Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France

Part 11

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Adoncques endementiers, comme ceux de Bruges s'appareilloient à deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie des francs hommes et grant multitude de gent à pié et vint en Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et trés; (car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve près d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un pont. Et lors endementiers comme les François entendissent à appareillier le pont) ceux de Bruges, souventes fois à bataille ordenée encontre courans, à l'euvre, si comme il pooient, destourbans tous les jours, les François appelloient à bataille; et lors, voulsissent ou non, le pont après ce rappareillié (à un mercredi, septiesme jour du mois de juillet), de l'accort de l'une partie et de l'autre, venir à bataille deussent. Ceux de Bruges, si comme l'en dit, estudians et cuidans mourir pour la justice, libéralité, et franchise du pays (premièrement confessèrent leur péchiés humblement et dévotement, le corps de Nostre-Seigneur Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes reliques de sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et goudendars[170], serréement et espessement ordenés vindrent au champ à pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop en leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout en tout venir, si les orent en despit, si comme (foulons, tisserans et) hommes ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis François chevaliers contredaignans, leur gent de pié[171] qui devant eux estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et moult bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement et sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux de Bruges, à lances agues, forment empaignans et deboutans, gettèrent et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe furent à rencontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble conte d'Artois Robert qui oncques n'avoit acoustumé à fuir, avec la compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[172] et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le gentil conte Robert tresforer né trespercier. Et lors adecertes ceux de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres, nulle ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux lances agues bien ancorées[173] que l'en appelle bouteshaches et godendars, les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi comme il chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc le bon conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens, jasoit ce qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se combati-il forment et viguereusement[174], (mieux voullant gesir mort avec les nobles hommes qu'il voioit devant luy mourir que à ce vil et villain peuple rendre soy vif enchaitivé). Et lors, quant les autres compaignies qui estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à pié, virent ce, à par un pou deux mille haubers avec le conte de Saint-Pol et le conte de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont pristrent la fuite très laide et très honteuse, laissans le conte d'Artois avec les autres honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel dommage et quel doleur! ès mains des villains estre détrenchiés mors et acraventiés. Des quiels la fuie non esperée voians les Flamens adversaires, lors pour ce leur courages enforciés reculèrent, et ceus qui par un pou vaincus s'en vouloient fuir, requerans et venans aux tentes des fuians, trestout ravirent et pristrent. Et adecertes ilec avoit grant copie[175] d'armes et grant appareil batailleur. Par les quiels les Flamens enrichis et des corps occis, quant il les orent tous desnués de leur armes et de leur vestemens, et la bataille du tout en tout vaincue, à grant joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi à grant doleur tous les corps desnués, et tant de nobles hommes demourans en la place du champ, comme il ne fust qui les baillast à sépulture, les corps de eux les bestes des champs, les chiens et les oysiaux mengièrent; laquelle chose en dérision et escharnissement et moquerie tourna au roy de France, et à tout le lignage des mors en reproche perpétuel en tous les jours.) Et adecertes y gisoient mors et acraventés moult de nobles hommes, dieux quel dommage! c'est à savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et Godefroy de Breban son cousin avec son fils le seigneur de Virson[176], Adam le conte de Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le seigneur de Neelle connestable de France, et Guy son frère mareschal de l'ost, Regnaut de Trie chevalier esmeré[177], le chambellanc de Tancarville, Pierre Flotte chevalier, et Jacques de Saint-Pol chevalier, monseigneur Jean de Bruillas maistre de arbalestriers, et jusques au nombre de deux cents et moult d'escuiers vaillans et preux. Toutes voies au tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien des frères Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très noble conte d'Artois desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil conte icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de religion nonains, de petit édifiement[178], si comme il pot, quant il ot le service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier par pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse au mois de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et demonstrèrent. Adonques Gui de Namur enhétié[179] de la victoire des siens et lors son courage embrasé de l'orgueil de occuper toute Flandres, s'efforça de tendre à greigneurs choses; car après il assist ceux de Lille: et maintenant par tricherie et fraude, maintenant eux comme ceux de Tournay, ceux d'Ypre, ceux de Gant, ceux de Douay, et les autres villes de Flandres abandon venir efforça et ensement atrait; et lors vers Arras manda à ses coureurs et fourriers à accueillir la proie. Les quiex comme il s'efforçassent à proier et rober l'abbaïe du mont Saint-Eloy, par la gent de l'évesque d'Arras furent deboutés et déchaciés, si que il convint qu'il retournassent pour garder leur termes.

[Note 170: _Goudendars_. «Cum lanceis adjunctis et exquisiti generis quod gothendar vulgò appellent.»]

[Note 171: _Leur gent de pié_. L'infanterie françoise toujours chargée de commencer le combat. C'est à cette retraite qu'il fallut s'en prendre de la perte de la bataille.]

[Note 172: _Rungent_. Rugissant.]

[Note 173: _Ancorées_. Terminées en forme d'_ancres_, à peu près comme des hallebardes.]

[Note 174: Tout ce qui suit sur la défection du reste de l'armée n'est rempli dans la continuation latine de Nangis que par la phrase suivante: «Cæteris aciebus exercitus nostri in multo majori numero tam nobilium quam ignobilium turpissimè terga vertentibus, cursuque veloci fugam arripientibus ...»]

[Note 175: _Copie_. Abondance.]

[Note 176: Ici le texte latin ajoute: _Comite Augi_. Le comte d'Eu.]

[Note 177: _Esmeré_. Éprouvé, et _emerito milite_.]

[Note 178: Le latin met: _Nondum dedicata_.]

[Note 179: _Enhetié_. Réjoui.]

XLIII.

_Des prélas de France qui envoièrent à court de Rome._

En ce meisme temps les prélas du royaume de France qui en l'an devant prochain estoient appellés et semons de venir à court de Rome, si orent conseil ensemble et regardèrent qu'il n'i pooient aler, tant pour la guerre de Flandres comme pour ce que par les maistres du royaume de France estoit dévée porter or et argent; mais pour ce qu'il ne peussent estre repris de désobéissance envoièrent pour eux trois évesques qui denoncièrent pour eux au pape Boniface la cause de leur demourance. Et à ce pape ensement envoia le roy de France l'évesque d'Aucuerre Pierre, et luy pria que pour s'amour il regardast de la besoigne pour laquelle les dis évesques vouloient assembler jusques à un temps miex convenable.

XLIV.

_De l'ost de France qui fu à Arras sans rien faire._

Après ce que le bon conte Robert d'Artois fu mort, Phelippe-le-Biau roy de France, qui moult en estoit dolent, après la feste de l'Assumpcion Nostre-Dame, mère de nostre Seigneur, laquelle feste on appelle la mi-aoust, à la cité d'Arras assembla, pour aler contre les Flamens, si grant et si merveilleux ost qu'il peust estre nombré jusques à cent fois mille et quarante fois mille de gens armés chascun selon son pouvoir. Et comme si très bel et si grant ost eust cuidié de maintenant et de légier toutes Flandres et les Flamens destruire, je ne say par quel conseil des quiex, d'ilec jusques à deux lieues seulement avec grant et merveilleux ost, nostre roy Phelippe fist tendre ses tentes, et fu veu tout le mois de septembre despendre et dégaster. Et comme il eust les anemis Flamens assez près de ses ieux par l'espace de tant de temps, qui leur tentes y avoient fichiées, et si estoient logiés au plus près, ne laissa oncques à faire à eux un assaut né aucune ville de ses anemis ne laissa oncques né ne souffri à assaillir. Mais de maintenant donna congié de départir à icest noble ost qui légièrement peust sousmettre tout le monde sé il fust noblement et à droit gouverné, et s'en revint sans riens faire et inglorieux en France arrière. Laquelle chose fu honte aux chevaliers et les esmut en pluseurs escharnissemens et meismement les anemis de la gent au roy de France à moquier eux. Duquel ost le département cognoissans les Flamens adversaires, de maintenant à eux les villes prochaines et les garnisons de la conté d'Artois embrasèrent et ardirent en feu; toutes voies dient aucuns que par la décevance et tricherie Edouart le roy d'Angleterre qui la partie des Flamens nourissoit, le roy de France avoit esté déceu, si s'en départi ainsi; car devant avoit faint ce gourpil[180] par tricherie Angloisienne luy avoir très grant doleur dedens son cuer, estre malade et enfirme pour ce qu'il avoit entendu, si comme il disoit, son serourge et ami, le roy de France, estoit à estre baillié et livré de sa gent meisme ès mains de ses anemis, s'il avenoit qu'il eust bataille contre eux; laquelle chose comme il le racontast ainsi comme à conseil à sa femme, comme cil qui bien savoit que tantost elle le manderoit à son frère: lors icelle qui cuidoit celle chose estre vrai, tantost le manda à son frère le roy de France. Et ainsi, pour celle chose, se départi le roy avec le merveilleux et innombrable ost qu'il avoit assemblé[181]. Mais toutes voies, ainsois que le roy s'esmeut né départist, il envesti et saisi le conte de Bourgoigne Othelin de la seigneurie de la conté d'Artois, pour raison de Maheut sa femme, fille seule du noble conte d'Artois Robert, occis des Flamens de Bruges: sauf le droit que en ice requéroient les fils et les enfans Phelippe frère de celle Maheut, qui par devant estoit mort. Et ensement, le roy de France laissa pluseurs sergens et chevaliers par divers lieux, bien ordenés et appareillés à bataille, qui les efforcemens des Flamens et leur décours en la terre d'Artois constrainsissent et débatissent. Et adecertes iceux, après ce, souventes fois à leur anemis orent assaut, et moult repristrent et restraindrent leur efforcemens: tant que en la veille de saint Nicolas d'yver, de ceux de Bruges huit cens et plus, vers Ayre, en une bataille en occistrent.

[Note 180: _Gourpil_. Renard.]

[Note 181: Au lieu de toute cette parenthèse, la chronique latine porte: «malignorum ut creditur consilio circumventus.» (Spicileg., t. III, p. 55.)]

XLV.

_De l'accort entre le roy de Secile et Fedric l'occupeur de Secile._

Et en ce temps ensement, Charles conte de Valois, frère de Phelippe roy de France, qui en Secile un chastel qui est appellé Termes avoit occupé sur les anemis du royaume de Secile, tout le temps d'esté par la terre de Secile à batailles ordenées çà et là aloit, mais nulle ame n'encontra qui encontre luy courust pour batailler. Et adecertes les Seciliens se tenoient ès chastiaux et ès cités, (né ne vouloit Fedric l'occupeur de Secile, ou par aventure n'estoit tant hardi envers le conte Charles, lequel estoit né de son sanc, procréé et descendu, tant faire que il se osast contre lui à bataille issir. Mais à la parfin furent trièves données, et vint icel Fedric à son parlement souplement et humblement, les choses qui sont de paix requerant.) Et lors messire Charles qui, si comme l'en dit, avoit jà oï nouvelles de ses amis occis en Flandres (et que par un pou avoit perdu tous ses chevaux par maladie, si ot compassion du royaume de France et de son frère le roy Phelippe;) adonc, par le conseil de sa gent, entre Fedric et les Seciliens fist et ordena la pais en telle manière qui s'en suit, c'est à savoir: cestui Fedric toute l'île de Secile, toute sa vie, paisiblement et à repos, sans nom royal, tendroit et poursuivroit; et tout ce qui estoit en Calabre et en la terre de Puille, que luy ou son frère le roy d'Arragon jadis avoit acquis, tout au roy de Secile laisseroit; noientmoins que les chaitis, qui de lonc temps ou de petit estoient en prison, seroient délivrés sans nulle riens donner, et délaissiées toutes rancunes et injures d'une part et d'autre. Adecertes avec ces choses, de leur consentement et accort, celui Fedric devoit prendre à femme la fille au roy de Secile qui avoit nom Alienor. Et selon leur povoir estoient tenus Charles conte d'Anjou et Robert duc de Calabre, fils le roy de Secile qui lors y estoit présent avec Charles, labourer loyaument envers le roy d'Arragon et le conte de Braine, que le droit du royaume de Sardaigne, ensement le droit au conte de Braine, ou le droit du royaume de Chypre qui à iceux, si comme l'en dit, apartenoit, donroient et délaisseraient du tout en tout à Fedric, c'est assavoir les royaumes dessus nommés ou l'équipollent: cest otroiement dessus ces choses le pape approuvant. Et sé celle chose ne povoient faire, si seroient tenus iceux Charles et Robert, selon leur povoir, un autre royaume à Fedric acquerre, à un d'iceux royaumes dessus nommés équipollent; et sé ensement ne povoient ces choses acomplir, Charles le roy de Secile seroit tenu à cent mille onces d'or donner après la mort de Fedric en amende de sa rente, pour les enfans procréés de sa fille Aliénor; et ainsi à la parfin la terre de Secile à luy paisiblement revendroit. Et lors de la pais et les autres choses loyaument garder, tant les barons de Secile comme Fedric et les maistres du Temple sur les sains évangiles jurèrent. Et, ainsi ce fait, si les fist Charles, conte de Valois, par son chapelain assoudre, à qui le pape avoit commis s'auctorité: et puis, ce fait, icelui Charles, conte de Valois, repairant de Secile vint à Rome, et au pape et aux cardinaux raconta tout ce qu'il avoit fait, et s'en retourna en France environ la purificacion de la benoicte vierge Marie que l'en dist la Chandeleur. (Mais à celle manière de pais d'entre Charles et Fedric dient aucuns le pape Boniface avoir donné petit ottroiement né assentement.)

XLVI.

_Du cardinal le Moine qui vint en France en message._

Et adecertes en cest an ensement, les prélas du royaume de France, delès le mandement en l'an devant passé, aux kalendes de novembre non comparons né venans, Boniface riens n'ordena de ce qu'il avoit empensé à faire: et pour ce que à profit venir ne povoient, si comme devant avoient segnefié et mandé, lors à eux le pape, de Rome Jehan le Moine, prestre et cardinal de l'églyse de Rome, en France envoia et destina, qui à Paris au commencement du mois de quaresme vint. Quant le concile fu assemblé, il orent secret conseil avec eux, et au pape par lettres closes ce qu'il avoit oï de eux manda; et tant longuement demoura en France jusques à tant que sur ces choses le pape luy mandast sa volenté et son plaisir.

Et en cest an ensement, en Gascoigne, ceux de Bourdiaux qui jusques à maintenant sous le povoir du roy de France paisiblement et à repos s'estoient tenus, quant il oïrent son repaire de Flandres sans riens faire, tous ses gens et les François déboutèrent et chacièrent hors de Bourdiaux, la seigneurie d'icelle cité à eux, par folle présompcion, usurpans et prenans. Car adecertes il doubtoient, si comme pluseurs affermoient, que se la paix du roy de France et du roy d'Angleterre estoit du tout en tout faite, que il de maintenant au povoir du roy d'Angleterre ne fussent sousmis, et que tantost après il ne leur fist ainsi comme il avoit fait jadis à la cité de Londres. (Car l'en dit luy avoir fait pendre les bourgois à leur portes.)

XLVII.

_De la bataille de Saint-Omer._

En cest an ensement, Othelin le conte de Bourgoigne et d'Artois clost son derrenier jour. Et en cest an ensement, en Flandres, le jeudi absolu, quinze mille Flamens par la gent au roy de France furent occis en bataille[182]: et quant les autres compaignies virent ce, qui, un pou devant, la terre Jehan conte de Hainaut, laquelle il tenoit du roy de France en fié, dégastoient et un sien chastel très fort que on appelle Bouchain avoient jà acraventé, si donnèrent trièves à ceux de Hainaut et s'en retournèrent pour leur termes deffendre.

[Note 182: «Apud Sanctum-Audomarum.»]

XLVIII.

ANNÉE 1303

_Des messages aux Tartarins._

Après, en l'an ensuivant mil trois cens et trois, en la sepmaine de Pasques, vindrent à Paris au roy de France les messages aux Tartarins, disans que sé le roy de France et les barons du peuple crestien leur gens en aide de la Sainte Terre envoioient, le seigneur de eux, le sire de Tartarie, aux Sarrasins à toutes ses forces se combatroit, et seroient fait tant luy comme son peuple de bonne volenté crestiens.

XLIX.

_De la bataille de Lille et de l'accusement le pape de Rome._

En cest an ensement, à Lille un chastel en Flandres, le jour d'un jeudi après les octaves de Pasques, deux cens hommes de cheval armés et trois cens hommes de pié des Flamens, furent tant occis comme pris de ceux de Tournay et de Fourquent de Melle[183] mareschal au roy de France. Et en cest an ensement, Phelippe-le-Bel qui longuement avoit tenue et occupée la terre de Gascoigne, au roy d'Angleterre Edouart la restabli, et fu réformée amiablement la paix, de la quelle pour icelle terre s'estoient desjoins. Et en ce temps, les barons et les prélas du royaume de France, par le commandement du roy, à Paris au concile se assemblèrent, et ilec fu traitié devant tous: c'est assavoir d'aucuns agravemens du royaume et du roy et des prélas que à eux, si comme l'opinion de moult de gens estoit veu affirmer, le pape de Rome en prochain entendoit faire[184]. Et fu ensement icelui pape d'aucuns chevaliers devant les prélas et la royale majesté de moult de crimes blasmé, diffamé et accusé: c'est assavoir de hérésie, de symonie et d'omicide, et de moult d'autres vilains mesfais droitement sur luy mis et tous vrais, si comme aucuns disoient. Et pour ce que à pape et à prélas hérites[185] selon ce que l'en trouve ès sains canons, ne doit pas estre paiée obédience, fu ilec du commun conseil de tous appellé jusques à tant que le pape de ces crimes et de ces cas que l'en luy avoit mis sus s'espurgast, et qu'il en fust de tout en tout purgié. Et ainsi à la parfin, ce parlement deslié, l'abbé de Cistiaux seul à eux non assentant avec indignacion et desdaing de moult tant du roy comme des prélas, s'en revint à son propre lieu[186]. Et lors le cardinal de Rome Jehan le Moine qui un pou devant ce avoit esté envoié en France, et lors en pélerinage estoit allé à Saint-Martin-de-Tours, quant il oï nouvelles du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France s'en issi. Et en cest an ensement, Robert fils le conte de Bouloigne et d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont fils du saint roy de France Loys, espousa.

[Note 183: _Fourquent de Melle_. «Fulcando de Mala.» Variantes: _du Melle_, _seneschal_ (mss. 8298, et 218 sup. fr.), Fourquault de Neelle (msc. 9650).]

[Note 184: C'est-à-dire: De beaucoup d'injures graves que le pape, si comme on voyoit beaucoup de gens l'affirmer, se proposoit de leur faire prochainement.]

[Note 185: _Herites_. Hérétiques.]

[Note 186: On ne peut douter, d'après le texte latin de Nangis, abrégé peut-être avec réflexion par le chroniqueur de Saint-Denis, que cette décision d'une violence inouie et toujours excusée bien qu'inexcusable, n'ait été prise dans une assemblée générale et représentative de la nation. M. Sismondi ne voit rien ici de commun avec les _Etats généraux_, et, suivant lui, ce qui prouve évidemment que les _Etats généraux_ n'ont pas une origine aussi ancienne, c'est que nul historien contemporain n'a fait la remarque d'une innovation qui pourtant auroit dû sembler de la plus haute importance. Ce raisonnement tendroit plutôt à démontrer que les Etats généraux sont de plus ancienne date; mais écoutons, en tout cas, Nangis: «_In publico parlamento_ Parisius, _Prælatis_, _Baronibus_, capitulis, conventibus, collegiis, _communitatibus_ et universitatibus _villarum regni sui_, necnon magistris in theologiâ et professoribus juris utriusque _aliisque sapientibus_ et _gravibus personis_ diversarum partium ac regnorum præsentibus, importunis denonciatorum clamoribus atque frequentibus pulsatus instantiis, rex ad concilium generale ... appellavit, appellationesque suas, die nativitatis beati Johannis Baptistæ, in horto palatii, Parisius, coram omni clero et populo palâm et publicè legi fecit.» Etc., etc.

Est-ce clair? et sinon qu'on ne trouve pas ici la mention de l'_éligibilité_ sous condition de 500 francs d'impôts, ne reconnaîtrons-nous pas une chambre représentative dans ces assemblées dont se servit le roi Philippe-le Bel, une fois pour _excommunier_ le pape, les autres fois pour fonder la dette _consolidée_ de la nation envers la couronne? On me permettra d'opposer encore à l'opinion de M. Sismondi un passage très curieux de la vie de Philippe-le-Bel publiée sous le nom _de Godefroi de Paris_ par M. Buchon. Après avoir parlé de la défense faite au clergé gallican de se rendre à Rome:

Lors commencièrent leur sermons A faire chevaliers, en France. Si perdirent leur audience Clers, si furent mis avant lais, Et sus divinité les lais; Les beus derrière la charrue.... Et ce fu de par Pierre Flotte Qui dedens Paris commença A sermonner; ainsois tença, Car son sermon tence sembla; Je ne sais où son tieste embla Car en Bible ne fu pas pris. Toutes voies, assés appris Avoit de sens et d'escripture Et bon sens avoit de nature. Mais l'ordre de chevalerie Ne requiert pas prescherie; Et le monde si se bistourne, Qu'il convient que clergié se tourne Du tout à fere le fet d'armes...

Pourquoi la statue de _Pierre Flotte_ ne décore-t-elle pas notre _Chambre des députés?_ Du reste, vous voyez d'après ces vers que les contemporains ont fait la remarque d'_une innovation aussi importante_.]

L.

_Coment le message de pape Boniface fu mis en la prison le roy._