Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 5

Chapter 54,048 wordsPublic domain

Quant le desloyal l'ot apperceue, il recommença à jurer plus vilainement qu'il n'avoit fait devant, et à dire paroles de blasphème contre Dieu et contre sa douce mère. Si ne se tint point à tant, ainçois prist une pierre, voiant tous ceux qui là estoient, et la jeta par moult grant ire encontre l'image Nostre-Dame, et le féri en telle manière que le coup asséna le bras de l'enfant et le brisa en deux moitiés si que l'une en chéit à terre toute ensanglantée. De celle débriseure décourut sang humain en moult grant habondance; mais ceux qui en recueillirent en furent guaris de diverses infirmités. De quoy il avint que l'un des fils au roy Phelippe qui avoit nom Jéhan-sans-Terre estoit venu au chastel pour aucunes besongnes, par le commandement son père. Là vint quant il oï parler de la merveille de l'image, le bras de l'enfant si prist tout sanglant, et l'emporta avec luy pour sanctuaire en grant dévocion. Mais le malheureux Cotériau n'eschiva pas la venjance Nostre-Seigneur; car il fu tout maintenant de malin esperit ravi en la cui possession il estoit devant, et fénit sa malheureuse vie en moult grant douleur et à moult grant hachie en ce jour mesme.

Quant les autres Cotériaux virent ce miracle, il orent moult grant paour: Nostre Sire et sa douce mère loèrent en moult grant contrition qui nul bien ne trespasse sans guerredon né nul mal sans vengeance. A tant se départirent du chastel; mais les moines de celle églyse qui virent les miracles que Nostre-Seigneur faisoit chascun jour pour celle image, pour honnourer sa douce mère la portèrent dedens le moustier en louant et en graciant Nostre-Seigneur en cui honneur et louenge elle fist puis mains beaux miracles en la devant dite églyse.

XXIII.

ANNEE 1187.

_Des messages d'oultre-mer qui vindrent au roy Phelippe, et coment les deux roys se croisièrent ensemble._

Tandis comme ces choses avinrent au royaume de France, messages arrivèrent de çà la mer au roy Phelippe à qui il estoient envoiés. Il vinrent à luy, et luy dénoncièrent la douleur et la persécution qui estoit avenue sur la crestienté d'oultre mer, que Nostre-Seigneur avoit souffert pour les péchiés des crestiens d'oultre mer; que Salhadin, roy d'Egypte et de Surie, avoit pris les chastiaux, les cités et la terre de crestiens, et mains milliers en avoient mené en chetivoison; si avoit tué une grant partie des frères du Temple, des princes et des prélas du pays, et la Saincte-Croix prise dont c'est souveraine perte, et en peu de temps la cité de Jhérusalem et toute la terre de promission, fors trois cités: Tir, Triple et Antioche, et aucuns fors chastiaux que l'en ne puet prendre à force, pour la grant défense dont il sont.

_Incidence._--En ce temps, en l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt et sept, au quart jour de septembre, fu éclipse de soleil particulière, au dix-huitiesme degré, au signe de la vierge, et dura ainsi comme deux heures. Au quint jour qui après vint, qui fu le cinquiesme jour de septembre, fu né messire Loys, fils au roy Phelippe, en la cité de Paris, en l'onziesme heure du jour[68]. Pour sa nativité fu la cité si raemplie de joie et de léesce que les bourgeois ne cessèrent de sept jours et de sept nuis de caroles faire à grant tortis[69] et à moult grant luminaire, et rendirent graces à Nostre-Seigneur qui leur avoit donné nouvel seigneur pour gouverner la couronne de France après le décès son père.

Note 68: Je ne puis me défendre de citer ici une anecdote que je n'ai pas retrouvée dans la collection des monumens du règne de Philippe-Auguste, et que rapporte le précieux manuscrit des _Chroniques universelles_ coté aujourd'hui n° 84, ancien fonds de Saint-Germain-des-Prés: «Or, vous dirons du roy Phelippe de France: Il avoit esté avec la royne grans tans sans avoir enfans. Pour ce se vot partir de li. Quant li jours fu venus que elle s'en dut aler en son pays, et li cheval furent jà appareillié, elle ala prenre congié au roy qui li dist: Dame, je voil que tuit sachent que vous ne vous partés pas de moy par vostre meffait, mais sans plus pour ce que il me samble que je ne puis avoir hoir de vous. Et sé il a baron en mon roiaume que vous voilliés avoir à seigneur, ditez-le moi, et vous l'averés, quoiqu'il me doie couster.--Sire, dist-ele, Diex vous mire ce que vous me dites. Mais jà Diex ne place que homs mortels gise où lit, là où vous avez géu! Quant li rois ot oïe ceste parole et il la vit plorer, grant pitié en ot. Si dist: Certes, bien l'avez dit: car vous ce vous en irés jamais. Ensi demora la royne avec le roy. Ne demora mie grant pièce après, si com Nostre-Seigneur plot, que elle fu ençainte. Quant li termes fu venus, elle accoucha d'un fils, l'an de l'Incarnation mil cent soixante-dix-sept. Li enfans ot nom Loys.» (F° 253, v°.)

Note 69: _Tortis._ Torches, flambeaux.

Tout maintenant que l'enfant fu né furent envoiés messages et couriers par toutes les provinces et les terres du royaume, pour dénoncier au peuple des cités et des bonnes villes la nativité de leur nouvel seigneur. Quant les nouvelles en furent partout seues, tous en furent liés et en rendirent grâces à Nostre-Seigneur qui leur avoit restitué droit hoir de la lignie des roys de France.

_Incidence._--En celle année, au mois d'octobre, fu mort le Tiers Urbain, apostole de Rome, qui au siège sist an et demie. Après luy fu Grégoire l'huitiesme, qui sist au siège mois et demi. Après luy fu Clément le tiers, en celle année mesmes. Celluy Clément dessus dit estoit Romain de nation. Pour la succession des trois apostoles qui avint en si pou de temps notèrent aucunes gens que ce n'estoit pour autre raison fors que par la coulpe et par l'inobédience de leurs subgiés[70] qui des las au diable estoient si fort enlaciés qu'il ne vouloient repairier à la miséricorde Nostre-Seigneur.

Note 70: Rigord dit: «Nisi ex culpâ ipsorum (pontificum) et inobedientiâ subditorum....» Puis il ajoute trois réflexions niaises que notre traducteur a eu le bon esprit de passer.

Au mois de janvier qui après vint, droit à la feste du Saint-Hilaire qui est célébrée le dix-huitiesme jour de ce mesme mois, prisrent un parlement le roy Phelippe et le roy Henry d'Angleterre entre Trie et Gisors. Quant eux et tous leur barnages furent assemblés des deux parties, les deux roys se croisièrent par divine inspiration, si comme l'en cuida, pour délivrer la terre de promission des mains aux Sarrasins, dont tous ceux qui là estoient se merveillèrent moult, car ceste croiserie fu faicte contre l'opinion de tous ceux qui là estoient; mais elle fu faicte ainsi comme par miracle et par la force du Saint-Esperit qui inspire là où il veut. Là se croisièrent mains princes et mains barons, si comme le duc de Bourgoingne; Richart, le conte de Poitiers; Phelippe, le conte de Flandres; Thibaut de Blois; Rotrous, le conte du Perche; Guillaume des Barres[71], le conte de Roquefort; Henri, le conte de Champaingne; le conte Robert de Dreux; le conte de Clermont; le conte de Beaumont; le conte de Soissons; le conte de Bar; Bernart de Saint-Valery; Jaques d'Avènes; le conte de Nevers; Guillaume de Mello[72]; Dreues de Mello et mains autres barons.

Note 71: _Guillaume des Barres._ Le meilleur joûteur de son siècle, appelé le plus ordinairement _le Barrois_, comme dans ce couplet de la chanson de Quenes de Béthune:

Par Dieu, vassal, mout avés fol pensé Quant vous m'avés reprouvé mon éage; Sé j'avoie mon jouvent tout usé, Si sui-je riche et de si haut parage

Qu'on m'ameroit à petit de beauté. Encor n'a pas un mois entier passé, Que li marchis m'envoia son message, Et li _Barrois_ a, pour m'amour, jousté.

Dans le _Romancero françois_, j'ai cru qu'il s'agissoit ici du comte de Bar, et je me suis trompé.--_Li marquis._ Conrad de Montferrat.

Note 72: _Guillaume de Mello._ Bon poète du XIIème siècle, dont j'ai donné la vie dans le _Romancero françois_, sous le nom du _Vidame de Chartres_.

Des prélas y furent Gaultier, archevesque de Rouen; Baudouin, archevesque de Cantorbie; l'évesque de Biauvais; l'évesque de Chartres et moult d'autres prélas dont nous tairons les noms pour la confusion du nombre. Et en remembrance de celle croiserie firent les deux roys drécier une croix en la place, et fonder une églyse par moult grant dévocion. Ensemble fermèrent aliance qui tousjours devoit durer. Si nommèrent celle place le Saint-Champ, pource qu'il s'i estoient signés du signe de la Sainte-Croix[73].

Note 73: L'on érigea dans cet endroit une grande croix que les antiquaires de Normandie devroient bien faire rétablir, en souvenir d'une si mémorable conférence.

XXIV.

ANNEE 1188.

_Coment le roy Phelippe requist aux prélas les dixmes de l'Eglyse._

Cy commencent les fais de l'huitiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et huit, de l'aage du roy Phelippe vingt-trois, de son règne huit, au mois de mars, emmy la quaranteine[74], fist le roy assembler tous les prélas de son royaume en la cité de Paris et tous les princes et les barons. Là furent croisiés moult grant multitude de chevaliers et de gens à pié; mais pour ce que le roy avoit moult grant désir d'acomplir le voyage qu'il avoit empris et encommencié, il requist aux prélas qui là estoient la dixme partie des biens de saincte Eglyse, pour une année tant seulement. Ce dixme qui là fu octroyé fu nommé les dixmes Salhadin. Là fu faicte une constitucion d'aterminer à trois paiemens les debtes que les croisiés devoient aux Crestiens et aux Juis[75]. Si cessèrent les usures[76] de celle heure qu'il orent les crois prises. Lors refu establi coment ceus seroient assignés de leurs paiemens sur les héritages des debteurs par les seigneurs trefonciers des lieux.

Note 74: _Quaranteine._ Carême.

Note 75: _Aux Juis._ Les Juifs étoient donc déjà revenus ou plutôt n'étoient pas sortis de France. L'ordonnance de Philippe-Auguste sur la dîme saladine le dit également: «Quæ debebantur tam Judæis quam Christianis.»

Note 76: C'est-à-dire: _les intérêts_.

Entour trois mois après que ce fu fait, le conte Richart, fils le roy Henry, assembla son ost et entra à force en la terre Raimon le conte de Thoulouse, que il tenoit du roy de France, et prist un chastel qui est appellé Moysac[77] et mains autres qui estoient au devant dit conte. Le conte fist ceste chose assavoir au roy Phelippe son seigneur et luy manda par ses messages les dommages et les maux que le conte Richart luy faisoit contre les convenances que luy-mesme avoit jurées à tenir; car il avoit juré et créanté avec son père en l'an devant dit, entre Trie et Gisors, qu'il tendroit la fourme de la paix qui estoit telle que leur terres devoient demourer en tel point et en tel estat comme elles estoient au jour et à l'eure qu'il se croisièrent, jusques à tant qu'il eussent parfait leur pélerinage et la besoingne Nostre-Seigneur qu'il avoient emprise, et que chascun s'en feust retourné en sa terre.

Note 77: _Moisac._ Moissac, ville du Quercy.

Quant le bon roy oï qu'il avoient brisiées les trièves qu'il avoient ensemble jurées, il fu moult esmeu: ost grant assembla et entra à moult grant force en leur terres: si prist Chasteau-Raoul, Busençai et Argenton, et puis assist le quart qui a nom Levrous[78]. Mais tandis comme il séoit devant ce chastel avint une merveille qui est bien digne de mémoire.

Note 78: _Levrous._ Aujourd'hui petite ville du Berry, à cinq lieues de Chateauroux.

Près de ce chastel estoit un marchois[79] en quoy l'en souloit habondamment trouver eaue, mesmement quant il ne pleuvoit point: mais la saison ot esté ceste année si chaude et si fervent que ce marchois estoit tout asséchié, et comme tout l'ost, hommes et chevaux, eussent merveilleusement grant disette d'eaue, car il estoit esté, il avint par miracle que l'eaue sailli soudainement parmi les entrailles de la terre, et emplirent le marchois si habondamment que les chevaux estoient eus jusques aux sengles, et si n'y chéy goute d'eaue fors celle qui ainsi y sourdi par miracle. Lois fu tout l'ost rempli et saoulé d'eaue, hommes et chevaux. Quant le peuple vit ce, il fu tout esléescié et rehaitié de la joie de ce miracle; et rendirent graces à Dieu qui fait tout quanqu'il veut en mer et en tous les abismes. Et plus fu grant la merveille: que ces eaues durèrent ès marchois sans apeticier, si longuement comme le roy sist devant ce chastel; mais, en pou de temps après, fu pris, si le donna le roy à Loys son cousin, fils le conte Thibaut de Bloys. Et quant le roy se fu parti du siège, le marchois seicha comme devant, et retournèrent les eaues là dont elle estoient venues, né puis ne furent véues.

Note 79: _Marchois._ Marais.

XXV.

ANNEE 1188.

_Coment le roy prist Montrichart, et coment le conte Richart luy fist feaulté et hommage._

Quant le roy se fu parti du chastel de Levrous qu'il ot en telle manière pris, il commanda que l'ost feust conduit tout droit à Montrichart. Quant il fu là venu, il commanda qu'il feust asségié de toutes pars. Là sist l'ost une pièce avant qu'il féist chose qui guaires vaulsist[80]. A la parfin firent les engins drécier et lancier aux tours et aux deffenses. Lors prisrent François à assaillir par moult grant force tant qu'il prisrent le chastel à quelque paine; tous ardirent les fauxbourgs, et craventèrent la tour qui moult estoit forte et haute. Là furent pris cinquante chevaliers qui estoient tous armés et qui là estoient en garnison.

Note 80: _Vaulsist._ Valût.

Lors se leva le roy du siège et chevaucha avant, et prist Paluel, Montesor, Chastelet, Roche-Guillebaut, Culant et Monlignon, et soubmist à sa seigneurie quanques le roy Henry avoit en toute la terre d'Auvergne. Quant il sot ce, savoir peut on qu'il fu dolent et couroucié: lors prist son ost et le ramena parmi Normandie; mais le roy Phelippe chevaucha après au plus hastivement et au plus tost qu'il pot, si prist le chastel de Vendosme en trespassant, le roy Henry et son fils le conte Richart chaça jusques à un chastel qui siet au Perche et si est nommé Trou[81]. Au chastel se mistrent; mais il n'y demourèrent pas longuement; car le roy Phelippe qui après vint batant les en chaça à grant honte et à grant confusion.

Note 81: _Trou._ Aujourd'hui village du département de l'Orne, près d'Argentan.

En ce que le roy Henry et son fils Richart s'en fuyoient ainsi parmi la marche de Normandie, il ardi le chastel de Dreux en trespassant, et maintes autres villes champestres jusques à tant qu'il vint à Gisors. Lors donnèrent les deux roys trièves l'un à l'autre pour l'yver qui approuchoit.

En ces entrefaictes Richart, conte de Poitiers, requist à son père le roy Henry à femme la suer le roy Phelippe qu'il devoit avoir; car son père le bon roy Loys la luy avoit laissiée en garde, et avecques ce requéroit-il le royaume d'Angleterre, pour ce que les convenances avoient esté telles entre le roy Loys et le roy Henry, que quiconques des fils le roy Henry auroit celle dame, il devroit avoir le royaume d'Angleterre après le décès le roy Henry: et pour ce qu'il estoit ainsné après Henry son frère qui mort estoit, il devoit avoir celle dame et le royaume après le décès son père, si comme il disoit. Et ce requéroit par les convenances qui devant avoient couru; mais le roy Henry son père ne se voulloit à ce accorder en nulle manière. Et quant le conte Richart vit qu'il n'en feroit plus, il se départi de luy par mautalent, si s'en alla au roy Phelippe et luy fist féauté et hommage, et s'alia à luy par serement et par fiance.

_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingts et huit, le second jour de février, fu éclipse de lune universale en la quarte heure de la nuit, et dura ainsi comme par trois heures.

_Ci fine le premier livre le roy Phelippe Dieudonné._

CI COMENCE LE SECONT LIVRE DES GESTES AU BON ROY PHELIPPE.

* * * * *

I.

ANNEE 1189.

_Coment la cité de Mans et de Tours furent prises. Et puis de la mort le roy Henry d'Angleterre._

Cy comencent les fais de l'an neuviesme. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et neuf, le roy assembla son ost au nouvel temps et recommença la guerre au mois de may. Son ost fist conduire vers Nogent[82] et prist la Ferté-Bernard et quatre autres chastiaux qui moult fors estoient. Puis vint à la cité du Mans, tant fist qu'il la prist par force. Dedens estoit le roy Henry qui s'enfouy honteusement, et si avoit bien en sa compagnie trois cens chevaliers bien armés et tous appareillés, et les chassa jusques au chastel de Chinon en Poitou. Puis retourna à la citié du Mans et fit la tour miner qui moult estoit forte et bien garnie. Quant elle fu minée si qu'il n'y failloit fors bouter le feu au hordeis qui dessous estoit amassé que tout ne versast, ceux qui dedens estoient la rendirent.

Note 82: _Nogent-le-Rotrou._

Quant en la ville ot un pou le roy demouré, il s'en parti et fist son ost conduire vers la cité de Tours. Sur la rivière de Loire se logièrent. Quant le roy vit que l'ost fu logié, il monta à cheval tout seul, en sa main une lance, et chevaucha moult selon le rivage comme celuy qui moult fu engrant de passer oultre. Lors commença de regarder aval et amont pour savoir sé il peust trouver né gué né passade. En l'eaue entra et commença à cerchier et à taster le parfont de la rivière de la lance qu'il tenoit. Et tousjours si comme il aloit avant, metoit enseignes à destre et à senestre si que tout l'ost peust passer sceurement entre les enseignes qu'il metoit. Si trouva en telle manière passage par là où l'en n'oï oncques parler que nul y fust passé, et passa tout le premier devant sa gent: car la rivière qui là estoit grant devant, devint petite en celle heure tout ainsi comme Dieu le voult.

Quant le roy et tout l'ost virent qu'elle estoient ainsi retraictes en un moment, et que le roy estoit jà passé, il cueillirent trefs et tentes et troussièrent leur harnois. En l'eaue se mistrent après le roy et passèrent tous sauvement du plus grant jusques au plus petit; quant tous furent oultre passés, les eaues crurent arrière en leur point et emplirent leur channel si comme devant. Les bourgeois de la cité qui ce miracle virent doubtèrent moult le roy; car il sorent bien que Dieu ouvroit pour luy. Ceste chose avint la vigile de saint Johan-Baptiste.

Tandis comme le roy et les barons aloient environ la cité pour aviser de quelle partie elle estoit plus légière à asseoir et de quel sens l'en pourroit mieux amener les engins pour lancier aux forteresses, les Ribaux de l'ost qui adès devoient faire la première envaye quant on assaut[83], firent un assaut en la cité; et, en la présence le roy, par eschielles montèrent sur les murs et prisrent la ville si soubdainement que ceux de dedens ne s'en prisrent oncques garde.

Note 83: «Ribaldi ipsius (regis) qui primos impetus in expugnandis munitionibus facere consueverant.» Ces _Ribaux_ étoient sans doute un ramas de gens sans feu ni lieu, rassemblés et soudoyés par le roi pour le service de ses guerres.

Le roy qui fu moult liés de cette aventure reçut la cité sauve et entière, sans endommagier ceux de dedens né ceux de dehors. Ses garnisons mist dedens, et puis s'en parti atant quant il y ot demouré tant comme il luy plut. Entour douze jours après que ces choses avinrent, ainsi comme aux octaves de la Saint-Pierre et Saint-Pol, mourut le roy Henry d'Angleterre au chastel de Chinon, qui en sa vie ot esté noble homme; et assez luy fu tousjours bien cheu de toutes ses emprises et en toutes les guerres qu'il ot eues, jusques au temps le roy Phelippe que Dieu luy mist en la bouche pour frain, et pour vengier le sang saint Thomas archevesque de Cantorbie qu'il avoit fait martirier. Si le plut à faire Nostre-Seigneur pour son amendement, pour ce qu'il luy donnast entendement de ses péchiés par les persécutions que le roy Phelippe luy faisoit et que par ce le ramenast à repentance et au sein de saincte églyse sa mère. Le corps de luy fu mis en sépulture à Frontevaux une abbaye de nonnains[84].

Note 84: La chronique dite _de Reims_, que mon frère, Louis Paris, vient de publier à Reims, raconte autrement la mort de Henri II. Je transcris ici le passage, parce que cette intéressante chronique a échappé à l'attention des éditeurs des _Historiens de France:_

«Li rois Phelippes n'ot pas oubliet le très-grant honte que li rois Henris li avoit, fait de sa serour. Il estoit un jour à Biauvais, et li rois Henris estoit à Gerberoi, une abbaye de moines noirs à quatre lieues de Biauvais. Quant li rois Phelippes le sot, si en fu merveilles liés, car il se pensa que il se vengeroit de la honte, sé il pooit; et fist souper ses chevaliers et sa gent de haute eure, et donner avaine as chevaux. Et quant il fu aviespri, si fist sa gent armer, né onkes ne lor dist que il avoit empenset à faire. Et chevaucièrent tant que il vinrent à Gerberoi u li rois Henris estoit sauvés. Et ançois que li rois fust couciés, entrèrent-il en la sale u li rois Henris estoit acoustés sour une coute. Quant li rois Phelippes le vit, si traist l'espée et li courut sus apiertement et le quida férir parmi la teste, quant uns chevaliers sali entre dui et li destorna son cop à férir. Et li rois Henris sali sus tous espierdus et s'en fui en une cambre et fu bien li huis fremés. Et quant li rois Phelippes vit qu'il ot pierdu son cop, si en fu moult dolans et s'en revint à Biauvais, car il n'avoit mie là boin demorer. Quant li rois Henris sot que ce avoit esté li rois Phelippes ki occire le voloit, si dist: _Fi! or ai-je trop vescu quant li garchons du France fius au mauvais roi m'est venus coure sus._ Adont sali li rois empiés et prist un frain et s'en ala as cambres courtoises tous désespéré et plain de l'ainemi, et s'estrangla des riesnes dou frain. Quant sa maisnie vit que li rois n'estoit mie entr'aus, si le quisent partout et tant qu'il le trovèrent estranglé et les riesnes entour le col. Si en furent à merveilles esbahis. Et lors le prisrent et levèrent et le misent en son lit, et fisent entendant au peuple qu'il estoit mors soudainement. Mais n'avient pas souvent que tele aventure aviegne de tel homme que on ne le sache; car çou que maisnie scet n'est mie souvent celé. (Msc. du roi, fonds de Sorbonne, 454, f° 60.)

II.

ANNEE 1190.

_Coment le roy Richart fu coroné. Et coment le roy Phelippe prist congié à Saint-Denis._

Après la mort le roy Henry, fu couronné Richart, conte de Poitiers. Mais en la première année de son règne luy avinrent deux moult laides aventures. Car quant il dut premièrement entrer en Gisors, après ce qu'il fu couronné, le feu se prist en la ville si que le chastel fu tout ars. Le jour après, quant il s'en issoit, le pont de fust brisa soubs ses piés, et si passèrent toutes ses gens oultre sans nul encombrement, et il tout seul chéy au fossé à tout son cheval.

Pou passa de jours après que la paix fu confermée et parfaite en la fourme et en la manière qu'elle avoit esté pourparlée entre le roy Phelippe et le roy Henry. Mais le bon roy Phelippe qui ne mist point en oubli la débonnaireté et la largesce de son cuer, donna au roy Richart, pour le bien de paix, la cité de Tours et du Mans, Chastel Raoul et toutes les appartenances que il avoit conquis sur le roy Henry son père. Et le roy Richart qui tantost luy voult la bonté rendre luy donna et quitta perpétuelment à luy et à ses hoirs le chastel de Crezac, d'Issodun et d'Alone[85]. Si fu illec ordonné quant et coment il mouveroient en la terre d'oultre mer, pour accomplir leur voiage.

Note 85: _Crezac. Graçay_, petite ville du Berry. Pour le mot _Alone_, c'est une faute du traducteur, et Rigord dit à sa place: «Totum feudum quod habebat in Alverniam.»