Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 15

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[251]En cest an ensement, Phelippe-le-Biau, roy de France, contre l'arcevesque de Lyon sur le Rosne, qui de luy paroles contumélieuses avoit semées, et injures aucunes dites à sa gent, Loys son ainsné fils, roy de Navarre, à Lyon à grant ost envoia. Lequel Loys, roy de Navarre, comme ilec avec son noble ost parvenist, tantost avec ses François assist la cité. Mais comme ilec par huit jours ou environ avec sa noble compaiguie fust ainsi pour la cité isnelment assaillir, et en brief l'eust détruite sé il peust, lors l'arcevesque de Lyon, son fol orgueil appercevant et la force du roy doubtant, souple et bien veullant au roy Loys se transporta. Lequel Loys icelui arcevesque à son père le roy de France à Paris amena. Lequel arcevesque, après ce, fu détenu en garde jusques au tems après ce convenable auquel par le conseil de ses barons de la besoigne pourtraiteroit. Lequel arcevesque, non petit de tems après ce passé, l'amende de ses forfais par son bon plaisir envers le roy pourtraitiée et faite, à son propre lieu s'en revint. En cest an, Loys, fils du conte de Clermont Robert, prist à femme la seur du conte de Hainaut; et Jehan son frère prist à femme la contesse de Soissons.

[Note 251: On va voir, dans ce chapitre, deux récits du même événement. Le premier, le plus mal écrit des deux, n'est pas reproduit dans la continuation latine de Nangis.]

Et en ce meisme an, un juif qui, n'avoit gaires de tems, s'estoit converti à la foy, un pou de tems après renia la foy, et fu pire qu'il n'avoit esté devant. Car en despit de Nostre-Dame, il crachoit sus ses ymages, partout où il les trouvoit; lequel fu jugié à estre ars: et fu ars le jour que Marguerite la Porète devant dite fu arse. Et en ce meisme an, ceux de Lyon se rebellèrent contre le roy de France, et s'en alèrent à un chastel qui est appelle Sainct-Just, et le destruirent. Quant le roy le sot il y envoia son fils Loys Hutin et ses deux frères avec luy, et moult grant ost, et fu environ la feste monseigneur sainct Jehan-Baptiste. Quant il vindrent la où les anemis estoient, si commencièrent à grever le plus qu'il porent. Et là se porta le dit fils du roy premier né, Loys Hutin, moult noblement, et par telle manière qu'il estoit amé de tous ceux de l'ost. Quant les anemis virent que les nos se portoient si noblement et si hardiement, si se rendirent et la cité à la seigneurie du roy de France: adonc fu pris l'arcevesque de la cité lequel estoit leur principal capitaine qui avoit à non Pierre de Savoie, et fu près du conte de Savoie lequel l'amena au roy de France; mais à la requeste de pluseurs il ot en la fin sa paix et retourna en son arceveschié.

Et en ce tems les os d'un Templier qui ja pieça estoit mort, lequel avoit non Jehan de Tur, furent desterrés; car il fu trouvé par les inquisiteurs que le dit Jehan en son tems avoit esté hérite, et pour ceste cause furent ses os ars et mis en poudre: le dit Jehan estoit commandeur[252] du Temple, et en son tems fist édifier la tour du Temple.

[Note 252: _Commandeur_. «Quondam thesaurarius Templi.» Le latin ne contient pas la précieuse mention qui se rapporte à l'érection de la tour du Temple. Nos historiens de Paris ont donc eu probablement tort de nommer _Hubert_ le Templier qui l'avoit fait construire.]

En ce meisme an, Henri roy des Romains et le duc d'Osteriche, et l'arcevesque de Lyon et moult d'autres princes, avec très grant ost, par le conté de Savoie entrèrent en Ytalie. Et premièrement fu receu en la cité d'Astence[253]; et en après en la cité de Milan fu coronné moult honnorablement et sa femme avec luy, de l'arcevesque de ladite cité, en la présence des prélas. Quant ce fu fait, le dit roy ot un assaut de son adverse partie en ladite cité. Mais tantost et hastivement il les mist en subjeccion, et par telle manière qu'il donna exemple à ses autres adversaires de eux non rebeller.

[Note 253: _Astence_. Asti.]

En ce meisme an fu faicte une permutacion entre l'arcevesque de Roen et l'arcevesque de Narbonne; car l'arcevesque de Roen lequel avoit non Bernart et estoit neveu du pape Climent, ne pooit avoir bonnement paix avec les nobles de Normendie, pour la cause que il estoit trop jeune et trop joli[254] en aucuns de ses fais: si fu permué l'arcevesque de Narbonne, lequel avoit à non Gile et estoit pour le tems principal conseiller du roy, en arcevesque de Roen.

[Note 254: _Joli_. Gai.]

Et en ce meisme an, depuis que le pape Climent ot absous le roy de France avec les habitans de son royaume de la sentence que le pape Boniface avoit gettée sur luy et sur ses adhérens, et du consentement de ceux qui estoient de la partie le pape Boniface, le dit pape réserva certaines personnes; entre lesquelles fu Guillaume de Nogaret, chevalier, Regnaut de Suppin chevalier, et environ dix autres; et si réserva ceux de la cité d'Agnane de l'absolucion au roy donnée, comme dessus est dit, et furent tous les devant dis prenomés exceptés.

LXVII.

ANNÉES 1311/1312

_Des fais le pape Boniface non coupables._

En l'an de grace ensuivant mil trois cent et onze, le roy de France Phelippe et les adhérons à luy, sus le fait de Boniface, touchant pape Climent, avoir esté et estre du tout en tout non coupables furent desclairiés[255]; et sé en aucune partie fussent coupables, du tout fussent absous à cautelle.

[Note 255: C'est-à-dire que le roi fut déclaré, par Clément, innocent de la violence commise sur Boniface. Ce chapitre est fort négligé; on y revient d'ailleurs sur des faite déjà mieux racontés plus haut.]

En cest an, Henri le roy des Romains passa par une cité d'Ytalie laquelle est appellée Crémonne: car de celle cité s'estoient partis les Guelphes et en avoient amené leur femmes et leur enfans et tous leur biens en une autre cité que l'on appelle Brixe laquelle estoit moult fort. Quant le dit roy sot que les Guelphes s'estoient ainsi pour luy départis de leur cité, si fist destruire toutes les maisons des Guelphes, et si fist abatre les murs de la cité et les forteresces, et par espécial les portes de la cité qui estoient moult nobles, et si fist emplir tous les fossés en telle manière que les murs et les fossés estoient tout à égal. Et après, se transporta le dit roy Henri en la cité de Brixe, et ilec tint son siège depuis l'ascension Nostre-Seigneur jusques à la Nativité Nostre-Dame. Si avint que ceux de la cité se combatirent contre le dit roy des Romains Henri: si fu pris en celle bataille Tybaut de Brisach tout vif, lequel estoit capitaine de la dite cité de Brixe, lequel fu admené à l'empereur Henri. Quant il vit que il ne pooit eschaper de mort, si confessa publiquement que il et des greigneurs de la cité de Milan avoient fait moult de mauvaises conspiracions contre luy et contre les siens pour luy metre à mort.

Quant l'empereur ot ce oï, si le fist traisner parmi l'ost, et puis le fist pendre par deux heures, et puis le fist oster du gibet et le fist décoler, et fist mettre sa teste sus une grant lance, et la fist porter au plus solempnel lieu de son ost, afin que chascun le peust veoir, et le corps fist despecier en quatre parties, et en quatre parties de son ost en fist porter en chascune partie un quartier: et lors ot le dit empereur victoire de la cité; et fist destruire tous les murs de la cité. Mais endementiers que l'empereur tenoit siège à la cité de Brixe, Waleran son frère s'en aloit par devant la dite cité, lequel fu feru soudainement d'une sajete et moru.

Au tems meisme du siège durant, vindrent à l'empereur de toutes les cités d'Ytalie, et luy offrirent foy et loyauté ainsi comme à leur seigneur. Et en ce tems, trois cardinals furent envoiés du pape, c'est assavoir: le cardinal d'Ostie et deux autres, pour le coronement de l'empereur; lesquiels vindrent par Ytalie jusques à Rome. Si avint depuis que la cité de Brixe ot esté sousmise à l'empereur Henri, il se départi par Cerdonne[256] et s'en ala à Gennes, et là fu reçu très honnorablement: et endementiers qu'il se reposoit en la cité de Gennes, sa femme trespassa en la dite cité.

[Note 256: _Cerdonne_. «Terdonam.»--_Brixe_. Brescia.]

En ce meisme tems, en Flandres, une commocion de rebellion de guerre se renouvela, laquelle n'a voit guères par avant esté accoisie[257], pour laquelle chose le conte de Flandres Robert fu grandement souppeçonné. Lequel fu de par le roy appellé à Paris pour soy espurger; lequel y vint, mais Loys fils du dit conte, lequel estoit conte de Nevers, fu trouvé coupable; lequel fu mené premièrement à Moret en prison, et depuis fu ramené à Paris, et là fu mis en prison; de laquelle prison il s'eschappa, car il se doubtoit pour laquelle chose du conseil des nobles du royaume, et fu dit par arrest en plain parlement qu'il estoit de sa conté privé[258].

[Note 257: _Accoisie_. Apaisée.]

[Note 258: L'histoire de la captivité et de la fuite du comte de Nevers est racontée au long et d'une manière très-intéressante dans la Chronique métrique attribuée à Godefroi de Paris.]

Et en ce tems, le roy Phelippe fist faire nouvelle monnoie, c'est assavoir doubles de deux deniers; laquelle monnoie fu moult agréable au peuple, et aux nobles, et aux églyses[259].

[Note 259: Ce récit diffère complètement de celui de la continuation latine de Nangis. «Philippus.... simplicium ac duplicium Burgensium fieri fecit monetam, pro simplicibus duplicibus Parisius denariis concurrentem. Hæc moneta ratione _indebiti_ valoris et ponderis, et ratione novitatis cursus, _capi refatabatur_; quia ab omnibus atque rectè sapientibus redundare non minimè diceretur in exactionem indebitam reique publicæ detrimentum; quod etiam nonnulli nobiles et magnates ... graviter conquerendo oretenus et expressè exposuerunt eidem.»]

Et en ce meisme an, le pape ottroia et envoia privilèges aux clers estudians à Orliens pour establir université, supposé que le roy de France s'i voulsist acorder; si ne s'i voult le roy acorder pour le tems. Adonques s'assemblèrent tous les clers estudians à Orliens, et firent foy les uns aux autres que il se partiroient, et ainsi le firent; mais avant que l'an fust finé, il furent en aucune manière apaisiés par le roy, et retournèrent à Orliens.

Et en ce meisme an, ot concile en la cité de Vienne, et là furent assamblés cent et quatorze prélas mitrés, sans les autres qui n'estoient pas mitrés, et sans ceux qui furent excusés par procuracions: et là furent deux patriarches, c'est assavoir: celuy d'Antioche et d'Alixandre; aux quiels deux patriarches l'en fist deux sièges propres au milieu de tous. Et avant que le premier siège séist, le pape enjoint à chascun prélat et aux autres de dire leur messes privées, et de trois jours jeune. Si comença le premier le samedi ès octaves de monseigneur sainct Denis, et comença le pape, si comme il est dit de coustume: _Veni Creator spiritus_, et prist son theume: _In consilio justorum et congregatione, etc._, c'est-à-dire: «au conseil et à rassemblée des justes les euvres de Nostre-Seigneur sont grans.» Et puis leur exposa le pape trois causes pour lesquelles il avoit fait assembler concile général: la première fu pour cause du fait énorme des Templiers, la seconde pour le secours de la Saincte Terre, la tierce pour la réformacion de toute universele églyse, et puis donna sa bénéiçon sus le peuple, et chascun s'en retourna en son lieu.

L'an mil trois cent douze, le lundi après Quasimodo, fu le secont siège du concile, en la grant églyse de Vienne, célébré. Et là vint le roy Phelippe avec ses frères et ses fils environ la Mi-Caresme, et avoit moult grant compaignie de barons et de nobles hommes; et se sist le roy à la destre du pape plus haut que les autres, mais il estoit plus bas que le pape; et prist le pape son theume: _Non resurgunt impii in judicio_, c'est-à-dire: «les mauvais ne se relèvent point en jugement.» Adonc le pape Climent, au concile général, l'ordre du Temple, non par voie de diffinitive sentence, comme il ne fu pas vaincu[260], mais par voie de provision ou de pourvoiance du siège de l'apostoile, quassa du tout en tout et anulla. Ensement en faveur et en l'aide de la Saincte Terre fut ottroiée du dit pape Climent au roy de France le diziesme des églyses jusques à six ans.

[Note 260: _Vaincu_. Convaincu.]

En cestui an Henri, roy des Romains, en la cité de Rome et en l'églyse Sainct-Jean de Latran, de monseigneur Nichole Dupin cardinal d'Ostie, et de deux autres cardinals du pape Climent à ce envoiés, de diadème impérial fu coronné. Et en ce tems, avant que le conseil se partist, le siège de Rome pourveust, le roy et les prélas à ce consentans, que les biens des Templiers feussent dévolus aux frères de l'Ospital afin qu'il feussent plus fors à la Saincte Terre recouvrer.

En ce meisme an, Pierre de Gavestonne, duquel l'en a parlé par devant, fu pris du conte de Lencastre en un chastel et ses complices avec luy, et luy fist-l'en coper la teste honteusement; dont le roy d'Angleterre fu moult courroucié, mais la paix en fu faicte par deux cardinals qui avoient esté envoiés du pape en Angleterre.

Et en ce tems, environ Noel, nasqui un fils au roy d'Angleterre de Ysabel sa femme fille du roy de France, lequel fu appellé Edouart.

Et en cest an, Simon qui premièrement avoit esté évesque de Noyon et de Biauvais, moru, auquel succéda Jehan de Marigni, frère Enguerran de Marigni, et chantre de Paris.

LXVIII.

ANNÉE 1313

_Coment les enfans le roy furent fais chevaliers._

En l'an de grace ensuivant mil trois cent treize, Phelippe-le-Biau roy de France Loys, son ainsné fils, roy de Navarre avec ses deux autres fils, c'est assavoir Phelippe conte de Poitiers et Charles conte de la Marche[261], et pluseurs grans maistres et nobles, le jour de la Penthecouste, en la mère églyse de Nostre-Dame de Paris, fist chevaliers.

[Note 261: «Unà cum Hugone, duce Burgundiæ, Guidone Blesensi, aliisque quampluribus regni nobilibus.»]

Et ice roy, ensement le jour du mercredi ensuivant, avec ses devant dis fils, enseurquetout son gendre le roy d'Angleterre Edouart qui lors estoit présent, avec les nobles chevaliers de l'un royaume et de l'autre, à passer la mer de la Saincte Terre, de la main au cardinal à ce député et establi, en l'isle Notre-Dame qui est au fleuve de Saine au preschement du dit cardinal ilec assemblés, pristrent la croix qui est le seing de la sainte enseigne Nostre-Seigneur Jhésucrist[262]. Et lors à celle feste de la Penthecouste, pour l'onneur de la dite cheval rie, fu Paris encourtiné solempnelment et noblement, et fu faicte la plus sollempnel feste et belle qui grant tems devant fu veue: car adecertes le jeudi ensuivant d'icelle sepmaine de la Penthecouste, tous les bourgois et mestiers de la ville de Paris[263] firent très belle feste, et vindrent, les uns en paremens riches et de noble euvre fais, les autres en robes neuves, à pié et à cheval, chascun mestier par soy ordené, au dessusdit isle Nostre-Dame, à trompes, tabours, buisines, timbres et nacaires, à grant joie et grant noise demenant et de très biaux jeux jouant. Et lors du dit isle, par dessus un pont fut fait sur nefs et bateaux nouvellement ordenés deux et deux[264] l'un mestier après l'autre, et les bourgois en telle guise ordenés vindrent en la court le roy par devant son palais qu'il avoit fait faire nouvellement de très belle et noble euvre par Enguerran de Marigni son coadjuteur et gouverneur du royaume de France principal. Auquel palais les troys roys, c'est assavoir: Phelippe-le-Biau roy de France, Edouart son gendre roy d'Angleterre et Loys son ainsné fils roy de Navarre, avec contes, dux, barons et princes des dessus dis royaumes, estoient assemblés pour veoir la dite feste des bourgois et mestiers qui aussi ordenéement et gentement venoient, et tout pour le roy et ses enfans honnorer. Et ensement après disner, en la manière dessus dite ordenés, revindrent à Sainct-Germain-des-Prés, au Prés-aux-Clers, là où estoit Ysabel royne d'Angleterre, fille le roy de France, montée en une tournelle avec son seigneur le roy d'Angleterre Edouart, et pluseurs dames et damoiselles, pour veoir la dite feste des dits bourgois dessus dis et des mestiers, et les vist et regarda, et moult luy plurent: laquelle feste tourna, envers le roy de France et aux siens, à très grans honneurs et louables, et aussi aux gens de Paris.

[Note 262: Tous les détails suivants de celle fête sont originaux. La continuation de Nangis n'en dit pas un mot. La _Chronique métrique_ attribuée à Godefroi de Paris raconte les fêtes bien plus au long et d'une manière plus curieuse encore. Cependant on n'y trouve pas la mention aussi claire des métiers de Paris et des corporations bourgeoises. Au reste, on a bien mauvaise grace à parler de la misère et des malheurs de la _Classe moyenne_ dans l'ancienne France, quand on lit des descriptions de ce genre sous la date de 1313.]

[Note 263:

A cheval bien furent vint mille, Et à pié furent trente mille; Tant ou plus ensi les trouvèrent, Cels qui de là les estimèrent.

(_Chronique métrique_.)]

[Note 264:

Seignor por entrer en celle ille, (l'île Notre-Dame) Cels de Paris la noble ville Firent li pont par desus Saine En deus jors de celle semaine. Ce fu par devers Nostre-Dame Où fu fait et drescié ce pont. Le lundi et mardi fu fet Cet pont; huit vint piés ot de trait, Et de large en ot il quarante. (_Id_.)]

Et en cest an meisme, le prince de Tarente, environ la feste de la Magdalaine, espousa la fille de Charles conte de Valois er de Katherine sa femme, héritière de Constantinoble.

Et en ce meisme an, le mercredi après la feste de la Magdelaine, furent appellés du mandement le roy à Courtrai les barons et les prélas; et là fu paix faite entre le roy et les Flamens, par telle manière que les Flamens satisferoient au roy de la somme d'argent qui pieça avoit esté ordenée, et leur forteresces dès maintenant jusques à certain tems qui leur fu dit, et selon ce que les députés du roy ordeneroient, feroient abatre à leur propres cous et despens, et commenceroient à Bruges et puis à Gant: item il rendroient à messire Robert, fils au conte de Flandres, toute la chastellerie de Courtrai avec les appartenances; et de ces choses tenir il rendroient hostages, à greigneur seurté.

En cest an, Henry roy des Romains priva publiquement le roy Robert de Secile de sa couronne et de son royaume, pour la cause de ce qu'il avoit failli de comparoir par devant luy à certain temps. Laquielle privacion le pape Climent réputa estre pour nulle, et sé aucune estoit, du tout il l'annichiloit pour moult de causes, lesquielles sont en ses constitucions alléguées, et seroient moult longues à mettre en escript.

Et en cest an, au mois de juillet, un ost fu ordené par l'empereur contre le roy de Secile, et là ot l'empereur moult de belles victoires.

LXIX.

_De la mort Henri empereur de Rome._

Et en cest an ensement, Henri empereur des Romains entra en la voie de l'université de char humaine et fu mort, et en la cité de Pise fu honnorablement enterré: le quiel preu, hardi, chevalereux, et en ses fais très noble empereur de Rome Henri fu empoisonné d'un Jacobin qui luy donna à boire[265], selon ce que aucuns veullent dire. Et bien dient dont ce fu duel et pitié; car sa bonté et sa valeur croissoient de jour en jour de mieux en mieux; et, si comme l'en dit, sé il eust guères plus vescu il eust conquis toute Italie et mise toute sous sa puissance et seigneurie. Mais de ce fait de l'empereur Henri dient aucuns qu'il fu prouvé devant le pape Climent par phisiciens que l'empereur fu mort d'apostume; et combien qu'il fust malade, il se fist mettre en sa chapelle pour luy acommunier, et assez tost après il trespassa: et bien sachent tous que c'estoit le prince du monde que Jacobins amoient plus; et pour ce semble-il bien que son confesseur ne peust[266] avoir tant de loysir qu'il mist poisons en son vin que l'en ne s'en apperceust.

[Note 265: _A boire_. Le latin est plus exact. «Vel, ut dicebant aliqui, eucharistiam sumendo de manu sacerdotis et proprii confessoris de ordine F. prædicatorum.»]

[Note 266: _Ne peust_. Il semble qu'on devroit seulement lire _péust;_ mais tous les manuscrits portent le _ne_.]

Et en cest an, le roy Phelippe mua sa monnoie environ la nativité Nostre-Seigneur. Et commença à faire florins à l'aignel. Le quiel florin valut au commencement vingt-deux sols de petis bourgois: et en ce tems ot moult de mutacions de monnoie, laquielle greva moult le peuple.

Et en cest an, l'églyse de Nostre-Dame-des-Escos, que Enguerran de Marigui avoit nouvellement faite édifier, et en icelle avoit mis chanoines, fu noblement dédiée. Et en cest an, le cardinal Nicolas deffendi sus paine de escommeniement que nul n'usast de constitucions nouvelles en jugement né en escolles; car de la conscience du pape elle n'estoient pas issues, jà soit ce que sur ce il entendoit à pourveoir. Et environ la feste de monseigneur saint Denis, le dit cardinal deffendi tous les tournoiemens, et dampna tant les tournoians comme les souffrans et aidans: et meismement les princes qui en leur terres les souffroient. Si geta grant sentence contre eux, et avec ce sousmetoit leur terres à l'entredit de l'églyse. Mais après le pape, à la requeste des fils du roy et de pluseurs autres nobles, dispensa avec eux, pour ce qu'il estoient nouviaux chevaliers, que par trois jours devant karesme[267] il peussent aux dis jeux jouer tant seulement et non plus.

[Note 267: C'est-à-dire durant les jours gras. Les cavalcades du carnaval n'ont peut-être pas d'autre origine, et l'on peut du moins admettre que l'usage de se masquer reçut une nouvelle consécration du souvenir des Tournoyans, armés de toutes pièces, les uns bien les autres mal, tous bariolés de couleurs et de blasons, tous se réunissant à la même époque de l'année.]

Et en ce meisme an, Guichart l'évesque de Troies, lequiel avoit esté souppeçonné d'avoir procuré la mort de la royne Jehanne, si comme par avant est escript, fu trouvé innocent par la confession d'un Lombart qui avoit à nom Noffle, lequiel estoit jugié à Paris à estre pendu au gibet.

Et en cestui an, mut une très grant dissencion entre le duc de Lorraine et l'évesque de Mez pour très petite achoison, la quielle eust esté tost apaisiée qui y eust voulu mettre un pou de paine. Mais en la fin les deux os s'assemblèrent emprès un chastel que on appelle Freve[268], et là ot moult aspre bataille entre eux. Toutes fois ot le duc victoire par sa cautelle et industrie: car l'évesque avoit plus de gent que le duc. Si s'en commencièrent à fuir, et en y ot bien deux cens que mors que noiés: ilec le conte de Bar neveu de l'évesque, le conte de Salins et son fils, furent pris et pluseurs autres nobles qui estoient de la partie à l'évesque; mais il furent assez briefment délivrés de prison en paiant une grant somme d'argent.

[Note 268: _Freve_ ou _Frouard_. L'évêque s'appeloit Renaud de Bar.]

LXX.

ANNÉE 1314

_De la mort le maistre du Temple._

En cest an aussi, au moys de mars au tems de karesme, le général maistre du Temple, et un autre grant maistre après luy, en l'ordre si comme l'en dist visiteur, à Paris en l'isle devant les Augustins[269], furent ars: et les os de eux furent ramenés en poudre, mais oncques de leur forfais n'orent nulle recognoissance.

[Note 269: «Prudenti consilio, circà vespertinam horam, in parvâ quâdam insulà Secanæ, inter hortum regalem et ecclesiam fratrum Heremitarum positâ, ambos, pari incendio concremari mandavit.» C'est à peu près où sont aujourd'hui les _bains Vigier_ du Pont-Neuf.--Variante du manuscrit 218, sup. fr.: _L'Ille des Juis_. La _Chronique métrique_ porte: _En l'ille des Juiaus_. Pour tous ces renseignemens, le _Plan de Paris sous Philippe-le-Bel_, dressé par M. Albert Le Noir, laisse beaucoup à désirer.]