Part 14
Et en ce meisme an, Loys dit Hutin, ainsné fils du roy de France et roy de Navarre, quant il vint à sa cognoissance que un chevalier que on appeloit Fortin, le quiel il avoit institué et ordené garde de son royaume, luy voulsist oster et usurper frauduleusement son dit royaume de Navarre; si assembla une belle compagnie de nobles hommes et puissans entre lesquels furent le conte de Bouloigne et messire Gauchier de Chastillon, connestable de France, et s'en ala en Navarre et y arriva au moys de juillet, et là fit tant avec sa compagnie que le dit Fortin et tous ses aliés il mit en subjection; et visita son royaume et appaisa. Depuis s'en vint à Pampelune et là se fist couronner en roy de Navarre. Et en cest an Katherine, seconde femme Charles conte de Valois et héritière de l'empire de Constantinople, trespassa le jeudi après la feste monseigneur Saint-Denis, et fu enterrée aux frères Prescheurs à Paris; auquel enterrement le roy de France et les nobles furent présens, et le maistre du Temple d'Oultre-mer, le quiel aidoit à porter le corps en terre avec les autres nobles.
Et en ce meisme an, au moys de janvier, Edouart le roy d'Angleterre prist à femme la fille au roy Phelippe, laquielle avoit non Ysabel, et estoit en l'aage de douze ans ou environ; et n'avoit plus le dit roy de France de filles. Et la convoia le roy et ses fils avec les barons jusques à Bouloigne sur la mer; et d'ilec jusques en Angleterre des nobles de France fu convoiée, et avant que il partissent, elle fu en royne d'Angleterre couronnée.
Et cest an, Marguerite royne de Secile, de très noble et très honnorable renommée, et jadis femme du premier Charles roy de Secile, frère du roy saint Loys, trespassa.
Et en ce meisme an, Jehan de Namur, fils Gui jadis conte de Flandres, prist à femme la fille Robert, conte de Clermont.
LXIV.
ANNÉE 1308
_Coment Henri de Lucembour fu roy des Romains._
En l'an de grace ensuivant mil trois cent et huit, Henri conte de Lucembour fu esleu roy des Romains: et lors il envoia ses messages à court de Rome pour requerre de la main au souverain évesque pape Climent la consécracion et le couronnement de l'empire.
En ce meisme an, le roy de France s'ordena pour aler à Poitiers et principaument pour le fait des Templiers; car là tenoit le pape sa court. Et fist le roy une semonse par tout son royaume à pluseurs nobles et non nobles qu'il fussent à Pasques à Tours; et avec luy enmena-il une grant multitude[230]. Et quant le roy fu par devant le pape, si ot moult de parlement entre eux deux, et en après, au mandement du pape, fu le maistre général de toute l'ordre du Temple amené, et avec luy aucuns autres, les quiels sembloient estre les plus notables en la dite ordre du Temple. En la fin fu délibéré et assez ordené que le roy détendroit tous les profés de la dite ordre, et chascun par soy emprisonnés, dès maintenant et en après, au non de l'églyse et en la main du siège de Rome; et qu'il ne procéderoit à leur relaxacion né à leur délivrance né à leur punicion, en aucune manière, sans le mandement ou l'ordenance du siège de l'apostole: mais de leur biens, des quiels la dispensacion en bonne loyauté estoit au roy laissiée, leur administreroit leur nécessités, pour vivre competament jusques au concile général.
[Note 230: _Une grant multitude_. «Ab hoc quoque plurimis penè de omni civitate sive Castellania regni.... convocatis, copiosam tàm nobilium quàm ignobilium secum duxit illùc turmam.» Voilà bien encore, je suppose, les assemblées représentatives.]
Et en cest an que le pape Climent estoit à Poitiers, par le conseil des cardinals, pour le subside de la Terre Saincte et pour la réformacion de toute saincte églyse, et meismement pour le fait des Templiers qui moult estoit énorme[231], le concile qui devoit estre général ès kalendes d'octobre à Poitiers[232] fu rappellé, et des dites kalendes d'octobre jusques à deux ans passés, précisément ordené et par tout le royaume de France, par ses lettres patentes à archevesques et évesques et aux inquisiteurs des hérites fit mandement que diligemment il missent leur entente, et, en tant comme il povoit toucher leur personnes, que il se hastassent selon le conseil des sages, et que ces choses il missent à fin par le dit conseil. Mais toutesvoies le général maistre de l'ordre et aucuns autres grans il réserva à temps à la correction et examinacion du siège de Rome, et de certaine science. Et adecertes, en ce meisme an, Charles de Valois prist la tierce femme, c'est assavoir la fille Gui, conte de Saint-Pol.
[Note 231: _Enorme_. «Quorum etiam sexaginta vel circiter supra dicta eisdem imposita crimina ...»]
[Note 232: Le continuateur de Nangis dit: «Viennae.»]
Et en icest an, Gui jadis premier né du conte de Blois espousa la seconde fille de Charles conte de Valois et de Katherine sa femme, et estoit la dite fille de moult petit aage, si comme l'en dit.
Et en ce meisme an, le samedi après l'Ascension Nostre-Seigneur, une tempeste moult dommageuse et moult impétueuse, tant de gresle comme de vent, avint, et meismement environ Chevreuse[233] et à heure de vespres, car les blés qui encore estoient ès champs et les vins qui estoient ès vignes furent péris et perdus, et pluseurs grans arbres tombés à terre, et le clochier de la dite églyse de Chevreuse ce meisme jour fu trébuchié du vent. Et en cest an, le pape et les cardinals se départirent de la cité de Poitiers là où il avoient longuement esté, mais l'esté fu avant passé; et s'en ala le pape là où il avoit esté né, c'est assavoir à Bourdiaux, et retint avec luy bien pou de cardinals, et donna congié aux autres de eux en aler jusques à temps; si demoura là une pièce de temps.
[Note 233: Cette mention de Chevreuse, fréquente dans nos chroniques françoises, semble accuser les lieux habités par le chroniqueur. Remarquez surtout plus haut les détails de la légende du moine auquel le diable apparut.]
Et en ce meisme an, Guichart l'évesque de Troie fu moult souspeçonné qu'il n'eust procuré par aucuns maléfices ou par venin la mort de Jeanne, jadis royne de France et de Navarre: pour la quielle chose aucuns tesmoins furent oïs, jasoit ce qu'il fussent faux. Si fu raporté au pape leur déposicion, nonobstant que elle fust fausse; et manda le pape que le dit évesque fust mis en prison[234].
[Note 234: La Chronique métrique attribuée à Godefroi de Paris raconte la même chose. Il paroît que l'évoque voulut être jugé dans toutes les formes: il demeura quatre ans incarcéré avant d'obtenir complète justice.]
Et en ce meisme an, une grande dissencion mut entre deux nobles hommes de Bourgoigne, c'est assavoir Erart de Saint-Verain et Oudart de Montagu: adonc en la conté de Nevers, le jour de la feste monseigneur saint Denis, furent assemblés avec le dit Erart, le conte de Cherebourc[235], messire Dreue de Mello, messire Miles de Noyers et pluseurs autres nobles avec eux; et de la partie du dit Oudart fu le dalphin d'Auvergne, messire Beraut de Marcueil, fils du conte de Bouloigne[236], avec pluseurs autres, et les trois frères qui communément de Vienne sont appellés. Entre les quielles parties ot moult aigre bataille, mais elle fu tantost finée: et ot le dit Erart la victoire, et se rendi le dit Beraut au conte de Chierebourc pris avec aucuns autres. Et après, le roy de France fist prendre le dit Erart, et pluseurs autres avec luy, et mettre en diverses prisons.
[Note 235: _Cherebourc_. «Sacri-Cæsaris.» C'est plutôt _Sancerre_. C'étoit Jean, deuxième du nom. _Dreux de Mello_. Le latin porte: _Mellento_, Meulent; mais le françois semble plus exact. (Voyez le P. Anselme, t. VI, p. 62.)--_Le dauphin d'Auvergne_, Robert III.]
[Note 236: _Fils_. Il faudroit, je crois, _et le fils du conte de Bouloigne_. Beraud de Marcueil, ou plutôt de _Mercoeur_, étant le beau-père de _Robert III_, dauphin d'Auvergne, et non le fils de _Robert VI_, comte d'Auvergne et de Boulogne.]
Et en cest an, Aubert roy des Romains mourut et fu tué de un sien neveu, si comme l'en dist: et après luy fu roy Henri conte de Lucembourt.
Et en ce meisme an mourut la femme[237] Jehan de Namur, environ la purificacion Nostre-Dame, la quielle il avoit espousée l'an précédent; et l'an ensuivant il espousa la fille madame Blanche de Bretaigne.
[Note 237: _La femme_. C'étoit Marguerite, fille de Robert de Clermont, fils de saint Louis et chef de la branche de Bourbon.]
Et en cest an, la grant indulgence que le pape avoit donnée l'an passé au temps qu'il estoit à Poitiers à tous ceux qui donroient de leur avoir à ceux qui aloient Oultre-mer pour la subside de la Terre saincte, fu publiée par le royaume de France; de laquielle recepte avoit esté establi receveur le maistre de l'Ospital d'Outre-mer. Si fu ainsi ordené: que à bien près par toutes les églyses, il y auroit un tronc, ou un certain lieu auquiel chascune personne metroit du sien, selon sa dévocion; et dura ceste chose par cinq ans ou environ autant que le pardon dura.
L'an de grace ensuivant mil trois cent et neuf, environ la Pentocouste, le fils du roy d'Arragon se combati encontre le roy de Garnate[238], le quiel estoit Sarrasin; et ot le dit fils d'Arragon glorieuse victoire, et mist à mort une très grant quantité de Sarrasins.
[Note 238: _Garnate_. Grenade.]
En ce meisme an, environ la fin de juillet fu l'eslection de Henri de Lucembourc du pape et des cardinals approuvée: et luy fu ottroié sa consécration et la couronne de l'empire, la quielle il dut prendre, à certain temps que le pape luy mist, en l'églyse Saint-Pierre en la cité, où il luy plairoit[239]. Quant le dit messire Henri ot ainsi esté esleu, et qu'il ot eu congié et auctorité du pape, si comme dit est, si vindrent à luy le conte de Flandres Robert, et le conte Jehan de Namur qui estoient ses cousins germains, et le conte Guillaume de Haynaut, son cousin germain qui nouvellement avoit pris à femme la fille messire Charles de France, et la greigneur partie des haus barons d'Alemaigne. Et avoit jà commencié ledit messire Henri sa quarantaine à Ais: et quant il ot parfait sa quarantaine, si le menèrent les barons en la chapelle d'Ais et ilec le couronnèrent à roy d'Alemaigne. Quant le vaillant roy de Lucembourc ot porté couronne à Ais en la Chapelle, le conte de Flandres et le conte de Haynaut pristrent congié à luy, en luy offrant leur services, et depuis fist le roy son appareil moult grant pour aler à Rome. Si avint, une pièce de temps après qu'il ot son arroy assemblé, que il fist assembler grant foison de chevaliers lesquiels il mena avec luy, et passèrent Alemaigne; et puis entra le dit roy en la duchié de Quarentaine[240], et là luy fu offerte toute obéissance, et puis passa les mons et entra en Lombardie. Tantost ceux de Pade se rendirent à luy, et ilec séjourna et attendi ses gens. Mais tantost que ceux de Milan le sorent, il y envoièrent leur ambassadeurs en luy présentant la ville de Milan du tout à son commandement; les quiels il reçut moult benignement à sa grace. Puis se départirent de luy, et leur donna grans dons, et leur commanda que il déissent à ceux de Milan que briefment les iroit veoir pour estre couronné. Après un peu de tems assembla son ost, et fist messire Gui de Namur son mareschal, et envoia ses messages devant pour faire son arroy à Milan. Quant ceux de Milan sorent sa venue, si issirent tous à pié et à cheval contre luy, et à grant joie le menèrent à la souveraine églyse, et le couronnèrent à roy de Lombardie, et l'appellèrent Auguste. Puis après se départi de Milan à tout son ost et ala asségier la cité de Cremoigne, et tant y fist que elle luy fu rendue. Après ala asségier la cité de Bresse qui moult estoit fort, et ilec fust une grant pièce de temps, et y fist-on maint grant assaut. Et à ce siège vindrent à luy ceux de Pise, à tout leur povoir en son aide; et en la parfin ceux de Bresse firent traitié à luy. Et à ce traitié mourut le conte Gui de Namur qui estoit son mareschal, pourquoy l'empereur fu si destorbé qu'il ne les voult onques recevoir à merci. Quant ceux de la ville virent que autrement ne povoit estre, si se rendirent tout à sa volenté, et luy apportèrent les clefs de la ville. Mais oncques l'empereur ne voult entrer par porte en la cité, né teurdre[241] son chemin pour aler à son palais; ains fist emplir le fossé qui devant son tref estoit et despecier le mur à l'encontre; et puis fist abatre toutes les maisons qui en sa voie estoient jusques à son palais, et ainsi entra en la ville de Bresse. Quant il ot ilec séjourné une pièce de temps, si prist hostages de eux et les envoia à Pise; et prist conseil avec les Guibelins d'aler conquerre la cité de Rome: et avoit tant fait au pape Climent qu'il luy avoit envoié un légat à Bouloigne-la-crasse; et d'ilec se trait vers Rome, et mena le légat avec luy; et en sa voie conquist moult de cités et de villes et de chastiaux.
[Note 239: _Où il luy plairoit_. Cela est de trop, et le latin dit seulement: «In basilicâ principum apostolorum in urbe.»--Le reste de l'alinéa n'est reproduit que dans la _Chronique de Flandres_.]
[Note 240: _Quarentaine_. Ce mot doit être un _lapsus_ du premier copiste, reproduit dans tous les manuscrits. Il faudroit _Savoie_, sans doute, comme plus bas au chapitre LXVI.]
[Note 241: _Teurdre_. Se détourner de.]
Et en ce meisme an le pape Climent fist publiquement affichier en son palais à Avignon une intimacion en la quielle il estoit contenu que généralement il intimoit à tous ceux qui vouldroient procéder en fait d'appellacion contre le pape Boniface, tant pour luy comme contre luy par quelque manière, qu'il fussent pourveus dedens le dimenche que l'en chante _oculi mei_, et devant le pape se présentassent, ou autrement sur ce d'ore en avant il n'i seroient receus; mais dès ore en avant il leur dénioit toute audience et leur imposoit silence quant en ceste partie. Entre les quiels Guillaume de Nogaret chevalier devant dit, et Guillaume du Plessier chevalier avec lui, s'apparut à l'ajourner par le pape assigné, accompagnié de moult puissant compaignie; lequel renouvela tant l'appellation contre le pape comme les cas de crime, les quiels par avant avoient été proposés contre le dit pape Boniface, et se offri à les prouver; et requist à grant instance que les os du dit pape fussent desterrés tant comme hérite et qu'il fussent ars. Mais la partie adverse, tant d'aucuns cardinals comme d'autres deffendans la partie du pape, s'opposa appertement tant environ la sustance du fait comme contre la personne du dit Guillaume proposant moult de enormités. Adonc fu mise ceste besoigne en suspens jusques à tant que l'en eust plus plaine délibéracion. Et en ce meisme an, en la tierce kalende de novembre, il vint un vent soudain, le quiel dura par une heure et plus, et trébucha moult d'arbres et de édifices, et meismement le clochier de Saint-Maclou de Pontoise, et les grans arches de pierre qui sont environ le chevez de l'églyse monseigneur Saint-Denis, jasoit ce que il ne chéirent pas, si les vit-l'en en telle manière chanceler que l'en cuidoit qu'il déussent chéoir à terre.
Et en cest an, le derrenier jour de janvier, après midi, fu veue l'éclipse de soleil par une heure et vingt-quatre minutes, et est assavoir que le centre de la lune fu emprès le centre du soleil; et dura la dite éclipse par deux heures naturelles et plus; et estoit la couleur de l'air ainsi comme la couleur de saffran: et la cause estoit, selon les astronomiens, car[242] Jupiter, au point de l'éclipse, avoit la seigneurie entre les cinq planètes.
[Note 242: _Car_. Parce que. _Quarè_.]
En ce meisme an fu vue très griève et aspre dissencion entre le roy d'Angleterre et ses barons, pour l'occasion d'un chevalier qui estoit appellé Pierre de Gavastonne, le quiel Pierre avoit pieça esté bani du royaume d'Angleterre, si comme l'en disoit: mais le roy l'avoit pris en si grant amour qu'il luy avoit donné la conté de Lincolne à droit héritage. Et à la suggestion du dit Pierre s'efforçoit le roy de faire moult de nouvelletés contre la volenté de tous et contre la coustume du pays et au préjudice du royaume. Si avint tant que pour l'occasion des choses devant dites, comme pour sa simplesce et fatuité, qu'il le pristrent en telle haine non pas seulement pour le guerroier, mais le priver de l'administracion du royaume, se ce n'eust esté pour l'amour du roy de France duquiel il avoit espousé la fille; et aussi pour l'amour de la royne la quielle estoit moult amée des barons et des nobles du pays.
Et en cest an, les Hospitaliers avec grant compaignie de crestiens passèrent en l'isle de Rodes de la quielle les crestiens avoient esté enchaciés par les Sarrasins: en la quielle isle il se portèrent à leur très grant loenge, et y firent moult de bons fais contre les Sarrasins.
LXV.
ANNÉE 1310
_De la condampnacion des Templiers._
En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent et dix, pluseurs Templiers[243] à Paris vers le moulin Saint-Antoine[244] comme à Senlis, après les conciles provinciaux sur ces choses ilec célébrées et faites, furent ars, et les chars et les os en poudre ramenés: des quiels Templiers dessus dis cinquante-quatre, le mardi après la feste de la saint Nicolas en may, vers le dit moulin à vent, si comme il est dessus dit, furent ars. Mais iceux, tant eussent à souffrir de douleur, oncques en leur destruction ne vouldrent aucune chose recognoistre. Pour la quielle chose leur ames, si comme on disoit, en porent avoir perpétuel dampnement, car il mistrent le menu peuple en très grant erreur. Et pour voir après ce ensuivant, la veille de l'Ascencion Nostre-Seigneur Jhésucrist, les autres Templiers en ce lieu meisme furent ars, et les chars et les os ramenés en poudre; des quiels l'un estoit l'aumosnier du roy de France qui tant de honneur avoit en ce monde; mais oncques de ses forfais n'ot aucune recognoissance. Et le lundi ensuivant, fu arse, au lieu devant dit[245], une béguine clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit trespassée et transcendée l'escripture devine, et ès articles de la foy avoit erré; et du sacrement de l'autel avoit dit paroles contraires et préjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit esté condampnée.
[Note 243: _Pluseurs_. Variante: _Soixante_.--_Cinquante-neuf_.]
[Note 244: _Vers le moulin saint Antoine_. Le latin dit: «Quinquaginta novem Templarii, foras civitatem Parisius, in campis videlicet ab abbatiâ monialium, quæ dicitur S. Antonii non longè distantibus, incendio fuerunt extincti. Qui tamen omnes, nullo excepto, nil omninò finaliter de impositis subi criminibus cognoverunt, sed constanter et perseveranter in abnegatione communi perstiterunt, dicentes semper sine causâ morti se traditos et injustè: quod quidem multi de populo non absque multâ admiratione stuporeque vehementi conspicere nullatenùs potuerunt. Circà idem tempus, apud Silvanectum ... novem Templarii concremantur.»]
[Note 245: _Au lieu devant dit_. «In communi plateâ Graviæ.»]
[246]Les cas et forfais pour quoy les Templiers furent pris et condampnés à morir et encontre eux aprouvés, si comme l'en dit, et d'aucuns en prison recogneus ensuivent ci-après:
Le premier article du forfait est tel: Car en Dieu ne créoient pas fermement, et quant il faisoient un nouvel Templier, si n'estoit-il de nulluy sceu coment il le sacroient, mais bien estoit veu que il luy donnoient les draps[247].
[Note 246: Tout le reste du chapitre n'est pas dans le latin.]
[Note 247: _Les draps_. L'habit.]
Le secont article: Car quant icelui nouvel Templier avoit vestu les draps de l'ordre, tantost estoit mené en une chambre oscure; adecertes le nouvel Templier renioit Dieu par sa male aventure, et aloit et passoit par-dessus la croix, et en sa douce figure crachoit.
Le tiers article est tel: Après ce, il aloient tantost aourer une fausse ydole. Adecertes icelle ydole estoit un viel pel d'omme embasmée et de toile polie[248], et certes ilec le Templier nouveau mettoit sa très vile foy et créance, et en luy très fermement croioit: en en icelle avoit ès fosses des ieux escharboucles reluisans ainsi comme la clarté du ciel; et pour voir, toute leur foy estoit en icelle, et estoit leur dieu souverain, et chascun en icelle s'affioit et meismement de bon cuer. Et eu celle pel avoit moitié barbe au visage et l'autre moitié au cul, dont c'estoit contraire chose; et pour certain ilec convenoit le nouvel Templier faire hommage ainsi comme à Dieu, et tout ce estoit pour despit de Nostre-Seigneur Jhésucrist, nostre sauveur.
[Note 248: C'étoit sans doute une momie égyptienne recueillie par les Templiers, et qu'on les accusa d'adorer.]
Le quart: Car il cognurent ensement la traïson que saint Loys ot ès parties d'Oultre-mer, quant il fu pris et mis en prison: Acre une cité d'Oultre-mer traïsrent-il aussi par leur grant mesprison[249].
[Note 249: Cet article accuse l'injustice des autres. Comment les Templiers, en 1310, pouvoient-ils se justifier des événemens passés en 1250!--Autant en dire du suivant.]
Le quint article est tel: Que sé le peuple crestien en ce temps fust prochainement alé ès parties d'Oultre-mer, il avoient fait telles convenances et telle ordenance au soudan de Babiloine qu'il leur avoient par leur mauvaistié appertement les crestiens vendus.
Le sixième article est tel: Qu'il cognurent eux du trésor le roy à aucun avoir donné qui au roy avoit fait contraire, laquelle chose estoit domageuse au royaume de France.
Le septième est tel: Que, si comme l'en dit, il congnurent le péchié de hérésie; et, par leur ipocrisie, habitoient l'un à l'autre charnellement; pour quoy c'estoit merveilles que Dieu souffroit tels crimes et félonnies détestables estre fais! mais Dieu, par sa pitié, souffre moult de félonnies estre faites!
Le huitième est tel: Sé nul Templier, en leur ydolatrie bien affermé, mouroit en son malice, aucune fois il le faisoient ardoir, et de la poudre de luy en donnoient à mengier aux nouviaux Templiers; et ainsi plus fermement leur créance et leur ydolatrie tenoient: et du tout en tout despisoient le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.
Le neuviesme est tel: Sé nul Templier eust entour luy çainte ou liée une corroie, laquelle estoit en leur mahommerie, après ce jamais leur loy par luy pour morir ne fust recognue; tant avoit ilec sa foy affermée et affichiée.
Le disiesme est tel: Car encore faisoient-il pis, car un enfant nouvel engendré d'un Templier en une pucelle, estoit cuit et rosti au feu, et toute la gresse ostée; et de celle estoit sacrée et ointe leur ydole.
Le onziesme est tel: Que leur ordre ne doit aucun enfant baptisier né lever des saincts-fons, tant comme il s'en puisse abstenir; né sur femme gisant d'enfant[250] seurvenir ne doivent, sé du tout en tout ne se veullent issir à reculons, laquelle chose est détestable à raconter. Et ainsi pour iceux forfais, crimes et félonnies détestables furent du souverain évesque pape Climent et de pluseurs évesques, et arcevesques et cardinaux condampnés.
[Note 250: _Gisant d'enfant_. C'est-à-dire: Etant en couches.]
LXVI.
_Coment le roy de France envoia contre l'arcevesque de Lyon._