Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 4
Quant ce fu fait, le prieur Hue qui présent estoit et le couvent envoyèrent moult de moines du chapitre au roy, qui encor estoit léans, et luy noncièrent la déposition de l'abbé. Après luy demandèrent congié d'en un eslire. Le roy qui moult lie estoit de ceste chose leur octroya moult débonnairement, et les amonnesta moult longuement que pour Dieu premièrement et pour l'amour de luy esleussent sans discorde et sans contens personne honneste et prouffitable, bien morigénée et esprouvée en bonne vie, si comme il affiert à églyse si noble qui est coronne des rois et sépulture d'empereurs. Quant les messages furent retournés en chapitre, et il orent noncié au prieur Huon et au couvent ce dont le roy les amonnestoit et prioit si doucement, il avint, ainsi comme Dieu le procura par le Saint-Esperit, qu'il esleurent tout maintenant sans murmures né contredit le prieur Huon, et le prisrent pour père et pour abbé. Moult fu le roy lie de ceste chose, au chapitre alla pour l'élection recommander et regracier, voiant tout le peuple et tout le clergié qui là estoient, et deffendi moult expressément au nouvel esleu et au couvent qu'après ne fist né don né promesse à homme qui luy appartenist, né à clerc, né à lais de son palais.
Hue le nouvel esleu vit bien que sa promocion n'estoit point par conseil d'homme machinée, mais par Dieu et par le Saint-Esperit tant seulement; et pour ce qu'il vouloit entièrement garder la franchise de l'églyse, il manda l'évesque de Meaux et celluy de Senlis pour célébrer sa bénéiçon; car tous ces deux sont tenus espéciaument à secourre l'églyse Saint-Denis en épiscopaux suffrages, par l'ancienne ordonnance de la court de Rome, comme en sacrer autels et faire ordre et choses semblables qui appartiennent à office d'évesque. Ceux vindrent volentiers, si comme il y sont tenus, et célébrèrent la bénéiçon du nouvel esleu au maistre autel de l'églyse, en la présence de sept abbés, du clergié et du peuple, un jour de dimenche en la quinzième kalende de juing, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et cinq, du règne le roy Phelippe sixième, de son aage vingt-un.
_Incidence._ En cel an mesme avint croules de terre en une contrée qui est appellée[53]. Au mois d'avril qui vint après fu éclipse de lune particulier, le samedi du dimenche de la Passion Nostre-Seigneur. A la Pasque qui fu après, Girart prévost de Poissy escrut le trésor le roy de onze mille mars d'argent de son propre meuble; puis se départi de court. Gaultier le chambellan fu après luy establi en son office.
Note 53: Le mot n'est rempli dans aucun manuscrit. Rigord dit: «In Gothia, in civitate quæ Uceticum dicitur.» Ce doit être _Uzès_.
XIX.
ANNEE 1186.
_Coment le roy envoia sa seur au roy de Hongrie. Et de la mort le conte Geffroy de Bretaigne._
Tandis comme ces choses avinrent, les messages au roy Bélas vindrent au roy Phelippe en France: car il avoit oï dire que Henry le jeune, roy d'Angleterre, fils au grant roy Henry sous cui saint Thomas de Cantorbie fu martirié, estoit trespassé nouvellement, et que la royne Marguerite sa femme, suer au roy Phelippe, estoit demourée en veufveté, dame si noble comme celle qui estoit descendue de la lignie des roys de France, sage et religieuse et plaine de bonnes moeurs. Et pour la bonne renommée de la dame dont il avoit oï parler, desiroit-il moult qu'elle fust à luy par mariage jointe. Tant exploitèrent les messages qu'il vindrent droit à Paris où le roy estoit adonc, devant luy proposèrent leur pétition moult bellement. Quant le roy oï la cause pourquoy il estoient venus, il reçut le requeste moult débonnairement; mais avant qu'il leur octroyast rien, il manda ses barons et ses prélas, et se conseilla à eux de ceste chose; car il avoit de coustume qu'il se conseilloit avant à ses princes et à ses prélas qu'il traitast de nulle besongne du royaume. Après qu'il se fu conseillié, il livra aux messages sa chière seur qui jadis ot esté royne d'Angleterre. Les messages honnora moult et leur donna tels dons que il appartenoit. Atant prisrent congié au roy et aux barons, si emmenèrent leur dame au roy Bélas leur seigneur.
En ce tems avint que Geffroy conte de Bretaigne vint à Paris, au lit accoucha malade, un peu après agrégea de griefve maladie. Le roy qui moult l'amoit n'estoit point en la cité; mais tantost comme il le sot, il se hasta moult de venir, tous les meilleurs phisiciens de Paris fist devant luy mander; et leur commanda qu'il missent toute la cure qu'il pourroient à luy guérir; mais il se travaillèrent en vain: car il se mourut en peu de temps après, en l'an devant dit, en la quatorziesme kalende de septembre. Le roy ne fu point à sa mort; car il n'estoit mie en la cité. Adont les chevaliers et les bourgeois prindrent le corps, et le portèrent bien atourné et embasmé en l'églyse Nostre-Dame, et le gardèrent à moult grant luminaire jusques à tant que le roy vint, et les chanoines de l'églyse luy rendirent son obsèque et son service moult débonnairement.
Le roy, qui le lendemain vint avec Thibaut le conte de Blois, qui mareschal estoit de France, luy fist faire son service à l'évesque Morise, puis fist mettre son corps en terre en un sarqueu de plon, devant le maistre-autel de l'églyse. A son service furent tous les abbés et les religieux de Paris. Quant le service fu finé, le roy retourna en son palais avec le conte Thibaut et le conte Henry de Champagne et sa mère la contesse[54] qui moult reconfortoit le roy de la tristesse qu'il avoit de la mort de celluy qu'il amoit tant; car il se doubtoit moult, pour ce qu'il avoit perdu prince de si grant affaire comme il avoit esté. Moult souvent ramenoit à mémoire les calamités de l'humaine condicion et de la vie d'homme; toutesvoies receut-il confort de ses amis, et selon la débonnaireté son père, il tourna son cuer aux oeuvres de miséricorde; car il establi en l'églyse de Nostre-Dame quatre chapelains, et assigna rentes aux deux, desquels l'un devoit chanter pour luy et pour l'ame de son père le roy Loys; le second, pour l'ame du devant dit Geffroy. La contesse de Champagne assigna rente au tiers et au quart le chapitre de léans.
Note 54: _Marie de France._ Fille du Louis VII et d'Alienor.
_Incidence._--En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et sept, en la huitiesme kalende de juing, en la onziesme heure de la nuit fu éclipse de lune auques universale. Si estoit la lune au signe de balance et en le onziesme degré en ce signe, et le soleil en le onziesme degré du mouton, et au tiers degré la teste du dragon. L'une des parties du corps de la lune fu bscure et de rouge couleur si dura celle éclipse l'espace de deux heures.
XX.
ANNEE 1186.
_Coment il fist clorre le cimetière de Champeaux de murs, et coment il haioit menesteriaux._
Entres les autres euvres de pitié et de miséricorde que le roy Phelippe fist en son temps en voulons une retraire qui bien est digne d'estre retraite et mise en mémoire. Tandis comme le roy demouroit à Paris, paroles furent apportées un jour devant luy de diverses choses, entre lesquelles fu parlé d'un cimetière clorre qui siet en Champeaux, de lès l'églyse Saint-Innocent. Cil cimetière souloit estre une place grant et large et commune à toutes gens. Et vendoit-on communément merceries et toutes autres manières de marchandises en celle place proprement, où les gens et les bourgeois de Paris enterroient leurs mors; mais pour ce que les corps des mors ne povoient pas estre enterrés honnestement pour les habondances des iaues qui là descendoient, et pour l'ordure des boues et des fanges qui engendroient pueurs et corrupcions, le roy qui ot bonne considération regarda que c'estoit chose moult honneste et moult nécessaire; lors commande que cil cimetière fust fermé tout environ de murs de bonnes pierres fors et haus, et que portes y fussent mises qui fermassent par nuit, pour ce que bestes né gens n'y pussent faire nulle ordure. Car le preudomme regarda que ceux qui après luy vendroient déussent le lieu tenir nettement, auquel tant de mil crestiens avoient sépulture.
Il avient aucune fois que jugleours, enchanteurs[55], goliardois et autres manières de ménestrieux s'assemblent aux cours des princes, des barons et des riches hommes, et sert chascun de son mestier au mieux et au plus appertement que il peut, pour avoir deniers ou robes ou aucuns joiaux; et chantent et content nouviaux motés et nouviaux dis et risées de diverses guises, et faingnent à la louenge des riches hommes quanqu'il povent faindre, pour ce qu'il leur péussent mieux plaire. Si avons nous véu aucune fois qu'aucuns riches hommes faisoient festes et robes desguisées[56], par grant estude pourpensées, par grant travail labourées, et par grant avoir achetées, qui avoient par aventure cousté vingt mars d'argent ou trente; si ne les avoient point portées plus de cinq jours ou de six quant les donnoient aux ménestrieux à la première voix, et à la première requeste, dont c'estoit grant douleur: car au pris d'une telle robe seroient par an vingt povres personnes soustenus ou trente[57]. Mais pour ce que le bon roy regarda que toutes ces choses estoient faites pour le boban et la vanité du siècle, et d'autre part il ramenoit à mémoire ce qu'il avoit oï dire à aucuns religieux, que cil qui donne à tels ménestrieux fait sacrilège au diable, il voa et proposa en son cuer que, tant comme il vivroit, il donroit ses vieilles robes à revestir povres gens; pour ce que aumosne estaint le péchié et donne grant fiance devant Dieu à tous ceux qui la font. Sé tous les princes et les haux hommes faisoient ainsi comme le preudomme fist, il ne courroit mie tant de lechéeurs à val le païs.
Note 55: _Enchanteurs._ C'est-à-dire: _Chanteurs_. Rigord se sert de la seule expression _turba histrionum_.--_Goliardois._ Variantes: _Goliars._ L'anglois Sylvestre Gerald, qui florissoit vers la fin du XIIème siècle, s'exprime ainsi dans un passage cité par Ducange: «Parasitus quidam, _Golias_ nomine, _nostris diebus_ gulositate pariter et dicacitate famosissimus, qui _Gulias_ meliùs quia gulæ et crapulæ per omnia deditus, dici potuerit. Litteratus tamen affatim, sed nec benè morigeratus, nec disciplinis informatus, in Papam et curiam romanam carmina famosa, pluries et plurima tam metrica quàm rhytmica non minùs impudenter quàm imprudenter evomuit.» De ce mot _Golias_ naquit l'ordre bouffon de la _gent Golias_ ou des _Goliardois_, _Gouailleurs_ et _Gaillards_. Mais je soupçonne Sylvestre Gerald de s'être trompé, en prenant l'auteur de la _Goliæ predicatio in extremo judicii die_ pour un bouffon du nom de _Golias_. Cet auteur est, suivant Selden (_in Fletam dissertatio_), le célèbre Gautier Map, et _Golias_, s'il avoit jamais vécu, étoit mort depuis long-tems quand fut composé ce discours satirique en latin rimé. Ainsi l'on peut admettre que _Golias_, _Goillas_ et _Goujas_ sont des mots originairement provençaux qui, dérivés de _gola_, se prenoient dans le sens de _bavards_ (gueulards), parasites, gourmands et lécheurs: toutes épithètes fort convenables aux jongleurs.
Note 56: Le texte de Rigord n'est pas ici bien compris. «Vidimus quondam quosdam principes qui vestes diù excogitatas et variis florum picturationibus artificiosissimè elaboratas, etc.»
Note 57: Rigord, avant de gourmander ainsi la libéralité des princes, auroit dû se souvenir des murmures des disciples de Jésus-Christ contre la prodigalité de la _Magdelaine_. «On aurait pu,» disoient-ils aussi, «vendre les parfums de grand prix qu'elle avait répandus, et en donner l'argent aux pauvres.» Les dons faits _en mémoire_ de ceux qui dispensent la gloire sont rarement perdus.
XXI.
ANNEES 1186/1187.
_Des fausses lettres qui vindrent en France de par les astronomiens d'Orient._
_Incidence._--En celle année les astronomiens d'Egypte, de Surie et de tout Orient, Crestiens, Juis et Sarrasins, envoièrent lettres en diverses parties du monde, èsquelles il affermoient que, sans nulle doubte, au mois de septembre qui après viendroit, devoient avenir moult de pestilences; comme grans dissensions de vens, de tempestes, de croules de terre, mortalités de gens, sédicions et guerres, mutations de royaume et moult d'autres tribulations. Mais la fin le prouva autrement qu'il n'avoient deviné. La sentence de la première lettre estoit telle:
«Ainsi comme Dieu le scet et la raison du nombre le monstre, en l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt et six, du règne des Arabiens cinq cens quatre-vingt et deux, les hautes planètes et les basses seront conjoinctes en la balance du mois de septembre. En celle année, devant la conjonction, sera éclipse de soleil particulière, en couleur de feu, en la première heure du onziesme jour d'avril: mais avant celle éclipse de soleil sera éclipse aussi comme toute de lune, au quint jour de ce mesme moys. Doncques, quant les planètes courront ensemble en l'an devant dit et au signe plain d'air avecques la queue du dragon[58], merveilleux croules de terre avendront, mesmement ès régions où soulent plus souvent avenir, et destruira les lieux de terre qui sont acoustumés à recevoir ces croullemens; car des parties d'Occident naistra un grant vent et fort, et noircira l'air et corrompra de pueur envenimée, et de ce vendra infermeté et mortalité; et seront oïs en l'air escrois[59], et voix horribles qui espoventeront les cuers de ceux qui les orront. Et ce vent levera la gravelle[60] et la poudre dessus la face de la terre, et acouvètera[61] les cités qui sont en plain assises. Et ce avendra mesmement ès régions graveleuses et plaines de sablon. Si sera destruicte la cité de Mèques, de Balsara[62], de Baudas et de Babiloine, si que nulle chose n'y demourra que la terre ne couvre. Les régions d'Egypte et de Ethiope seront si plainement destruictes qu'à paine y demourra nul habiteur, et ces calamités avendront en Orient, et dureront jusques en Occident. Es partie d'Occident naistra discorde et sédicion au peuple, et un prince d'Occident assemblera ost sans nombre, et fera bataille sur les rivages des fleuves; et là sera si grant effusion de sang que la rivière, du sang qui sera espandu, sera aussi très grant comme sont les rivières quant il a fort pléu. Et si sache-l'en certainement que la commotion des planètes qui est à avenir senefie mutations de règnes, sublimation de France, doubte et ignorance de Juis, destruction de la gent sarrasine, et plus grant exaltation de la foy crestienne et plus longue vie de ceux qui sont à venir, sé Dieu le veut.»
Note 58: «Anno igitur prædicto, planetis in librâ concurrentibus, in signo scilicet aerio et ventoso, cum caudâ draconis ibidem existente.»
Note 59: _Escrois._ Coup de foudre.
Note 60: _Gravelle._ Sable.
Note 61: _Acouvetera._ Recouvrira.
Note 62: _Balsara._ Bassora.--_Baudas_, Bagdad.
Autre lettre de ce mesme:
«Les sages d'Egypte ont devant dit les signes qui sont à venir au temps de la commotion de toutes planètes et de la queue du dragon avec elles, au mois de (septembre qui en la langue égyptienne est appellée) Elul, au signe de la (balance qui est nommée) Moranaïm, au vingt-neuviesme jour du mois, et selon les Hébreux en l'an du commencement du monde quatre mil neuf cens quarante-six, à un jour de dimenche, en la nuit qui après vendra, entour mienuit, comenceront les signes, et dureront jusques à miedi de la quarte ferie; car de la grant mer naistra un fort vent qui espoventera les cuers des hommes, et levera la gravelle et la poudre dessus la terre en si grant habondance qu'elle couvrira les arbres et les tours; car la commotion de ces planètes sera au signe de balance, et selon que ces sages hommes jugent, ceste commocion senefie vent, si qu'il brisera les montaingnes et les roches, et gros tonnerres et voix seront oïes en l'air dont les cuers des hommes et des femmes seront espoventés, et seront toutes les cités couvertes de poudre et de gravelle; car ce vent durera dès l'anglet d'Occident jusques en l'autre anglet d'Orient, et pourprendra toutes les cités d'Egypte et d'Ethiope, c'est assavoir Mecque, Balsara, Aleb, Sannaar; et de la terre d'Arabe, et toute la terre de Helhem, Romaer, Carman, Segestan, Calla Norozasatan, Chébil, Combrasemm, Barhac et la terre des Rommains; car toutes ces cités et toutes ces terres sont contenues dessoubs le signe de la balance.
»Après ces grans confusions de vens s'ensuivront cinq choses merveilleuses: La première sera qu'un homme naistra d'Orient qui sera très sage en sapience forinseque, qui est sapience par dessus homme, et que sens d'homme ne peut prendre. Sa voie sera en justice, et enseignera la voie de vérité et rappellera pluseurs à droictes meurs et des ténèbres d'ignorance et de mescréandise en la voie de vérité. Si enseignera aux pécheurs la voie de justice, et ne s'enorgueillira point pour ce qu'il sera nombré avec les prophètes.
»La seconde merveille si sera qu'un homme naistra de Helham, si assemblera plusieurs osts et fors, si fera grant destruction de gent; mais il ne vivra point longuement.
»La tierce merveille si sera que un autre homme se lèvera de terre et dira qu'il sera prophète. Un livre tendra en sa main et affermera qu'il sera envoié de Dieu. Si fera errer maintes gens par ses prophéties et par ses fausses prédicacions, et mains en décevra; et de ce qu'il prophétisera au peuple sera converti sur luy mesme, car il ne règnera point longuement.
»La quarte merveille sera qu'une commete sera véue au ciel, c'est une estoille crenue et coée[63], et ceste apparition signifiera finement et consommation des choses, ces mouvemens de terre, dures batailles, retentions de pluies, sécheresses de terre et confusion de sanc et de la terre d'Orient. Et par le travers d'un fleuve qui est nommé Heberus vendra ceste pestilence jusques aux contrées d'Occident, et lors seront les justes et les gens de religion si oppressés, et souffreront tant de persécutions que les maisons d'oroison seront empeschiées et destourbées.
Note 63: _Crenue et coée._ «Crinita et caudata.»
»La quinte merveille sera que éclipse de soleil sera en couleur de feu si grant que tout le corps du soleil sera en obscurité. Si seront si grant obscurité et si grans ténèbres sur terre au tems de l'éclipse, comme elles sont à mienuit quant il pluet et il n'est point de lune.» Telles furent les lettres que les sages d'Égypte envoièrent parmi le monde.
Cy commence la guerre du roy Phelippe et du roy Richart d'Angleterre.
XXII.
ANNEE 1187.
_Coment la guerre commença entre les deux roys, et d'un miracle de Nostre-Dame._
En celle année mesme que nous avons devant dit, commença le contens et la dissention entre le roy Phelippe et le roy Henry. La raison fu pour ce que le roy Phelippe requéroit, au premier front, que le conte Richart de Poitiers, fils le roy Henry, entrast en son hommage de la conté de Poitiers: mais celluy qui estoit introduit de la malice son père quéroit fuites et aloingnes de jour en jour.
La seconde chose que le roy requéroit si estoit du chastel de Gisors et d'autres chasteaux qui sont des appartenances du royaume que son père le bon roy Loys avoit livrées à Marguerite sa fille, pour douaire, quant elle fu joincte par mariage au jeune roy Henry d'Angleterre, frère au devant dit Richart. Car ce douaire avoit esté octroyé par telle condition, quant le jeune roy Henry la prist, que s'elle avoit de luy nul hoir il tendroit celle terre comme il vivroit, et après son décès elle descendrait à son hoir; et s'il avenoit que celluy Henry n'eust nul hoir de son corps, le douaire devoit retourner au royaume de France sans nul contradiction.
Sur ces deux questions fu le roy Henry semons pluseurs fois à la court le roy de France; mais il quéroit tous jours aloingnes et fuites et simulations tant comme il povoit; mais quant le roy Phelippe vit sa malice, et qu'il ne quéroit fors à pourloingnier la besoingne, moult sagement et malicieusement congnut que la demeure tourneroit à honte et à dommage à luy et aux siens; si proposa en son cuer à assigner aux fiés et à entrer en la terre à ost banie.
Cy commencent les fais de son septiesme an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vings et sept y, de son règne septiesme, de son aage vingt-deux, le roy assembla son ost en la contrée de Bourges en Berry et entra à grant force en la duchiée d'Aquitaine. Le pays gasta, deux chasteaux prist, Yssodun et Crezac[64] et maintes autres forteresses, et mist à gast et à destruction tous le pays jusques au Chastel-Raoul[65].
Note 64: _Crezac._ Grassay.
Note 65: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.
Quant le roy Henry et Richait le conte de Poitiers son fils sorent que le roy Phelippe gastoit ainsi tout le pays de Berry, il assemblèrent moult grant osts et puis les menèrent au Chastel-Raoul contre leur seigneur le roy Phelippe: car il béoient, s'il péussent, lever le roy du siège et chastier villainement luy et sa gent. Mais quant il virent la contenance et le hardement des François et du roy, il firent leur ost logier d'autre part encontre les François. Mais quant le roy Phelippe et les bons combateurs qui avec luy venus estoient virent ce, il conçurent moult grant engaigne[66] et moult grant despit, quant les Anglois avoient osé si près d'eux bébergier et contre eux venir à bataille. Tout maintenant firent ordener leur batailles pour combattre; mais quant le roy Henry et son fils Richart et les Anglois virent ce et apperceurent la hardiesse du roy et de sa gent, il orent moult grant paour; tantost envoièrent messages du siècle et de religion[67] au roy et à ses barons.
Note 66: _Engaigne._ Ennui.
Note 67: _Du siècle et de religion._ Laïcs et religieux.
Ces messages fuient deux légas de la court de Rome qui en ce temps avoient esté envoiés pour traictier de paix entre les deux roys. Caution et seurté donnèrent de par le roy Henry et son fils qu'il feroient au roy plaine satisfaction de toute la querelle qu'il leur demandoit, selon le jugement des barons de la cour de France, et le roy et les princes orent conseil qu'il s'accordassent à ceste chose. Atant furent trièves données et d'une part et d'autre asseurées. Si s'en départirent les osts, et s'en retourna chacun en sa contrée.
Cy endroit ne doit-on pas mettre en oubli un merveilleux miracle qui avint dedens le chasteau, tandis comme le roy Phelippe séoit environ. Le conte Richart avoit envoié grant tourbe de Cotériaux pour le chastel garnir. Un jour furent assemblés en une large place qui estoit en la ville, droit devant l'églyse de Nostre-Dame-Saincte-Marie. Là commencièrent à jouer aux dés; l'un qui fu fils d'iniquité et prochain du déable commença à jurer villains serremens de Dieu et de sa douce mère, pour ce qu'il avoit mauvaisement perdu ses deniers qu'il avoit mauvaisement acquis. Et puis leva les yeux contremont comme forcené, et vit au portail de l'églyse l'image Nostre-Dame qui tenoit entre ses bras la représentation de son doux fils, en semblance d'enfant que l'on avoit là pourtraitié en mémoire de luy, et pour exciter la dévocion du peuple.