Part 19
En cest an, commença en France une muette sans nulle discrétion: car aucuns truffeurs publièrent que il estoit révélé que les pastouriaux devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblèrent en très grant nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur bestes; et sans prendre congié à père né à mère, s'ajoustoient aux autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit vit qu'il estoient si fors, si commencièrent à faire maintes injures, et sé aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et les en traoient à force, dont il firent grant vilenie au prévost de chastelet de Paris, car il le trébuchièrent par un degré, et n'en fu plus fait[321]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens, et les villes les laissoient aler, puis que Paris n'i avoit mis nul conseil; et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous les Juis qu'il trouvoient il occioient sans merci; né les baillis ne les povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler contre les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent en une tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et les pastouriaux les assaillirent et ceux se deffendirent à pierre et à fust; et quant ce leur failli, si leur gettèrent leur enfans. Adonc mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les Juis virent que il ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux s'en alèrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui gardoient le pays assemblèrent grant ost et alèrent contre eux, et il se dispersèrent et fuirent çà et là, et les pluseurs furent pris et pendus par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli celle folle assemblée.
[Note 321: _Et n'en fu plus fait_. El ils n'en eurent aucune punition. _Et il n'en fu rien._--La continuation de Nangis ajoute: «Undè et in prato S. Germani quod dicitur _Pratum Clericorum_, se quasi defensari ad prælium paraverunt, nullus tamen contra eos exivit.» Le manuscrit 218 dit: «Et meismement assaillirent-il et batirent le prévost de Paris _Gille Hakin_.» Pour le manuscrit de Saint-Victor, voici comme il s'exprime ici: «Venerunt Parisius ubi cûm eorum aliqui in S. Martinum de Campis carcere propter eorum maleficia tenerentur, per eorum violentiam sunt extracti; ad Castellatum posteà venientes, propositum sibi assistere attemptantem, per quosdam gradus eum præcipitaverunt undè graviter fuit collisus. Indè ad S. Germanum de Pratis, ubi recepti sunt curialiter, et comperto quod ibi ullus de sociis eorum tenebatur, recesserunt, et in prato quòd dicitur scolarium se receperunt. Audierant enim quod miles Vigilii (_le chevalier du Guet_), cum multitudine armatorum contra eos venire debebat, et ipsi ibi tutiùs quàm aliter se custodirent. Miles autem non venit, nescio quo consilio impeditus, itàque de Parisiis recesserunt.» (Fº 491 Vº).
Nous avons déjà vu, sous le règne de saint Louis, un mouvement de pastoureaux presque entièrement semblable à celui-ci. On peut croire que les cérémonies de la veille de Noël contribuèrent alors à exalter la tête des esprits foibles, et à encourager les plans audacieux des charlatans. Le plus ancien et le plus célèbre des _Noëls_ parvenus jusqu'à nous commence par ces mots:
Laissez paistre vos bestes, Pastoureaux, par mons et par vaux, Laissez paistre vos bestes, Et venez chanter _Noe_.]
Et en cest an ensement, l'en mist sus au conte de Nevers qu'il vouloit empoisonner son père; et Ferri de Piquegni envoia au père un garçon qui luy pria, tout en plourant, que il luy pardonnast le mesfait. «Sire,» dit-il, «vostre fils de Nevers me commanda que je féisse ce que frère Gautier son confesseur me diroit; et il me bailla poisons, et commanda que je les vous donasse, mais je ne l'ai pas fait.» Cil frère fu pris, et mis en prison et gehenné, et il ne recognut riens; il firent mettre aguet au conte de Nevers, et fu pris et mis en un chastel qui est en la marche d'Alemaigne, et fu gardé du seigneur de Fiennes et de Ferri de Piquegni, et du seigneur de Renty, par le commandement son père et de Robert son frère, à qui le père vouloit donner la conté de Los qui estoit en l'empire. (Mais le commun de Flandres ne s'i voult acorder, car c'estoit une noble porcion de la conté, né il ne vouloient que le dit Robert se méist si avant.) Quant le roy Phelippe sot que le conte de Nevers estoit en prison, si envoia au conte sollempnels messages, qu'il le féist délivrer; lequiel dist qu'il appelleroit ses barons, et feroit droit de ce que il luy conseilleroient. Et ainsi n'en fu plus fait, car ceux qui le tenoient ne le vouloient point délivrer sé il ne leur pardonnoit du tout sa prison, en telle manière que par luy né par autre dommage ne leur en vendroit; mais à ce promettre ne se voult le conte de Nevers acorder de trop lonc tems; à la parfin il s'i acorda, mais à l'acorder il y mistrent si griex condicions, que se il ne s'i accordast il fust déshérité: car entre les autres il y en avoit une qu'il n'entreroit en Flandres tant comme son père vivroit, et ainsi son père mort et luy absent, Robert son frère se mettroit en possession de la conté.
Et en ce meisme temps, comme Henri dit Caperel, né de Picardie et prevost de Paris, détenist un riche homme homicide et coupable de mort au chastelet de Paris, et le jour aprochast que l'en le devoit pendre pour ses démérites, le dit prévost fist prendre un povre homme qui estoit en prison en chastelet, et luy imposa le nom du riche et le fist pendre au commun gibet, et laissa aler le riche homicide sous le non du povre innocent. Duquiel fait le dit prévost fu convaincu par ceux qui à l'enqueste faire furent députés, si comme l'en dist: et avec ce crime y en ot-il pluseurs autres, pour quoi fu par les députés du roy à enquérir des fais jugié à estre pendu; non obstant que pluseurs de ses favorables déissent que on le faisoit mourir par envie.
Et en cest an, Mahieu capitaine de Milan, quant il sot la nécessité des Guibelins qui luy avoient requis aide, comme devant est dit, si leur envoia Galeace son fils. Quant Phelippe de Valois sot sa venue, si fist savoir de luy par message s'il avoit intention de combatre à luy et aux siens; adonc respondi Galeace que ce n'estoit pas son intencion de soi combatre contre aucun de la maison de France, mais tant seulement secourre sa terre et deffendre ses amis qui estoient en péril. Lors luy respondi Phelippe de Valois: «Sé vous entendez aux Guibelins porter vitaille, mon intencion est de y contrester au mieux que je pourrai.» Ceste response fu dite afin que Galeace se déportast de eux porter vivres. Si respondi Galeace: «Je porterai vivres aux Guibelins qui sont enclos; et sé aucuns me veulent combatre je me deffendrai.» Adoncques Phelippe se départi du siège, et se esloigna environ d'une lieue en une place qui luy sembla estre convenable pour combatre. Auquiel lieu vint Galeace, et avoit devisé son ost en trois parties; et estoit chacune partie de son ost greigneur la moitié que la compaignie Phelippe de Valois, si comme l'en dit. Si assemblèrent, et passèrent le dit Phelippe et les siens toute la première partie de l'ost Galeace: quant Phelippe de Valois vint à la seconde, si se doubta qu'il ne fust enclos, si pristrent trièves les uns aux autres, car il avoit pou de vivres par devers le dit Phelippe de Valois; et ainsi s'en retourna sans plus riens faire.
VII.
ANNÉE 1321
_De la condampnacion des mesiaux[322]._
[Note 322: _Mesiaux_. Lépreux.]
En l'an mil trois cent vingt et un, le roy estoit en Poitou, et luy aporta l'en nouvelle que en la Langue d'Oc tous les mesiaux estoient ars, car il avoient confessé que tous les puis et les fontaines il avoient ou vouloient empoisonner, pour tous les crestiens occire et concilier de messellerie; si que le seigneur de Partenai luy envoia sous son seel la confession d'un mesel de grant renon qui luy avoit esté accusé sur ce qu'il recognut que un grant Juis et riche l'avoit à ce incliné, et donné douze livres et baillé les poisons pour ce faire; et luy avoit promis que sé il povoit les autres mesiaux amener à ce faire, que il leur administreroit deniers et poisons. Et comme l'en luy mandast la recepte de ces poisons, il dist qu'il estoit de sanc d'homme et de pissast, et de trois manières de herbes, lesquelles il ne sot nommer ou ne voult, et si y metoit-on le corps Jhésucrist; et puis, tout ce on sechoit, et en faisoit-on poudre que l'en metoit en sachiets que l'en lyoit à pierres ou à autre chose pesant, et la getoit-on en iaue; et quant le sachet rompoit si espandoit le venin.
Et tantost le roy Phelippe manda par tout le royaume que les mesiaux fussent tous pris et examinés; desquiels pluseurs recognurent que les Juis leur avoient ce fait faire par deniers et par promesses, et avoient fait quatre conciles en divers pays, si que il n'avoit meselerie au monde fors que deux en Angleterre dont aucuns n'i fust en l'un[323], et en emportoient les poisons. Et leur donnoit-on à entendre que quant les grans seigneurs seroient mors, qu'il auroient leur terres, dont il avoient jà devisé les royaumes, les contés et les éveschiés. Et disoit-on que le roy de Garnate, que les crestiens avoient pluseurs fois desconfit, parla aux Juis que il voulsissent emprendre celle malefaçon, et il leur donroit assez deniers et leur administreroit les poisons; et il distrent que il ne le pourroient faire par eux; car se les crestiens les véoient approuchier de leur puis, si les auroient tantost souppeçonneux; mais par les mesiaux qui estoient en vilté pourroit estre fait; et ainsi par dons et par promesses les Juis les enclinoient à ce: et pluseurs renioient la foy et metoient le corps de Jhésucrist en poisons, par quoy moult de mesiaux et de Juis furent ars; et fu ordené de par le roy que ceux qui seroient coupables fussent ars, et les autres mesiaux fussent enclos en maladreries sans jamais issir; et les Juis furent bannis du royaume; mais depuis y sont-il demourés pour une grant somme d'argent.
[Note 323: _En l'un_. Dans l'une de ces assemblées.]
En cest an meisme avint-il un cas à Vitri qui estoit tel, que comme quarante Juis fussent emprisonnés pour la cause devant dite des mesiaux, et il sentissent que briefment les convendroit mourir, si commencièrent à traitier entre eux en telle manière que l'un d'eux tueroit tous les autres, afin que il ne fussent mis à mort par la main des incirconcis: et lors fu ordené et acordé de la volenté de tous que un qui estoit ancien et de bonne vie en leur loy les metroit tous à mort; le quiel ne s'i voult acorder s'il n'avoit avec luy un jeune homme; et adonc ces deux les tuèrent tous, et ne demoura que ces deux: et lors commença une question entre eux deux, le quiel metroit l'autre à mort? Toute fois l'ancien fist tant par devers le jeune que il le mist à mort; et ainsi demoura le jeune tout seul, et prist l'or et l'argent de ceux qui estoient mors, et commença à penser coment il pourroit eschaper de celle tour où il estoit. Si prist des draps et en fist des cordes, et se mist à paine pour descendre: mais sa corde si fu trop courte, et si pesoit moult pour l'avoir qu'il avoit entour luy, si chéi ès fossé et se rompi la jambe; le quiel quant il fu là trouvé, si fu mené à la justice, et confessa tout ce que devant est dit; et lors fu-il condampné à mourir avec ceux que il avoit tué.
Et en ce meisme an, conçut le roy et ot en pensée de ordener que par tout son royaume n'auroit que une mesure et une aune. Mais maladie le prist, si ne pot accomplir ce que il avoit conceu; et si avoit eu en propos que toutes les monnoies du royaume fussent venues à une. Et cette chose le roy avoit intencion de faire.
Et en cest an meisme, le pape condampna une erreur que aucuns avoient controuvée par envie; car pour retraire les gens de venir à confession aux religieux, il affirmoient que ceux qui à eux se confessoient, combien que il eussent privilège du pape de oïr les confessions et de eux absoudre, il estoient tenus de confesser ces meismes péchiés à leur propre curé; mais le pape avoit fait nouvellement une décrétale et avoit affermé que c'estoit erreur, et commanda que nul ne soit si hardi de ce plus dire, et fist que un maistre de théologie qui ce avoit preeschié et déterminé en pluseurs escoles, le rappellast, et avoit nom maistre Jehan de Poilli, piquart.
En cest an meisme, le roy Phelippe, combien qu'il fu franc et débonnaire, par le mauvais conseil d'aucuns qui plus amoient leur proffit qu'il ne faisoient la paix du royaume, voult lever de tous ses subjets trop grant exaction; si que le menu peuple disoit qu'il vouloit avoir le quart de chascun, combien qu'il ne semblast pas que ce fust vérité de si grant somme; et jà estoient semons les bourgois de Paris et des autres bonnes villes qui se merveilloient et disoient: «Qu'est devenue la rente du royaume et les dixiesmes et les annuels des bénéfices dont il a eu les rentes du premier an, et la subvencion des Juis et des Lombars? et si ne paye nulle debte né les aumosnes que ses ancestres ont donné aux povres religieux et aux filles Dieu, et prent encore à créance tout ce qu'il prent. Né il n'a tenu chevauchiée né fait édifice si comme son père fist. Où est tout ce fondu?» Si se pensoient que aucuns qui estoient entour luy l'avoient emboursé et conseillié de lever ceste exaction pour mieux embourser. Et encore avoit-il requis le dixiesme du pape, et le pape luy ottroia sé les prélas s'i accordoient. Pour quoy il leur requist que chascun assemblast ses suffragans pour demander leur assentement. Lesquiels luy respondirent que le passage d'Oultre-mer n'estoit pas prest, pour quoy il convenist jà donner le dixiesme; mais quant il le seroit, il luy ottroieroient volentiers ou il iroient avec luy. Si avint au commencement d'aoust, que le roy chéi en deux grièves maladies, c'est assavoir: En quarte et en flux de ventre et de sanc, et langui moult longuement; et furent faites pluseurs processions pour luy empétrer garison, mais né prières né phisiciens n'i valut riens, qu'il ne trespassast le tiers jour de janvier qui fu le dimenche des octaves saint Jehan l'évangéliste, entour mienuit. Et l'endemain de la Thiphaine, il fu enterré à Saint-Denis, et son cuer fu mis aux frères Meneurs de Paris et ses entrailles aux Preescheurs. Ne targa pas sept jours après que la royne-mère, qui fu femme au roy Phelippe qui mourut en Arragon, trespassa à Vernon, et fu aportée à Paris; et son corps fu mis aux frères Meneurs, délès le cuer le roy Phelippe son seigneur.
[324]Et en icest an chéi si grant plenté de noif[325] à Paris et au pays d'entour qu'il n'est mémoire que oncques en chéist tant; et ce fu par trois fois. Et en ot si grans monciaux par les rues de Paris que à paine y povoit-on aler, si la convenoit porter aux champs ou à Saine en hostes ou en tomberiaux, et les voies dehors et les fossés en furent si plains qu'il y ot assez de péril à aler à pié et à cheval.
[Note 324: Toute cette fin du règne de Philippe V n'est pas dans la continuation de Nangis.]
[Note 325: _Noif_. Neige.]
Un escolier du royaume de Suesce[326] qui estoit appelé Beneoit, prestre et honneste personne, estudiant à Paris en la science de Canon, ot un varlet qui ot nom Lorent. Cestui Lorent en l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent quatorze, le dimenche après Pasques, du royaume dessus dit aportoit argent à son maistre, lequiel entra en la mer. Et lors vint si grant tempeste que tous ceux qui estoient en la nef furent en péril de mort; et lors chascun d'eux commença à demander aide à Dieu à qui obéissent la mer et les vens. Cestui Lorent ot espécial dévocion à Saint-Denis: et si voua et promist que s'il povoit estre délivré du péril, le plus tost qu'il seroit à Paris, il iroit visiter le lieu des corps saints à Saint-Denis; et tantost il vindrent à port de salut. Et quant le dit Lorent vint à Paris, il ne luy souvint du veu qu'il avoit promis à Saint-Denis; et targa trop d'acomplir. Si avint une journée que Dieu qui par maladies et par bateures rappelle les cuers des bons, envoia une grief maladie au dit Lorent, en telle manière qu'il perdi ainsi comme tout son sens, et qu'il n'ot membre de quoy il se peust aidier. Et si sembla à son maistre et à deux autres qu'il estoit en péril de mort; et ceste maladie n'estoit pas épiletique[327], mais ce fu du jugement de Dieu et de saint Denis. Et quant Beneoit, maistre de celui Lorent, vit qu'il estoit en si grant péril, il en fu moult esbahi; et commença à penser qu'il pourroit faire pour sa santé? Et par la grace de Dieu il luy vint en mémoire d'aler en pélerinage à Saint-Denis, selon ce qu'il avoit oï dire à son varlet quant il estoit en santé, et si pensa qu'il n'avoit pas acompli son pélerinage, et pour ce il estoit encheu en la dite maladie. Si le voua à saint Denis en disant en ceste manière: «Sé saint Denis donne santé à mon varlet, je luy promet que je avec mon varlet demain à son moustier irai dévotement.» Et tantost en l'eure qu'il ot promis son veu, il sembla au dit Lorent qu'il eust mieux dormi que qui eust esté malade. Et si luy apparut un homme de moult révèrent chiere, qui estoit vestu en habit de évesque, qui avoit le chief coppé parmi le col, selonc ce que nous luy demandasmes diligeamment; et si parloit au dit Lorent la langue de Suesce, et luy dist: _Stac olz up, harst; kath husmna hau mam hili gat atter hura._ Qui vaut autant à dire en françois: «Liève sus tantost, et is[328] hors de la ville vers Septentrion, et tu trouveras un homme par lequiel tu seras guéri.» Et quant la vision fu départie, Lorent fu tout sain et commença à faire sa besoigne parmi l'ostel, comme il avoit acoustumé. Et quant le maistre du dit Lorent ot oï la vision et veue la santé de son varlet, il alèrent tous deux à Saint-Denis l'endemain bien matin, la douziesme kalende de juing, pour visiter les corps sains selon ce qu'il avoient promis: et rescript et raconta le dit Beneoit, eu la présence du dit Lorent son d it varlet, tout ce qui leur estoit avenu; et selon droit, nous devons croire audit Beneoit qui estoit homme honneste, et par meilleur raison à luy et à deux autres prestres qui virent ledit Lorent ainsi malade qui le nous ont tesmoignié en leur consciences, et nous le devons croire certainement. Et quant ce miracle fu ainsi approuvé en l'églyse monseigneur saint Denis, on fist sermon devant le peuple et sonna-l'en les cloches à l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Denis, et fu chanté à haute voix en l'églyse: _Te Deum laudamus_.
[Note 326: _Suesce_. Suède.]
[Note 327: _Epiletique_. C'est-à-dire, il me semble: Ne provenoit pas du démon.]
[Note 328: _Is_. Sors.]
[329]En ce temps avint en la cité d'Arras que deux femmes en estat de béguignage feignoient que il leur estoit venu en appert, par la révélation d'un ange, qu'il allassent au roy de France luy segnifier de par Dieu que toutes les religions de femmes fist annuler, et ilecques, ès lieux desdites religieuses méist frères de telle règle comme la religion estoit. Si vindrent au roy et luy disrent que dit est. Adonc, le roy les entendit moult bénignement, nonobstant qu'il fust très fort malade, et cuidoit que ce feust vray; si assembla son conseil et fu trouvé que ce n'estoit que une dérision, et furent prises et après laissées aler.
[Note 329: Cet alinéa manque dans la plupart des manuscrits.]
Du roy Phelippe qui fu mort en l'an mil trois cens vingt et un vint en succession le royaume, sans nul contredit, à Charles conte de la Marche; et fu couronné à Reins le dimenche de la quinquagesime, c'est vingt et uniesme jour de février; mais il ne vint à Paris devant le karesme après.
En cel an, avoit le roy d'Angleterre eu victoire de ses anemis: car le conte de Lenclastre avoit esmu pluseurs contes et pluseurs barons contre luy, combien qu'il fust son cousin germain, et s'esforçoit de luy deshériter: si que il avint que les gens le roy orent bataille contre eux, et fu occis le conte de Herefort, et le conte de Lenclastre pris et pluseurs autres contes et barons. Le conte de Lenclastre ot la teste coppée, et les autres barons furent pendus[330].
[Note 330: La matière de cet alinéa sera développée au chapitre deux du règne suivant.]
_Cy fenissent les fais du roy Phelippe-le-Lonc._
CY COMENCENT LES FAIS DU ROY CHARLES-LE-BEL.
I.
ANNÉE 1322
_Coment le roy Charles fu départi de sa femme pour cause de fillolage, et après espousa Marie fille Henri jadis empereur de Rome._
Après la mort du roy Phelippe-le-Lonc régna sur les François Charles-le-Bel son frère. Au commencement de son royaume[331], il escripvit au pape comme pour cause de cognacion espirituelle, laquelle estoit entre luy et Blanche sa femme fille de Mahaut contesse d'Artois; laquielle contesse mère de la devant dite Blanche avoit levé et tenu sus fons le roy Charles; et ainsi, selon les drois canons, le mariage estoit nul, meismement que dispensacion n'avoit pas esté faite né requise au Saint Père qu'il luy pleust à pourveoir de remède compétent et convenable. Laquielle chose quant le pape l'ot entendue, il commist à l'évesque de Paris, à l'évesque de Biauvais et à messire Geffroy du Plessié prothonotoire de la court de Rome, qu'il enquéissent diligeamment de la vérité, et ce qu'il auroient trouvé dénonçassent et féissent savoir à la court de Rome.
[Note 331: _Royaume_. Règne.]
L'an de grace mil trois cent vingt deux, la veille de l'Ascencion, le pape diligeamment informé que la dite contesse d'Artois, mère de la dite Blanche, avoit levé des sains fons le roy Charles, pour quoy entre luy et sa ligniée il avoit cognacion espirituelle, donna sentence que au cas que dispensacion n'eust esté donnée du Saint Père, le mariage de Charles et de Blanche estoit nul. Si donna congié au roy qu'il peust prendre autre femme.
[332]En cel an, environ la Chandeleur, le conte de Nevers fu délivré de prison. Lequiel comme il fust venu à Paris, acoucha de une grief maladie qui fu causée, si comme aucuns dient, en la prison où il fu mis, et de celle maladie il mourut; puis fu enterré aux frères Meneurs l'endemain de la Magdelaine.[333] Et ainsi la contesse sa femme retourna à son héritage, c'est assavoir la conté de Restel, de laquielle conté le dit conte en son vivant ne vouloit que elle en joït, combien que le roy luy eust assignée pour porcion; et avec ce deust avoir la moitié de la conté de Nevers pour son douaire.
[Note 332: Inédit.]
[Note 333: La fin de cet alinéa n'est pas dans la continuation de Nangis, et diffère dans beaucoup de leçons françoises: «Et lors sa femme tourna en son héritaige de Réthel, et pour son douaire deust avoir la conté de Nevers. De la mort du conte fu dit par créance que l'en luy eust donné en sa prison quelque chose par quoi sa mort fu avancée. Car il pensoient bien qu'il estoit de tele conscience que sé il eust longuement vescu, il n'eust tenu envers son père né envers ceux qui tenu l'avoient, nules convenances, combien qu'il les eust jurées.» (Msc. de Sorbonne, nº 426.)]
[334]En cest meisme temps, le roy Charles prist à femme la seur au roy de Boesme, jadis fille de l'empereur Henry et conte de Lucembourg, à Prouvins le jour de la feste saint Mathieu apostre, en septembre. (Et de là, il vindrent à Paris, le jour de la feste des Reliques, qui est le derrenier jour de septembre où la feste fu célébrée très solempnellement. Et vindrent ceux de Paris jusques à Saint-Denis, encontre la royne, à cheval et à pié, à moult nobles paremens.)
[Note 334: Inédit.]