Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 6

Chapter 63,973 wordsPublic domain

En cel an, en la dixième kalende de mars, mouru la noble royne Ysabel, femme le roy Phelippe. Le corps d'elle fu ensépulturé en l'églyse Nostre-Dame-Saincte-Marie[86]; l'évesque Morise fist establir un autel pour luy, et le roy y mist deux chapellains et establi à chascun quinze livres parisis de rente. Desquels l'un devoit chanter pour l'ame de la dicte royne et l'autre pour les ames ses ancesseurs.

Note 86: De Paris.

En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vings et neuf, environ la feste saint Johan-Baptiste, le roy qui plus ne voult attendre à mouvoir en la besoingne Nostre-Seigneur, ala à Saint-Denys pour prendre congié au glorieux martir et à ses compagnons, selon la coustume des anciens roys de France. Car quant il meuvent à armes encontre leurs ennemis, il doivent venir visiter les martirs et prendre l'oriflambe sur l'autel, pour eux garder et pour eux deffendre, et doibt estre portée tout devant, quant l'en se doit combatte. Dont il est aucune fois avenu que quant leur ennemis la veoient, il estoient si forment espouventés qu'il s'en fuioient mas et confus.

Quant le roy fu en l'églyse entré, il vint devant les martirs, en oroisons descendi dessus le pavement par moult grant devocion en pleurs et en larmes, et se recommanda à Dieu et à la benoiste vierge Marie, à tous sains et sainctes. Puis se leva et prist l'escharpe et le bourdon de la main Guillaume l'archevesque de Rains, qui pour le temps de lors estoit légat en France; et lors s'approucha le roy des martirs et prist de ses propres mains deux estandales[87] et deux enseignes d'or croisetées, dessus les corps des glorieux martirs, pour défendre quant il se devroient combatre contre les ennemis de la croix.

Note 87: _Estandales._ Étendards. Rigord dit: «Duo standalia serica optima et duo magna vexilla, aurifrisiis crucibus decenter insignita pro memoriâ sanctorum martyrum et tutelâ.»

Après se recommanda aux oroisons du couvent et du peuple, et puis prist la bénéicon du saint clou et de la saincte couronne et du destre bras saint Syméon. Atant se départi de l'églyse, si se mist tantost au chemin et chemina tant par ses journées qu'il vint à Vezelay avec le roy Richart qui avec luy estoit. Adonc le mercredi après les octaves Saint-Jehan là prist congié à ses barons qui point n'estoient croisiés et les en fist retourner. Loys son chier fils et tout le royaume laissa en la ordonnance et en la garde de la noble royne sa mère et de Guillaume l'archevesque de Rains son oncle. Lors se mist au chemin et erra tant en pou de temps qu'il vint au port de Gennes sur mer. Là fist appareillier diligeamment ses nefs, ses galies, ses armeures, ses viandes et quanque mestier luy fu. Mais le roy Richart qui pas ne monta à ce port ala droit au port de Marseille. Quant il ot son affaire appareillie, il entra en mer à voiles tendues. Ainsi s'en alèrent les deux roys crestiens et s'abandonnèrent aux vens et aux périls de mer pour l'amour et l'honneur Nostre-Seigneur, et pour la crestienneté deffendre. Au port de Messines arrivèrent après mains tormens et mains autres périls.

III.

ANNEE 1190.

_Du testament que le roy Phelippe establi avant que il meust._

Quant le roy Phelippe se parti de France, il fist venir et assembler tous ses amis et tous ceux que il avoit plus familiers, et establi et ordonna son testament en leur présence par moult grant délibération, qui ainsi commence:

«Au nom de la saincte trinité qui est sans devision, amen; Phelippe, roy de France par la grace de Dieu. L'office des Roys si est de pourvéoir en toutes manières le proufit des subgiés, et mettre en avant le commun proufit plus que le sien propre. Pour ce doncques que nous convoitons par souverain désir à parfaire le veu de nostre pélerinage pour secourre la terre saincte, nous proposons à ordonner coment les besoingnes du royaume seront traictiées et le royaume gouverné quand nous en serons partis; et si proposons à ordonner notre testament, quoyqu'il aviengne de nous.

»Nous commandons doncques au commencement que nos baillifs mettent en chascune prévosté quatre hommes qui soient sages et loyaux et de bon tesmoignage, et que les besoingnes de la ville ne soient traictiées sans leur conseil ou sans le conseil de deux au moins. Et de cestuy établissement metons-nous hors la cité de Paris; en laquelle nous voulons qu'il soient six sages hommes preux et loyaux. Après, là où nous avons mis nos baillifs, ès bailliages qui sont desinnés et divisés par propres noms, nous commandons que chascun de ces baillifs assigne un jour en son propre bailliage qui soit appellé le jour des assises; et que tous ceux qui auront plaintes à faire vendront et recevront leur droit et leur justice, sans demeure, par le bailli du lieu. Mais nous voulons que nostre droit et nostre justice, qui sont proprement nostres, soient là escript[88].

Note 88: «Illi qui clamorem facient recipient jus suum per eos et justitiam sine dilatione, et nos nostre jure et nostram justitiam: forefacta quæ propriè nostra sunt ibi scribentur.» (Rigord.)

»Après nous voulons et commandons que nostre chière mère et Guillaume, archevesque de Rains, nostre oncle, establissent, chascuns quatre mois, un jour à Paris, et que il oient les clameurs et les complaintes des hommes de nostre royaume, et les fassent fenir à l'honneur de Nostre-Seigneur et au profit du royaume de France. Et commandons que les baillifs qui tiennent les assises, parmi les villes de nostre royaume, soient tous à ce jour devant eux et qu'il récitent toutes leurs besoingnes en leur présence[89].

Note 89: «Ut coram eis recitent negotia terræ nostræ.»

»Après ces choses, nous commandons que nostre mère et le dit archevesque oient et saichent chascun an les complaintes que l'en fera sur nos baillifs. Et s'aucun se meffait, fors en quatre cas, en meurtre, en rapt, en homicide ou en traïson, que on le nous face savoir trois fois en l'an par lettres, lequel baillif se meffera, et en quoy le méfait sera. Et s'il avient qu'il prengnent don né service, que ce sera qu'il prendra et de qui il le prendra, par quoy nos hommes perdent leur doiture et nous la nostre. Et les baillifs nous fassent assavoir les forfais des prévos.

»Après, nous voulons que nostre chière dame et mère et l'archevesque ne puissent remuer nos baillifs de leur lieux, fors en cas d'homicide, de meurtre, de rapt et de traïson; né les baillifs[90] les prévos, fors que en ces quatre cas. Car puisque nostre devant dite mère et l'archevesque nous auront mandé la vérité, nous en cuidons prenre telle vengeance à l'aide de Dieu par quoy les autres qui après vendront en seront moult espoventés. Et si voulons que la royne et l'archevesque nous fassent certain, trois fois en l'an, par lettres, des besoingnes et de l'estat du royaume.

Note 90: _Né les baillifs les prévos._ Et que les baillis ne puissent remuer les prévôts.

»Après, s'il avenoit qu'aucunes cathédraux églyses ou aucunes royales abbayes fussent vagues et sans pastours, nous voulons que les chanoines et les moines des églyses qui en tel point seroient viengnent à la royne et à l'archevesque, et prennent congié de célébrer leur élection[91], tout ainsi comme il feroient à nous sé nous y estions présens. Et si voulons qu'il leur soit octroyé sans contradiction. Si amonestons les chanoines et les moines qu'il eslisent, selon leur povoirs, personne qui à Dieu plaise, qui soit proufitable à l'églyse et au royaume. Si tiengnent la royne et l'archevesque la régale en leur main, jusques à tant que l'esleu soit sacré, et puis après luy soit rendu sans nul empeschement.

Note 91: «Et liberam electionem ab eis petant, sicut antè nos venirent.»

»Si voulons que sé prouvende ou autre bénéfice eschiet, tandis comme nous tendrons la régale en nostre main, que la royne et l'archevesque la donnent par le conseil de frère Bernart[92], selon Dieu, tout au mieux qu'il pourront à personnes honnestes et bien lettrées, toutesvoies sans[93] les dons que nous avons fais à aucuns, dont il ont le tesmoignage par nos lettres pendans[94]; et si commandons à tous nos prélas et à tous nos hommes qu'il ne donnent toultes né tailles, tandis comme nous serons au service Nostre-Seigneur.

Note 92: _Bernard_, prieur de Grantmont.

Note 93: _Sans._ Saufs.

Note 94: _Pendans._ Scellés.

»Sé Dieu faisoit de nous sa volenté, qu'il avenist que nous mourissons, nous défendons expressément à tous nos hommes de nostre royaume, clers et lais, qu'il ne donnent toultes né tailles jusques à tant que nostre fils, que Dieu gart, soit venu en tel aage qu'il puisse et saiche gouverner son royaume. Et s'aucun vouloient mouvoir guerre contre luy, et ses rentes ne povoient souffire, lors luy aideroient tous nos hommes de leur corps et de leur avoir. Les églyses luy feroient telle ayde comme elle sont acoustumées.

»Après nous deffendons à nos baillifs et à nos prévos qu'il ne preignent de nulluy né corps né avoir, tant comme il voudra donner bons pleiges et poursuivir son droit en nostre cour; fors que en quatre cas: pour meurtre, pour homicide, pour rapt et pour traïson. Après, nous commandons que toutes nos rentes et nostre service soient apportés à Paris, à trois paiemens et en trois saisons. Le premier à la feste de saint Remy, le second à la Chandeleur, le tiers à l'Ascencion: si soient livrés à nos bourgeois de Paris[95] et à Pierre le maréchal.

Note 95: Les six bourgeois désignés plus haut pour tenir à Paris la place des baillis et prévots. Rigord donne l'initiale de leurs noms: T. A. E. R. B. N.

»Et s'il avenoit que l'un de nos dits bourgeois qui sont mis pour nos paiemens recevoir mourust, Guillaume de Gallande en metroit un autre en lieu de lui; Adam nostre cler sera présent à recevoir les receptes de nostre trésor et les retendra en escript et seront mis en trésor au Temple. Si en aura chascun une clef et le Temple une autre. Si nous sera tant envoyé de nostre avoir comme nous manderons par lettres.

»S'il avient que Dieu fasse son commandement de nous, que la royne, l'archevesque, l'évesque de Paris, l'abbé de Saint-Victor, l'abbé de Cernay[96] et frère Bernart devisent nostre trésor en deux parties. De l'une il départiront, selon leur esgart, à rappareillier les églyses qui sont destruites par nos guerres en telle manière que le service de Nostre-Seigneur y puisse estre fait: et de celle moitié mesme il départiront à ceux qui sont apauvris de nos tailles; et le remenant de celle moitié il donront là où il voudront et là où il cuideront qu'il soit mieux employé, pour le remède de nostre ame, du roy Loys nostre père et de tous nos ancesseurs.

Note 96: _L'abbé de Cernay._ Guy, abbé de _Vaux-Sernai_, dans le diocèse de Paris, et depuis évêque de Carcassonne.

«De l'autre moitié nous commandons à tous ceux qui gardent nostre trésor et à nos hommes de Paris qu'elle soit gardée pour la nécessité de nostre royaume et de Loys nostre fils, qu'il puisse par le conseil de Dieu son royaume gouverner. Et s'il avenoit que nous et nostre fils mourussions, nous commandons que nostre avoir fust départi pour Dieu, pour nostre ame et pour celle de nostre fils, par la main et le jugement des sept personnes que nous avons devant nommées. Si commandons que tantost comme l'en sauroit la certaineté de nostre mort, que nostre avoir fust porté en la maison à l'évesque de Paris et fust là bien guidé, jusques à tant que l'en eust fait ce que nous avons ordonné.

«Après, nous commandons à la royne et à l'archevesque qu'il retiengnent en leur mains toutes les honneurs qui seront vagues et qu'il pourront et devront tenir honnestement, si comme de nos abbayes et des doyennés et des autres dignités, jusques à tant que nous soyons retournés du service Nostre-Seigneur. Et ceux qu'il ne pourronttenir, donnent selon Dieu par le conseil frère Bernart à l'honneur de Dieu et au proufit du royaume, à ersonnes qui soient dignes et souffisans.

«Pour ce que cest testament soit ferme et estable nous commandons qu'il soit confermé de l'autorité de nostre séel et du caractère du nom du royaume. Ce fu fait à Paris en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et dix, de nostre royaume onziesme. De nostre palais, en la présence de ceux de qui les noms sont cy nommés et les sceaux sont cy escris: Le conte Thibaut de Bloys, Mathieu le Chambellenc, Raoul le mareschal[97]; au temps que la chancellerie estoit vague.»

Note 97: L'ordonnance latine diffère un peu dans le nom des signataires: «S. Comitis Thibaldi dapiferi nostri; S. Guidonis buticularii; S. Mathæi camerarii, S. Radulphi constabularii. Data vacante cancellaria.»

Le roy commanda aux bourgeois de Paris que la cité qu'il avoit si chière fust toute fermée de haus murs et fors, et de tournelles tout environ bien assises et bien ordonnées, et de portes hautes et fortes et bien deffensables. Ce qu'il commanda fu parfait et acompli en moult pou de temps après. Et puis si commanda ensement que tous les chastiaux et toutes les forteresses de son royaume fussent fermées souffisamment. Mais temps est désormais que nous retournons à nostre matière, et racomptons les choses qui avinrent entre les deux roys, et coment il se contindrent à Messines en la terre de oultre-mer.

IV.

ANNEE 1191.

_Coment le roy Phelippe arriva au port de Messines, et coment le roy Richart brisa les convenances qu'il avoit à li._

Quant le voy Phelippe fu arrivé à Messines droictement au mois d'aoust, il fu honnourablement receu du roy Tancré qui le mena à grant honneur et à grant révérence en son palais et luy présenta habondamment de ses viandes. Et luy eust donné moult grant somme d'or et d'autres richesses s'il voulsist avoir espousée une de ses filles ou au moins donnée à son fils Loys. Mais le roy ne se voult assentir à nulle de ses deux requestes, pour l'amour qu'il avoit à l'empereur Henry.

Une discencion monta entre ces entrefaictes entre le roy Richart d'Angleterre et le devant dit roy Tancré; pour ce que le roy Richart demandoit le douaire sa suer. Mais toutesvoies fu le contens feni à la parfin, par la paine que le bon roy Phelippe y mist, en telle manière que le roy Tancré donna au roy Richart quarante mil onces d'or, desquels le roy Phelippe devoit avoir la moitié; mais il n'en voult prendre que la tierce partie, pour le bien de paix. Lors jurèrent[98] aucuns nobles hommes, de par le roy Richart, l'une des filles le roy Tancré pour son nepveu Artus de Bretaigne.

Note 98: _Jurèrent._ Contractèrent promesse de mariage.

Le roy Phelippe célébra la Nativité à Messines. Grans dons donna aux povres chevaliers de son royaume qui leur choses avoient perdues en mer par l'orage de la tempeste. Au duc de Bourgoigne mil mars; au conte de Nevers et à Guillaume des Barres quatre cens mars; à Guillaume de Mello quatre cens onces d'or; à l'évesque de Chartres quatre cens onces d'or; à Mathieu de Montmorency trois cens; à Dreues de Mello deux cens, et à mains autres dont nous vous taisons les noms pour la confusion du nombre. Viandes et toutes autres choses qui à corps d'homme soustenir convenoient estoient trop chières. Un sextier de fourment valoit vingt-quatre sous d'Angevin; un sextier d'orge, dix et huit sous; de vin quinze sous; une geline douze deniers.

Quant le roy Phelippe vit que si grant chierté et famine couroit parmi l'ost, il envoya ses messages au roy et à la royne de Hongrie et leur pria qu'il secourussent l'ost de Nostre-Seigneur de viandes. Après il envoya à l'empereur de Constantinoble et luy requist pour l'amour de Nostre-Seigneur qu'il fist secours à la terre d'oultre mer, et luy prioit que s'il avenoit que il passassent parmi son empire, qu'il luy livrast seur passage parmi sa terre, et le roy le faisoit seur de luy et de sa gent qu'il trespasseroient paisiblement, sans luy faire grief né dommage.

Ne demoura point après longuement que le roy Phelippe semont et amonesta le roy Richart qu'il fist son atour appareillier, si qu'il fust tout prest de passer en my mars qui approuchoit. Et il luy respondi qu'il n'estoit mie appareillié et qu'il ne povoit mie passer jusqu'au passage de la my aoust. Quant le roy Phelippe oï ceste réponse, il luy manda de rechief et le semont, comme son homme lige, si comme il avoit juré, que il passast la mer avec luy. Et sur ceste chose le roy y mist deux condicions. La première fu que s'il vouloit passer avec luy, si comme il estoit tenu par serrement et par convenances, il prist, s'il vouloit, la fille au roy de Navarre que sa mère la royne d'Angleterre avoit là amenée[99], et l'espousast en la cité d'Acre. L'autre si fu, s'il ne vouloit passer maintenant avec luy, qu'il espousast sa seur qu'il avoit avant plévie et à qui il estoit tenu par fiance. Mais le roy Richart ne voulut faire né l'un né l'autre. Lors manda le roy Phelippe les barons et les riches hommes qui estoient hommes liges au roy Richart et qui avoient juré le passage de mars avec luy, et les contrainst par leur serremens qu'il tenissent les convenances qu'il avoient jurées du passage, et que ils fussent près de passer avec li à ce premier passage de mars.

Note 99: Berengère, fille de Sanche VI.

Lors respondirent pour tous Guy de Rancon et le viconte de Chasteaudun qu'il estoient tous près de passer toutes les fois qu'il les en semondroit et de tenir les convenances qu'il luy avoient en convent. De ce fu le roy Richart si courroucié qu'il les menaça forment et jura qu'il les deshériteroit tous et il si fist après, si comme la fin le prouva. Dès lors commencièrent à monter rancune et mautalent entre les deux roys[100].

Note 100: Dom Brial a joint ici au texte de Rigord le texte de la convention passée entre les deux rois avant le départ de Philippe-Auguste du port de Messine. Mais cet acte contrariant le récit de Rigord, le savant éditeur auroit mieux fait de le placer ailleurs, ou seulement en note. (Voy. Hist. de Fr., tome XVII, p. 32.)

V.

ANNEE 1191.

_Coment le roy Phelippe arriva devant Acre, et coment il craventa les murs jusques au prendre, avant que le roy Richart arrivast. Et de la fausseté le roy Richart._

Le roy Phelippe qui moult avoit grant désir d'acomplir le veu qu'il avoit fait à Nostre-Seigneur fist ses nefs et ses autres vaissiaux appareillier; si entra en mer au mois de mars et arriva devant la cité d'Acre, droictement la veille de Pasques en bonne prospérité et sans dommage de ses gens né de ses choses. Receu fu en joie souveraine de l'ost des crestiens qui longuement avoient là sis devant la cité. En larmes et en souspirs le receurent aussi, comme sé ce fust un ange qui du ciel fust descendu. Tout maintenant qu'il ot pié mis à terre il fist tendre ses trefs et ses paveillons, et fist drécier une maison si près des murs de la cité que les Sarrasins qui dedens estoient y povoient traire et lancier; et moult souvent avenoit qu'il traioient oultre. Ses perrières et ses engins fist lever, et fist assaillir et lancier par si grant force qu'il cravantèrent si grant partie des murs qu'il n'y failloit que le second assaut que la ville ne fust prise. Mais il ne la vouloit mie prendre n'assaillir, jusques à tant que le roy Richart fust arrivé qui encores estoit à venir.

Quant il fu là venu et quant il ot terre prise, le roy Phelippe luy dist que tous les barons s'accordoient que on assaillist la cité. Et le roy Trichart[101] qui en son cuer avoit la boisdie[102] et la traïson luy respondi faussement qu'il louoit bien que on l'assausist, et que chascun envoyast à l'assaut quanques chascun pourroit avoir d'effort.

Note 101: Tous les manuscrits modifient ainsi le nom de Richard, en cet endroit et plus bas encore.

Note 102: _Boisdie._ Astuce.

Quant ce vint le lendemain, le roy Phelippe qui cuidoit estre seur que le roy Trichart deust asaillir avec luy, fist ses gens et ses engins appareillier; et quant il voult commencier l'assaut, le roy Trichart commanda à sa gent que nul ne se meust, et que nul ne fust si hardi qu'il à l'assaut alast. Et plus fist-il, que il deffendi aux puissans hommes qui à luy estoient jurés par serrement qu'il ne s'aliassent au roy Phelippe.

En telle manière demoura l'assaut par l'empeschement le roy Trichart. Lors furent esleus diseurs, par le conseil de chascune partie, preudommes et sages par cui conseil et par cui jugement devait estre tout l'ost gouverné. Sur lesquels les deux roys firent composition, et jurèrent, par la foy qu'il dévoient à Dieu et par leur pélerinage, qu'il feroient quanques leur diseurs dessus dis leur commanderoient. Lors distrent les arbitres par leur dit que le roy d'Angleterre envoyast tous ses efforts à l'assaut et mist ses gardes aux barres et ses engins fist drécier; car tout ce faisoit le roy de France. Mais le roy Trichart ne voult oncques riens faire pour leur dit. Et quant le roy Phelippe vit sa desloyauté et qu'il ne s'en vouloit tenir en chose qu'il jurast, il absout les diseurs de leurs serremens que il avoient fait de l'ost gouverner.

Ainsi comme le roy Richart fust monté sur mer et il s'en aloit droit au port d'Acre, il arriva en l'isle de Chipre, le roy et la terre prist, sa fille et tous ses trésors. Ses garnisons mist ès chastiaus, et puis remonta en mer. En ce qu'il s'en alloit vers Acre, il encontra d'aventure une nef que Salhadin le soudan de Babilonne envoyoit en Acre pour secours faire à la cité. En la navie estoient merveilleuses fioles du voirie plaines de feu gréjois, deux cens cinquante arbalestes, et moult grant habondance d'arcs et d'autres armeures et grant plenté de paiens fors et deffensables. La nef fist assaillir le roy et la prist à la parfin. Occis furent les Sarrasins, et la nave qui fu fraicte[103] et perciée périst et effondra en la mer.

Note 103: _Fraicte._ Brisée. De _Fracta_.

Environ ce contemple[104], prisrent les crestiens de Tir une autre nave que le soudan envoyoit au secours d'Acre; grant plenté d'armeures avoit dedens et pou de gens; si alloit gaucrant[105] parmi la mer pour ce qu'elle n'avoit vent.

Note 104: _Contemple._ Même temps.

Note 105: _Gaucrant._ Errant, louvoyant, et non pas _Gautrant_, comme l'écrivent les Glossaires. Variantes: _Waucrant_.

_Incidence._--En celle année alla le grant Federis empereur de Rome et d'Alemaigne oultre-mer à grant ost, et son fils le duc de Boesme: mors fu en la terre de Bithinie entre la cité de Nice et d'Antioche. De celle aventure fu l'ost moult desconforté. Après la mort du père fu le fils ducteur et chevetaine de l'ost. En la terre des Turs entra moins sagement que mestier ne luy fust, tant y perdi de sa gent qu'il s'en parti à petite compaingnie. Puis vint devant Acre et mourut assez tost après. Après celluy empereur Federis, tint l'empire un sien fils qui avoit nom Henry, noble homme éstoit en fais, aigre contre ses ennemis, courtois et large à tous ceux qui à luy venoient.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et onze, en la quinziesme kalende de may mourut l'apostole Climent qui le siège tint deux ans et cinq mois. Après luy fu Célestin qui estoit Romain de nation.

_Incidence._--En celle année tout le mois de juing, de juillet et d'aoust fu l'air si destrempé et si grans pluies que les blés germoient ès espis avant qu'il peussent estre soiés.

_Incidence._--En celle année, au vingt-deuxiesme jour de juing en la veille Saint-Jehan, en ce point que les deux roys estoient au siège devant Acre, fu éclipse de soleil en l'onziesme degré du signe de l'écrevische, la lune au sixiesme de ce meisme signe, et la queue du dragon au douziesme; et si dura l'éclipse par quatre heures.

VI.

ANNEE 1191.

_De la maladie Loys le fils le roy Phelippe, et pourquoi le corps saint Denis et de ses compaignons furent trais hors._