les bourgois de la ville de Milan luy vindrent à l'encontre, et le receurent moult honnorablement tant comme il porent, et le conduirent à grant joie et à grant honneur jusques au palais. Et luy descendu et reposé, il aprestèrent douze destriers, les plus biaux qu'il porent trouver, et les firent tous couvrir de soie, et les firent tous conduire au palais, et les présentèrent tous au roy de par les seigneurs de la ville, et luy prièrent moult qu'il voulsist estre leur seigneur, et que il receust la cité en sa garde et en sa deffense. Le roy les mercia moult de l'onneur qu'il luy portoient et de la courtoisie que il luy présentoient à faire; mais des deniers et des autres choses se fist-il excuser et n'en voult nuls prendre.

[Note 21: _Le mont de Flascon_. Montefiascone.]

[Note 22: _Orbevire_. C'est _Orviète_. Le latin dit: «Urbeveteri, Montebargue et Florentia urbibus peragratis.» (Vita Phil. III, p. 525.)]

L'endemain se parti le roy de Milan avec grant convoy des greigneurs de la ville. Si n'ot pas alé moult avant que le marchis de Montferrant luy vint à rencontre qui à grant joie et à grant honneur le receut; et luy offri, luy et ses biens, d'estre tous près à faire son commandement. Tant chemina le roy et sa gent, que il vint à Vergiaus[23]. Illec séjourna trois jours, et puis se mist au chemin et entra en Savoie, et vint à une cité qui est nommée Susanne[24] qui est assez près des montaignes. Illec demoura trois jours entiers pour prendre repos luy et sa gent et les chevaux, pour estre plus viguereux et plus fors à passer les montaignes.

[Note 23: _Vergiaus_. Verceil.]

[Note 24: _Suzanne_. Suze. «Suzam civitatem antiquam in Alpibus.» L'ancienne _Séguse_.]

Après ce, il entrèrent ès montaignes et passèrent les mons de Gieu[25] à grant paine et à grant labour, et puis s'arroutèrent et entrèrent ès vaux de Morienne. Si tournèrent droit pour aler à Lion sur le Rosne et chevauchièrent tant que il vindrent à la cité de Macon en Bourgoigne, et passèrent tout oultre et tant que il vindrent à Clugny en l'abbaye, où le roy fu moult honnorablement receu.

[Note 25: _Mons de Gieu_. _Montjeu_, _Montjou_, ou _Monsjovis_. Ce sont les monts Cenis. _Montes Cinisii_.]

D'illec se partirent et issirent de la terre de Bourgoigne et entrèrent en Champaigne et vindrent droit à Troies. Si passèrent toute Champaigne et errèrent tant qu'il entrèrent en la terre et en la seigneurie de Paris.

XIV.

_De la sépulture le saint roy Loys et de la mort son frère le conte de Poitiers, et de Jehan Tristan, et de Pierre le chambellent, et de ma dame Ysabel, la femme le roy Phelippe._

Quant le roy fu revenu à Paris que il désiroit moult à veoir, il fu lors commandé que l'en aournast les corps qui avoient été aportés de lointaines terres. Quant il furent près et aournés, le bon roy Phelippe prist son père et le conduist droit à Nostre-Dame de Paris, avec les autres qui estoient mors en la voie de Tunes. Si leur chanta les vigiles hautement et bien, et avoit grant foison de luminaire environ les bières embrasé, à grant compaignie de noble gent qui toute la nuit veillèrent jusques au jour. L'endemain au matin, le roy Phelippe prist son père et le troussa sus ses espaules, et se mist à la voie tout à pié pour aler droit à Saint-Denis. Avec luy furent grant plenté de nobles hommes de France. Toutes les religions de Paris issirent hors bien et ordennéement à grans processions, disans le service des mors, en priant pour l'ame du bon roy qui tant les amoit.

Archevesques, évesques et abbés furent revestus; les mitres ès testes, les croces ès poings alèrent après, en bonne dévocion, disans leur prières et leur oroisons. Tant alèrent pas avant autre que il vindrent à Saint-Denis. Mais avant qu'il venissent en la ville, le couvent leur vint à rencontre, et furent tous les moines revestus de chappes de cuer, chascun un cierge ardant en sa main, et receurent humblement le corps monseigneur saint Loys. Si comme l'en vouloit entrer au moustier, les portes furent closes contre leur venue. La cause si fu pour ce que l'archevesque de Sens et l'évesque de Paris estoient revestus de leur garnemens pour le corps du saint roy recevoir et de ses compaignons; mais les moines de Saint-Denys ne le porent souffrir; pource qu'il voulsissent user de leur franchise, et avoir juridicion sur l'église ainsi comme il ont sur les autres de leur diocèse. Car les moines de Saint-Denys sont exemps, né ne feroient pour l'archevesque riens, né pour l'évesque, s'il ne leur plaisoit et sé ce n'estoit à leur gré.

Le roy fu devant la porte, son père sur ses espaules, et les barons et les prélas qui en l'églyse entrer ne povoient. Doncques il fu commandé à l'archevesque et à l'évesque qu'il s'alassent desvestir, et que il ne fissent nul empeschement à si haute besoigne.

Quant il s'en furent alés, portes furent ouvertes, et le roy entra ens, et les barons et les prélas si commencièrent à chanter bien hautement le service des feus[26], bien et dignement; et puis enterrèrent les sainctes reliques et les ossemens du saint roy Loys d'encoste son père le roy Loys, assez près de son aïeul le roy Phelippe qui tant fu puissant en armes; et puis y mistrent une tombe d'or et d'argent, et de noble faicture. Les ossemens Pierre le chambellenc furent enterrés aux piés saint Loys, en telle manière et ainsi coment il gisoit à ses piés quant il estoit en vie. Ma dame Ysabel fu enterrée d'autre part assez près du bon roy, et messire Jehan Tristan, conte de Nevers, d'encoste luy.

[Note 26: _Feus_. Des morts, des _défunts_. Si je ne me trompe, cette expression _feu_ ne répond pas à celle de _fuit_, mais à celle de _functus_.]

Le trespassement au conte de Poitiers devons nous bien raconter et mettre en mémoire. Car comme le bon conte revenoit de Tunes avec le roy Phelippe son nepveu, avint que il acoucha malade, avec luy sa femme et toute sa mesnie, si qu'il n'en demoura nul de qui il se peust aidier, en un chastel qui est nommé le Cornet[27], à l'issue de Toscane. Tant se hasta la maladie que il pensa que il li convenoit partir de ce siècle, et fist et ordenna son testament comme bon crestien, et ordenna sa sépulture à Sainct-Denis en France, avec son père et ses autres amis, et donna bonne rente pour célébrer son aniversaire chascun an. Sa gent et sa mesnie le portèrent à Saint-Denys et l'enterrèrent de lès son frère.

[Note 27: _Le Cornet_. Corneto.]

La contesse sa femme qui trop pou vesqui après la mort son seigneur, fu portée à une abbaye de nonnains où elle avoit esleu sa sépulture; et l'abbaye siet à quatre milles de Meleun sur Saine et est appellée Jarcy[28]: la conté de Thoulouse et la conté de Poitiers descendirent et vinrent au roy de France, pour ce qu'il n'avoient nul hoir de leur corps.

[Note 28: _Jarcy_ ou _Jercy_. «Ad quamdam abbatiam monialium, cui nom en est _Garciacum_, quam in pago Meledunensi propè abbatiam Esderæ ipsa fundaverat ...» (Gesta Phil. III, p. 526.)]

XV.

ANNÉE 1271

_Coment le roy Phelippe fils saint Loys fu couronné à Rains._