Part 13
En ce meisme an ensuivant, Phelippe-le-Biau, roy de France, tierce fois après le rebellement de ceux de Flandres, à Mons en Peure au moys d'aoust assembla contre eux grant ost. Adonc, comme à un jour du moys dessus dit, de convenance et d'acort fait de l'une partie à l'autre[211] déussent venir à bataille, ceux de Bruges et les autres Flamens, dès maintenant leur armes prises, toutes leur charrètes, leur charios et leur autre appareil batailleureux tout entour eux espessement et ordenéement mistrent, pour ce que nul ne les peust trespercier ne envaïr sans grant péril. Et lors de toute pars les François comme il deussent entrer en bataille, je ne sai par quel parlement, eux ainsi avironnés, sans bataille et sans aucun assaut jusques vers vespres se tindrent. Et adecertes pluseurs cuidoient, pour les messages d'une part et d'autre entrevenans, que paix fust du tout faicte et fermée; et pour ce se départirent et espandirent çà et là en aucune manière, non cuidans en ce jour plus avoir bataille[212]. Lors les Flamens ce apercevans soudainement s'esmurent, et vindrent jusques aux tentes du roy; et fu le roy si près pris que à paines pot-il estre armé à point; et ainsois que il peust estre monté sur son cheval, pot-il véoir occirre devant luy messire Hue de Bouville chevalier[213], et deux Bourgois de Paris, Pierre et Jaques Gencien, les quiels pour le bien qui estoit en eux estoient prochains du roy[214]; mais quant il fu monté, très fier et très hardi semblant monstra à ses anemis.
[Note 211: C'est-à-dire: D'un commun accord.]
[Note 212: Le msc. du Suppl. Fr., nº 218, offre ici de précieuses variantes: «Et comme adoncques, toute jour, jusques vers l'eure des vespres nos François ainsi feussent, les Flamens connurent par leur espieurs que le roy de France feust en un lieu avec pou des siens, atendant eux venir humbles et bienveillans, lequiel n'estoit du tout armé, et encore n'avoit son chief armé ... Lors à une grant multitude de compagnies de Flamens vindrent au roy isnelement et l'assaillirent. Et ilec Pierre Gencien et Jaques Gencien bourgois de Paris, armés des armes royaux, qui avoient aidié à armer le corps le roy, et monseigneur Hue de Bouville chevalier, à mort du tout en tout aux piés le roy accraventèrent, et pluseurs autres ensement occisrent, cuidans le roy occire ... Adonc le roy ce aperceut: si monta tantost en son cheval et son chief arma isnelement, et ès Flamens viguereusement et asprement du tot en tot s'embati; et quanques à ycelle empointe, à s'encontre, des Flamens venoient, yceux à mort de toute part acraventoit.»]
[Note 213: _Chevalier_. «Militem suum secretarium.]
[Note 214: «Fratres, qui pro suæ fidelitatis industriâ, regi semper adstabant.»]
Adonc le roy ainsi noblement soy contenant, François ce aprenans qui jà ainsi comme d'une paour se vouloient dessambler et départir, pour le roy secourre isnelement se hastèrent, et du tout en tout à la bataille s'abandonnèrent, et crièrent ensamble: _Le roy se combat! le roy se combat!_ et ainsi la bataille constraingnant et de toutes pars croissant, Charles conte de Valois, Loys conte d'Evreux frères Phelippe le roy de France, Gui conte de Sainct-Pol, Jehan conte de Dammartin, nobles chevaliers et autres grans maistres, pluseurs contes, ducs et barons et chevaliers, avec les autres nobles compaignies à pié et à cheval, ès Flamens lors isnelement se plungièrent et embatirent, et vers le roy se traistrent. Lors adonc iceux nobles, estant avec leur noble et forte compaignie à pié et à cheval, la bataille entre eux merveilleuse, forte et aspre fu faicte; mais les Flamens du tout en tout furent rués jus et acraventés, et de eux fu faicte grant occision et mortalité, et si grant abatéis qu'il ne porent plus arrester. Mais la fuite commencièrent très laide et très honteuse, délaissans charrètes et charios et tout leur appareil bataillereux. Et adecertes, pour voir, sé la nuit oscure venant n'eust la bataille empeschiée, pou de si grant nombre de Flamens en fust eschapé que mors du tout en tout ne fussent. Et ainsi, la bataille parfaicte et fenie, nostre roy Phelippe, noble batailleur, à torches de cire alumées, de la bataille s'en revint aux tentes avec sa noble chevalerie. Et ainsi comme il fu dit pour voir, sé cil roy de France Phelippe-le-Biau ne se fust contenu si noblement ou si vertueusement, ou sé en aucune manière il eust montré la queue de son cheval aux Flamens pour soy en retourner, tout l'ost des François eust ramené ainsi comme à néant, ou, par aventure, desconfit. Adecertes en celle bataille des Flamens fu occis un noble chevalier et le chief ot copé Guillaume de Juilliers[215], noble chevalier, et luy copa Jehan de Dammartin, et pluseurs autres grans Flamens, et de menu peuple grant multitude y furent occis, à par un pou jusques à trente six mille[216]. Et aussi en celle bataille, le conte d'Aucuerre, noble chevalier françois, par la très grant chaleur qui ilec estoit, fu estaint de soif[217]. Et ainsi Phelippe-le-Biau roy de France en l'an de son règne dix-huit, à Mons en Peure en Flandres, usant de l'aide de Dieu, de ces Flamens, sans grant péril de luy meisme, loable victoire en rapporta; et à Paris environ la Sainct-Denis, à grant joie et inestimable revint.
[Note 215: _Guillaume de Julliers_. «Comitis Flandrensis nepos ex filiâ, totius exercitùs dux et capitaneus principalis.» Le continuateur de Nangis ne dit pas qu'il ait eu la tête coupée.]
[Note 216: _Trente-six mille_. Ainsi portent le plus grand nombre des manuscrits. Cependant le nº 218 porte _deux mille_; c'est trop peu sans doute.]
[Note 217: _Estaint de soif_. «Illic autem de nostris Guillermus comes Autissiodorensis et Ancellus comes, dominus Caprusiæ (seigneur de Chevreuse), vir fidelis ac strenuus, probatæ militiæ, regis vexillifer seu deferens auriflammam, extincti, ut creditur, calore nimio vel etiam pressurâ.»]
Et en cest an, au moys de décembre, les os de Robert, jadis conte d'Artois, lequel avoit esté tué en Flandres, furent aportés à Pontoise, et en l'églyse de Maubuisson près Pontoise furent enterrés.
Et en ce meisme an, après Noel, l'en commença à traictier en parlement à Paris de la paix des Flamens, mais il n'i ot rien consommé né parfait.
LVIII.
_De la mort la royne Jehanne, femme Phelippe le roy de France._
En cest an ensement, au moys de février, le conte Gui de Flandres, en la prison le roy de France détenu, moru à Compiègne, et par le congié du roy fu son corps porté en Flandres, et en Marquete[218] avec ses ancesseurs fu enterré. Et en ce meisme an, Blanche, duchesse d'Austrie, seur du roy de par son père, laquelle avoit un fils du duc, fu empoisonnée par le dit duc, si comme l'en disoit, et moru au moys de mars. Et en cest an ensement, moru Jehanne royne de France et de Navarre, femme de Phelippe-le-Biau, et en l'églyse des frères Meneurs fu honnorablement enterrée. Et fu vraiement si chière année et si chier marchié de blé que le sextier de froment valoit cent sols parisis, de la foible monnoie decourrant lors à Paris et ailleurs; et dura la chierté près d'un an. Et en cest an ensement, Edouart le viel roy d'Angleterre moru, après lequel fu couronné en roy Edouart son fils le jeune, lequel, après un pou de tems passé, prist à femme Isabel la fille le roy Phelippe de France.
[Note 218: _Marquete_. «Marquetæ.» Ou _Marque_, près de Lille.]
LIX.
ANNÉE 1305
_Du couronnement le pape Climent._
L'an de grace après ensuivant mil trois cens et cinq, entre le roy de France et les Flamens fu faicte une composicion de paix, laquelle toutes fois dura petit: et lors Robert de Béthune et Guillaume son frère, fils le conte de Flandres en l'an précédent trespassé, de la prison le roy furent délivrés. Et après pape Bénédic, le cent quatre vingt et dix-neuviesme pape Climent le Quint, présent le roy de France Phelippe-le-Biau et ses deux frères Charles conte de Valois et Loys conte d'Evreux et moult d'autres contes, princes, dux et barons, chevaliers, abbés, évesques, arcevesques et cardinals, à la cité de Lyon sur le Rosne fu sacré et couronné de dyadème papal. Et lors pour la très grant multitude de gent qui sus un viex mur estoient assemblés pour le dit pape véoir chevauchier par la cité, le viel mur chéi, dont le bon duc de Bretaigne la mort l'acraventa, dont ce fu pitié, doleur et dommage. Et en cest an ensement, Loys, l'aisné fils le roy Phelippe-le-Biau, espousa Marguerite l'aisnée fille au duc de Bourgoigne. Et eu cest meisme an, le roy si fist cesser et apaisier une très grant dissencion qui estoit menée entre le duc de Brebant et le conte de Lucembourc, pour cause de la terre de Louvain. Et en cest an ensement, mut une très grant dissencion à Biauvais entre l'évesque Symon et le peuple de la cité, en telle manière que le dit évesque n'osoit seurement entrer en la cité. Pour laquelle cause le dit évesque fist aliances à nobles hommes, car il estoit noble homme, contre ceux de la cité, et fist tant qu'il prist aucuns bourgois par aguet. Quant le roy sot ce, si manda l'une partie et l'autre, et leur fist commandement qu'il se cessassent, et les fist le roy punir, car il avoient moult excédé l'une partie contre l'autre. En ce meisme an fu très grant sécheresce en France.
En ce meisme an, avant que le roy se partist de la court pape Clément, le dit pape luy ottroia le chief de monseigneur sainct Loys son aïeul, pour mettre en sa chapelle, et une de ses costes pour mettre en la principale églyse de Paris: et avec ce, le pape luy ottroia que Jaques et Pierre de la Colompne frères et jadis cardinals, les quiex le pape Boniface avoit dégradés de leur cardinalité, fussent en leur premiers estas restitués; et encore luy ottroia-il, en récompensacion des despens qu'il avoit fait en la guerre de Flandres, le disiesme des églyses et les annuels jusques à trois ans. Et encore ottroia le dit pape au roy et à ses frères que des bénéfices premiers vacans au royaume de France, il en péussent pourveoir leur chapelains et leur clers. Et le roy promist que la monnoie qui estoit foible, il la metroit en bon estat et convenable au miex que bonnement le pourroit faire. Et en cest an, le pape Climent fist dix cardinals nouviaux, outre le nombre qui par avant estoit; des quiex il en envoia les deux à Rome de par luy, pour garder la dignité sénatoire. Il déposa l'évesque d'Arras, et si déposa l'évesque de Poitiers, et si donna à l'évesque d'Imelin la patriarché de Jérusalem: et si fist plaine grace aux povres clers, et les pourvoia de bénéfices, selon ce que le mérite de la personne le requéroit. Et le roy de France s'en retourna de Lyon, après Noel, en France. Et cest an meisme le pape se parti de Lyon, environ la purification Nostre-Dame, et s'en ala vers Bourdiaux; et là furent faictes moult de maux et de roberies aux églyses tant layes comme de religion, par luy et par ses menistres; dont il avint, si comme l'en disoit, que frère Gile l'Augustin arcevesque de Bourges, fu mis à si grant povreté que il par nécessité fu contraint à prendre les distribuions cotidiennes si comme un des simples chanoines, et hantoit les heures de l'églyse. Et en ce meisme an, Robert duc de Bourgoigne moru à Vernon au moys de mars, duquel le corps fu porté en Bourgoigne, si comme il l'a voit ordenné en son vivant, et fu enterré à Cistiaux.
LX.
ANNÉE 1306
_Coment le chief monseigneur sainct Loys fu aporté à la ville de Paris._
En l'an de grace après ensuivant mil trois cent six, le chief de sainct Loys, jadis roy de France, sans les gencives et le menton et une de ses costes, du roy de France Phelippe-le-Biau et de pluseurs évesques et arcevesques, de l'ottroy du souverain évesque pape Climent, en biaux vaissiaux d'or aornés de pierres précieuses, furent de Sainct-Denis transportés à Paris: et la coste en la mère églyse Nostre-Dame de Paris, et le chief en la chapelle du palais du roy, à grant joie et à grant feste de la gent de Paris demenée, le jour d'un mardi devant la feste de la Penthecouste, furent honnorablement et noblement mis. Et en cest an meisme, tous les Juis du commandement du roy Phelippe furent du royaume de France, environ la Magdalaine, chaciés, déboutés, et essiliés; et tout le leur pris et mis en la main le roy. Et en cest an, Phelippe le second fils du roy de France, qui puis après fu conte de Poitiers, Jehanne l'aisnée fille au duc de Bourgoigne espousa.
LXI.
_Coment le commun de Paris s'esmut._
Et adecertes en cest an meisme à Paris, pour les louages des maisons des bourgois de Paris qui vouloient prendre du peuple bonne monnoie et forte qui alors estoit appellée[219] grant dissencion et descort mut et esleva. Et lors s'esmurent pluseurs du menu peuple, (si comme espoir[220] foulons et tisserans, taverniers et pluseurs autres ouvriers d'autres mestiers); et firent aliance ensemble, et alèrent et coururent sus un bourgois de Paris appellé Estienne Barbète[221] duquel conseil, si comme il estoit dit, les louages des dites maisons estoient pris à la bonne et forte monnoie, pour laquelle chose le peuple estoit esmeu et grevé. Et lors le premier jeudi devant la Tiphaine envaïrent et assaillirent un manoir du devant dit bourgois Estienne qui estoit nommé la Courtille Barbète[222], et, par feu mis, le dégastèrent et destruirent; et les arbres du jardin du tout en tout corrompirent, froissièrent et debrisièrent. Et après eux départans, à tout grant multitude d'alans à fusts et à basions, revindrent en la rue Sainct-Martin et rompirent l'ostel d u devant dit bourgois[223], et entrèrent ens efforciement, et tantost les tonniaux de vin qui au celier estoient froissièrent, et le vin espandirent par places: et aucuns d'eux d'icelui vin tant burent qu'il furent enyvrés. Et après ce, les biens meubles de la dite maison, c'est asavoir coutes, coissins, coffres, huches, et autres biens froissièrent et débrisans par la rue en la boue les espandirent, et aux coutiaux ouvrirent les coutes, et les orilliers traiant contre le vent despitement getèrent, et la maison en aucuns lieux descouvrirent, et moult d'autres dommages y firent. Et ice fait, d'ilec se partirent et retournèrent traiant vers le Temple au manoir des Templiers où le roy de France estoit lors avec aucuns de ses barons, et ilec le roy assistrent si que nul n'osoit seulement entrer né issir hors du Temple; et les viandes que l'en aportoit pour le roy getèrent en la boue, laquelle chose leur tourna au derrenier à honte et à dommage et à destruiment de corps. Après ce, par le prévost de Paris, si comme l'en dist, et par aucuns barons, par soueves paroles et blandissemens apaisiés, à leur maisons paisiblement retournèrent; des quiex par le commandement le roy pluseurs, le jour e nsuivant, furent pris et mis en diverses prisons. Et en la vigile de la Tiphaine, par le commandement du roy, espéciaument pour sa viande que il luy avoient espandue et gettée en la boe, et pour le fait du dit Estienne, vingt-huit hommes, aux quatre entrées de Paris[224], c'est assavoir: à l'Orme par devers Sainct-Denis faisant entrée, furent sept pendus; et sept devers la porte Sainct-Antoine faisant entrée, et six à l'entrée devers le Roule vers les quinze vint Aveugles faisant entrée, et huit en la partie de Nostre-Dame-des-Champs faisant entrée, furent pendus. Les quiex, un pou après ce, des ormes[225] remués et ostés, en gibés nouviaux fais, eu chascune partie et entrée, de rechief furent tous pendus et mors; laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei en grant doleur.
[Note 219: _Qui alors estoit appellée_. Ainsi portent tous les manuscrits, excepté le nº du Sup. fr. 218, où on fit: _Qui alo estoit appellée_. Et je crois que c'est la seule bonne. _Alo_ pour _aloi_, monnoie d'_aloi_. Il faut savoir que Philippe-le-Bel avoit depuis onze ans laisse déprécier les monnaies, et permis à ceux qui en affermoient l'entreprise d'en altérer le titre. L'abus devint si grand, qu'il fallut songer à y remédier: il fit donc rétablir l'ancien titre de la monnoie publique, qu'il appella d'_aloi_, mais sans retirer de la circulation la monnoie altérée. Dès lors on conçoit que les créanciers voulussent tous être payés en forte monnoie, et que les débiteurs réclamassent le droit d'acquitter en mauvaises pièces les obligations qu'ils avoient contractées sous l'influence de ces mauvaises pièces. De là la querelle.]
[Note 220: _Espoir_. _Je suppose_.--Ce récit est bien plus complet que celui de Nangis.]
[Note 221: _Estienne Barbète_. «Civem Parisius divitem ac potentem, civitatisque viarium.»]
[Note 222: _La Courtille Barbète_. Située dans la rue Vieille-du-Temple, et bornée alors d'un côté par la _Porte-Barbette_, de l'autre par la _rue de la Perle_. Le chemin qui faisoit suite à la rue Vieille-du-Temple, au-delà de la Porte-Barbette, se nomma plus tard, du nom de cette maison, _rue de la Courtille-Barbette_.]
[Note 223: Il étoit situé près de l'église de Saint-Martin-des-Champs, suivant le texte du continuateur de Nangis qui passe sous silence le pillage de la Courtille-Barbette: «Primitus domum suam quam extra portas habebat civitatis suburbio juxta S.-Martinum de Campis depredari festinant.»]
[Note 224: _Aux quatre entrées de la ville_. Variantes du nº 218 Sup. fr.: _Aux quatre ormeaux des quatre entrées de la ville._]
[Note 225: _Des ormes_. De cet usage de pendre aux ormes qui ombrageoient l'entrée des portes, ne peut-on pas tirer l'origine du proverbe: _Attendez-moi sous l'orme?_ Pour moi, je n'en fais aucun doute. Nangis, ici plus clair et peut-être plus exact, dit: «Plures etiam ex ipsis qui in facto magis culpabiles fuerant, foris portis civitatis ad vicinas eis arbores, necnon patibula ad hoc de novo specialiter illic facta, præcipuè ad majores et insigniores introitus suspendi fecit.» Une vieille chronique de 1270 à 1353 déjà citée porte: «Pluseurs gens de Paris alèrent rompre les portes de la maison dudict Estienne, à force de charetes aculées et autrement, et deffonçoit l'en les tonniaus et les queues tout plains de vin, et gettoit l'en en la rue à val ses monnoies d'or et d'argent et de vaisselle d'or et d'argent... Mais tout ce fait fu vengié; car de tous les mestiers de Paris, il ot pendu, à nouviaus gibets que le roy fist fère aux quatre portes de Paris, plus de quatre-vins personnes...» (Msc. 4641-B.)]
Et en ce meisme an, Edouart fils Edouart roy d'Angleterre, si ala contre les Escos qui avoicnt institué sur eux Robert de Brus à estre leur roy; si fu vaincu, et y ot moult grant quantité de ses gens pris et mors. Et en ce meisme an, le roy Phelippe voult muer sa monnoie en fort, qui longuement avoit esté foible par l'espace de onze ans: et valoit le petit flourin trente six sols de la foible monnoie. Si fist crier par tout son royaume, environ la Nativité sainct Jehan-Baptiste, que toutes réceptes de revenues et tous paiemens de contras, depuis la Nativité Nostre-Dame ensuivant, se féissent à forte monnoie selon ce que elle couroit au tems de monseigneur sainct Loys; pour laquelle chose pluseurs du peuple furent moult forment troublés.
Et en ce meisme an, au tems d'iver, il ot si grant habondance d'iaues ès fleuves, et avant qu'il peussent descroistre il furent si forment gelés, que quant ce vint au desgeler tant maisons, pons, comme moulins trébuschièrent et despecièrent: et adonques au port de Grève[226] à Paris moult de nefs chargiées de diverses marchéandises périrent et tout ce que dedens estoit. Et en ce meisme an, le pape Climent au moys de mars ou environ s'en ala à Poitiers et les cardinals avec luy; et là fu la court par l'espace de seize moys ou environ. Et en ce tems fu un faux prophète qui avoit non Dulcinus, lequel faignoit mener saincte vie en habit de béguin, mais il estoit très faux prophète: car il maintenoit que si comme le père au tems de la loy de nature ou de Moyse régnoit par puissance qui à luy est approprié; et le fils, au tems de l'advènement Jhésuchrist par sapience jusques à l'advènement du Sainct-Esperit; ainsi de l'advènement du Sainct-Esperit jusques en la fin, celuy meisme Sainct-Esperit qui est amour par débonnaireté règne et régnera pardurablement: et en telle manière que la première loy fu de justice et de rigor; la seconde loy de sapience; la tierce maintenant est d'amour et de débonnaireté et de charité. Et quelconque chose est demandée au nom de charité, meismement de demander à une femme au non de charité qu'on habite à elle charnelment, elle ne me le puet refuser sans péchié, mais le me doit ottroier, et si ne fera point de péchié. Laquelle chose samble très mauvaise à tout catholique: et autrefois fu ceste hérésie semée par Amauri de Leve, emprès Monfort, au temps de Phelippe le Conquérant, l'an mil deux cent douze, duquel parle une décrétale qui se commence: _Nous condamnons et_, etc.
[Note 226: _Port de Grève_. «In portu Graviæ.» Ce port n'est pas mentionné dans l'importante publication de M. Géraud, _Paris sous Philippe-le-Bel_, ni dans la carte qui y est jointe.]
Cestui Dulcinus se mist en une montaigne vers Verseilles, et là cuida avoir trouvé moult seur refuge: mais il fu pris de l'évesque de la cité et des crestiens, et fu mis en prison, et puis fu baillié au pape pour le punir; et lors y ot trouvé de ses complices environ deux cens, les quiex furent tous mis à mort. Et en cest an, Edouart roy d'Angleterre lequel estoit jà moult d'aage, prince caut et sage, et en ses batailles moult fortuné, le trente-cinquiesme an de son règne moru; auquel succéda au royaume d'Angleterre et en la seigneurie de Ybernie son fils de la contesse de Pontieu[227], qui avoit à non Edouart: et toutes voies avoit-il trois enfans de Marguerite sa femme seur du roy de France, laquelle le seurvesqui; desquiex le premier avoit non Thomas de Cornubie[228], et il en ot la contée.
[Note 227: _Pontieu_. «Ex comitissâ Pontivi.» Éléonore, première femme d'Édouard, infante de Casillle et comtesse de Ponthieu.]
[Note 228: _Cornubie_, ou Norfolk.]
LXII.
ANNÉE 1307
_Du couronnement le roy de Navarre._
L'an de grace ensuivant mil trois cent et sept, Loys l'ainsné fils du roy Phelippe-le-Bel, en roy de Navarre fu couronné à Pampelune.
LXIII.
_Des Templiers qui furent pris par tout le royaume de France._
En cest an ensement, tous les Templiers du royaume de France, du commandement de celui meisme roy de France Phelippe-le-Bel, et de l'ottroi et assentement du souverain évesque pape Climent, le jour d'un vendredi après la feste saint Denis, ainsi comme sus le mouvement d'une heure[229], souppeçonnés de détestables et horribles et diffamables crimes, furent pris par tout le royaume de France, et en diverses prisons mis et emprisonnés.
[Note 229: «Quasi sub ejusdem horæ momento.»]
Et en cest an, Charles le mainsné fils Phelippe le roy de France, qui puis fu conte de la Marche, Blanche l'autre fille du conte de Bourgoigne espousa.
L'an de grace mil trois cent et sept dessus dit ensuivant, le roy de France Phelippe se parti environ la Penthecouste pour aler à Poitiers parler au pape et aux cardinals: et là furent moult de choses ordenées par le pape et par le roy, et especiaument de la prise des Templiers. Et manda le pape aux maistres de l'Ospital et du Temple qui souverains estoient en la terre d'Oultre-mer, expressement, qu'il se comparussent personnellement à certain temps à Poitiers devant luy. Lequiel mandement le maistre du Temple accompli: mais le maistre de l'Ospital fu empeschié en l'isle de Rodes des Sarrasins, si ne pot venir au terme qui luy estoit mandé; mais il envoia certains messages pour luy excuser. Si avint assez tost après que la dite isle de Rodes fu recouvrée, et adonc le maistre de l'Ospital vint à Poitiers parler au pape.
Et en ce meisme an, maistre Bernart de Saint-Denis, docteur en théologie, lequel fu moult en son temps en France rénommé et estoit évesque d'Orliens, trespassa.