Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 8
Le roy qui moult désiroit sa venue ala encontre à moult grant compaignie de prelas et de barons: là fu espousée et couronnée à royne de France. Mais le roy qui par sorcerie fu empeschié, si comme l'en disoit, la cueilli en haine en celle journée meisme qu'il l'eut congneue. Et en pou de temps après fu le mariage desjoint par l'esgart de saincte églyse, pour ce que leur lignié fu nombrée, et prouchaineté de lignage trouvée par les prélas et par les barons du royaume de France. Mais la bonne dame ne voult oncques puis retourner en son pays; ains eut plus chier à garder continence, et mettre sa cure en la saincte dévocion d'oroison et ès sains lieux d'oroison et de religion tous les jours de sa vie, qu'estre jointe à autre personne né aconchier les aliances de son premier mariage. Et pour ce que l'en disoit que le devant dit mariage avoit esté desjoint contre droit et contre raison, envoya l'apostole deux légas en France à la requeste des Danois; l'un avoit nom Mieudres[119], prestre et cardinal, et l'autre Cencin, soubs-diacre à Paris firent assembler concile général de tous les prélas et abbés du royaume de France; là fu longuement traictié de la réformation du mariage du roy et de la royne; mais il furent fais tout aussi mus[120] comme chiens qui ne pevent abbayer: si ne menèrent point la besoingne à perfection, pour ce qu'il se doubtoient de leur piaux.
Note 119 _Melior_.
Note 120: _Mus._ Mucis.
_Incidence_.--En ce temps mourut Salhadin le soudan de Babiloine en la cité de Damas, qui estoit roy de deux royaumes d'Egypte et de Surie. En ces deux royaumes régnèrent après luy deux fils qu'il avoit; Saphadin en Surie et Meralice en Egypte.
_Incidence_.--En ce temps mouru un enfant de mort soudaine: le père et la mère aportèrent le corps en l'églyse de Saint-Denys, droitement le jour de sa grant feste; sur l'autel aux martirs le posèrent et commencièrent à crier à l'armes et à souspirs: «Saint Denys! sire, aide nous!» Nostre-Seigneur rendi tout maintenant au corps son esperit par les mérites du glorieux martir et resuscita l'enfant, voiant tout le peuple qui là estoit assemblé pour la solempnité de la feste.
_Incidence_.--En celle année en la quarte yde de novembre fu éclipse de lune universel, en la première heure de la nuit et dura par trois heures.
_Incidence_.--En ce temps avint qu'un homme qui estoit tout hors du sens et ravi de mal esperit revint en droicte mémoire en l'églyse de Saint-Denys en France.
XI.
ANNEES 1193/1194.
_Coment le roy prist la plus grant partie de Normandie, et coment il assist Roen, et puis retorna en France pour le saint temps de la Quarantaine._
Quant le mois de février approcha, le roy Phelippe semont ses hommes, et assembla de rechief son ost pour entrer en Normandie. La cité d'Evreux prist, le Neufbourg, le Vau de Rueil[121] et maintes autres forteresses soubmist à sa seigneurie; maintes en destruist et craventa, et mains chevaliers et mains autres prisonniers prist.
Note 121: _Vau de Rueil_. Vaudreuil.
Quant il eut toute celle contrée mise en sa subjection il prist son retour par la cité de Rouen; mais quant il eut pris garde à la force de la ville et du siège, et le dommage que il povoit avoir, il s'en parti eschaufé de moult grant mautalent pour ce qu'il ne povoit acomplir sa volenté. Tous ses engins fist ardoir, si retourna atant en France et cessa à ostoier pour le saint temps de caresme qui approuchoit.
En ce temps s'alia à luy Jehan-Sans-Terre frère au roy Richart, par malice et par cautèle si comme la fin le prouva. Trois mois après ce que le roy Phelippe eut cessé à guerroier pour la raison de la quarantaine, il rassembla son ost en la sixiesme yde de may et entra en Normandie à moult grant force. Le chastel de Verneul assist, et, quant il y ot tenu le siège environ trois sepmaines, si que il avoit jà craventé grant partie des murs à ses engins, un message luy nonca que la cité d'Evreux on il avoit sa garnison estoit prise et que les Normans avoient pris une partie de sa gent et les autres décolés.
Le roy qui fu moult dolent et moult angoisseux pour le dommage de sa gent et pour la cité qu'il avoit perdue, prist une partie de son ost et l'autre laissa devant le chastel. Il chevaucha si hastivement comme il pot plus, et quant il parvint là il chaça honteusement les Normans, la cité acraventa, et destruist et moustiers et églyses, tant estoit mautalentis et courroucié.
Quant ceux qui au siège du chastel estoient demourés virent que le roy s'en fu parti et l'engrès[122] de leur ennemis, il cueillirent toutes leur tentes et tous leur paveillons au plus tost qu'il porent pour aler après le roy; et laissièrent grant partie de leur viandes. Lors issirent ceux du chastel et ravirent tout et garnirent la forteresce des despoilles et des viandes que leur ennemis avoient laissiées.
Note 122 _L'engres_. L'instance, le progrès. Sans doute formé de _ingressus_. Rigord dit: _instantiam inimicorum_.
_Incidence_.--En celle année fu le doyen Michiau de Paris esleu en patriarche de Jhérusalem: mais, si comme Dieu l'avoit ordonné, il fu esleu à l'archeveschié de Sens gouverner, et fu sacré en huitiesme kalende de may qui après fu, par l'assentement le roy Phelippe, de tout le clergié et de tout le peuple de la cité. Quel homme et comme grant fu au gouvernement des escoles de Paris et comme grant aumosnier, avant qu'il fust esleu archevesque, n'appartient pas à descrire à notre faculté.
En celle année fu un enfant noié par meschéance à la Court neuve[123]. Aporté fu à l'églyse Saint-Denis (qui assez près estoit de celle ville), et fu ressuscité par les mérites du glorieux martir.
Note 123: _La Court neuve_. Courneuve, à une demi-lieue de Saint-Denis.
Entre ces choses le roy Richart qui moult grant ost ot assemblé prist le chastel de Loches; les chanoines de Saint-Martin-de-Tours jetta hors de l'églyse et leur tolli quanqu'il avoient. Et fist moult de griefs en ces parties aux églyses.
En ce point prist le roy Phelippe Guillaume le conte de Lencestre, chevalier hardi et courageux: en la tour d'Estampes le fist emprisonner.
_Incidence_.--Entre Compiègne et Clermont en Beauvoisin chéy en celle année si grant habundance d'iaues, de tonnerre, de fouldres et de tempestes que nul homme n'avoit oncques oï parler de si grans; car les pierres chéoient meslées avecques la pluie grosses et quarrées, aussi grosses comme un oeuf, qui froissoient les arbres qui portoient fruis, et les vignes et les blés. Et furent les villes arses et destruictes en aucuns lieux par les effondres. Et plus grant merveille: que pluseurs corbiaus furent veus qui estoient meslés avec celle tempeste et voloient de lieu en autre; et portoient les corbiaux en leur becs les charbons de feu tous ardans et boutoient le feu és maisons pour esprendre. Moult de gens, hommes et femmes, furent tués des coups de la foudre; mains signes et mains autres merveilles pot le peuple adonc esgarder, par quoy chascun doit bien estre espoventé et soy retraire de péchié.
En ce temps fu ars le chastel de Chaumont, qui est en l'éveschié de Laon, et l'églyse de Nostre-Dame-de-Chartres arse.
_Incidence_.--Un homme né de Virzon en Berry, qui estoit en prison à Rouen, fu délivré par les prières saint Denys de France[124].
Note 124: Il est assez singulier que saint Denis, en présence de la Ferte de saint Romain, se soit mêlé de délivrer des captifs à Rouen. Au reste, la première mention de l'exercice du droit du chapitre de la cathédrale de Rouen, ne remonte qu'à l'année 1210. (Voyez l'excellente _Histoire du Privilège de saint Romain_, par M. Floquet. Rouen, 1833.)
XII.
ANNEE 1194.
_Coment le roy greva les églyses par mauvais conseil, et coment il chassa Jehan-Sans-Terre et les Normans qui avoient assegié le Val-de-Rueil._
Quant le roy Phelippe oï noncier que le roy Richart avoit ainsi chacié les clers de Saint-Martin-de-Tours et despoillié de tous leur biens, il luy refist tantost en la forme le souler[125], car il prist et saisi toutes les églyses qui estoient en sa terre qui appartenoient aux éveschiés et aux abbayes de sou povoir. Et par l'amonestement d'aucuns mauvais hommes qui estoient en tour luy, il chaça hors de leur propres lieux les clers, les prestres, les moines qui faisoient le service de Nostre-Seigneur: tous les biens prist et saisi et les converti en ses propres us, et plus: car il greva et dommagea les églyses qui estoient en sa propre terre de griefves tailles et d'exactions désacoustumées: si assembla mains grans trésors en lieux divers, et se mist à petis despens.
Note 125: _En la forme le souler_. Un second soulier dans la même forme. Il lui rendit la pareille.
La raison pourquoy il le faisoit si estoit pour ce, si comme il disoit, que les roys de France ses devanciers avoient aucunes fois moult perdu de leur terres, pour ce qu'il estoient povres, né qu'il ne povoient riens donner aux chevaliers et aux sergens au temps de nécessité, et quant il avoient besoing des gens et quant guerres leur sourdoient. Mais toutesvoies, en ces trésors assembler, estoit la principale intencion le roy pour secours faire à la terre d'oultre mer, et pour gouverner noblement le royaume de France; jaçoit ce que aucuns, qui point ne savoient son propos né sa volenté, cuidassent qu'il le féist par avarice ou par convoitise. Mais pour ce qu'il avoit oï retraire cest proverbe: «Qu'il est temps de cueillir et d'amasser, et temps de despendre», il cueilli et amassa en lieu et en temps, pour ce qu'il peust semer et espandre au temps de nécessité; si comme il fu aparant ès chastiaux qu'il ferma et de ceux qu'il redresça, et en son royaume qu'il gouverna tousjours si noblement.
Un jour trespassoit la terre au conte Thibaut de Blois[126] le roy Phelippe à toute sa gent et son ost: le roy Richart qui se fu mis en embuschement, pour luy grever s'il peust, sailli soubdainement des bois à moult grant compagnie de chevaliers armes et prist là les sommiers le roy qui portoient les deniers, la vaissellemente d'argent, robes et autres choses.
Note 126: _Thibaut_. Il falloit avec Rigord: _Louis_.
En tandis comme ces choses avindrent en la terre le conte Thibaut de Blois, Jehan-Sans-Terre le frère le roy Richart, et le conte d'Arondel, à l'aide des bourgeois de Rouen, assistrent le Val de Rueil en quoy le roy Phelippe avoit mis sa garnison quant il l'eut pris. Mais tantost comme le roy Phelippe le sceut, il se hasta de le secourre, et vint là huit jours après ce qu'il orent le chastel asségié. Il chevauchia tost à pou de gens et à pou d'arbalestriers qu'il avoit avec luy; en l'aube du jour apparant se féri soudainement à grant tumulte et à grant escrois; et les Normans qui cuidoient estre mors s'en alèrent, et se férirent tantost ès bois, et laissièrent en proie tentes, paveillons, engins, et souffisant habondance de viandes. En celle fuite furent les aucuns occis, et plusieurs pris et mis à rançon.
_Incidence_.--En ce temps prist l'empereur Henry Puille, Calabre et Secille, et soubmist à sa seigneurie par la raison de sa femme qui estoit droit hoir de celle terre.
_Incidence_.--En ce temps mourut le conte Raimont de Thoulouse de qui la terre eschay au conte Raimont son fils qui estoit cousin le roy de France, de par la contesse Constance qui fu seur le roy Loys.
_Incidence_.--En celle année fu l'air si esmeu de estourbeillons, de grelles et de tempestes que les blés et les vignes furent si destruis que merveilleusement fu l'année chière qui après vint.
_Incidence_.--En celle année avint que le roy des Moabiciens, qui estoit appelle Hermirmommelin, entra ès contrées des crestiens par devers le royaume d'Espaigne, à moult grant multitude sans nombre de gens de sa terre; tout le pays prist à gaster et à destruire. Quant Hildephons, le roy d'Espaigne, le sceut, il ala encontre luy à bataille à tant comme il put avoir d'effort; à luy se combati, mais, si comme Dieu le consenti, il fu desconfi et presque toute sa gent occise; à la fuite se mist à tout le remenant de ses hommes. Le nombre des crestiens qui en celle bataille chaïrent fu esmé[127] à cinquante mille. Ceste meschéance avint à la crestienté par la coulpe et par le mauvais sens Hildefons; car il grevoit et abaissoit ses chevaliers et ses haux hommes, les villains eslevoit et essauçoit. Et, pour ceste raison, les chevaliers et les gentils hommes ne porent avoir armeures né chevaux pour ce qu'il estoient povres. Et les villains que le roy ot essauciés qui point ne savoient l'us des armes né n'avoient hardement de combatre, tournèrent en fuye: leur ennemis qui les virent fouir prindrent cuer et les occistrent en fuiant.
Note 127: _Esmé_. Estimé.
XIII.
ANNEES 1195/1196.
_Coment le roy chassa le roy Richart qui avait assis Arches. Et coment il vint à luy et luy fist feaulté et homage de la duchiée de Normandie._
En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et quinze, au mois de juillet rendi le roy Richart les trièves qu'il avoit au roy Phelippe, si fu lors la guerre recommenciée de nouvel. Adonc craventa le roy Phelippe le Val de Rueil qu'il tenoit, en quoy il avoit sa garnison. En pou de temps après maria sa soeur au conte de Pontieu que le roy Richart luy avoit renvoiée.
En ces entrefaites le roy Richart assembla son ost et son effort de toutes pars et assist le chastel d'Arques que le roy Phelippe tenoit. Mais quant il le sot il vint au secours au plus hastivement qu'il pot et eut en sa compaignie six cens de chevaliers esleus en prouesse et nés de France. Hardiement se férirent en l'ost et chacièrent le roy Richart et tous ses Anglois et tous ses Normans jusques à Dieppe. La ville destruirent et ardirent les nefs et emmenèrent les hommes.
En ce temps que le roy Phelippe retournoit luy et sa gent, il trespassoit de lès un bois que l'on appelle Forets[128]. Le roy Richart sailli soudainement de son embuschement, si se féri en la derrenière bataille le roy Phelippe et en occist aucuns.
Note 128: _Forets_. Rigord dit seulement: «Juxta nemora quæ vulgus _forestas_ vocat, rex Angliæ ex improviso de forestis illis cum suis egressus, etc.» Ce n'est donc pas un nom propre, mais sans doute la _forêt des Ventes_.
En ce contemple Mercadiers le maistre de cotériaux le roy Richart, estoit en Berry d'aultre part, en la contrée de Bourges; les fauxbourgs d'Yssodun ardi et puis prist le chastel et y mist garnison de par le roy Richart. En pou de temps après donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre et cessèrent de guerroyer.
_Incidence_.--En celle année fu si grant désatrempance de l'air et si grans plouages que les blés germèrent aux champs avant qu'il peussent estre cueillis, dont si grant chierté fu après, pour l'année devant où les blés orent esté tempestés, et pour l'autre après où il orent esté noiés ès espis, que l'en vendoit un sextier de blé de fourment à la mesure de Paris seize sous parisis, d'orge dix sous, de mouturage[129] treize sous ou quatorze, et le sextier de sel quarante sous. Pour ce commanda le roy Phelippe que l'en donnast aux povres de ses propres deniers plus largement que on ne souloit, pour la pitié et la compassion de leur mésaise et de leur povreté; et manda par ses lettres aux évesques et aux abbés et à tout le peuple, au plus qu'il pot en priant, que pour Dieu, il s'efforçassent de faire aumosnes pour soustenir la povre gent. Et lors donna le couvent de Saint-Denys en France tout l'argent monnoyé qu'il avoient adonc entre leur mains.
Note 129: _Mouturage_. «Mixturæ,» dit Rigord. C'est ce que l'on nomme aujourd'hui _méteil_. Mélange de seigle et de froment.
_Incidence_.--En celle année commença à preschier de la croix un prestre qui avoit nom Fouques[130]. Par la prédication et par le saint amonestement que il faisoit au peuple furent pluseurs qui se retrairent de péchier; et mains qui cessèrent à prester à usure et rendirent aux bonnes gens ce qu'il avoient du leur par tel mestier.
Note 130: _Fouques_. Foulques, curé de Neuilly; le principal instigateur de la croisade suivante.
Au mois de novembre qui après vint, furent trièves des deux rois rendues[131]; si refut la guerre effondrée[132] comme devant. Le roy Phelippe assembla son ost en la contrée de Bourges assez près d'Issodun et le roy Richart d'autre part encontre luy. En ce point qu'il estoient tous armés d'une part et d'autre, et estoient jà les batailles ordenées et arrées[133] pour combatre, le roy Richart vint au roy Phelippe tout désarmé, à pou de gent, contre l'opinion de tous ceux qui là estoient, et luy fist hommage voiant tous ceux qui là estoient, et tous ceux de la contrée de Normandie, de la contrée d'Anjou et de Poitou. Et jurèrent l'un à l'autre en celle mesme place qu'il garderoient la paix d'illec en avant; et prisrent un parlement aux octaves de la Tiphaine entre le Vau de Rueil et le chasteau Gaillart[134] de réformer et de consommer la paix.
Note 131: _Rendues._ Accomplies.
Note 132: _Effondrées._ Epandue. Rigord dit: _Incæpta._
Note 133: _Arrées._ Pour _arrayées_. Préparées.
Note 134: _Le chasteau Gaillart._ Il falloit: _De Gaillon_. Le _Gallaonis_ de Rigord.
Ainsi se départirent les osts et retourna chacun en ses parties. Le bon roy Phelippe, qui point ne mist en oubli son patron et son deffenseur le glorieux martir monseigneur saint Denis, ala à s'églyse au plus tôt qu'il pot, et offri moult humblement et en moult grant dévocion un riche paile de soie à Dieu et aux glorieux martirs en aliance de charité et d'amour.
Au mois de janvier qui après fu, au quinziesme jour, les deux roys vindrent au lieu du parlement ordené, et amena chascun avec luy les prélas et les barons de son royaume. Là fu la paix confermée, consommée et asseurée par bons ostages d'une part et d'autre, si comme il est contenu en l'instrument authentique de la confirmation de celle paix[135].
Note 135: Cet instrument est dans le texte de Rigord. (Voyez les _Historiens de France_, tome XVII, p. 43.)
_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent quatre-vingt-et-seize, au mois de mars, fu très grant abondance d'iaues, et les fleuves si plains qu'il superabondèrent et noièrent pluseurs villes en pluseurs lieux, les gens, hommes et femmes et enfans. Lors furent rompus et brisiés les pons qui estoient sur Saine. Quant le clergié et le peuple virent que Dieu les menaçoit ainsi et qu'il leur envoioit signe espouvantable devers le ciel et par dessous devers la terre, il se doubtèrent moult durement et eurent paour du second déluge et crioient mercy à Nostre-Seigneur en gémissemens, en pleurs et en larmes, et luy prioient qu'il espargnast à leur péchiés, et qu'il les daignast oïr afflis[136] et contris, par satisfaction de pénitence. Ainsi faisoit le peuple procession en oroisons et en jeunes et en aumosnes, et li bon roy Phelippe suivit ces processions en larmes et en oroisons aussi humblement comme les autres du peuple. Le couvent de Saint-Denis portoit le saint clou et la saincte couronne et le bras saint Siméon, et béniçoient les iaues en croix des saintuaires, et disoient: «Par ses signes de sa saincte Passion ramaint nostre sire ces iaues à leur lieux et en leur drois cours.» Nostre-Seigneur, qui eut pitié de son peuple, fist en pou de jours après revenir les iaues en leur propres lieux, et fu apaisié par les afflictions de son peuple.
Note 136: _Afflis._ Affligés.
_Incidence._--En celle année fu le prieur Jehan de Saint-Denis en France esleu à gouverner l'abbaye de Saint-Père-de-Corbie.
_Incidence._--En celle année le conte Baudouin de Flandres fist hommage au roy Phelippe à Compiègne au mois de juing, voyant toute sa baronnie. En ce meisme mois, espousa le roy la royne Marie, fille au duc de Boesme et marchis d'Osteriche[137].
Note 137: _D'Osteriche._ Il falloit: _D'Istrie_, avec Rigord.
XIV.
ANNEE 1196.
_Coment le roy prist et acravanta le chastel d'Aubemalle, et chassa le roy Richart qui s'estoit soudainement féru en l'ost; et prist aucuns de ses meilleurs chevaliers._
Après que ce fu avenu, passèrent pou de jours que le roy Richart brisa son serement et la paix de luy et du roy Phelippe, qui devoit à tousjours mais estre conformée, si comme vous avez là-dessus oï; car il envay le roy Phelippe et recommença la guerre premier. Son ost assembla en Berry en la contrée de Bourges, si prist et abati le chastel de Virzon par conchiement[138] et par barat. Car il avoit juré au seigneur de Virzon qu'il ne le dommageroit de rien, et qu'il n'avoit de luy garde[139].
Note 138: _Conchiement._ Duplicité, moquerie.--_Barat._ Tromperie.
Note 139: _Et qu'il n'avoit de luy garde._ Et qu'il n'avoit pas lieu de se garder de lui.
Quant le roy Phelippe sot que le roy Richart avoit sa foy mentie et les aliances brisiées, et qu'il eut le chastel de Virzon pris et abatu, il assembla son ost et assist Aubemalle; mais tandis comme le roy y tenoit le siège, le roy Richart ala à Nonencourt[140] et reçut le chastel par boisdie et par tricherie; car il promist à ceux qui pour le roy Phelippe le gardoient aucunes choses. Quant il l'eut bien garni de chevaliers, d'arbalestiers, d'armeures et de viandes, il retourna entre luy et ses Normans et ses coteriaux au chastel d'Aubemalle pour le roy Phelippe lever du siège. Le roy Phelippe fist drécier ses engins et ne cessa de sept sepmaines d'assaillir le chastel par moult grant effort; mais ceux qui dedens estoient qui estoient bons deffendeurs et nobles se deffendoient des François vertueusement, et les reculoient arrière de l'assaut souvent et menu, et aucunes foys avenoit qu'il en occioient et bleçoient assez. Le roy Richart, qui François cuida grever, se féri un jour en l'ost si soubdainement que l'en ne s'en donnoit garde; mais quant François furent armés et il les vit vers luy venir, luy et sa gent tournèrent en fuye, et François les prirent à chacier. En celle fuite fu pris Guy de Touars, chevalier noble en armes, et aigre contre ses ennemis. Mais quant il furent retournés au siège, il prirent à assaillir le chastel plus fortement et plus asprement qu'il n'avoient fait devant, par jour et par nuit, et maintindrent l'estour si continuelment que la maistre tour fu fraite et despeciée, et les murs acraventés des pierres et des mangonniaux.
Note 140: _Nonencourt._ Aujourd'hui petite ville de département de l'Eure, à sept lieues d'Evreux.
Quant les deffenseurs virent que le chastel estoit en tel point, il pourparlèrent une manière de paix et donnèrent une somme d'argent par telle manière et condicion qu'il s'en iroient quites et délivres, sauf leur avoir et sauves leur armeures. Mais ceste convenance desplut à mains des François qui ne savoient la volenté et les propos du roy. Quant ceux orent la ville rendue, le roy fist craventer le chastel et raser à plaine terre; d'ilec s'en ala à Gisors: un pou après rassist Nonencourt que le roy Richart luy eut fortrait par la boisdie de ceus qui garder le devoient; ses engins fist tout environ drécier, et fist si asprement assaillir par jour et par nuit qu'il le prist assez tost par merveilleux assaut et périlleux. Là furent pris quinze chevaliers, dix-huit frans arbalestriers et souffisant garnison de vitaille. Quant le roy eut le chastel pris, en garde le livra au conte Robert de Dreux.