Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 7

Chapter 73,831 wordsPublic domain

Au mois d'aoust qui après vint, en la dixiesme kalende, le jeune Loys fils le roy Phelippe que il ot laissié en France chéy en une maladie que physique nomme disintère[106]. Et comme tous les physiciens se désespérassent de sa vie, il fu acordé de commun conseil que on eust recours et refuge à celuy qui est garde et deffense du royaume, c'est le glorieux martir saint Denis. Lors ala le couvent de léans, tous piés nus, en larmes et en oroisons, par moult grant dévocion à tout le saint clou et la saincte couronne et le destre bras de saint Siméon, jusques à saint Ladre de lès Paris. L'évesque Morise et tous ses chanoines, et tout le couvent de la cité, et moult grant multitude de clers de l'université et du peuple alèrent encontre les sainctes reliques jusques au couvent de Saint-Denys, et y portèrent par grant dévocion maintes dignes reliques et mains glorieux corps sains.

Note 106 _Disintère._ Dyssenterie.

Quant ensemble se furent joins et donné benéicon l'un à l'autre, il ordonnèrent leur procession et alèrent chantant à larmes et à souspirs jusques devant le palais le roy, où l'enfant gisoit malade. Quant le sermon fu fait au peuple, et il orent rendu graces à Nostre-Seigneur apertement, par les mérites des glorieux martirs saint Denys et des autres confesseurs dont les sainctes reliques estoient présentes, il retourna maintenant en plaine santé à l'atouchement du saint clou et de la saincte couronne et du bras saint Siméon qu'il luy firent atouchier en croix, sur son ventre, en l'endroit où la maladie le tenoit. Et, (si comme l'en afferme pour voir), le roy Phelippe son père qui au siège d'Acre estoit, fu guary d'autelle maladie, droit en ce point et en celle heure mesme.

Quant l'enfant ot les reliques baisiées et receue la benéicon, toutes les processions s'en retournèrent et se tindrent en ordre et alèrent ainsi chantant jusques à l'églyse de Nostre-Dame. Là rendirent grace à Nostre-Seigneur, et à la benoite vierge Marie louanges, oblacions et devotes oroisons. Si s'en retournèrent les processions. Les chanoines et mains autres raconvoyèrent les reliques saint Denis et le couvent jusques tout dehors la cité; là donnèrent benéiçon l'un à l'autre, si se départirent en grant amour et en grant humilité.

Les processions de Paris et tout le peuple de la cité avoient moult grant joie, ainsi comme il s'en retournoient, de ce que les reliques saint Denys avoient été ainsi aportées à Paris en leur temps; car on ne trouve point escript qu'elles fussent oncques mais traictes hors des portes du chastel pour nul besoing né pour nul péril: si ne doit-on point taire la grace que Nostre-Seigneur fist à son peuple en celle journée, par les oroisons du peuple et du clergié; car l'air devint pur et net qui devant avoit esté si destrempé que de grant temps n'avoit cessé de plouvoir sur la terre.

_Incidence._--En ce temps avint que l'évesque du Liège s'enfouy et déguerpi son siège, pour la paour qu'il avoit de l'empereur Henry qui avoit conceue haine contre luy, pour ce qu'il avoit esté esleu et sacré si comme il dut, selon le droit canon, sans son assentement et contre sa volenté. Le preudomme qui moult forment le doubta, s'enfouy à refuge à l'archevesque de Rains, Guillaume, qui le reçut moult honnorablement et luy aministra souffisans despens en ses propres maisons.

Pou de jours passèrent après, que celluy empereur Henry envoya chevaliers, non mie chevaliers mais murtriers et homicides, au dit évesque: si faignoient et faisoient semblant par paroles qu'il haïssent l'empereur, pour ce disoient qu'il les avoient deshérités à tort. Le preudomme qui point ne regardoit à malice, comme débonnaire et miséricors les reçut en grant charité, et les faisoit seoir à sa table comme ses amis et ses privés. Un jour avint que les desloyaux le menèrent pour esbatre au dehors de la cité; quant il furent aux champs il sachièrent les espées et l'occirent: puis s'enfuyrent et retournèrent à l'empereur.

En celle année mourut Thibaut, seneschal le roy de France, homme piteux et miséricors; le conte de Clermont, le conte du Perche, le duc de Bourgoigne, le conte de Flandres[107]; tous trespassèrent de ce siècle devant Acre. Et pour ce que le conte de Flandres n'avoit nul hoir, sa terre eschay au conte Baudouin de Henaut, qui puis fu empereur de Constantinoble.

Note 107: Suivant Philippe Mouskes et la _Chronique de Reims_, le conte de Flandres en mourant fit au roi de France l'aveu d'un complot tramé entre lui, le comte de Champagne et le comte de Blois. C'est là ce qui surtout avoit décidé le roi de France à retourner, suivant le même chroniqueur.

En ce temps droit à la huitiesme kalende de septembre par le conseil l'archevesque Guillaume et la royne Ade et de tous les prélas du royaume de France, fu trait le précieux corps monseigneur saint Denys, hors de là où il repose enclos et enséellé en riches vaissiaux d'éleutre[108], et fu posé sur l'autel luy et ses compagnons et pluseurs des glorieux sains qui léans reposent. La raison pour quoy il furent dehors trais si fu pour ce que l'en vouloit que les pélerins et le peuple qui la vendroient et verroient présentement le glorieux martir, fussent plus esmeus à prier Dieu et la benoiste vierge et les glorieux martirs pour la délivrance de la saincte terre, et pour le roy et pour toute sa compaignie; que il par sa miséricorde luy donnast force et victoire contre les ennemis de la foy crestienne. A la feste Saint-Denys qui est célébrée au mois d'octobre, fu la fierté descéellée et ouverte, en quoy les reliques du précieux martir reposent, en la présence l'évesque de Senlis et de celluy de Meaux, de la royne Ade, de mains abbés et de mains autres bons hommes du siècle et de religion. Lors fu trouvé le corps tout entier, à tout le chief, et fu monstré au peuple par moult grant dévocion et à tous ceux qui là estoient venus en pélerinage de divers pays.

Note 108: _Eleutre_ ou _Electre_. Composition de plusieurs métaux. Rigord dit toujours _vasis argenteis_, et notre traducteur _vases d'éleutre_, et non pas _de lente_, comme a transcrit dom Brial.

Quant la solempnité fu passée et finée, le vaissel fu moult diligemment scellé. Et furent les corps sains remis en leur voulte cimentée dont il orent été ostés. Mais le chief fu lors retenu et mis en un riche vaissel d'or et d'argent, de riches esmaux et de pierres précieuses pour les pélerins et pour exciter la dévotion du peuple et, mesmement[109], pour effacier l'erreur de ceux de Paris (qui font entendant au monde qu'il en ont une partie).

Note 109: _Mesmement._ Surtout.

VII.

ANNEE 1191.

_Coment la cité d'Acre fu prise. Et coment le roy Phelippe retourna en France pour sa maladie et pour la doubte de la traïson le roy Richart._

Tandis comme ces choses avinrent en France, le bon roy Phelippe qui tenoit le siège devant Acre, assembla toute sa gent à tout quanqu'il avoit d'effort; la cité prist à assaillir moult aigrement; des murs abati moult grant plenté à ses pierres et à ses mangonniaux et la mist en tel point qu'elle estoit ainsi comme au prendre. Quant les satrapes Limatouse et Caracouse qui dedens estoient, qui la cité gardoient de par le soudan Salhadin et estoient chevetainnes de tous les autres Sarrasins qui léans estoient en garnison, virent qu'il ne povoient plus deffendre la cité qu'elle ne fust prise, il se rendirent par telle condition qu'il eschaperoient, sauf leur corps et leur vies tant seulement, et rendroient à nos crestiens la saincte croix que Salhadin avoit, et tous les crestiens qui estoient en chetivoison parmi toute la terre du soudan.

Tout ce orent en convenant à faire au roy de France et au roy d'Angleterre avant qu'il fussent délivrés. En cel assaut fu tué Aubery le mareschal au roy de France, chevalier hardi, preux, noble et courageux aux armes; car il se mist si avant qu'il fu entrepris entre deux portes et occis. La Tour maudite qui moult longuement et moult griefment avoit nos crestiens grevés fu minée des mineurs le roy Phelippe; hordée et apuiée par dessous de busches et de fusts, si qu'il ne failloit fors bouter le feu qu'elle ne tresbuchast à terre. Pour ce, se rendirent les Sarrasins ainsi comme nous avons devant conté, quant il virent qu'il ne pourroient constrester aux roys et aux princes crestiens. Armes, chevaux et viandes rendirent et toutes leurs garnisons de la cité. Les portes ouvrirent à nos crestiens qui plouroient pour la grant joie qu'il avoient, et levoient leur mains au ciel en criant à haute voix: «Benoit soit le nom de Nostre-Seigneur qui a regardé nos travaux et nos sueurs; et qui a mis à humilité soubs nos piés les ennemis de la croix qui avoient fiance et présumpcion en leur vertu.»

Les viandes qui léans furent trouvées furent également parties selon ce qu'il estoient et qu'il avoient de gens. Les deux roys partirent les prisonniers, si en eut autant les uns comme les autres. Le roy Phelippe livra sa partie au duc de Bourgoingne, grant somme d'or et d'argent et grant infinité de viandes, et le fist garde et chevetaine de tout son ost, car il estoit malade de moult griève enfermeté. Et d'autre part il avoit le roy d'Angleterre souspeçonneux de traïson, pour ce qu'il envoioit moult souvent messages au soudan Salhadin sans son sceu, et recevoit de luy divers dons et divers présens. Pour ce manda le roy ses barons privéement et leur fist un sermon moult secret et moult familier. Et moult les amonesta et pria de bien faire, si prist atant congié d'eux en pleurs et en souspirs; en mer se mist à trois galies tant seulement qu'un Genevois luy ot appareilliées qui estoit nommé Rufin de la Voute. Tant erra par mer qu'il arriva en Puille. Là demeura un pou de temps jusques à tant qu'il ot santé recouvrée; et quant il fu oncques resposé des travaux qu'il avoit eus et receus en mer, puis se mist au chemin assez foible, comme cil qui n'estoit encore mie plainement renforcié.

Droit parmi la cité de Rome s'en alla pour visiter les apostres et l'apostole Célestin; puis se mist en chemin et arriva en France droit à la nativité Nostre-Seigneur.

Le roy Richart qui de là fu demouré fist venir devant luy tous les Sarrasins prisonniers et tous les autres aussi que les autres princes tendent: Limatouse et Caracouse qui d'eux estoient chevetaines semont et ammonesta qu'il rendissent à la crestienté la saincte croix que Salhadin tenoit sans demeure, et tous les crestiens esclaves qu'il tenoient en leur terre, si comme il avoient juré par le serment de leur loy. Et pour ce qu'il ne porent tenir les convenances qu'il avoient faictes et jurées, pour ce que Salhadin ne s'i vouloit accorder, le roy Richart qui moult en fu courroucié en fist mener cinq mille et plus dehors la cité et leur fist les chiefs couper. Mais toutesvoies retint-il aucuns des plus grans et des plus riches et les mist à raençon, desquels il ot avoir sans nombre.

Aux Templiers vendi l'isle de Chipre qu'il ot prise en son venir, quant il trespassoit par mer: le prix en fu vingt et cinq mille mars d'argent; et puis la leur tolli et la vendi de rechief et quita oultréement à Guy qui ot esté devant roy de Jhérusalem. La cité d'Escalonne abati et destruist à la requeste des Sarrasins, pour le grant avoir qu'il en donnèrent.

A un prince tolli la bannière le duc d'Osteriche, assez près d'Acre; toute la desrompi et despeça, puis la fist jetter en une chambre courtoise[110], en vilté et en despit du duc. Mais pour ce que n'avons pas en volenté, n'en propos de descrire les fais aux roys d'Angleterre, drois est que nous retournons à descrire les histoires du bon roy Phelippe de France.

Note 110: _En une chambre courtoise._ «In cloacam profundam.»

VIII.

ANNEE 1192.

_Coment le roy Phelippe ala visiter les martirs saint Denis et ses compaignons, et coment il prist vengence des Juis qui avoient crucifié un crestien._

Quant le roy Phelippe fu en France retourné, il fu receu à grant joie et à grant sollempnité des gens de sa terre. La feste de la nativité Nostre-Seigneur célébra à Fonteine-Bliaut. Ne scay quans jours après ala à Saint-Denys pour visiter les glorieux martirs. L'abbé Hue et le couvent le receurent à sollempnelle procession si comme il durent, devant les martirs se coucha en oroisons et leur rendi grace et merci pour ce que par leurs mérites estoit sain et sauf eschapé de tant et si grans périls. Et en allante d'amour et de charité il offri un paile de soye sur l'autel moult bel etmoult riche.

En la quinziesme kalende du mois d'avril séjournoit le roy à Saint-Germain-en-Laye: là luy furent nouvelles aportées de la honteuse mort d'un crestien que les Juis avoient martirié au chastel de Braie en despit de Nostre-Seigneur et de la crestienne religion. Car la dame[111] de ce chastel avoient corrompue et déceue par leurs grans dons, tant qu'elle leur avoit donné ce crestien pour en faire leur volenté. En prison le tenoient pour ce que on luy metoit sus par fausseté larrecin et homicide. Les desloyaux Juis qui de haine ancienne haient les crestiens le prindrent et luy lièrent les mains derrière le dos et d'espines le couronnèrent, et le menèrent fustant parmi la ville; à la parfin le crucifièrent en despit de Nostre-Seigneur: comme il déissent[112], au temps de la passion Jhésucrist à Pilate, que il ne povoient nulluy tuer.

Note 111: _La dame._ Rigord dit _la comtesse_, et c'étoit en effet Marie, comtesse de Champagne et de Brie.

Note 112: _Comme il déissent._ Tandis que ces mêmes Juifs disoient, etc.

Quant le roy entendi ces nouvelles, il ot moult grant pitié et moult grant compassion de la foy crestienne, qui en son temps estoit à tel vilté tournée. Tantost monta et se mist au chemin devant toute sa gent, si que nul ne savoit quelle part il déust tourner, pour ce qu'il vouloit les desloyaux Juis surprendre avant qu'ils oïssent de luy nulle nouvelle, si que nul ne s'en peust destourner. A Braye vint au plus tost qu'il pot, ses gardes mist aux portes et aux issues de la ville, si que nul n'en peust eschaper. Lors fist cerchier leur ostels et prendre quanques on en pot trouver. Par nombre furent quatre-vingts et plus qu'il fist trestous ardoir en vengence de la honte qu'il avoient faicte à Nostre-Seigneur.

_Incidence._--En celle année, le jour de devant la première yde du mois de may, en la contrée du Perche à un chastel qui a nom Nogent, furent véus en l'air grans compaignies de chevaliers armés qui descendirent à terre. Et quant il se furent moult merveilleusement combatus, il s'esvanouirent tout soudainement. Ceux du pays qui ces merveilles virent furent forment espoventés et battirent leur coulpes pour leur péchiés.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil cent quatre-vingt et douze, au neuviesme jour de novembre fu éclipse de lune particulier après mienuit en l'onziesme degré des gémiaus, et dura par deux heures.

_Incidence._--Au mois de may qui après fu, en la sixiesme yde, au temps de Rouvoisons[113], fu trespassé de ce siècle au chastel de Pontoise un prestre qui avoit nom Guillaume, anglois estoit de nation; homme plain de bonnes moeurs et de saincte vie, si comme il apparut après: car Nostre-Seigneur fist puis pour luy mains miracles, là où il estoit ensépulturé. Mains avugles en furent enluminés, mains cloys y furent redreciés et mains y furent curés de diverses enfermetés et restablis en plaine santé, ainsi comme il estoient avant. Tant fu la renommée de ses miracles espandue parmi le pays que mains y vindrent en pélerinage pour le corps saint visiter et Dieu prier pour leur péchiés.

Note 113: _Rouvoisons._ Rogations.

IX.

ANNEE 1192.

_Coment le roy se doubta des Hassacis. Et coment le roy Richart fu pris quant il retornoit d'oultre-mer._

Un jour estoit le roy à Pontoise, là luy furent nouvelles aportées des parties d'oultre-mer, et lettres de par aucuns de ses amis qui contenoient que le vieil de la Montaigne avoit envoyé en France ses Hassacides pour luy occire, à la prière et au commandement le roy Richart. Car il avoit occis nouvellement oultre-mer le marchis[114] qui estoit chevalier noble et puissant en armes, et qui puissamment et vertueusement gouvernoit la terre avant l'avènement des deux roys.

Note 114: Conrad, marquis de Montferrat.

De ces nouvelles fu le roy moult troublé et moult esmeu. Tantost se départi de Pontoise et, depuis celle heure, fu moult curieux et moult soigneux de son corps garder, pour ce que son cuer estoit en effroy de ces nouvelles. Et pour ce que la paour et la doubte luy croissoient de jour en jour, se conseilla-il à ses familiers qu'il feroit de ceste chose. Par leur conseil envoya au viel de la Montaigne qui est roy des Hassacides pour ce qu'il en sceust plus plainement la certaineté. Et tandis comme ces messages estoient à la voie, establi-il sergens qui tousjours portaient grans maces de cuivre par devant luy, pour son corps garder; et par nuit veilloient entour luy les uns après les autres, en diverses heures de la nuit[115].

Note 115: De là l'origine et le nom des _gardes du corps_. «Custodes corporis sui,» dit Rigord.

Quant les messages furent retournés il sceut bien et congnut par les lettres le roy des Hassacides que les nouvelles qui luy estoient mandées d'oultre mer estoient faulses; et puis qu'il en ot la vérité enquise et demandée aux messages, il osta la doubtance de son cuer et demoura sans souspeçon.

Le roy Richart qui de là la mer fu demouré, proposa à reparier en sa terre. Au conte Henry de Champaingne laissa la cure de son ost, et de la terre d'oultre mer quanques les crestiens en tenoient à ce temps. Icelluy Henry estoit nepveu aux deux roys, jeune homme, bon chevalier et de grant noblesse estoit. Quant le roy Richart ot son affaire atourné et il se fu mis en mer, entre luy et ceux qu'il en voult avecques luy mener, orage et tempeste leva soubdainement; sa nave fu ravie par vent et souflée en pou de temps vers les parties d'Osteriche[116], en un lieu qui est entre Venise et Aquilée. Là, ainsi comme Dieu le voult, fu son vaissel péri; mais toutesvoies eschapa il à pou de yens.

Note 116: _D'Osteriche._ Il falloit d'_Istrie_. «Versus partes Histriæ.»

Quant le conte du pays qui avoit nom Mainart de Gorzen et le peuple de la ontrée sorent qu'il estoit arrivé en leur pays etorent oï retraire pour vérité la traïson et la desloyauté qu'il avoit faicte en la terre de promission, en comble de sa dampnacion, il le chacièrent et firent leur povoir de luy prendre pour luy ruer en prison et chetivoison, contre la franchise de tous pèlerins qui doivent seurement passer parmi la terre des crestiens. Mais en si grant haine l'avoient cueilli pour sa mauvaistié que jà ce ne luy eust riens valu. A la fuite se mist, si qu'il leur eschapa: mais toutesvoies pristrent-il huit de ses chevaliers, ainsi comme il s'enfuioient. Il trespassa parmi l'archeveschié de Saleburc[117] parmi une ville qui est nommée Frizac. Là le cuida prendre Fedric de Sainte-Sauve; de ses mains eschapa, mais il prist six de ses chevaliers.

Note 117: _Saleburc._ Saltzbourg.--_Frizac_, peut-être _Frezing_.

Droit s'enfouy vers Osteriche, le duc du pays Limpoles, qui cousin estoit l'empereur, faisoit tous les chemins gaitier et les trépas pour luy prendre. Tant le guaita toutesvoies qu'il le prist en la maison d'un moult povre homme, chétive et despite, en la plus prouchaine ville d'une cité qui est nommée Vienne: tout li tolli quanqu'il avoit. Un mois après le rendi à l'empereur qui le mist en prison, et qui le garda près de un an et demi, et le greva de mains grans despens. A la parfin fina à luy de sa rançon qui monta deux cent mil mars d'argent. En telle manière eschapa de la prison à l'empereur. Lors trespassa en Angleterre au plus hastivement qu'il pot; car il doubtoit moult forment que le roy Phelippe ne le fist gaitier et prendre, s'il approuchoit de France, pour ce qu'il pensoit bien qu'il s'estoit vers luy meffait et que il l'avoit courroucié.

Quant le conte Henry de Champaingne nepveu aux deux roys, qui de là la mer estoit demouré, à qui le roy Richart ot livré la cure de son ost, vit que la terre des crestiens estoit moult desconfortée pour ce que les roys s'estoient partis, et que les barons qui là estoient demourés au service Nostre-Seigneur luy prioient par moult grant affection qu'il demourast avecques eux pour la saincte terre secourre, il fu meu ainsi comme de pitié paternel, et eut plus chier à demourer et à mettre et corps et ame, sé mestier fust, pour l'amour Nostre-Seigneur, et à souffrir mésaise et povreté, qu'à retourner à honte en France sans visiter le Saint-Sépulcre et sans parfaire son pélerinage.

Et quant le maistre du Temple et tous les barons du pays et de France qui là estoient demeurés virent le grant cuer et la valeur du conte et la constance qu'il avoit en Nostre-Seigneur, il s'assentirent de commun accort à ce que il fust roy de Jhérusalem. A roy le couronnèrent et luy donnèrent la fille le roy qui devant luy eut esté, et rendirent grace et louange à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué sauveur et deffenseur de la saincte terre, et de la noble lignié des roys de France.

X.

ANNEE 1192.

_Coment la guerre des deux roys commença, et coment le roy Phelippe laissa la seur le roy Chanu de Danemarche, que il avoit espousée._

En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et treize, le roy Phelippe qui se vouloit vengier de la traïson et de la desloyauté que le roy Richart avoit faicte vers luy, assembla son ost pour assener aux fiefs qu'il tenoit de luy et qu'il avoit meffais et perdus par droit. Le chastel de Gisors prist en moult pou de temps, et tout Vouquecin le Normant que le roy Richart tenoit à tort et sans raison. Car tout ce pays qui avoit esté livré par douaire devoit retourner au royaume de France après le décès le jeune roy Henry qui mort estoit sans hoir de son corps.

Quant le roy Phelippe ot prise toute celle marche de Normandie, il rendi à l'églyse de Saint-Denys le Neuf Chastel sous Ethe[118] que le roy Henry et son fils le roy Richart avoient tenu moult longuement à force et à tort.

Note 118: _Ethe._ Epte. Mais Neuf-Chatel, dont le surnom n'est pas dans Rigord, est sur la _Bethune_, bien au-dessous de l'Epte.

En ce temps envoya le roy Phelippe au roy Chanu de Dannemarche homme honnourable et honneste, Estienne, évesque de Noyon; et luy manda qu'il luy envoyast une de ses soeurs pour espouser et pour couronner à royne de France. Moult fu le roy Chanu lie quant il oï qu'il mandoit sa seur pour tel honneur; aux messages livra sa seur qui avoit nom Ingebour, belle pucelle, bonne et religieuse et aournée de bonnes graces et de bonnes meurs. Les messages honnoura moult de dons et de présens. Congié prisrent et puis se misrent au retour et si errèrent tant qu'il vindrent à Arras.