Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 9

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_Incidence_.--En celle année, en la tierce yde de septembre, trespassa de ce siècle à la joie de Paradis, si comme l'en cuide, Morise, l'évesque de Paris, homme d'onnourable mémoire, père des povres et des orphelins. Car entre les autres bonnes oeuvres qu'il fist, dont il en fist maintes, fonda-il quatre abbayes et les doa dévotement à ses propres despens: Hervaux, Hermières, Ierre et Gif[141]. Et en la fin donna aux povres pour l'amour de Nostre-Seigneur quanqu'il pot avoir de meubles. Et pour ce qu'il créoit moult fermement la Résurrection des corps, dont il avoit oï doubter mains grans clers en son temps, et il désiroit qu'il les peust rappeler de leur erreur et tous ceus qui en doubteroient, il commanda quant il mourroit que l'en luy escripvit un roulet qui contenait celle sentence: «Je croy que mon raembeur[142] vit et que je ressusciteray de terre au derrenier jour, et verray Dieu mon sauveur en ceste moye char que je meisme voy et non en autre, et que mes yeux regarderont; et ceste espérance est mise en mon cuer.» Il estendi sur son pis, quant il mourut, le parchemin où ces paroles estoient escriptes, et commanda et pria à ses amis que ce roule fust mis sur son tonbel le jour de son obit, pour ce que tous les hommes lectrés et les grans clers leussent celle escripture sainte et creussent fermement la Résurrection de tous les corps, sans nulle doubte[143]. Après luy fu au siège Eude extrait et né des hoirs de Soilly[144], frère Henry l'archevesque de Bourges, moult autre et moult dessemblable de son devancier et en mort et en vie.

Note 141: _Hervaus_. Herivaux, à une lieue de Luzarches. --_Hermières_, près de Lagny.--_Ierre_, sur la petite rivière du même nom; abbaye de femmes, en Brie.--_Gif_, près de Chateaufort, à cinq lieues de Paris.

Note 142: _Raembeur_. Rédempteur.

Note 143: C'est Maurice de Sully dont il nous reste de précieux sermons en langue vulgaire. (Voy. mon histoire des _Manuscrits français_, t. 2, p. 97.)

Note 144: _Extrait et né des hoirs_. «Natione Soliacensis.» Eudes de Sully a pourtant laissé une bonne et honnorable réputation.

XV.

ANNEE 1197.

_Coment le conte de Flandres et le conte Renaut de Boloigne guerpirent le roy et s'allèrent au roy Richart. Et de pluseurs incidences._

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings-dix-sept, Baudouin, conte de Flandres, se dessevra apertement et départi de la foy et de l'ommage le roy Phelippe, puis s'alia au roy Richart et fist mainte persécution au roy et au royaume. Ainsi fist confédéracion au roy Richart Regnault fils le conte de Dampmartin, à qui le roy avoit donné par moult grant amour la contesse et la conté de Bouloigne; mais celluy rompi son hommage et le serement qu'il avoit fait, et le commença forment à guerroier; il se joint et accompaigna avec les Cotériaux et les autres ennemis le roy; sa terre envaï, villes ardi et prist proies et fist moult grans dommages au royaume de France.

En celle année tout droit en la neuvième kalende de novembre, en un jour de vendredi et en l'eure de tierce mouru l'abbé Hues Foucaut de Saint-Denis en France. Après luy gouverna l'églyse l'abbé Hues de Melan qui estoit prieur d'Argenteuil.

_Incidence_.--En cel an mouru l'empereur Henry d'Allemaigne qui par sa force avoit prise toute la terre de Sezille, et avoit occis et mis à destruction mains haus hommes et princes du païs. Contre la crestienne religion avoit emprisonné les évesques et les archevesques de la terre, et tousjours avoit grevé saincte églyse à son pouvoir tout ainsi comme son devancier. Pour reste raison, le pape Innocent le tiers fu contraire à son eslection; Phelippe, son frère et tous ceus de sa partie escommenia, et s'assenti à Othon, le fils au duc de Saissoingne, qu'il fist couronner en roy d'Alemaigne à Ais-la-Chapelle.

En ce temps mouru oultre-mer Henry, conte de Troies en Champaigne: nepveu estoit aux deux roys, demouré estoit par-delà, après ce que les deux roys s'en furent retournés pour les terres gouverner. Si l'orent les barons esleu et couronné à roy de Jhérusalem par sa bonté et donné en mariage la fille son devancier. Après sa mort eschéi la conté à un sien frère qui Phelippe avoit nom. En celle année, en la troisième yde de janvier, mouru le tiers Célestin apostole. Après luy fu Innocent le tiers, romain de nacion, si fu avant appellé Lohier[145].

Note 145: «Lotharius.»

_Incidence._--En celle année mourut la noble Ysabel[146], contesse de Champaigne, seur au roy Phelippe de par son père, et seur au roy Richart de par sa mère. Si estoit mère aux deux devant dis frères, au conte Henry, roy de Jhérusalem, et Thibaut qui après fu conte de Troyes.

Note 146: Rigord la nomme avec raison _Marie_.

_Incidence._--En celle année, au commencement de la prédication le devant dit Fouques, voult Nostre-Seigneur faire mains miracles pour luy: car il rendoit aux aveugles lumière, aux sourds oiement, aux mues la parole, par ses oroisons et par l'atouchement de ses mains; et mains autres miracles faisoit Nostre-Seigneur pour luy que nous laissons à retraire, pour ce, par aventure, qu'aucuns ne le creroient mie légièrement[147]. Un autre acompaigna à luy, en l'office de prédicacion, qui avoit nom Pierre de Roissy; né estoit de l'éveschié de Paris, bon clerc et bien lettré et plain du saint Esperit, si comme il sembloit au peuple. Mains hommes retrait d'usure et de l'ordure de luxure par sa prédication, et les fist vivre en chasteté; et amena à la continance de mariage les foles femmes qui se mettent ès quarrefours des chemins, et s'abandonnent à tous sans différence, sans avoir honte et vergoingne, pour petit prix; les autres, qui point ne vouloient estre mariées, ains avoient plus chier à vivre en contemplacion, sous l'abit de religion, furent mises en la nouvelle abbaye de Saint-Anthoine-de-lèz-Paris, qui pour raison d'elles fut fondée au temps de lors, et les autres eslurent à souffrir travaus et paines de leur corps, et à aler en divers pélerinages nus piés et en langes. Et qui vouldra savoir en quelle entencion le devant dit provaire preschoit regarde en la fin; car la fin de l'euvre preuve et manifeste les intencions des cuers[148].

Note 147: «Quæ prætermittimus propter hominum nimiam incredulitatem.» Bon Rigord! comment auriez-vous qualifié l'incrédulité de nos jours!

Note 148: Rigord, par cette dernière réflexion, semble faire allusion aux bruits fâcheux qui coururent dans la suite sur la rapacité de Foulques et sur l'ambition de Pierre.

En ce meisme temps prescha un moine de Saint-Denis en France, qui avoit nom Herloin: né estoit de Paris, grant clerc et lettré en la saincte Escripture. Ès cités et ès chastiaux de la petite Bretaigne prescha. Grant multitude de Bretons la croix de sa main prisrent, la mer passèrent sans les autres pélerins attendre, si arrivèrent devant Acre. Celluy Herloin estoit chevetainne et ducteur de celle gent; mais pour ce qu'il n'avoient point chief né gouverneur suffisant à celle besoingne, il se devisèrent en diverses parties, sans ducteur et sans gouverneur; gens estoient qui usoient de leur propre volenté, et pour ce perit leur commencement sans perfection.

_Incidence._--En celle année apparurent en mains lieux maintes nouvelletés: à Rosoy, en Brie, le vin fu mu en sang, et le pain en char sensiblement au sacrement de l'autel. En Vermandois, un mort chevalier ressuscita, et puis denonça à mains hommes choses qui estoient à avenir; si vesqui puis long-temps sans boire et sans mengier.

En France, environ la Saint-Jehan, chéi sur les blés une rousée que l'en nomme mielée, dont il furent si emmiélés que quant on en metoit un espi en sa bouche, on sentoit le miel tout proprement. La foudre si tua un homme à Paris et tempestes chéirent en aucuns lieux si grans, qu'elles destruirent les blés et les vignes; et un pou après au mois de juin tempesta de rechief si forment, que les blés, les vignes et les bois furent destruis et defroissiés du tout en tout. Si dura celle tempeste dès Tramblay jusques à Chielle et ès villes environ; car les pierres furent veues cheoir du ciel aussi grosses comme une nois, aucunes aussi comme un oeuf, et plus encor, si comme aucuns disoient.

XVI.

ANNEE 1198.

_Coment le roy rappela les Juis en son royaume; et coment le roy Richart prist ses chevaliers devant Gisors, et coment le roy eschappa._

En celle année ramena le roy Phelippe les Juis à Paris et au royaume de France, contre la commune opinion de tous, et contre le ban et l'institution qu'il avoit devant faite et ordonnée au temps qu'il les bannit de toute France. Lors commença à grever saincte églyse de mains griefs et de maintes persécutions, qu'il avoit devant ce tousjours bien gardée et deffendue. Pour ce (s'en voulut Nostre-Seigneur vengier en partie et) ensuivit la venjance le forfait assez tost après. Car au mois de septembre qui après vint, droit à la vigile saint Michiel, comme il ne feust de rien pourveu n'appareillié, le roy Richart entra soubdainement en Vouquecin à tout cinq mille chevaliers, sans les Cotériaux et sans les gens à pié qui estoient sans nombre. Tout le pays d'environ Gisors gasta et destruist; si prist et abati une forteresse qui avoit nom Courcelles, si proia et ardi plusieurs autres villes champestres.

Quant le roy Phelippe en sot la nouvelle, il fu enflambé et eschaufé de moult grant ire, et vint là hastivement à tout cinq cens chevaliers tant seulement; passer cuida jusques à Gisors, mais ses ennemis luy fuient au-devant, qui luy empeschoient la voie: et quant il vit ce, le cuer si luy engroissa, et conçut si grant hardiesce qu'il se féri par moult grant fierté parmi tous ses ennemis ainsi comme tout forsené et se combati moult vertueusement contre le roy Richart et toute sa gent. A pou de chevaliers eschappa d'euls tous, par l'aide Nostre-Seigneur, et se reçut au chastel de Gisors. Mais aucuns des plus grans et des plus nobles chevaliers de sa route furent pris en celle bataille. Là fu pris Alain de Roucy, Maieu de Mally, le jeune Guillaume de Mello[149], Phelippe de Nanteuil et mains autres dont nous tairons les noms. Adonc s'en retourna le roy Richart, qui à celle fois eut eue victoire et donna et départi sa proie à ses gens.

Note 149: Rigord dit: «Mathæus de Marly, Guillelmus de Merloto.» L'_r_ de ces deux noms à disparu dans les temps modernes. La maison de _Mailly_ conserve aujourd'hui son ancienne splendeur.--(Voyez le récit animé de cette défaite dans la _Chronique de Reims_, pages 68 et suiv.)

Le roy Phelippe qui moult fu dolent de la honte et du dommage qu'il avoit receu et désirant de soy vengier,--mais il ne ramenoit point en mémoire ce qu'il avoit Dieu couroucié,--son ost assembla et entra en Normandie à moult grant force, tout le pays gasta et destruit jusques au Neufbourg et jusques à Biaumont le Rogier. Quant tout ce pays eut proié[150] il retourna en France et donna congié à ses gens, et s'en retourna chascun en son pays. Pour ce furent aucuns qui tinrent à folie ce que le roy départoit ainsi ses chevaliers, et demeurent ainsi à pou de gent. Voir disoient; car quant le roy Richart sot qu'il eut son ost départi, et qu'il fu demouré ainsi privéement et à si petit d'effort, il cueilli ses gens et emmena tous ses Coteriaux[151], si entra en Vouquecin et en Biauvoisin; les villes destruist et prist les proies. Mais l'évesque de Biauvais qui bon chevalier et hardi estoit, et Guillaume de Mello l'en suivirent et cuidèrent rescourre les proies qu'il emmenoit: trop folement et trop despourveuement l'enchaçoient, car il leur bastit un aguait, si les prist et mist en prison. Lors prist le conte de Flandres Saint-Omer qui estoit au roy Phelippe.

Note 150: _Proié._ Pillé. _Prædatus._

Note 151: Rigord ajoute: «Quibus præerat Marchaderius.»

XVII.

ANNEE 1199.

_Coment le roy s'alia à Phelippe le due de Souave pour plus grever ses ennemis. Et coment le roy Richart fu mort._

Phelippe, le duc de Souave de qui nous avons là dessus parlé, qui frère eut esté l'empereur Henry, eut l'assens de la plus grant partie de l'empire. A luy s'alia le roy Phelippe en espérance et pour ce qu'il peust plus légièrement surmonter le conte de Flandre, et contrester au roy Richart. Mais Othon le fils au duc de Saissongne, qui en l'empire estoit son adversaire, fu adonc couronné à Ais-la-Chapelle, par l'aide et par la force du roy Richart son oncle, le conte de Flandres, et l'archevesque de Couloigne.

En ce temps envoya en France le pape Innocent le troisiesme un légat qui prestre estoit et cardinal. Pierre de Cappes[152] avoit nom, pour réformer la paix entre les deux roys. Environ la nativité arriva en France, la besoigne pour quoy estoit venu ne pot mener à perfection, car la paix y estoit si desfourmée qu'il ne la pot réfourmer. Mais toutesvoies fist-il tant qu'il cuida avoir mises trièves entr'eux qui devoient durer cinq ans, par la foy de l'un et de l'autre; car il ne pot à ce mener le roy Richart qu'il voulsist donner ostage de la paix.

Note 152: _Pierre de Cappes_ ou de Capoue. Il acquit de la célébrité par la croisade dont le résultat fut la conquête de Constantinople.

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix-neuf, eut le roy Richart assis un chastel qui est emprès Limoges, en la première sepmaine de la Passion Nostre-Seigneur. Au viconte de Limoges estoit ce chastel, si avoit nom Chauluz[153]. La raison pour quoy il eut ce chastel assis si fu pour ce qu'un chevalier du pays avoit trouvé un trésor en terre. Et ce trésor, si comme l'en disoit, estoit un empereur de fin or, sa femme, ses fils et ses filles; et tous séoient à une table d'or fin. Si y estoient lettres escriptes qui donnoient à entendre à ceux qui les lisoient que cil empereur avoit esté et comme grant temps estoit couru puis que il régna.

Note 153: Chauluz. «Castrum Lucii de Capreolo.»--Chalus-Chabrol. Les ruines du château de _Chabrol_, près de la petite ville de _Chalus_, existent encore.

Ce trésor demandoit le roy Richart à ce chevalier, mais il s'estoit trait à arant au visconte et s'estoit mis en ce chastel. Ainsi tenoit le roy le siège et faisoit assaillir chascun jour moult efforciement. Endementiers qu'il estoit un jour à un assaut, un arbalestier de la garnison du chastel trait un quarrel à la volée, le roy Richart, par aventure non mie appenséement, féri si qu'il luy fist mortelle plaie. Par celle plaie qui guarir ne pot mourut le roy en pou de temps après et fu ensépulturé à Frontevaux une abbaye de nonnains, delès le roy Henry son père.

Jehan-Sans-Terre son frère reçut après luy le royaume d'Angleterre; si fu couronné à la feste de l'Ascencion qui après fu, à Saint-Thomas-de-Cantorbie.

XVIII.

ANNEE 1199.

_Coment le roy entra en Normandie après la mort le roy Richart. Et coment Artus de Bretaigne li fist homage. Et coment France fu entredite._

Quant le roy Richart fu mort, l'estat des choses fu mis en autre point. Lors assembla le roy Phelippe son ost, si entra à moult grant force en Normandie, la cité de Evreux prist, tous les chastiaux et toutes les forteresses d'environ prist[154] et les garni de ses hommes: toute la terre proia et gasta jusques au Mans. Artus, le conte de Bretaigne nepveu au roy Jehan qui assez estoit enfant, entra en ce point en la conté d'Anjou à moult grant chevalerie. Si se mist en saisine de la conté d'Angiers qui par droit luy afferoit, et puis vint à rencontre du roy Phelippe au Mans entre luy et sa mère, et luy fist hommage et féaulté de quanqu'il tenoit de luy.

Note 154: _Prist._ «Scilicet Apriliacum et Aquiniacum.» C'est _Avrilly_ et _Aquigny_.

Tandis comme le roy estoit en ces parties, Robert de Blesoi[155] et Huitasse de Neuville prisrent le conte Phelippe de Namur frère le conte de Flandres et douze chevaliers avec luy, au mois de may; si prisrent un clerc qui avoit nom Pierre de Douay qui mains maux avoit fais au roy. Quant le roy fu repairié, tous ces prisonniers luy furent rendus. Et d'autre part Hue d'Amelencourt prist l'évesque de Cambray, pour qui le devant dit légat Pierre de Cappes mist toute France en entredit: mais en la fin de trois mois le roy ot son conseil qu'il le rendist[156].

Note 155: _Robert de Blesoi._ «Roberto de Belesio.

Note 156: _Que il le rendist._ C'est-à-dire que il rendist Pierre de Douay. C'est le même Pierre de Douay, sans doute, qui joue un si beau rôle auprès de l'empereur Henry de Constantinople, dans la continuation de Villehardouin. Au reste, le texte de Roger de Hoveden me paroît ici préférable à celui de Rigord: «Henricus, comes de Namur.... et Petrus de Duay, _miles_ optimus et familiaris comitis Flandriæ, et electus de Cambray, frater prædicti Petri, capti sunt à familiâ regis Francorum....»

(Historiens de France, tome XVII, page 598.)

Alienor qui jà eut esté royne d'Angleterre vint au roy en la cité de Tours. Là luy fist hommage de la conté de Poitou qui luy estoit par droit héritage escheue. Lors retourna le roy en France et emmena avec luy le conte de Bretaigne qui avoit nom Artus. Après ne sçay quans jours[157], ala le roy en pélerinage à monseigneur saint Denys son patron; un riche paile mist sur l'autel en aliance d'amour et de charité.

Note 157: _Ne scay quans jours._ Trois jours, suivant Rigord.

Au mois d'octobre qui après vint furent trièves données et asseurées par serrement entre les deux roys, jusques à la feste Saint-Jehan, et entre le roy et le conte de Flandres aussi.

_Incidence._--En celle année trespassa de ce siècle Henry, archevesque de Bourges. Après luy tint le siège saint Guillaume[158], qui fu des hoirs de Jouy et eut avant esté abbé de Chaalis. Au mois qui après vint trespassa de ce siècle Mahieu, archevesque de Sens. Après luy fu maistre Pierre de Corbueil qui avoit esté maistre le pape Innocent, si luy avoit donné l'éveschié de Cambray.

Note 158: _De Jouy._ Le _Gallia christiana_ le nomme _Guillaume de Dongeon_.

En celle année, droit au mois de décembre, Pierre de Cappes, le devant dit cardinal, assembla[159] conseil général de tous les prélas du royaume de France, d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de prieurs conventuaux. Le roy qui bien pensoit qu'il vouloit mettre son royaume en entredit y envoya ses messages, et appela en plain conseil à la court de Rome; mais toutesvoies le légat qui point ne déporta l'appel, jetta la sentence en la présence de tous les prélas du conseil, et puis commanda qu'elle ne fust dénonciée né publiée, jusques après le vintiesme jour de Noël.

Note 159: A Dijon.

Quant le terme qu'il eut mis fu passé, la sentence fu publiée, si fu toute France entredite. Tant fu le roy courroucié de ceste chose qu'il bouta hors de leur sièges tous les prélas de son royaume, pour ce qu'il s'étoient assentis à l'entredit: à leur chanoines et à leur clers tolli tous leur biens et commanda qu'il fussent tous chaciés de sa terre, et que toutes les rentes et les fiefs qu'il tenoient de luy feussent saisis. Les prestres mesme qui manoient ès paroisses fist-il aussi bouter hors, et les fist despouiller de tous leur biens: et, plus, en comble de tout mal, il enclost au chastel d'Estampes la royne Ingebour s'espouse, saincte dame et religieuse et aournée de toutes bonnes moeurs. Si ne pot à tant refrener sa perversité, ains troubla toute France, chevaliers, bourgeois et paysans. Il tailla les chevaliers et leur hommes, et leur tolli la tierce partie de tous leur biens; et leva de ses barons tailles et exactions plus grans que il ne povoient souffrir.

XIX.

ANNEE 1201.

_Coment la pais fu réformée entre le roy Phelippe et le roy Jehan. Et coment le roy reprist la royne Ingebour sa femme._

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens, au mois de may fu la paix refourmée entre le roy Phelippe de France et le roy Jehan d'Angleterre entre Vernon et l'isle d'Andely; si est plus plainement contenu ès instrumens authentiques qu'il firent séeler de leurs seaux, coment celle paix fu confermée et la terre entr'eux divisée[160].

Note 160: Ce traité de paix, qu'on peut lire dans les _Historiens de France_, tome XVII, p. 51, porte la date de _Goleton_.

Avant qu'il se partissent de ce lieu, Loys le fils le roy Phelippe espousa madame Blanche, fille Alphons le roy de Castelle et niepce Jehan le roy d'Angleterre, qui pour l'amour de ce mariage quitta à monseigneur Loys toute la terre, tous les chastiaux et toutes les forteresses plainement que le roy Phelippe avoit devant conquis sur le roy Richart son frère, et plus luy fist-il de grace qu'il luy quita toute la terre qu'il tenoit de çà la mer, s'il avenoit qu'il mourust sans hoir de son corps.

En l'an qui après vint, qui fu mil deux cens et un, environ la nativité Nostre-Dame, vint en France Octovien, évesque d'Oiste et légat de la cour de Rome entre luy et l'évesque de Bordiaux. Le roy amonesta qu'il reprist sa femme espousée qu'il avoit de luy dessevrée, et sans l'esgard de saincte églyse. Le roy toutesvoies le reçut en grace telle que par son amonestement se dessevra de celle qu'il tenoit contre la loy de mariage. En ce point après Jehan de Saint-Pol, prestre cardinal et légat et le dit Octovien assemblèrent concile de prélas du royaume en la cité de Soissons. En ce concile fu présent le roy et les barons. A ce concile qui quinze jours dura fu traicté de la dessevrance ou de la confirmation du mariage du roy et de la royne. Mais quant le roy vit ce, qui fu ennuyé de la longue demeure et de la longue desputoison de sages clers qui là estoient, s'en ala au matin et avec luy emmena sa femme Ingebour, sans prenre congié, et laissa les légas, les prélas et le concile tout plenier. Mais il leur manda par ses messages que il emmenoit sa femme comme sa loyale espouse, et qu'il ne vouloit pas à celle fois estre dessevré de luy. Et quant tous les légas et les prélas oïrent ce, il furent tous esbahis et honteux. A tant départi tout le concile, le légat Jehan de Saint-Pol s'en retourna à Rome tout vergoingneux de ce qu'il n'avoit point mené à perfection la besoingne pour quoy il estoit venu: l'autre légat demoura en France. Ainsi eschapa le roy des mains aux Romains à celle fois[161].

Note 161: La confusion du concile devoit provenir surtout de la lâche complaisance qu'il estoit alors prêt à montrer pour le roi. Après bien des dissertations, dont le but étoit de prouver la convenance d'un divorce, Philippe ne pouvoit faire aux clers un plus grant affront qu'en dédaignant de profiter des dispositions dans lesquelles il les avoit mis.

_Incidence._--En celle année mourut Thibaut, le conte de Troies en Champaigne, en la quinziesme kalende de juing, en l'aage de vingt et cinq ans. Et pour ce qu'il n'avoit nul hoir masle, prist le roy en garde sa femme, et sa terre et une fille qu'elle avoit. Mais elle eut puis un fils qui fu né après la mort son père, car elle estoit demourée enceinte quant le conte son seigneur trespassa.

XX.

ANNEE 1201.

_Coment, le roy Phelippe honora le roy Jehan, quant il vint en France, et coment la guerre recommença. Et coment Artus le conte de Bretaigne fu pris._