Part 17
[Note 295: _Bidaut_. On a _bédaut_, sergent, recors. On a dit aussi _badaud_. De leur nombre, de leur importunité dans la ville du Parlement et de la justice permanente, de leurs habitudes inquiètes et turbulentes, on a fait le proverbe des _Badauds de Paris_.]
_Le trente-nueviesme_. Que il fist pluseurs estans en Normendie, esquiex il ajousta pluseurs héritages du roy.
_Le quarantiesme_. Que il peupla lesdis estans des poissons des estans le roy, et en i mist jusques à la value de dix mil livres.
_Le quarante-et-uniesme_. Que il avoit fait commandement aux trésoriers et aux maistres des comptes, que pour mandement que le roy fesist, que il n'obéissent sé il ne véoient ainsois son séel.
Adonc ices articles dis et fénis et pluseurs devant ses iex approuvés, si ne luy fu en nule manière donnée audience de soy deffendre, fors que l'évesque de Biauvais, son frère, demanda copie des articles devant dis; et, ice fait, de rechief au Temple en prison fu ramené et serré fermement en bons liens et en aniaux de fer, et gardé très diligeamment.
[296]Après, en l'an de grace ensuivant mil trois cent et quinze, comme on traitast par une voie moyenne contre le dit Enguerran, renommée courut que à l'instance de la femme Enguerran estoient faites images de cire pour envoulter le roy et messire Charles et autres barons. Et estoient iceux vouls de cire en telle manière fais et ouvrés que sé longuement eussent duré, les devant dis roy et conte, chascun jour, n'eussent fait que amenuisier, defrire et séchier, et en brief les eussent fait de male mort mourir. Lors par la volonté de Dieu et par son jugement, par aventure occulte fu sceu et aperceu d'aucuns, et tantost fu noncié à Charles de Valois; laquelle chose Charles de Valois entendue, et de ce moult esbahi, lors au roy de Navarre Loys son neveu vint isnelement, et luy raconta teles felonnies, desloiaux et détestables fais. Lequel roy Loys, chascun jour, pourtraitoit envers le dit conte la délivrance du dit Enguerran, et tant, si comme l'en dist, avoit jà fait et procuré envers ses adversaires que le devant dit Enguerran devoit passer mer et aler en Chypre, et ilecques, jusques au rapellement du devant dit conte Charles, et jusques à sa bonne volenté, devoit estre, si comme l'en dit, en essil condampné, sé cette maudite aventure et fortunable endementiers ne fust avenue. Et adonc le roy Loys quant il ot ces félonnies entendues et ces dyaboliques forfais de la femme Enguerran par son consentement, lors si fu moult esbahi, et dist à Charles son oncle: «Je oste de luy ma main, et puis des ore en avant ne m'en entremets; mais selon ce que vous verrez bien expédient et avenant luy faites.» Adonc le roy Loys ice dist, Charles conte de Valois qui autre chose ne queroit fors que le roy soy abstenist de luy deffendre, et qui jà avoit la dame de Marigni, avec sa seur la dame de Chantelou fait prendre, et dedens le Louvre à Paris fait metre en prison; et l'autre boisteuse maudite avec le dit Paviot en Chastelet, les vouls avec eux amenés et aportés, avoit fait emprisonner, et estre détenus en estroite garde; lors adecertes en ce fait non reposant, le samedi devant l'Ascension de Nostre-Seigneur Jhésucrist, si fist au bois de Vinciennes pluseurs barons et chevaliers avec aucuns pers de France assembler, et ilec furent démonstrés aucuns des forfais Enguerran de Marigni, et les autres détestables félonnies et dyablies de sa femme faictes, et, si comme l'en dist, de luy premièrement proposées. Lors par le jugement d'aucuns barons, pers, chevaliers et barons du royaume de France pour ce ilec assemblés, Enguerran fu condampné à mourir pour estre pendu. Et ce fait, le mardi ensuivant, très bien matin, du Temple au Chastellet, en une charete, tout ferré de ses ferreures, fu amené, disant le peuple après et de ce esjoissant: _Au gibet, au gibet soit amené!_
[Note 296: On ne trouve ni dans les éditions imprimées, ni dans le plus grand nombre des manuscrits, un long passage important qui suivoit immédiatement ces mots: _L'an de grace_, etc. Le voici tel que le renferment les deux manuscrits auxquels j'ai déjà emprunté les _articles_ contre Enguerrand de Marigny:
«Après, en l'an de grace ensuivant mil trois cent et quinze, Enguerran de Marigny, qui, au Temple estoit en fers serré et tenu en prison, voiant et appercevant que il fust en péril de mort, lors pensa, par une espérance decevable, coment il poist ses anemis à mort baillier et traire. Et par art de diable eulx, si comme l'en dit, destruire et especialement Charles le comte de Valois et le comte de Saint-Pol, qui estoient ses très grans aversaires. Et adont, manda sa femme la dame de Marigny et la suer à ladite dame, la dame de Chantelou, et, si comme il fu dit, son frère l'archevesque de Sens, que il venissent pour parler à lui. Adonc iceulx ensemble venus, si orent conseil ensemble et traitièrent la mort des devant dis contes; et après, sa femme, la dame de Marigny retournée avec sa suer, la dame de Chantelou, en sa maison, tantost ces deus dames mandèrent et firent venir à eulx une maudite et mauvaise boiteuse qui fesoit l'or et un mauvais garçon qui avoit nom Paviot, qui de tels sors se savoit entremettre. Et leur promistrent moult de pecunes sé il féissent aucus vouls (_vultus_) par lesquiex les devant dis contes peussent occire. Laquele chose otroiée de iceulx, si firent les vouls et par art magique et de diable leur misrent noms et, si comme il fu dit, les baptisièrent faussement. (Etc. comme ci-dessus.)
La continuation de Nangis, qui dit deux mots de cela, attribue la tentative d'envoûtement à Jacques de Sor, à sa femme et à son valet, mais toujours à la suggestion d'Enguerrant et de sa femme. «Quo comperto, dictus Jacobus in carcere vinctus, ex desesperatione laqueo se suspendit, et postmodùm uxor ejus concrematur.»--La _Chronique métrique_ nomme seulement _Paviot_.]
LXXVI.
ANNÉE 1315
_De la mort Enguerran de Marigni._
Et après ce, l'endemain, c'est assavoir le jour du mercredi en la veille l'Ascension Nostre-Seigneur, le derrenier jour du moys d'avril, icelui Enguerran de Marigni chevalier, à grant multitude de gent à pié et à cheval de toutes pars venans et courans et de ce moult esjoïssans, du Chastellet de Paris en une charete, luy disant et criant au peuple: _Bonnes gens, pour Dieu priez pour moi!_ En telle manière fu mené au gibet de Paris, et au plus haut des autres larrons en ce gibet fu pendu. Laquelle chose faicte, en la sepmaine ensuivant, la maudite boisteuse et le devant dit Paviot furent menés au gibet, et ilec ladite boisteuse, les vouls montrés au peuple qui ilec estoit venu, en un très ardant feu fu arse, et le dit Paviot sous son seigneur Enguerran de Marigni fu pendu. Et adecertes la dame de Marigni et sa seur la dame de Chantelou du Louvre où elle estoient en prison ostées et ramenées après ce au Temple l'ostel des Templiers jadis, en plus forte prison furent encloses.
LXXVII.
_De la mort Marguerite femme le roy de Navarre._
En cest an vraiement, la veille de l'Ascension dessus dite derrenier jour d'avril, fu morte Marguerite jadis folle et diffamée royne de Navarre qui au chastel de Gaillart en Normendie estoit emprisonnée, et à Vernon en l'églyse des frères Meneurs fu enterrée[297].
[Note 297: La continuation de Nangis ajoute: «Blancha verò carcere remanens, à serviente quodam ejus custodiæ deputato dicebatur impregnata fuisse quum à proprio comite diceretur vel ab aliis impregnata.» La _Chronique métrique_, après avoir longuement parlé du profond repentir de ces deux princesses, ajoute que la reine de Navarre _mourut de maladie_. Je ne sais sur quelle autorité tous nos historiens modernes ont répété que Louis X _l'avoit fait étrangler_, et je ne vois aucune pièce à l'appui de cette allégation dont Pap. Masson semble l'inventeur. M. Michelet a même été plus loin en donnant aux lignes latines que je viens de citer une interprétation purement imaginaire. (Voyez t. 3, p. 215).]
Et en ce meisme an, Pierre de Latilly, évesque de Chaalons, lequel estoit souspeçonné de la mort Phelippe-le-Biau et de son prédécesseur[298], à l'instance de l'arcevesque de Rains, du mandement du roy, fu détenu en prison.
[Note 298: _De son prédécesseur_. L'évêque de Châlons.]
Et en ce meisme tems, Raoul de Praeles, lequel estoit ainsi comme principal advocat en parlement du roy, fu mis à Saincte-Geneviève tant comme coupable et souppeçonné de la mort devant dite. Mais après moult de paines et de tormens qu'il ot souffert, ne pot-on riens traire de sa bouche fors que bien, si fu franchement laissié aler, et ot moult de ses biens gastés et perdus.
Et en ce tems, Huguelin le duc de Bourgoigne et frère de Marguerite royne fu mort, auquel son frère succéda en la duchiée.
Et en ce meisme tems, environ l'Ascension, messire Loys jadis conte de Nevers et de Rethel, et Jehan de Namur vindrent en France et furent de rechief receus en la grace du roy, et furent rendus au dit conte ses deux contés desquelles il avoit esté privé par avant.
Et en cest an, l'abbé de Cistiaux et les procureurs de Robert conte de Flandres se comparurent à Paris devant le roy pour excuser le dit conte, jasoit ce qu'il eust esté semons personnelment, pour confirmer la paix qui avoit esté l'an devant pourparlée; si l'excusoient en telle manière et disoient: que bonnement il n'y pooit venir pour la foiblesse de son corps; et si luy couroient sus aucuns de ses anemis. Lesquelles excusacions furent réputées pour frivoles; et une pièce de tems après, c'est assavoir la veille de la Sainct-Pierre et Sainct-Pol apostres, furent le dit conte et les Flamens réputés pour contumaux et rebelles. Et en ice tems, le samedi devant la Sainct-Jehan, trois femmes qui portoient poisons, et par les quelles l'évesque de Chaalons, devancier de Pierre de Latilly, avoit esté empoisonné, furent arses en une petite isle qui est devant les Augustins.
Et en ce tems, Jehan le fils messire Guillaume de Flandres espousa la fille du conte de Sainct-Pol.
Et en ce tems il fu moult grant deffaute de vin en France.
_Ci fenist l'ystoire le roy Phelippe-le-Biau._
CI COMENCE L'YSTOIRE DE LOYS, ROY DE FRANCE ET DE NAVARRE[299].
[Note 299: On ne lit dans aucune des variantes de ce titre le sobriquet de _Hutin_. Mais précédemment nous l'avons trouvé joint au nom de Louis X. D'où vient-il? on l'ignore; ce qu'il y a de sûr, c'est que _Hutin_ n'a jamais signifié autre chose que bruit, noise, tumulte.]
I.
_De l'ost de France qui s'en revint de Flandres sans riens faire._
Après Phelippe-le-Biau régna en France Loys, roy de Navarre son fils, et comença à régner l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil trois cent et quinze; et à Rains la cité, le dimenche après les octaves de l'Assompcion de la benoite vierge Marie, mère de Nostre-Seigneur Jhésucrist, avec sa femme la royne Climence de Hongrie, nièce au roy Robert de Secile, fu sacré et coronné en roy. Laquelle Climence, fille Charles Martel fils Charles le secont roy de Secile, le mardi devant son coronnement icelui roy avoit espousée[300].
[Note 300: Le chroniqueur mentionne d'abord le couronnement du roy, bien que les faits décrits immédiatement après soient antérieurs au couronnement.]
Et en ce tems, les Juis que le roy Phelippe-le-Biau avoit chaciés de son royaume, icelui roy son fils rappella à Paris, et fist revenir en son royaume de France.
Et en cest an vraiement, au royaume de France fu le tems d'esté si pluvieux et si mal naturable et les blés au tems d'aoust furent de si male cueillette que en nulle manière ne porent estre mis secs ès granches qu'il ne fussent moilliés, né les raisins des vignes en aucune manière ne porent naturablement, si comme il devoient, meurer.
Et en ce meisme an, Loys roy de France et de Navarre destitua de la chancelerie Pierre évesque de Chaalons, et mist en son lieu Estienne de Mornay chambellenc de son oncle Charles conte de Valois. Et après ce, furent envoiés de par le dit roy Loys ambassadeurs à court de Rome pour promouvoir l'eslection du pape, c'est assavoir: Girart l'évesque de Soissons, le conte de Bouloigne, et Pierre de Blaive chevalier et docteur en droit canon et civil; lesquiex y féirent pou ou noient. Et en après envoia le dit roy Loys son chambellenc et secrétaire messire Hue de Bouville chevalier et avec luy certains autres messages, ès parties de Secile pour avoir Climence la fille au roy de Hongrie en mariage.
Adecertes en icest an, au moys de septembre, quinte fois après le rebellement du conte de Flandres Robert, et des Flamens non voullans tenir les convenances seellées et affermées de leur seaux qu'il avoient eues au roy Phelippe en l'an devant passé, Loys son fils, roy de France et de Navarre, passa en Flandres avec ses deux frères Phelippe conte de Poitiers et Charles conte de la Marche, et ses deux oncles Charles conte de Valois, et Loys conte d'Evreux, et le marquis d'Anconne et le duc de Bretaigne; avec eux moult de bavons, ducs, contes, chevaliers et sergens. Vers Courtray un grant ost assembla, et si noble que de grant temps devant passé ne fu d'aucun roy de France tel noble ost de François assemblé. Et adonc comme ilec parvenissent, si fichièrent leur trés et leur tentes, et ilec se logièrent. Car adecertes oultre ne povoient passer, pour l'iaue du fleuve près d'ilecques courant que l'en appelle le Lys, où il n'avoit nul pont par où il peussent passer. Et vraiement comme le roy de France et de Navarre Loys fust ilec avec son très bel ost, ordenant pour faire appareiller voie à passer le fleuve du Lys, pour soy combatre aux Flamens qu'il convoitoit par très grant ferveur de courage, les Flamens, de l'autre partie, oultre le dit fleuve du Lys estoient assemblés à grant ost; le temps trop pluvieux nostre roy et les siens destourbans à parfaire ce qu'il avoient entrepris, tellement les contrainst que en icelui ost boue si grant estoit chascun jour pour la pluie enforçant et croissant que, si comme il fu dit pour voir, les hommes et chevaux en la boue et au fiens, en aucuns lieux, a par un pou jusques aux genoux estoient. Pour la quelle chose les viandes ne povoient venir à l'ost, car à traire et à amener un toniau de vin en nostre ost, trente chevaux convenoient, et à paines le povoient-il oster et remuer de la boue. Adoncques ces dommages et males aventures nos François douloureusement contraignans, la nécessité inévitable et mescréable les amena à ce que il se départissent et remuassent de ce lieu. Et lors le roy de Navarre Loys, par le conseil de ses barons, le feu premièrement mis en leur tentes de toutes pars, inglorieux et sans riens faire, dolent et courroucié, fu contraint à soy revenir en France. Et pour ce les François mistrent en leur tentes le feu, que il ne les povoient oster né remuer de ce lieu né faire emporter avec eux, pour l'abondance de la boue; et ensement ne vouloient que de eux Flamens eussent nul proffit.
Et ainsi les François, leur tentes laissiées et embrasées, et moult de richesces en icelles estant deguerpies, dolens et courrouciés, mouilliés et crotés en ce lieu departans en France s'en revindrent. Et adecertes, Loys roy de Navarre eu fu si couroucié et dolent qu'il jura, si comme l'en dist, que s'il vivoit en l'an ensuivant, les Flamens iroit efforciement poursuivre et envaïr sans demeure; et que jamais n'auroit vers eux nul accordance se du tout ne s'abandonnoient à sa volenté faire. Et laissa le roy en ces parties pluseurs sergens et soudoiers avec appareils batailleurs qui les pas et les entrées gardoient par mer et par terre, si que les Flamens à paine de aucune partie porent avoir vitaille.
Et en ce meisme an, au moys d'octobre fu fait concile à Senlis présent l'archevesque de Rains et les évesques qui sont dessoubs luy, et pluseurs autres prélas[301]: et là furent proposés les deux cas dessus dis contre Pierre évesque de Chaalons: adoncques requist le dit évesque devant toutes choses, que en sa personne né en ses biens, desquiels il estoit despouillé, on ne attemptast, et que il lui feussent restitués; la quielle chose luy fu ottroiée.
[Note 301: Au lieu de cela, les éditions gothiques n'ont pas craint de mettre: _En celluy mesme an, fu déposé et privé l'arcevesque de Reims et pluseurs autres prélas._]
II.
ANNÉE 1316
_Incidence de sel._
En cest an à Paris fu si grant chierté de sel que nul aage ne remembre né ne tient-l'en en escript si grant chierté de sel à Paris avoir esté veue. Car le boissel en fu vendu dix sols et plus Parisis, en forte monnoie en cest an decourant.
III.
_Incidence de blé._
En cest an ensement, environ le vingtiesme jour du moys de mars, au temps de karesme, commença une si grant chierté de blé au royaume de France, et espéciaument à Paris et en pluseurs autres parties, que tantost après ensuivant, une très grande famine en ensuivi.
IV.
_Incidence de famine._
En l'an de grace après ensuivant mil trois cent seize, la chierté très grant de blé fu au royaume de France; et espéciaument à Paris au temps de Pasques; en telle manière que le sextier de froment valut soixante sols parisis ou environ, bonne et forte monnoie au temps de lors decourant.
Et après ce ensuivant, pour ce que la très grant famine ensuivoit si croissant et angoisseux, pluseurs hommes et femmes povres créatures, traveillans et labourans de fain, par rues et par places à Paris mouroient.
V.
_De la comète._
En cest an ensement, au moys de mars par pluseurs jours à l'anuitier, la comète, un signe au ciel, fu veue au royaume de France signefiant le destruiment du royaume.
VI.
_Coment les cardinals furent assemblés._
Et en cest an aussi, Phelippe conte de Poitiers, frère Loys roy de France et de Navarre, qui en l'an devant passé estoit meu de Paris et alé, du commandement son frère, à Avignon en Provence pour assembler les cardinals, sé il peust pour faire pape, lors ot parlement avec les cardinals qui ilec estoient demourans, et les fist assembler à la cité de Lyons sur le Rhosne pour élection du nouvel pape faire le jour de la feste saint Pierre et saint Pol en juing.
VII.
_Du trespassement le roy Loys, roy de France et de Navarre._
En cest an vraiement, le jour du samedi après la feste de Penthecouste, le cinquiesme jour de juing, au boys de Vincennes, Loys roy de France clost son derrenier jour. Et l'endemain ensuivant, c'est assavoir le jour de la Trinité, sixiesme jour en juing, à Saint-Denis en France fu porté; et l'endemain honnorablement enterré. Et après ce, Phelippe conte de Poitiers qui à Lyon avoit longuement demeuré pour faire faire le pape, oï nouvelles de la mort son frère le roy Loys, lors pour ce à Paris se retrait et revint.
Et lors des barons de France receu paisiblement, prist tantost, par l'assentement et l'accort de eux, la garde et le gouvernement des royaumes de France et de Navarre, en ses lettres son titre en telle manière disant: «Phelippe fils du roy de France, gouvernant les royaumes de France et de Navarre, à tous justiciers», etc.
Ycelui roy de France et de Navarre Loys régna, après son coronnement, couronné du royaume de France, neuf moys et demi ou environ et laissa sa femme la royne Climence grosse.
En ce meisme an, environ la feste de la Magdalaine, Loys conte de Clermont et Jehan son frère conte de Soissons avec pluseurs autres, pristrent la croix de la main du patriarche de Jhérusalem pour aler Oultre-mer, en la présence de pluseurs prélas pour ce à Paris assemblés. Et lors fu crié par le conte de Poitiers que tous ceux qui nouvellement avoient prise la croix, et les autres qui par avant l'avoient prise, si comme il avoit fait son père vivant, si ordenassent et appareillassent qu'il fussent près à la feste de la Penthecoste après l'an pour passer au saint voiage.
Et en ce meisme an, Jehan conte de Soissons, qui avoit pris la croix n'avoit guères, mourut.
VIII.
_Du coronnement le pape Jehan._
Et en cest an ensement, les cardinals, à la cité de Lyon sus le Rhosne ensemble assemblés, à un jour d'un samedi le septiesme jour d'aoust, eslurent et firent nouvel pape, c'est assavoir: l'évesque jadis d'Avignon une cité en Provence, cardinal de l'églyse de Rome, lequiel deux centiesme pape fu appellé Jehan le vingt-deuxiesme.
Et en celle cité de Lyon, le jour de la nativité de la benoicte vierge Marie, le huitiesme jour de septembre, fu coronné et consacré de dyadème papal, présent Phelippe conte de Poitiers, gouverneur des royaumes de France et de Navarre, Charles son frère conte de la Marche, et ses deux oncles Charles et Loys, et moult d'autres barons du royaume de France et d'ailleurs, et prélas, évesques, cardinals et autre clergié et peuple, pour icelui pape en la cité de Lyon et en icelui jour assemblés.
Et adecertes en cest an ensement, le premier jour de septembre, au palais de Paris, par le conseil au conte de Savoie et de Charles conte de Valois, et de Loys conte d'Evreux, et de l'évesque de Saint-Malo et de pluseurs autres évesques, archevesques, prélas, barons, princes, contes, ducs et chevaliers entre Phelippe conte de Poitiers, régent du royaume de France et de Navarre, et Robert de Béthune conte de Flandres, fu une condicion et manière de paix par lettres authentiques faite et confirmée, et des eschevins de Flandres pour tout le menu et le gros peuple commun affermée.
Et en cest an aussi, au moys de septembre, Robert d'Artois fils Phelippe d'Artois, qui fu fils du conte d'Artois Robert qui mourut à Courtray en Flandres, entra à grant ost et noble chevalerie de chevaliers ensemble aliés, en la cité d'Arras, à luy usurpant et prenant, ainsi comme par violence, la conté d'Artois, au préjudice de la contesse d'Artois fille le dessus dit conte Robert[302]. Mais tout veu, et considéré que les parties proposoient, la propriété du conté d'Artois fu déclinée à la contesse, et pour bien de paix, la conté de Biaumont avec toutes ses appartenances fu donnée audit Robert, et renonça au droit du conté d'Artois, sé point en i avoit, et le quitta et en furent faites lettres, et jura que il ne vendroit jamais encontre.
[Note 302: Le seul manuscrit 218, supplément françois, contient l'important passage qui suit.--Nos historiens n'ont pas assez remarqué que l'avènement incontesté de Philippe-le-Long à la couronne de France dût réveiller naturellement les espérances du comte d'Artois.]
En cel an, pour l'accord traitié entre le roy et les Flamens, fu Loys, le conte de Nevers, qui tant de maus au royaume avoit fait, receu fu des Flamens en grace et luy fu rendue sa conté où li rois avoit mis sa main. Et lors, li Flamens par terre et par mer se garnirent de vitaille, si qu'en brief temps il ot meilleur marchié de pain et de vin que il n'ot en France. Et puis assés tost, li Flamens se confederèrent et adjoindrent aux Baonnois[303] et vindrent par mer contre les François et prinrent quatre de leurs grans nés et les ardirent; combien que il déissent lors le contraire.
[Note 303: _Baonnois_. On chercheroit vainement dans Ducange et les autres glossaires ce mot qui se rencontre fréquemment chez les annalistes de Flandres et dans la _Chronique métrique_ attribuée à Godefroi de Paris. Dans tous les cas il paroît désigner des _corsaires_ ou _bandits_ de mer.]
[304]Et en cest an, environ la chandeleur, furent assemblés en la présence de Pierre d'Arrablay, jadis chancelier du roy de France mais nouvellement avoit esté fait cardinal, pluseurs barons, nobles prélas, bourgois en la cité de Paris; lesquiels tous ensemble approuvèrent la coronacion de Phelippe-le-Lonc, et luy promistrent obédience tant comme à leur seigneur, et à Loys son ainsné fils après luy, tant comme vray hoir; et de ces choses firent foy et serement; et aussi ceux de l'université de Paris aprouvèrent les choses dessus dites; mais il n'en firent pas serement. Et adonc fu-il desclairié que femme ne succède pas au royaume de France.
[Note 304: Cet alinéa précieux n'est pas dans les manuscrits antérieurs à Charles V.]