Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 12

Chapter 123,878 wordsPublic domain

En icest an ensement, un archédiacre de Constance nommé Nicole de Bonnefaite[187], message du pape Boniface et de luy en France envoyé pour ce que le royaume supposast à entredit, si comme pluseurs l'estimoient, à Troies une cité de Champagne, au royaume de France, fu pris et mis en la prison le roy de France. En cest an ensement, Phelippe, fils le conte de Flandres Gui, qui par pluseurs ans, avec le roy de Secile Charles le secont avoit demouré, et de maintenant usant, si comme l'en disoit, de la pecune pape Boniface et de son aide, avec grant compaignie de Tyois et d'Alemans soudoiers, environ la saint Jean-Baptiste, appliqua en Flandres; duquel le peuple des Flamens accréu moult et enorgueilli, la terre du roy de France prist plus aigrement à envaïr que devant, et lors le chastel de Saint-Omer en la conté d'Artois dès maintenant voullurent asseoir. Et comme non pas sagement passoient et aloient en tour le chastel, dès leur en occistrent ceux du chastel trois mille: de la quelle chose les Flamens trop iriés et courrouciés, comme il ne peussent ilec profiter pour la forteresse du lieu, vers Terouanne, une cité du royaume de France, menèrent leur ost; laquelle au mois de juillet assistrent et consommèrent par embrasement.

[Note 187: _De Bonnefaite_. Variante: _Vantant soy de bien faire_ (msc. 9650).--Je n'ai pas trouvé la mention de ce fait dans la continuation de Nangis. La _Mer des Histoires_ et Nicolas Gilles après elle, ayant suivi un mauvais manuscrit des _Chroniques de Saint-Denis_, ont fait deux individus de Nicolas de _Benefract_ et de l'archidiacre de Constance. Dupuy, Baillet et Vely ont fait, de l'archidiacre de _Coutance en Normandie_, un certain Nicolas Benefracto, domestique du cardinal Lemoine. Nicolas était plutôt de Constance, en Suisse, si l'on fait attention à la route qu'il prenoit pour arriver à Paris.]

LI.

_De l'ost qui fu à Péronne et retourna sans riens faire._

Et adecertes en icest an, Edouart, le roy d'Angleterre, des Escos à luy contrestans ot victoire; et lors prist toute Escoce et la mist en sa seigneurie, exceptés aucunes garnisons assises en palus et sur hautesces de montaignes, environ la confinité de la mer. Et en cest an ensement, Phelippe-le-Biau roy de France, environ le commencement du mois de septembre, proposant de rechief en sa propre personne aler contre les Flamens et ses armes prendre et guerroier-les avec un grant ost et innombrable, prist son erre, et à Pérone, un chastel de Vermendois en la confinité d'icelui[188], l'expédition de son ost assembla: mais ilec, si comme l'en dit, environné de parlement et par l'amonestement du conte de Savoie[189], jusques à la Pentecoste ensuivant trièves donnant et prenant des Flamens seconde fois, sans gloire et sans honneur des Flamens se parti.

[Note 188: _D'icelui_. Du Vermandois.]

[Note 189: _Avironné de parlement, etc._ «Sabaudiæ comitis maligno consilio circumventus.»]

LII.

_De la mort le pape Boniface._

Et en icest an ensement, quant le pape Boniface entendi les félonnies et les crimes de luy dit au concile des François, et l'appel qui fu proposé et fait des prélas, si proposa à faire un concile pour remédier à ces choses. Et pour ce qu'il ne luy fust fait injure de pluseurs qu'il avoit courrouciés et meismement des cardinals de la Colompne qu'il avoit déposés, si se douta et lors s'en ala à la cité d'Anaigne[190] dont traioit origine[191] et naissance, et sous la garde de ceux de la cité se reçut, en atraiant à lui par jour les cardinals dehors les murs, et au vespre revenant, les portes de la cité closes. Chascun jour pourchaçoit et délibéroit quelle chose seroit mieux à faire en si grant tourbe de choses: mais comme il cuidast ilec trouver seur refuge et reconfort, si fu ilec de ses adversaires maintenant assis. Et quant ceux de la cité virent ce, si mandèrent aux Romains que il receussent leur pape, aux quiels quant il furent venus, il fu tantost rendu et pris[192]: et eust été d'un des chevaliers de la Colompne deux fois parmi le corps féru d'un glaive, sé un autre chevalier de France ne l'eust contresté: mais toutes fois de ce chevalier de la Colompne en retraiant fu féru au visage, si que il en fu ensanglanté. Et comme il fu mené à Rome d'un chevalier le roy de France nommé monseigneur Guillaume de Nogaret[193], il le suivi humblement et dévotement, auquiel pape l'en dit lui avoir reprouvé et dit en telle manière: «O tu chaitif pape, voy et considère et regarde de monseigneur le roy de France la bonté, qui tant loing de son royaume te garde par moi et deffent.» Duquiel les paroles ice pape après ce ramenant à mémoire, comme il fu à Rome establi en son consistoire, la besoigne du roy de France et de son royaume commist à Mahy-le-Rous diacre-cardinal qui, selon ce qu'il seroit expédient et avenant, de la devant dite besoigne à sa pleine volenté ordeneroit. Et quant il ot ce dit, au chastel de Saint-Ange dedens Rome s'en ala et se reçut; et par le flux de ventre, si comme l'en dit, chéi en frenaisie, si qu'il mengoit ses mains, et furent oïes de toutes pars par le chastel les tonnerres et veues les foudres non acoustumées et non apparans ès contrées voisines. Celui pape Boniface sans devocion et profession de foy[194] mourut. Après laquelle chose, fu pape en l'églyse de Rome le cent quatre-vingt et dix-huitiesme[195], Benedic l'onziesme, de la nacion de Lombardie, de l'ordre des frères Prescheurs que l'en appelle Jacobins.

[Note 190: _D'Anaigne_. Agnani.]

[Note 191: _Dont traioit origine_. «Unde extrahebat originem.» Voici comment cette phrase est rendue dans les précédentes éditions: _La cité d'Araines où Origenes prinst naissance._]

[Note 192: On voit que le vieux historiographe françois essaie de colorer la violence faite au pape par les satellites de Philippe-le-Bel. Mais pour Vely, il va jusqu'à nommer en cette occasion Nogaret: «_Le généreux françois_.» On pourroit en dire presque autant des assassins de Thomas Becquet. Il faut voir le piquant et véridique récit de tout cela dans la chronique métrique attribuée à Godefroy de Paris.]

[Note 193: La maison de _La Valette_ prétend descendre en ligne droite de ce Nogaret, dont l'aïeul avoit été brûlé vif, comme hérétique albigeois; mais les preuves ont toujours semblé insuffisantes.]

[Note 194: Cette opinion est mal fondée. Boniface dicta avant de mourir une profession de foi très orthodoxe. Mais l'église gallicane qui l'avoit condamné comme hérétique avoit intérêt à dire le contraire.]

[Note 195: _L'art de vérifier les dates_, plus croyable ici, compte le cent quatre-vingt-neuvième.]

LIII.

_Coment le roy visita la terre d'Aquitaine et le païs environ._

En cest an, quant Hue le conte de la Marche fu mort, Phelippe le roy de France par son don reçut la cité d'Angoulesme avec la conté[196]. Et en cest an ensement, Phelippe-le-Biau, roy de France, tout le temps d'iver visita la terre d'Aquitaine et les provinces de Thoulouse et d'Albigois, et avironna le païs jusques à tant qu'il venist aux contrées des Narbonnois; et les courages de moult de gens tant du menu peuple comme des nobles et des barons, qui jà estoient esmeus par le conseil des mauvais, et a par un pou vouloient le roy deffier, referma en la grace de s'amour. Et pour ce que il se monstra à tous libéral, large, favorable et benigne, fu-il de eux grandement et honorablement receu, et de moult de grans dons, se il les voulsist avoir receus, rémuneré; et attrait à luy merveilleusement les cuers de tous. Et adecertes en pou de temps en amour furent envers luy trestous attrais, si que il luy promistrent loyaument en effect luy faire aide de toute leur vertu à leur propres despens contre tous les adversaires du royaume de France et meismement contre les Flamens, les quiels le roy proposoit au temps d'esté ensuivant de rechief guerroier. Et après ce que le roy fust venu à la noble cité de Thoulouse, envers aucuns frères de l'ordre des Prescheurs qui ilec estoient envoiés pour encerchier les hérites, s'éleva et esmut une complainte détestable et diffamable: car, si comme l'en disoit moult, les devant dis frères, tant nobles comme non nobles accusoient de hérésie sans cause, et les faisoient, par les seneschaux et baillis le roy ou par leur sergens, par paines en prison detenir, dont moult de fois avenoit que ceux qui donnoient pécune aux frères s'en eschapoient tantost sans estre mal mis. Des quielles félonnies faites, jasoit ce que le roy par devant ce en eust cogneu, par un noble homme appellé le Vidame de Piquegni, chevalier sage et loyal et très gentil lequel en l'an devant passé avoit ilec envoié, la vengeance à dissimulacion proloigna, jusques à tant que de plus sage et de plus sain conseil fust après ce informé. Et pour ce que le dit chevalier aucuns de prison sans la volenté des frères délivra, comme il usast de l'auctorité et légacion royal en ces parties, ces frères, en ce point non reposans[197], dénoncièrent le dit chevalier par toute la terre publiquement, et manifestement pour escommenié. Encontre la sentence des quiels, cil chevalier feit appel, et lors, la besoigne de son appel maintenant jusques à Rome ensuivi. En la persécucion d'icelle besoigne comme moult entendist, près de Perreuse où lors la court de Rome estoit fu mort[198]. Et ceste besoigne fu puis menée devant le pape Benedic, et fu trouvé que les dis frères enquisiteurs des bougres et herites, estoient faussement encusés de la procuracion des dis bougres, et fu trouvé que le dit Vidame de Piquegni, en donnant faveur aux dis bougres contre droit et contre les ordenances de l'églyse de Rome, avoit brisié les prisons et délivré pluseurs bougres, pour quoy il fu dénoncié pour escommenié par le commandement du pape.

[Note 196: _Par son don_. C'est-à-dire par l'effet d'une interprétation fort arbitraire donnée aux anciennes dispositions du précédent comte de la Marche, Hugues XIII de Lusignan. Nos historiens ne manquent jamais de colorer de motifs plausibles les usurpations de nos rois sur les grands vassaux de leur couronne.]

[Note 197: _En ce point non reposans_. «Inquisitoribus præfatis, id indigné ferentibus.»]

[Note 198: La fin de cet alinéa n'est pas traduite de la continuation de Nangis.]

LIV.

_De la bataille du convers et du diable._

[199]En cest an meisme, le samedi devant Noël, un convers du val de Sarnay, de l'ordre de Cistiaux, lequiel avoit nom Adam et estoit gouverneur d'une granche qui est appellée Croches assez près de Chevreuse; le quiel Adam se leva devant le jour, le devant dit samedi, nonobstant qu'ilcuidast vraiement qu'il fust jour, et commença à chevauchier et estoit avec luy un varlet à pié. Et quant il ot un pou chevauchié, il vit le diable visiblement en quatre ou cinq formes, assez loing de la dite granche. Et ainsi comme il chevauchoit en disant ses oroisons acoustumées en lieu de matines et de heures, il vit devant soy ainsi comme un grant arbre au chemin par le quiel il aloit; et luy sembloit que le dit arbre venoit bien hastivement à l'encontre de luy. Adonc commença son cheval à frémir et estre ainsi comme demi forsené, par telle manière que à paine le povoit-il mener droite voie: et d'autre part son varlet commença à frémir et à héricier, et avoit très grant horreur, en telle manière que à paine se povoit-il soustenir sur ses piés né après son maistre aler. Si commença le dit arbre à approuchier du dit convers, et, quant il fu un pou près de luy, il luy sembla qu'il estoit brun et ainsi comme couvert de gelée blanche. Comme il le regardoit, il va cheoir emprès luy en telle manière que oncques ne toucha à luy: mais très grant puantise et corrupcion du dit arbre issi. Lors aperçut le dit convers que ce estoit le diable qui luy vouloit nuire; adonc commença à appeller la benoicte vierge Marie le plus dévotement qu'il pot. Si avint, assez tost après qu'il se fust recommendé à Nostre-Dame, qu'il commença à chevauchier moult lentement comme homme espoventé; si vit de rechief le diable qui chevauchoit après luy à son destre costé, et estoit environ deux piés près du dit convers en forme de homme, et ne parla oncques à luy. Adonc ledit convers prit en soy hardiesce, et parla au diable et dist en celle manière: «Meschant, coment es-tu si hardi de moy faire assaut en ceste heure, que mes frères chantent matines et loenges[200], et prient, pour moy et pour les autres frères qui ne sont pas présens, Dieu et la benoicte vierge Marie, à la quielle ceste benoicte journée de samedi est appropriée? Dépars toi, car nulle partie n'as en moy, pour ce que à la Vierge sergent me suis voué.» Lors le diable en pou d'espace se désapparu. Tiercement luy apparu le diable en forme d'un homme de très grant estature, mais il avoit le col gresle et menu, et estoit emprès luy: et lors le convers qui moult se courrouça de ce qu'il luy faisoit tant de molestes et empeschemens, prist un petit glaive qu'il portoit, et le commença à férir forment; mais son cop fu aussi vain comme s'il eust féru un drapel pendu en l'air. De rechief et quartement apparu le diable au dit frère Adam, en habit d'un homme noir né trop grant né trop petit, ainsi comme sé ce fust un moine noir, ses ieux gros et resplandissans ainsi comme deux chauderons de cuivre nouvellement esclaircis, ou nouvellement dorés: adonques le dit convers qui jà estoit moult lassé et troublé de l'ennui que le diable luy faisoit, si se pensa qu'il le ferroit en l'un de ses ieux; adonc il esma[201] son cop pour le férir; mais le chaperon luy chéi devant ses ieux, si perdi son cop.

[Note 199: Ce chapitre n'est pas dans la continuation de Nangis. _Le Val de Sernay_ est entre Rambouillet et Chevreuse.--On remarquera d'ailleurs, à compter d'ici, que notre chronique prend une autre allure, et révèle, non-seulement un meilleur écrivain, mais un écrivain original.]

[Note 200: _Loenges_. Laudes.]

[Note 201: _Esma_. Mesura.]

De rechief luy apparu le diable en forme d'une diverse beste et avoit les oreilles larges comme un asne. Adont dit le varlet du convers à son maistre: «Sire, j'ai oï dire que qui feroit un grant cercle, et mettroit au milieu et tout environ le signe de la croix, le diable n'i oseroit approchier. Ce meschant ci vous fait trop de moleste: si vous conseille que vous faciez ce que je vous dis.» Adonc le convers prist son petit glaive qu'il portoit à son costé, au quiel glaive avoit un fer taillant de deux costés et fist un cercle, et fist au milieu et en tour le dit cercle le signe de la croix; et dedens le dit cercle fist entrer son cheval et son varlet, et se mist le dit convers à pié encontre le diable, et luy commença à dire moult de laides parolles et de reproches, et en la fin il luy cracha au visage. Lors le diable mua ses grans oreilles en cornes, et sembloit que ce fust un asne cornu. Quant le convers ot ce apperceu, si luy voult coper une de ses cornes et le féri, mais son cop rebondi ainsi comme s'il eust féru contre une pierre de marbre, et ne luy fist nul mal. Lors le varlet du convers dit à son maistre: «Sire, faites en vous le signe de la croix.» Et adonc se signa ledit convers, et tantost le diable en semblance d'un gros tonniau roullant, vers une ville qui estoit appellée Mollières[202] qui assez près estoit d'ilec, s'en ala; et ne le vit plus le dit convers. Lors se prist le dit convers à cheminer, car il estoit jà jour cler, et s'en vint à son abbé au mieux qu'il pot, le quiel estoit à l'une des granches avecques autres abbés de leur ordre; et là estoit mandé le dit convers de son abbé pour disner avec luy. Et là vint le dit convers assez matin, et leur conta l'aventure qui leur estoit avenue. Si raconte cestui qui fist ceste cronique et qui fu présent quant le dit convers fist foy et serement devant les abbés de son ordre, que ce qui par avant est escript luy estoit avenu en la forme et manière que il le dénonçoit. Et si tesmoigne ceslui qui fist ceste cronique qu'il scet bien le lieu et qu'il vit le cheval qui par avant estoit paisible et débonnaire, et depuis il estoit ainsi comme tout impétueux et demi forsené. Toutes les quielles choses furent confessées et tesmoigniées par le serement du dit varlet qui estoit avec le dit convers quant ces choses luy avindrent. Et fallut que le dit commis fust despouillié de la robe qu'il avoit vestue, tant puoit, et qu'il fust revestu de l'une des robes aux autres frères[203].

[Note 202: _Mollières_. Aujourd'hui _Les Mollières_, à deux lieues de Chevreuse.]

[Note 203: Cette légende bizarre et précieuse, surtout par la mention exacte qu'il nous donne du lieu de la scène, a de plus le mérite de nous prouver d'une façon irrécusable que cette partie des Chroniques de Saint-Denis est l'ouvrage d'un écrivain contemporain.]

Et en ce meisme an, Guillaume le fils au conte de Haynaut et Gui évesque de Trajette[204], son aïeul[205], furent desconfis des Flamens; les quiels avoient occupé une grande partie de Gerlande: et fu le dit évesque pris, et le dit Guillaume se sauva en un chastel.

[Note 204: _Trajette_. Maestricht. «Trajectensis episcopus.»--_Gerlande_ pour Zélande.]

[Note 205: _Son aïeul_. «Patruus.»]

LV.

ANNÉE 1304

_Du conte de Flandres et de son fils qui furent menés en Flandres._

Et en cest an ensement, Gui le conte de Flandres et Guillaume son fils des lieux où il estoient en garde furent délivrés et furent envoiés en Flandres pour le peuple apaisier; mais il ne le pot estre fait. Et pour ce que tousjours en la haine des François montoit le fol orgueil des Flamens, s'en revindrent arrière aux lieux de leur garde le devant dit Gui et son fils sans riens faire. Et en cest an ensement, environ la purification de la benoicte vierge Marie, la fille Gui conte de Flandres, qui à Paris estoit tenue noblement en garde, mourut.

En cest an ensement, Regnaut Giffart abbé de Saint-Denis en France, en la veille de la saint Grégoire[206] mourut: après lequel le prieur d'icelui lieu de la nacion de Pontoise fu abbé.

[Note 206: Le 12 février 1304.--Son successeur fut Gilles de Pontoise.]

LVI.

_De la fausse beguine qui se faignoit estre de saincte vie._

L'an mil trois cent et quatre rassembla le duc Guillaume de Haynaut tout son povoir et se combati contre les Flamens en la terre de Gerlande et les vainqui, et si en mist à mort grant multitude. Et en ce meisme an habitoit en Flandres une femme fausse prophète, la quielle estoit en habit de beguine, et faignoit estre femme de saincte vie, et demouroit avec les béguines et faignoit aucunes révélacions fictives et plaines de mensonges par les quielles le roy, la royne et meismement les nobles de France elle trompa; et especiaument en ce temps que le roy de France avoit empensé d'aler combatre les Flamens. Et encore fist-elle tant que, à la requeste des Flamens, Charles conte de Valois, le quiel retournoit de Secile, voult faire empoisonner par un jeune homme que elle luy envoia malicieusement. Mais quant Charles oï parler de celle femme, il la fist prendre et mettre en gehenne, et lui fist faire du feu ès plentes des piés, et adonc confessa sa mauvaistié si comme l'en disoit. Et lors la fist ledit messire Charles mener en prison à Crespi en Valois, et là fu une pièce de temps; mais en la fin il la laissa aler.

Et en cest an, Jehan de Pontoise abbé de Citiaux se démist du gouvernement de ladite ordre, pour ce que l'en disoit que il ne s'estoit voulu consentir aux appiaux[207] lesquiex avoient esté fais à Paris contre le pape. Car il luy sambloit véritablement et se doubtoit moult que par le roy ou ses menistres dommage ne fust fait à ses frères en la temporalité, et pour ceste cause il se démist.

[Note 207: _Aux appiaux_. «Appellationibus.» On ne peut donner trop d'éloges à la conduite de ce digne abbé de Citeaux.]

Et en ce mesme an, le dimenche devant la Nativité monseigneur sainct Jehan Baptiste, furent mises seurs de l'ordre des frères Prescheurs à Poissi, en la dyocèse de Chartres, en une églyse[208] nouvellement édifice du roy Phelippe en l'onneur du glorieux confesseur monseigneur sainct Loys jadis roy de France.

[Note 208: _En une église_. «Monasterio.»]

Et en cest an, mut une très grant dissencion entre l'Université et le prévost de Paris. Car le dit prévost avoit fait prendre par commandement un clerc et le fist mettre en prison, et puis tantost pendre au gibet: adonc cessa la lecture de toutes les facultés à Paris jusques à tant que par commandement du roy, le dist prévost l'amendast à l'Université et que il leur eust fait satisfaction; et fallut que le dit prévost alast à Avignon pour soy faire absoudre; et environ la feste de Toussains recommencièrent les lectures[209].

[Note 209: Cet événement qui fait si bien connoître la sage étendue des priviléges de l'ancienne Université ne nous est connu que par les chroniqueurs de Saint-Denis. Fleury et Vely, d'après du Boulay, nomment l'écolier pendu _Philippe Barbier_, et le font natif de Rouen. Cependant je lis dans une chronique manuscrite conservée à la B. R. sous le nº 4641-B., et présentant l'histoire des années 1270 à 1353, le passage suivant:

«Pou avant l'an 1304, furent pendus _les enfans de la bourgeoise de Paris_, et, celle heure, fu tué Gervaisot Pidoe, et autres. Si fist le prévost, bien pou après, despendre un des enfans qui estoit clerc.»]

Et en ce mesme an, en la veille des apostres sainct Pierre et sainct Pol, furent assemblés en l'églyse Nostre-Dame de Paris grant quantité de prélas et de clergié tout de par le roy mandés. Et là furent leues, de par le roy, lettres papales ès quelles, entre les autres choses, estoit contenu: que le pape Bénédic, jà soit ce que sur ce de par le roy n'eust esté requis, absolvoit le roy, la royne, les enfans, les nobles, le royaume, et tous les adhérens, de toute sentence de escomeniement et d'entredit, sé aucune, en eux ou en l'un de eux, avoit esté gettée par le pape Boniface en quelque manière; et avec ce il donnoit au roy les dismes des églyses du royaume jusques à deux ans; et encore luy donna-il les annuelles jusques à trois ans au royaume de France pour ses guerres soustenir: et avec ce luy donna-il l'auctorité que le chancelier de Paris peust licencier les maistres en théologie et en décret; laquelle auctorité le pape avoit réservée par devers soy, si comme l'en disoit. Et en ce meisme an, le pape Bénédic moru à Peruse ès nones de juillet. Si avint que les cardinals n'entendirent pas à l'eslection, mais la targièrent au plus qu'il porent: mais on les fist enclorre, selon la décrétale du pape Grégoire X. Si procurèrent frauduleusement tant que l'en leur administrent vivres occultement et ainsi targa l'élection du pape jusques près d'un an. Et en ce meisme an, Gui de Namur, fils de Gui conte de Flandres, fu pris en bataille de navires par Guillaume fils du conte de Haynau et par la gent le roy de France qui députés estoient à la garde des voies de la mer et des pors d'icelle.

LVII.

_De la bataille de Mons en Peure[210]: coment les Flamens furent desconfis._

[Note 210: _Mons en Peure_. «Apud Montem qui dicitur _in Pabulla_.» Toutes les anciennes leçons nomment ainsi _Mons-en-Puelle_.]