Part 18
Et en cest an, le vendredi après les Cendres, Loys, ainsné fils du roy Phelippe-le-Lonc, mourut, et aux frères Meneurs emprès son aïeule Jehanne royne de France et de Navarre fu enterré.
_Cy fenist l'ystoire du roy Loys, roy de France et de Navarre._
CI COMENCE L'YSTOIRE AU ROY PHELIPPE, QUI FU CORONNÉ EN ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE.
I.
_De la mort Jehan fils du roy Loys de France et de Navarre qu'il ot de la royne Climence; et coment Phelippe conte de Poitiers fu couronné en roy de France après la mort du dit roy Jehan._
En l'an de grace mil trois cent seize, la royne Climence qui estoit enceinte, chéi en une quartaine qui moult greva sa porteure, et enfanta un fils qui avoit non Jehan qui mourut assez tost après. Pour quoy Phelippe, conte de Poitiers, se mist en possession des royaumes: mais le duc de Bourgoigne[305] et sa mère luy estoient contraires, et disoient que la fille son frère le roy Loys devoit hériter. Et les autres disoient que femme ne puet hériter au royaume de France; pour ce ledit Phelippe fu couronné à roy, et à la nuit de la Thiphaine après fu reccu comme roy à Paris. Et tantost il appella le dit Robert d'Artois, et luy fist tenir prison longuement tant que accort fu fait et de luy et de la contesse d'Artois que il quicta du tout; et l'en luy donna la conté de Biaumont en Normendie[306].
[Note 305: _Le duc de Bourgoigne_. Eudes IV, fils d'_Agnès_ de France, fille de saint Louis.]
[Note 306: Ici le texte du manuscrit de Charles V a beaucoup abrégé les leçons antérieures. Comme le sujet est d'une grande importance, on me permettra quelques réflexions. Philippe-le-Long fut-il roi de France en vertu de l'application d'un article de la _loi salique_? ou le fut-il parce qu'on décida hautement, pour la première fois, la grande question de l'inhabileté des femmes au trône? Il est certain que chez aucun écrivain contemporain on ne voit alléguer, à cette occasion, la _loi salique_ et ses prétendues dispositions; il est certain que plusieurs pairs de France réclamèrent en faveur de la princesse _Jeanne_; il est certain que le régent crut avoir besoin de soumettre la question au jugement sans appel de la nation représentée. Et ce fut réellement cette mémorable assemblée qui, pour le bonheur de la France, trancha la question de la succession au trône.
Voici le texte le plus ancien des Chroniques de France, tel qu'on le trouve dans plusieurs anciens manuscrits, entre autres dans le nº 218:
«En ce temps, la royne Climence chéi en quartaine, dont l'enfant que elle avoit en son ventre en fu moult pené. Dont puis, entour la saint Martin, elle enfanta d'un fil, qui fu nommes Jehan: mès il vesqui deux jours ou trois seulement. Et dès lors, le conte de Poitiers tint comme roys le royaume; mès le duc de Bourgoigne li mist contradiction, pour sa nièce, laquelle le royaume devoit avoir, comme plus prochaine fille de roy, par droit. Mès respondu lui fu que femes ne devoient pas succéder au royaume de France. Laquele chose ne se povoit clerement prouver. Et pour ce, le duc et la duchoise envoièrent lettres à pluseurs barons en depriant que il ne s'assentissent en la coronation de Phelippe, le conte de Poitiers. Et non porquant, le conte de Poitiers à grant compaignie de gens d'armes vint à Rains, et fist fermer les portes de la cyté et ainsinc se fist sacrer et coroner de l'arcevesque. Mais le conte de Valois son oncle n'i volt estre présent, et Karles aussinc, conte de la Marche, son frère, n'i daigna estre, mais s'en parti de Rains le matin par indignacion.»]
II.
ANNÉE 1317
_Des mariages des filles au roy de France._
En l'an mil trois cent dix sept, Phelippe le nouvel roy changea le mariage qui estoit pourparlé de la fille au conte d'Evreux et du fils au conte de Nevers, et voult qu'il préist une de ses filles, et si fist-il. Et le roy requéroit vers les Flamens que les condicions de leur pais fussent confirmées: mais les Flamens se descordoient en pluseurs poins, pour quoy on ala au pape pour les acorder. Mais les messages aux Flamens disoient qu'il n'avoient pas povoir de riens acorder, mais de raporter: et pour ce le pape y envoia l'archevesque de Bourges et le maistre des Prescheurs auxquiels les Flamens respondirent que il feroient le dit au pape, mais qu'il eussent seurté que le roy les tenist. Moult de seurtés leur furent offertes, mais nulles ne leur en souffisoient. Et quant il fu raporté au pape, il leur manda que les seurtés estoient souffisantes et que il les presissent; ce qu'il ne vouldrent faire, pour quoy la terre demoura entredite[307].
[Note 307: _Entredite_. La continuation de Nangis dit seulement que l'affaire ne put être alors conclue.]
Et en l'année devant, le onziesme jour de septembre, à heure de vespres, fu très grant mouvement de terre qui trembla par plus de cinq lieues d'espace.
Et en cest an, fu acort entre le roy et le duc de Bourgoigne qui prist à femme l'ainsnée fille[308] le roy qui n'avoit point de fils. La seconde fille fu fiancée au jeune enfant le dauphin de Vienne; la tierce devoit estre donnée au jeune enfant le roy d'Espagne, mais on la donna au conte de Nevers; la quarte mist la royne à Loncchamp, cordelière: et les trièves des Flamens furent proloigniées de Pasques en un an après.
[Note 308: _L'ainsnée fille_. Jeanne.--_La troisième fille_, et non la seconde, fut Isabelle, mariée au dauphin Guigues VIII, en 1320.--_La seconde_ fut Marguerite, mariée à Louis d'abord, conte de Nevers, puis au conte de Flandres.--_La quatrième_ fut Blanche.]
Et pour certain, en cest an fu le roy Phelippe-le-Lonc moult prié des amis Enguerran de Marigni que il leur voulsist donner le corps du dit Enguerran qui avoit esté pendu, et qu'il le peussent mettre en terre benoicte. Laquielle chose le roy leur acorda: lors le firent ses amis oster du gibet, et le firent enterrer[309] au milieu du cuer des Chartreux à Paris, avec Phelippe son frère archevesque de Sens; et sont tous deux sous une pierre.
[Note 309: _Firent enterrer_. Manuscrit 218, suppl. franç. «Fu enterré à Valvert, chiés les frères de Chartrousse.» De là seulement, peut-être, la renommée _du grand diable de Vauvert_.]
Et en ce meisme an, en Italie, environ la fin de la conté de Milan sourdirent hérites[310] de grant puissance, c'est assavoir: Mahieu le visconte de Milan[311] et ses fils; avec luy Galeace, Marc, Lucin, Jehan et Estienne; lesquiels troubloient moult saincte églyse. Contre lesquiels inquisicion fu faite; et furent trouvés hérites manifestement et comme hérites furent condampnés. Dont il avint que souvent il pristrent les messages du pape et les batirent et mistrent en prison et les despouillièrent, et despecièrent les lettres du pape, et si robèrent pluseurs églyses et en mettoient ceux à qui elles estoient hors, et si en tuèrent pluseurs; évesques et abbés boutèrent hors de leur propres lieux et les envoièrent en essil, et moult d'autres maux firent. Et par le dit Mahieu fu entredit aux personnes de l'églyse sennes, conseils[312], chapitres, visitacions, prédications; et si abusa le dit Mahieu de pluseurs pucelles, et depuis par force les mist en églyses; et viola par force pluseurs nonnains; et si nioit la résurrection, ou il en faisoit doubte. Son aieul et son aieule furent hérites, et, avec eux, la Mainfrede qui estoit du lignage au dit Mahieu de par sa mère, tenoit le Saint-Esprit avoir pris char humaine; si furent ars tout en feu.
[Note 310: _Hérites_. Hérétiques.]
[Note 311: _Le visconte_. «Mathæus de comitibus Mediolanensis, et ejus filiu Galeacius, Marchus, Luchinus.» Il faudrolt, je crois, _Filii_. Maffeo Visconti, car tel est son véritable et illustre nom, avoit en effet quatre fil».]
[Note 312: _Sennes, conseils_. «Synodos, concilia, capitula, etc.»]
Et en ce temps, le pape fist moult de procès contre les devant nommés hérites, et geta moult de sentences contre eux, et donna grans indulgences à tous ceux quiiroient à bataille contre eux. En environ ce temps Loys de Bavière qui avoit esté couronné en roy des Romains s'en entra en Italie, et avec les devant dis hérites s'acompaigna.
III.
ANNÉE 1318
_De l'absolution le conte de Nevers._
En l'an de grace mil trois cens dix-huit, Loys conte de Nevers fu accusé de moult de choses, sus lesquielles il fu cité sollempnelment à Compiègne à venir devant le roy personnelment à la quinzaine d'aoust respondre, protestacion faite que s'il venoit ou non l'en feroit droit de ses eschoites[313]: car comme il eust fait hommage au père le roy de la conté de Nevers, de la baronnie de Donzi, et de la conté de Rethel qu'il tenoit de par sa femme, il se tourna devers les Flamens encontre son seigneur lige en rebellion pour faire contre luy quanqu'il pourroit, et en confortant les Flamens contre le roy. Pour quoy le roy avoit mis en sa main les dites terres, fors que tant que sur la conté de Rethel il avoit assigné à la femme du conte certaine provision jusques à deux milles livres par an: (et, à la persuasion des amis d'icelui conte, le roy le laissa parler à luy à Gisors et le reçut en sa grace, soubs certaines conditions que il promist à tenir; et l'en luy rendi ses terres): mais, ce nonobstant, aux gentilshommes de Picardie donnoit faveur qui s'estoient aliés; au préjudice du roy, aux Flamens; et pourchaça tant comme il pot que le duc de Bourgoigne fist à eux aliances en son pays et en Champaigne. Et commença à garnir le chastel de Maizières contre le roy, si comme pluseurs jugoient, et les autres forteresses de Rethel. Et quant le conte de Nevers et le duc de Bourgoigne furent acordés, toutes ces choses furent découvertes. Pour lesquelles désobéissances, ledit conte fu cité par devant le roy, mais il n'i vint né envoia. Et pour ce, derechief ses terres furent mises en la main du roy, car il s'estoit tourné en Flandres avec ses enfans.
[Note 313: _De ses eschoites_. De son cas. «Fieret justitiæ complementum.»]
En celle année et celle devant fu chierté de blé et de vin en France; si que le sextier de fourment fu vendu au prix de soixante sous parisis. Mais aussi, comme par miracle de Dieu, la chierté cessa soudainement, si que le sextier de froment revint à treize sous parisis: (et pour ce, un rimeur dit:
L'an mil trois cent quatorze et quatre, Sans vendangier et sans blé battre, A fait Dieux le chier temps abattre.)
En cest an, Mahaut, contesse d'Artois, voult entrer en sa terre par force de gent d'armes; mais il i avoit moult de chevaliers qui estoient aliés au conte au païs, qui signifièrent à ladicte contesse que à gens d'armes elle ne entreroit point, et que il garderoient le pas contre elle: mais sé elle i vouloit entrer simplement, il leur plairoit bien. Quant elle vit que autrement n'y povoit entrer, elle se déporta de la chose que elle avoit commenciée.
Et en ce meisme an, le pape Jehan envoya messages aux Flamens et leur segnifia que les seuretés que le roy de France leur offroit il les reputoit pour souffisans, et leur conseilloit que il les presissent, et sé il les refusoient, les reputeroient pour parjures et empescheurs du voyage d'Oultre-mer. Finablement, il pristrent journée aux octaves de la feste Nostre-Dame my-aoust, pour donner response. A laquelle journée le pape envoya et le roy aussi; mais de par les Flamens il n'i ot personne, excepté deux fils de bourgois, les quiels distrent qu'il n'avoient povoir de riens ordener, mais s'en estoient partis de Flandres pour querrir bestes qu'il avoient perdues[314], et ainsi furent les messages du roy et du pape moquiés, et s'en retournèrent à leur seigneurs.
[Note 314: Ils s'exprimèrent sans doute d'une façon plus nette et plus insolente: _Nous sommes venus pour chercher des bêtes, et nous les avons trouvées._ Il y a un vieux dicton assez analogue à ce qu'ils durent dire: _Je cherche ma bête: qui l'a trouvée?_]
Et en ce meisme an, fu moult grant guerre en Lorraine en la cité de Verdun, et par telle manière entre les citoiens que l'une partie bouta l'autre hors la cité. Mais le conte de Bar qui deffendoit la partie qui estoit dehors contre l'évesque de la cité et contre son frère le seigneur d'Aspremont, si leur abati deux chastiaux[315], et y envoia le roy le connestable par lequiel il furent mis à paix.
[Note 315: _Deux chastiaux_. «Castrum solemne quod _Diulandium_ dicitur muris diruptis et confractis, cum alio castro nomine _Sampigniacum_.»--_Diulandium_ doit être pour _Diulardum_, aujourd'hui _Dieulouart_, près de _Pont-à-Mousson_. _Samognieux_, suivant le manuscrit de Saint-Victor, nº 306, (Samlaginacum) est à deux lieues de Verdun.]
Et en ce temps, la royne Climence se parti de France et s'en ala à Avignon, et la cuida trouver son oncle le roy de Secile: et entra en Avignon, mais son oncle n'estoit pas venu, si s'en ala saluer le pape, lequiel la reçut moult benignement, et luy eslut sa demeurance, jusques à la venue de son oncle, en l'ostel des seurs de Saint-Dominique.
Et en ce temps le pape Jehan publia aucunes déclarations sur la ruile des frères Meneurs; et si fist aucunes constituions lesquielles il envoia à Paris et en autres lieux, sous bulle, et voult que elles fussent leues publiquement si comme les autres décrétales.
Et en ce temps, Loys de Bavière oï dire que le pape luy avoit refusé la bénéicon impériale, laquielle luy estoit deue de droit, si comme il disoit; car il se reputoit avoir esté esleu paisiblement; et pour ceste cause il luy appartenoit de recevoir et de distribuer les honneurs de l'empire par la manière de ses prédécesseurs. Si advint que, sans requérir le pape, le dit Loys appella au concile général, et fist son appellacion en pluseurs lieux estre publiée, et affirmoit le pape estre hérite, meismement car il sembloit que il se efforçast de subvertir la ruile des frères Meneurs, laquielle avoit esté confirmée de ses prédécesseurs.
IV.
ANNÉE 1319
_Du cardinal qui vint faire la paix du roy Phelippe et du conte de Flandres._
En l'an mil trois cent dix-neuf, envoia le pape un cardinal, monseigneur Gocelin, du titre saint Mathurin et saint Pierre, en France, pour faire la paix des Flamens. Lequiel mist en terre Loys frère le roy Phelippe-le-Bel qui estoit conte d'Evreux, chez les frères Prescheurs de Paris delès sa femme, et puis s'en ala vers Tournay. Lors envoia à l'évesque du lieu que il féist assavoir aux Flamens sa venue, et pour quoy le pape l'avoit envoié; et cil n'y osa aler, mais il y envoia deux frères Meneurs qui furent mis en prison, du commandement du conte qui s'appareilloit de venir asségier Lille, et avoit avec luy la commune de Gant. Et quant il voult passer la rivière du Lys, ceux de Gant luy distrent: «Sire, nous avons juré de garder les trièves de nous et du roy, si que sus luy ne vous suivrons-nous pas.» Le conte se retourna courroucié et condampna ceux de Gant à une grande somme d'argent, laquielle il ne vouldrent paier: pour quoy il fist garder les pas de Gant, si que nul n'i osoit entrer né issir qu'il ne fust mors ou pris; et les autres se gardèrent viguereusement. Le cardinal pourchaça tant que le conte et son fils vindrent parler à luy et les messages du roy; et fu ordené que le conte vendroit à Paris à la mi karesme après, et feroit hommage au roy, et seroient confirmées les condicions de la paix. Mais le conte n'y vint pas, ains trouva raisons frivoles et cavillacions.
Et en ce meisme an, le samedi après l'Assencion, trespassa très noble homme Loys conte d'Evreux. Et le mardi ensuivant, présent le roy et moult d'autres barons et prélas, et le cardinal Gocelin qui estoit venu à Paris pour la paix des Flamens, lequiel chanta la messe, emprès sa femme aux frères Prescheurs fu mis en sépulture.
Et en cest an, Robert le roy de Secile vint requerre aide au pape: lequiel luy aida de dix galies, lesquelles il avoit fait armer et appareillier pour le passage de la Terre sainte. Si les bailla et délivra audit Robert, lequiel roy en adjousta quatorze autres des seues, et les envoia en l'aide de ceux de Gennes qui estoient asségiés. Quant les Guibelins sorent la venue des dites galies, si s'en alèrent apertement au devant et les pristrent, et tuèrent partie de ceux qui les conduisoient, et pristrent le port de Gennes, et ardirent les faubours et donnèrent moult de fors assaux à la cité de Gennes.
Et en ce meisme temps. Phelippe fils du conte de Valois prist avec soy Charles son frère et moult d'autres nobles du royaume de France, et s'en ala en l'aide des Guelphes, à la requeste du roy Robert de Secile, son oncle de par sa mère. Si entra en Lombardie et vint à la cité de Verseilles; de laquelle cité les Guibelins tenoient une partie, et les Guelphes l'autre. Si fu receu des Guelphes à très grant joie, et assailli les Guibelins bonnement au plus tost que faire le pot; mais il vit que il y faisoit pou, car il avoient entrée et issue en la cité à leur volenté. Si ot, sur ce, conseil et s'en issi de la cité, mais il mist un embusche dedens la cité, si furent les Guibelins si près pris que il ne porent plus issir, né ne leur povoit-on aporter vitaille. Quant les Guibelins virent ce, si mandèrent à Mahieu[316] capitaine de Milan que il leur voulsist aidier.
[Note 316: _Mahieu_. Maffeo Visconti.]
Et en ce meisme an, environ la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste, il avint en Espaigne que un noble homme en armes et en proesce, tuteur et garde de l'enfant, roy de Castelle, comme par sa proesce et celle d'un sien oncle qui avoit à non Jehan eussent moult de fois guerroié les Sarrasins, et tellement que on espéroit que en brief temps il eust conquis le dit royaume et mis en la main des crestiens, toutes fois la chose fu autrement menée par la volenté de Dieu et, espoir, par nos péchiés. Car comme les nos fussent cinquante mille tant à cheval comme à pié, tous armés contre cinq mille de Sarrasins, si avint que avant que il se deussent combatre, le dit Jehan fu au lit malade et mourut. Quant ces nouvelles furent sceues en l'ost, il furent tous esbahis, et par telle manière, que jasoit ce que il véissent clèrement la victoire estre à eux attribuée, oncques ne se vouldrent combatre celle journée. Et pour ceste cause fu la mort du dit Jehan plus hastée, car il avoit crié et fait crier celle journée que on se combatist; mais on n'en fist riens, dont il ot si grant doleur au cuer qu'il en mourut plus briefment. Et adonc tout l'ost des crestiens s'en commença à fuir ainsi comme tous esbahis; mais comme les Sarrasins les peussent avoir tous tués, toutes voies nul des Sarrasins n'ensuivi l'ost des crestiens; dont il avint que un Sarrasin dist au roy de Garnate[317], car ledit roy n'i estoit pas présent au fait: «Sire, ne doutez pas, car Dieu s'est courroucié aux crestiens et à nous; car comme il fussent si grant quantité qu'il peussent de nous avoir eu briefment victoire, nul de eux ne nous a osé assaillir; et nous comme il s'en fuioient les peussions avoir mis à mort, toutefois aucuns de nous ne les ont ensuivis.»
[Note 317: _Garnate_. Grenade.]
Et en ce temps, entre Loys duc de Bavière et Ferri duc d'Austrie, et ses frères Leopold, Othon et Jehan, pour l'occasion de l'eslection entre les deux ducs faite et célébrée en grant discorde, sont nés très griefs périls de mort. Car l'un ardit la terre de l'autre; si roboient l'un l'autre, moult de leur citoiens firent mourir, et ceux qui estoient riches furent mis par eux à povreté.
V.
_De la paix qui fu faite entre le roy Phelippe et le conte de Flandres._
En l'an de grace mil trois cent et vingt, à l'instance d'un cardinal vint le conte de Flandres à Paris[318]; (et tant fu fait par le conseil du cardinal et des amis au conte, qu'il fist hommage au roy. Lors tous supposèrent que la paix fu confermée, car il ne sembloit pas que l'homme guerroiast son seigneur, né le sire son homme): et furent là les procureurs des communes de Flandres qui avoient povoir de confirmer la paix. Mais un malicieux advocat qui avoit non Baudoyn, et avoit tous les jours trouvé poins pour le conte tenir en sa rébellion, si fu au faire la procuracion des dites communes, et y fist mettre un point, que les dis procureurs féissent telle paix au roy comme le conte feroit. Et pour ce sembloit qu'il ne povoient confermer la paix sé le conte ne la confermoit. Or avint que fu assignée journée à confermer les poins de la paix: mais le conte dit qu'il ne feroit riens sé on ne luy rendoit Lille et Béthune et Douay; ce que Enguerran de Marigny, procureur son père, luy avoit dit et promis. Car quant l'acort fu fait entre le père le roy et le conte, il luy devoit assigner douze mille livres de rente dedens le royaume; et pour ce qu'il ne le fist pas, le roy reçut ces trois villes. Enguerran y fu envoié et conseilla au conte que il les quittast au roy pour la dite rente; et il luy donna espérance que il pourchaceroit envers le roy que il luy rendrait assez tost de grace especial. Et adonc cil le crut et furent lettres faites de la quittance en telle condicion que elles ne seroient bailliées au roy tant qu'il ne auroit faite la dite grace. Enguerran s'en retourna au roy et luy bailla les lettres sans luy faire mencion de la grace, et tint le roy ces villes comme seues propres. Pour ce, ne luy vouloit le conte accorder nulle paix devant que il les réust, et le roy Phelippe[319] fu courroucié et dist[320] qu'il n'auroit jamais les dites villes. Si le fist ainsi jurer à son oncle et à son frère. Et ce jour meisme le conte de Flandres se parti de Paris et se hasta d'aler, avant que le temps d'aler fausist. Les procureurs des villes envoièrent après, et luy fu dit que il ne se partiroient de Paris tant qu'il eussent fait ferme paix au roy, et qu'il n'avoient chose vu leur procuracion qui l'empeschast, et qu'il savoient bien l'intencion de ceux qui les avoient envoiés; et que s'il retournoient sans riens faire, il n'avoient teste où il peussent mettre leur chaperons. Quant le conte oï ce, si sot bien sé les villes ne luy aidoient que il seroit tantost déshérité; si s'en revint à Paris, et fu la paix confermée et le mariage fait de la fille au roy et du fils au conte de Nevers.
[Note 318: _A Paris_. Variante du manuscrit 218: «Avec sa fille, une sage dame qui fame avoit esté du seigneur de Courcy.»--La suite de ce chapitre est conforme, non pas à la continuation de Nangis, mais à la chronique inédite de Saint-Victor déjà citée, et conservée sous le nº 306.]
[Note 319: _Phelippe_. Philippe-le-Long.]
[Note 320: _Et dist_. Variante du manuscrit 218: «Et jura l'ame son père que jamais le conte ne tendroit la seignorie desdites villes.»]
VI.
ANNÉE 1320
_De la muette des pastouriaux._