Part 1
LES
GRANDES CHRONIQUES
DE FRANCE,
SELON QUE ELLES SONT CONSERVÉES EN L'ÉGLISE DE SAINT-DENIS EN FRANCE.
PUBLIÉES PAR M. PAULIN PARIS,
De l'Académie royale des Inscriptions et Belles-Lettres.
TOME CINQUIÈME.
PARIS. TECHENER, LIBRAIRE, 12, PLACE DU LOUVRE.
1837.
CI COMENCE L'ISTOIRE AU ROY PHELIPPE, FILS MONSEIGNEUR SAINT LOYS.
I.
ANNÉE 1270
_Coment le roy de Secile frère saint Loys vint en l'ost des crestiens._
[1]Nous avons du bon roy Loys, de louenge digne, exposé au mieux que nous poons les fais et la grant bonté qui estoit en luy, si comme il trespassa de cest siècle au chastel de Carthage. Si est nostre propos de exposer les fais Phelippe son fils qui estoit digne de honneur et de louenge. Jasoit ce qu'il ne fust pas lettré, estoit-il doux et débonnaire envers les prélas de saincte églyse, et vers tous ceux qui convoitent le service Nostre-Seigneur. Et si comme son père estoit en Aufrique devant la cité de Tunes, à grant ost de nobles hommes et puissans qui grant propos avoient de bien faire, et la foy nostre Sire essaucier par les bonnes exemples qu'il véoient en luy, avint qu'il trespassa, et que le royaume vint à monseigneur Phelippe son fils à gouverner, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens soixante et dix.
[Note 1: La vie de Philippe III est presque entièrement due à Guillaume de Nangis, qui la composa en latin et sans doute en rançois, comme il avoit fait son histoire générale. Mais il arrive souvent que le texte françois modifie le texte latin, et que l'auteur ne reproduit pas exactement la même idée. (Voy. _Duchesne_, tom. V, p. 516. _Gesta Philippi tertii_.)]
La nouvelle ala parmi l'ost que le roy estoit mort, si en fu moult troublé le peuple. Mais il n'en faisoit mie moult grant semblant en appert, que ceux de Tunes ne s'apperceussent de cel dommage qui leur estoit avenu. Si comme il estoient en tel point, il apperceurent la navie au roy de Secile qui venoit najant à force de gent par mer: si commanda[2], quant on devroit prenre terre, que on sonnast trompes, buisines et araines, si que son frère le saint roy et les barons fussent lies et esbaudis de sa venue.
[Note 2: _Commanda_. Le roi de Sicile commanda.]
Si comme le roy de Secile prenoit son port, si se merveilla moult pourquoy les gens de l'ost estoient si mat et si pesans, et qu'il ne luy firent belle chière; car en l'heure que il issy de sa navie, son frère mist hors l'esperit à Dieu. Et il demanda à aucuns que ce povoit estre? et il luy fu dit que son frère le roy de France se mouroit, et que il se hastast tost, et que on ne cuidoit point qu'il le peust trouver en vie. Quant le roy de Secile oï la nouvelle, si se pourpensa et averti que sé il faisoit semblant de douleur et de tristesse, que la compaignie de l'ost s'en pourroit trop forment esmaier et espoventer et chéoir en désespérance; et sé les Sarrasins s'en appercevoient, il leur donroit matière d'assaillir. Pour ceste chose il fit la meilleure chière et la plus lie à ceux qu'il encontra; et si vint aussi liement en l'ost comme sé il venist à une noce, et se hasta moult de venir à son frère, si le trouva tout chaut, car son esperit estoit tout maintenant issu. Tout maintenant que il vit son frère deffiné, il se mist à genoux et recommanda l'ame de son frère, en depriant Nostre-Seigneur que il eust l'ame de luy; et luy coururent les larmes des yeux.
Adonc si se pourpensa que c'est nature de femme de plorer, si se dreça et regarda entour luy tout aussi fermement comme sé il ne luy en fust à riens. Lors après, commanda que le corps fust apresté et conroié et oingt de précieux oingnemens: ceux à qui il fu commandé le mistrent et appareillèrent si comme l'en devoit faire. Quant il fu oingt et appareillié, le roy Charles demanda les entrailles à monseigneur Phelippe son nepveu; si les fist porter comme sainctes reliques en Secile, et les fist mettre en une abbaye de l'ordre de Saint-Benoist assez près de Palerme[3], qui est nommée Mont royal. Les ossemens furent mis en un écrin moult bien embasmé, en riches draps de soie, avec grant foison d'espices souef flerans, et furent gardés bien et chièrement, tant qu'il furent aportés à Saint-Denys en France, là où le bon roy avoit esleu sa sépulture, avec les anciens roys de France qui y reposent. Et donna moult de biaux joiaux au temps qu'il vivoit à l'églyse Saint-Denys, si comme couronne d'or et riches aournemens et précieux, et conferma tous les privilèges que ses devanciers avoient donnés à la devant dicte églyse.
[Note 3: _Palerme_. Je ne sais comment Ducange (_Observations sur Joinville_) a pu dire que Nangis auroit dû écrire _Salerne_, près de laquelle étoit Montréal. La vérité c'est que Montréal est en Sicile, près de Palerme.]
II.
_Coment Guy de Baussoy fu pris des Sarrasins_.
Tantost que le service du bon roy fu dit et célébré, le roy de Secile fist tendre ses trefs par devers la mer, loing de l'ost de France par l'espace d'une petit liue, et avoit bien quatre milles entre l'ost de rance et la cité de Tunes. Si estoient les Sarrasins coustumiers chascun pour de venir paleter en l'ost, et lançoient et traioient sajettes et avelos. Les François qui gardoient l'avant garde et deffendoient l'ost, que les Sarrasins ne se férissent en l'ost soubdainement, occioient assez de Sarrasins quant il les povoient de près encontrer, si comme il couroient de çà ou de là; aucunes fois de costé, aucunes fois evdant, aucunes fois en trespassant; et estoient les François moult lies quant il povoient joindre à eux. Aussi faisoient les Sarrasins: quant il povoient encontrer trois ou quatre ou dix ou douze, dessevrés de la compaignie des autres, il les occioient; mais sé il en véissent cent ou deux cens qui venissent à eux, maintenant il tournassent en fuie.
La manière des Sarrasins est telle qu'il ne font fors que les gens esmouvoir en jectant et en lançant javelos; et quant il voient que les gens sont tous près de combatre, il tournent en fuie. Une journée avint que les Sarrasins approchièrent bien près des crestiens, et leur jettèrent, souvent et menu, dars et javelos, et en navrèrent aucuns. Pour ceste chose s'esmurent aucuns nobles chevaliers, si comme Guy de Baussoy[4] et Hue son frère, et aucuns bons combateurs, et se férirent ès Sarrasins, et Sarrasins saillirent sus d'un agait où il estoient muciés; si enclostrent Guy de Baussoy et Hue son frère. Mais il firent avant moult grant occision de Sarrasins et grant mortalité: si ne porent estre rescous, car quant la noise fu encommenciée et ceux de l'ost le sorent, si coururent aux armes pour eux aidier et issirent hors et passèrent les fossés qui estoient entr'eux et les Sarrasins. Soubdainement un vent se leva grant et horible avec grans estourbeillons qui le sablon et la poudre leva contremont en l'air, et féri les François parmi les ieux et les avugloit tous, si que il ne savoient chemin tenir. Quant les Sarrasins virent le vent estre contraire, si prisrent paeles et autres instrumens, et le sablon levèrent contremont pour mieux avugler les François et empeschier; si que à celle journée il ne porent riens faire, mais retournèrent dolens et courrouciés, pour ce qu'il ne porent rescourre Hue de Baussoy et ses compaingnons.
[Note 4: _Guy de Baussoy._ «Guido de Bauceio.» Ces chevaliers étoient provençaux ou aragonnois. Le pape Martin IV, dans une de ses lettres, cite Hugues de Baucey, ou Baucel, comme l'un des principaux barons du roi d'Aragon. (Voy. _Duchesne_, t. V, p. 878.)]
III.
_Coment le roy de Secile issi à bataille contre Sarrasins et en occist trois mille sans ceux qui furent noiés._
Autre fois avint, environ l'eure de prime, que Sarrasins s'armèrent et vindrent bien près des tentes aux François; et commencièrent à traire et à lancier en courant à mont et à val, de costé et de travers, selon leur usage, pour esmouvoir à combatre. Et estoient si grant nombre que à paine les povoit-on nombrer; et il couvrirent toute la terre de toutes pars, et s'espandirent partout, ainsi comme s'il voulsissent tout prendre et acouveter[5]; et sonnèrent timbres et tabours, et demenèrent grant noise et grant ton: par tels tons et par tels noises cuidièrent espoventer les François.
[Note 5: _Acouveter._ Couvrir. Nous avons gardé dans un sens analogue, _couver_.]
Quant les François virent leur contenance, si coururent sus aux armes, désirans de joindre à eux et de combatre, et issirent des tentes, et s'espandirent parmi le plain champ. Quant Sarrasins virent tant de belle gent venir contre eux si bien armés et si bien atournés, si se doubtèrent à combatre à gent de si grant vertu, et tournèrent en fuie sans cop férir.
Le roy de Secile qui loing estoit logié d'eux, issi hors de ses heberges, et avec luy les nobles combateurs de sa compaignie, et les suivi de loing en costoiant. Quant il fu près d'eux, si fist semblant de fouir en alant au devant, ainsi comme s'il ne les osast attendre, et fouy bien par l'espace d'un mille; et les autres le commencièrent à enchacier à coite[6] d'esperon. Quant le roy ot foui, si fist signe de retourner à ses hommes, et ceux qui bien l'entendirent si retournèrent et enclostrent les Sarrasins, et se férirent en eux ainsi comme le loup entre les brebis, les glaives entre les poings et les espées et les coustiaux d'acier. Si en tuèrent tant que la trace en estoit grant parmi le champ, et sembloit que ce feussent moutons qui géussent mors emmi le champ; et crioient et muioient en leur languaige moult horriblement.
[Note 6: _Coite._ Pointe.]
A ce poindre furent occis trois mille Sarrasins par nombre, sans ceux qui saillirent en la mer et se noièrent: les autres qui s'en fouirent tresbuchièrent ès fosses qu'ils avoient faictes au sablon et couvertes, pour faire tresbuchier les crestiens, qu'il ne porent eschiver; né ne leur en souvenoit, pour la grant paour qu'il avoient de mourir, et le sablon et le sanc qui les féroit parmi les ieux leur tolloit à veoir le chemin qu'il devoient aler. Ainsi se vengièrent les crestiens de leur ennemis par le sens et par la cautelle au roy de Secile.
IV.
_Du chastel de fust que le roy fist faire pour les Sarrasins affamer dedens la marine._
Les Sarrasins de Tunes avoient fichiés leur tentes et leur paveillons droit à l'encontre des heberges des François, et estoient loing l'un de l'autre par l'espace de quatre milles. Si estoient les Sarrasins par devers Tunes, si avoit entre la cité et les Sarrasins rigort[7] de mer et iaue de mer courant qui s'en aloit en traversant par devers les montagnes. Né ne povoient venir à Tunes sans passer outre à navie, car le fleuve y estoit large et parfont pour ce que l'iaue de la mer chéoit dedens. Et quanqu'il failloit et estoit nécessaire en l'ost des Sarrasins venoit parmi ce fleuve de la cité de Tunes, si que les Sarrasins n'avoient point de souffraite de viandes né de nulle chose.
[Note 7: _Rigord._ Golfe.]
Les François s'assemblèrent ensemble et prisrent conseil cornent il pourroient empeschier le passage par où viande venoit aux Sarrasins, ou du tout tollir; si que les Sarrasins, sé il povoient, ne peussent illec demourer né tenir siège. Si assemblèrent grant foison de bois et de merrien; quant il fu assemblé, si fu devisé que on feroit un chastel grant et large, si que il peust estre dedens sergens d'armes preux et hardis qui bien viguereusement lançaissent et tréissent et jectassent sus les javelos aux Sarrasins, si que il les peussent despecier et tollir la viande qui leur venoit de Tunes. Et sur le rivage de la mer, par dehors, estoient arbalestriers et autres sergens pour deffendre le chastel, et avoient galies toutes prestes pour entrer plus avant en la mer toutes fois que mestier en seroit.
Quant il orent ainsi ordenné leur besoigne, le roy Phelippe manda son charpentier qui moult se savoit entremettre de telle besoigne, et luy commanda qu'il féist un chastel hastivement; et celluy fist son commandement, et apresta galies bien armées et moult bien appareilliées, et y fist entrer grant foison de sergens preux et hardis, avec moult grant foison de avirons, et coururent parmi la mer contre leur ennemis, et pristrent tous les vaissiaux qui portoient la viande aux Sarrasins, et aucuns en tresbuchoient et plungeoient en la mer. Le chastel[8] eust esté fait et acompli en pou de temps sé il ne fussent accordés ensemble.
[Note 8: _Le chastel_ de fust ou de bois.]
V.
_Du roy de Tunes, coment il vint contre François._
Si comme le roy de Tunes estoit en tel point, il manda secours et aide aux autres Sarrasins; si assembla roy et admiraux et autres princes qui luy vindrent en secours. Quant il ot ainsi assemblé tant de Sarrasins comme il pot avoir, si se conseilla en quelle manière et coment il pourroit les François destruire, ou chacier hors de son pays. Si luy fu conseillié qu'il alast sur eux à bataille rangiée, si les espoventeroit né n'oseroient demourer quant il verroient sa puissance. Si se levèrent bien matin et s'armèrent de toutes armes selon leur usage et leur guise; et amenèrent avec eux tout leur povoir et toute leur force, à pié et à cheval, à bataille rengiée.
Et quant il approchièrent, il commencièrent à glatir et usler à haute voix, et à menacier François en leur langaige, et sonner trompes et buisines et autres divers instrumens; et s'eslargirent parmi le champ, pour ce que les François cuidassent qu'il fussent sans nombre et si grant foison que il ne peussent à eux durer; et faisoient trop malement grant semblant qu'il voulsissent bataille.
Quant ceux qui gardoient l'ost virent celle gent venir, si commencièrent à crier parmi l'ost: _Aux armes! pour la force de Tunes qui vient sur nous._ Tantost coururent aux armes François et les autres nacions qui avec eux estoient, et vestirent leur haubers, et lacièrent leur ventailles, et montèrent à cheval les lances ès poings, les escus à leur cols, et prisrent leur enseignes de diverses couleurs. Le roy de France se arma, le roy de Secile, le roy de Navarre, et les ducs et les contes et les autres barons de l'ost; et issirent de leur heberges bien et hardiement, et se rengièrent parmi le champ et ordenèrent leur batailles si comme il devoient aler. Ne doubtoient riens fors que Sarrasins ne s'en fouissent sans coup férir et sans lancier en aucune manière, et mistrent les arbalestriers au devant et les gens de pié, et ordenèrent après qui seroit premier, et qui second et qui tiers, selonc ce qu'il leur sembloit bon et prouffitable à aler contre leur ennemis.
Et pour ce que les Sarrasins ne venissent de costé ou d'autre part, aux heberges et aux tentes, il laissièrent le conte d'Alençon, frère le roy de France, avec toute sa gent et le maistre de l'Ospital. L'oriflambe saint Denys fu contremont dreciée, dont sorent bien certainement François que c'estoit certain signe de combatre à leur ennemis, s'il ne fuioient.
Quant les Sarrasins virent l'ost des crestiens si noblement armé et si richement, si en furent moult esbahis, et orent si grant paour que il s'enfuirent à leur tentes et à leur paveillons au plus tost que il porent, né ne furent oncques si hardis qu'il osassent illec demourer, ains s'en passèrent oultre, jusques à la cité de Tunes de tels en y ot[9]. Et quant les François virent ce, si firent crier en l'ost, de par le roy de France, que nul ne fust si osé qui tendist la main au gaaing, jusques à tant qu'il sauroit la couvine des Sarrasins et leur estat, et qu'il eust souverainne victoire; car aucunes fois avoient esté déceus les crestiens; quant il couroient à gaaing, leur ennemis les espioient tant qu'il estoient troussés, puis leur couroient sus et les occioient à leur volenté.
[Note 9: _De tels en y ot_. Il y en eut même qui retournèrent jusqu'à Tunis.]
Le roy de France et les barons passèrent tout oultre parmi les tentes aux Sarrasins, et les chacièrent tant qu'il les embatirent tous ès montaignes. Le roy de France et les autres barons virent les montaignes hautes et périlleuses, si ne vouldrent plus aler avant pour les armes pesans et pour le travail des chevaux, et pour aucuns aguais qui povoient estre ès repostailles des montaignes; si se mistrent au retour, et s'en vindrent parmi les tentes aux Sarrasins, et fu commandé que quiconques vouldroit aler au gaaing, qu'il y alast tantost: les gens à pié et les autres assaillirent les paveillons et les tentes; et prisrent quanqu'il trouvèrent dedens, boeufs, moutons, pain et farine, et moult d'autres choses prouffitables.
Et aussi trouvèrent des Sarrasins malades et enfermes qui ne povoient fouir ainsi comme faisoient les autres; si les tuèrent et puis boutèrent le feu dedens les paveillons; si ardirent quanqu'il estoit dedens demouré, et néis[10] les Sarrasins qu'il avoient tués furent tous ars. Les Sarrasins qui s'en estoient fouis virent le feu en leur paveillons, si furent moult embrasés de courroux et de ire, meismement pour ce qu'il savoient bien que leur amis estoient tous ars et destruis et afolés. Quant les crestiens orent tout ars et destruit, si s'en retournèrent droit à leur heberges rengiés et serrés, dolens de ce qu'il n'avoient eu point de bataille.
[Note 10: _Néis_. Même.]
VI.
_Des diverses maladies qui avindrent en l'ost des crestiens._
Grand pestilence de moult grans maladies commença parmi l'ost des crestiens. Les uns avoient dissintère, les autres agües et continues fièvres, les autres estoient enflés, les autres moururent soubdainement, et les autres qui eschapoient estoient si langoureux qu'il ne se povoient ressourdre[11] né aidier. De ceste pestilence se douloient moult les Sarrasins aussi comme les crestiens ou plus, et gisoient comme pourceaux tous pasmés et tous mors en leur heberges; et les autres mouroient de mort soubdainnement pour la grant corruption de l'air.
[Note 11: _Ressourdre_. Relever.]
Quant le roy[12] vit courre ceste pestilence parmi son ost, il se départi de son ost, et puis se muça ensoubs terrines pour eschiver celle grant pestilence qu'il ne perdist la vie. Les anciens Sarrasins qui estoient esprouvés en esperience, disoient que l'air estoit corrompu des charoignes des chevaulx et des gens mors qui gisoient sur la marine, tous corrompus et tous puans. Ainsi comme le roy de Tunes vit celle pestilence et celle grant mortalité de sa gent, et avec ce que crestiens en avoient occis une grant partie, si ne sut que faire né que dire né coment il pourroit durer contre si grant gent. Si se conseilla à sa gent, meismement à ceux qu'il cuidoit estre plus sages, et leur requist et demanda qu'il pourroit faire, né coment il se pourroit délivrer des François qui luy avoient son païs gasté, et sa gent occise? si luy fu conseillié qu'il mandast au roy de France que volentiers pacefieroit à luy en aucune manière souffisamment, ou par trièves ou autrement.
[Note 12: _Le roy_. Le roi de Tunis.--_Ensoubs terrines_. Cavernes.]
Adonc prist le roy de Tunes message, et luy commanda qu'ils alast au roy de France et luy dist que volentiers s'accorderoient à luy et aux autres. Le message s'en tourna et vint en l'ost et monstra signe qu'il estoit messager: si luy fu envoié un messager qui bien savoit parler arabic. Si luy demanda le message à qui il estoit, et il luy dist qu'il estoit messager le roy de Tunes, et luy dist tout son message et qu'il queroit. Le message le mena à la court le roy, et fist entendant au roy et aux autres barons qu'il voulloit dire.
Le roy de France regarda qu'il ne pooit pas faire grant prouffit de demourer en ce païs, pour ce meismement que les Sarrasins ne le voulloient attendre à bataille, et ne finoient de glatir, d'abaier ainsi comme chiens, et ne faisoient que travaillier sa gent, et puis s'en fuioient contremont les montaignes. De rechief il regarda que s'il prenoit la cité de Tunes par force, que il convendroit que il y laissast de ses barons et de son peuple grant partie, et que tuit cil qui demourroient seroient en peril, car il seroient avironnés de toute pars de leur ennemis, et que son ost en seroit moult amenuisié; meismement que son propos estoit d'aler oultre en Surie, et de combatre aux Sarrasins que il y trouveroit, et delivrer la des ennemis de la foy crestienne. Si fu accordé de tout le plus des barons que la cité feust destruicte, et tous les Sarrasins occis que l'en pourroit trouver partout le païs.
A ce ne s'accorda point le roy de Secile né le roy de Navarre né assés d'autres barons, pour la grant foison des besans d'or qu'il en devoient avoir, si comme le menu peuple murmuroit, et[13] que le roy de Secile ne s'accordoit pas à la paix fors pour ce que il eust son treu que la ville de Tunes luy devoit, et luy avoit detenu à paier de moult long temps. Ainsi disoit le menu peuple qui ne savoit mie coment on devoit esploitier de telle besoigne.
[Note 13: _Et que_. C'est-à-dire: Et ce menu peuple ajoutoit que, etc.]
VII.
_De la paix du roy de France et du roy de Tunes et des trièves._
Moult fu le roy de France en grant pensée en quelle manière il s'accorderoit au roy de Tunes: si luy fu conseillié qu'il préist les trièves en manière de paix. Si fu en telle manière accordé que le roy de Tunes rendroit et délivreroit tous les despens que le roy de France et ses barons avoient fait en la voie, en fin or pur, et que les trièves seroient tenues fermement, sans point entrelaissier jusques à dix ans. Avec tout ce, il fu accordé que tous les marchéans qui par mer passeroient, s'il arrivoient au port de Tunes, ou sé le vent les y aportoit, ou s'il trépassoient environ son païs, que il trespasseroient franchement sans riens paier; car avant ce, les marchéans estoient en si grant servitute qu'il leur convenoit paier la disième partie de quanqu'il avoient au port de Tunes. Avec ce, il fu devisé et accordé que le roy de Tunes rendroit le treu au roy de Secile si comme ses devanciers avoient fait et rendu chascun an, sans faillir.
En la cité de Tunes avoit moult grant foison de crestiens, et avoient leur églyses toutes prestes et édifiées où s'assembloient pour faire le service de Nostre-Seigneur; si comme frères de l'ordre saint Dominique et autres, assés aussi comme marchéans et pélerins et trespassans, si comme gens s'espandent parmi le monde. Tantost comme le roy de Tunes sot la venue au roy de France, il les fist tous prendre et mectre en prisons diverses et villaines: et promist le roy de Tunes que tantost il seroient délivrés, et demourroient au païs franchement sans nulle servitude de nulle riens. Les convenances susdictes furent octroiées, escriptes, jurées et affermées, d'une part et d'autre, au miex que l'en pot et que l'en sot, et délivra le roy de Tunes grant masse de fin or en paiant de la somme qui estoit octroiée.
Adonc fu paix criée parmi l'ost, et commandé que nul ne féist mal aux Sarrasins sur la vie perdre. Quant la paix fu asseurée, aucuns des Sarrasins, riches hommes, vindrent veoir la contenance des François et des autres crestiens, et se merveillèrent moult des nobles hommes armés et du grant atour qu'il avoient, et des richesses qui estoient en l'ost: si se humilièrent moult, et offrirent leur services et leur viandes et autres choses, sé mestier en avoient en l'ost. Puis que paix fu faicte, le roy de France et ses barons ne vouldrent plus demourer, si prisrent conseil quelle part il iroient: si regardèrent que il ne povoient point bien accomplir leur pelerinage en manière que ce fust prouffit; meismement que leur gent estoient trop faibles et tous langoureux des maladies qu'il avoient eues devant Tunes; et si estoit le légat mort qui les devoit adrecier et mener en la Saincte Terre. Et espéciaument que le roy avoit eu mandement par certains messages, de par monseigneur Simon de Neele, garde du roiaume de France, et de par messire Mathieu, abbé de Saint-Denis en France, que il se hastast de revenir en sa terre. Et quant il seroit resvertué et reconforté et revenu en santé, si pourroit son veu et son pelerinage accomplir et retourner en la Saincte Terre.
VIII.
_Coment François se partirent de Tunes et entrèrent en mer, et de la grant tempeste où il périt tant de gens et tant de nefs._