Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 31

Chapter 313,955 wordsPublic domain

_Coment François rendirent graces à Jhésucrist de la victoire._

Quant le roy et sa gent orent ainsi Dant Henry chacié du champ, il rendirent graces à Nostre-Seigneur de la grant victoire que Dieu leur avoit donné, né ne prisrent pas la louenge du fait à eux, ainsois la donnèrent à la divine puissance de Dieu. Après ce qu'il orent rendu graces à nostre Sire, il entrèrent au champ et prisrent les dépoilles et les autres biens de leur ennemis, et puis alèrent reposer. Ce champ où la bataille fu est appellé le champ du Lion[587]; et pour ce que le roy ot victoire en icel champ, il fist faire une abbaye en la place, et y donna rentes, terres et possessions pour trente moines soustenir qui doivent estre en prière et en oroisons pour le roy, et pour tous ceux qui receurent mort en la place, de sa compaingnie.

Note 587: Et mieux: _Tagliacozzo_.

C.

ANNEE 1268.

_Coment Coradin fu pris au port de la mer._

Coradin se déguisa qu'il ne fust congneu, et s'en vint à un chastel qui siet sur mer, et se tint illec repostement jusques à tant qu'il fust anuitié, et envoia aucuns de sa gent aux mariniers pour faire marchié de passer oultre. Si comme il orent fuit leur convenant et leur besoingne toute aprestée, nouvelles en vindrent au chastellain qui le chastel gardoit de par le roy. Tantost fist sa gent armer, et prist Coradin et toute sa gent, si comme il vouloient entrer en mer, et en firent présent au roy Charles qui moult en fu lie. L'abbé de Mont-Cassin envoia ses messages au roy, et luy manda qu'il rendroit Dant Henry d'Espaigne, et que volentiers luy rendroit sous telle condicion qu'il ne receust point mort, mais tousjours fust en sa prison, pour ce que il ne perdist sa messe[588]. Le roy luy octroia volentiers.

Note 588: Le texte de Nangis est assez mal rendu dans cet endroit. «Similiter Abbas... qui Henricum in prisione tenebat, ipsum regi tali conditione reddidit, quod idem Henricus, qui legum judicio plectendus mortem meruerat, non tamen incurreret, quamdiû idem Abbas præsenti vitâ fungeretur, ne mortis ipsius occasione secundum canones impeditus, totaliter amitteret officium sacerdotis.»

[589]Raoul d'Aussoy qui estoit l'un des plus nobles hommes de Alemaigne, eschapa par dons et par promesses que il fist à Adenot le Cointe qui estoit de Paris, qui le prist en la bataille et l'en emmena en sa terre; et quant il luy ot assés donné et assés promis, il le laissa aller en la présence d'une femme qu'il maintenoit. Si avint, l'endemain que Raoul fu délivre, que Adenot batti moult bien celle femme, pour ce qu'il estoit en souspeçon de l'un des clers le roy. Et quant il l'ot batue et foulée aux piés, elle s'en fouy vers les tentes, et commença à crier par tentes et par paveillons: «Prenés, prenés le traiteur le roy qui a laissié aler Raoul d'Aussoy, l'un des plus grans anemis le roy.» Cil Adenot fu pris, et fu la chose prouvée et congneue, si fu cil Adenot jugié et pendu, et cil Raoul d'Aussoy fu fait roy d'Alemaigne[590].

Note 589: Cet alinéa n'est pas dans Nangis.

Note 590: Il est impossible de ne pas reconnoître dans _Raoul_ ou _Radulphus d'Aussoy_, Rodolphe de Hapsbourg, d'abord comte d'Alsace ou d'_Aussay_, comme on disoit au XIIIème siècle. Je n'ai vu nulle part la mention de ce fait, et il semble même fort douteux que Rodolphe ait pris part à la guerre d'Italie, occupé comme il l'étoit alors en Suisse.

CI.

ANNEE 1268.

_Coment Coradin et les autres furent jugiés._

Ces choses ainsi faictes, le roy emmena ses prisonniers tout droit à Naples, pour faire droit jugement d'eux selon leur meffait. Si fist assembler tous les sages hommes du pays, et leur requist qu'il féissent bon jugement des traiteurs qui sa mort et son dommage luy avoient pourchacié. Si donnèrent sentences qu'il devoient avoir les testes coupées, mais de Coradin furent-il en doubte; car aucuns maintenoient pour Coradin qu'il estoit venu contre le roy pour aucuns héritages recouvrer qui luy devoient appartenir par raison. A ce se fussent tous accordés, sé ce ne fussent ceux de Naples qui ne porent souffrir la délivrance Coradin, pour ce que Conrat son père avoit abatu les murs de la cité de Naples et toutes les forteresces, et le peuple dommagié forment; si fu condempné à recevoir mort avec les autres. Quant il furent ainsi condempnés par jugement, l'en fist monter un homme en haut, si que tous le porent veoir et oïr, qui raconta coment l'églyse de Rome avoit esté grevée et tourmentée de long-temps passé de par la parenté Coradin, dont il estoient les uns après les autres mors, escommeniés et condempnés de l'églyse de Rome, de hoir en hoir,[591] de tout honneur et de toute dignité; et au derrenier est la meschéance tournée seur Coradin.

Note 591: Il semble qu'un mot ait été oublié ici comme celui de _privés_.

Après ce que il ot ainsi raconté au peuple pourquoy Coradin estoit condempné, l'en le mena luy et tous ceux qui estoient condempnés delès une chapelle où l'en luy fist oïr _Requiem_ et tout le service des mors, et leur donna-on congié d'avoir confession, et puis furent menés au lieu où il furent décolés. Le peuple avoit grant pitié de Coradin pour ce qu'il estoit enfés[592], le plus bel que on peust trouver. Cil qui leur coupa les testes les fist agenouillier, et furent par nombre six: le conte Gauvain, le conte Jourdain, le conte Berthelemi et ses deux fils, et le sixième fu Coradin. Dant Henry d'Espaigne, qui bien avoit desservi autelle mort comme les autres, ne fu point décolé, pour ce que le roy l'avoit promis à l'abbé de Mont de Cassin; si fu mis en une cage de fer, une chaienne à son col, et fu mené par toutes les cités du pays et monstré au peuple, et racontoit-on la grant mauvaistié qu'il avoit pourchaciée à son cousin, qui Sénateur de Rome l'avoit fait, et haucié sur tous les barons de la contrée.

Note 592: _Enfés._ Enfant. Il avoit dix-sept ans.

CII.

ANNEE 1269.

_De Conrat Capuche._

Quant le roy ot confondu ses anemis, si demoura le pays en paix, et le tint paisiblement en sa main, fors la terre de Secile, qui est toute enclose de mer, que Conrat Capuche et autres semblables à luy s'efforçoient de retenir contre luy. Iceluy Conrat Capuche avoit, par force et par barat, acquis la grace et la faveur de toutes les bonnes villes de Secile, fors que de Palerne et de Meschines[593], les deux plus nobles cités du pays qui se tenoient moult fermement de la partie le roy.

Note 593: _Palerne et Meschines._ Palerme et Messine.

Quant le roy sot ce, si envoia celle part Guy de Montfort, Thomas de Coucy, Guillaume L'estendart et Guillaume de Biaumont. Le far[594] de Meschines passèrent sans nul encombrier, et entrèrent en Secile par force d'armes, et conquistrent tous les chastiaux et toutes les cités qui se tenoient contre le roy. Tant chacièrent Conrat de cité en cité qu'il l'assistrent en un chastel fort et deffensable que on appelle Saint-Orbe: ce chastel leur donna moult paine et travail ainsois qu'il le peussent prendre né avoir.

Note 594: _Le far._ Le Phare.

Conrat Capuche fu pris par force: si luy firent les ieux crever et puis le firent pendre, pour monstrer au peuple la justice le roy. Quant tout le royaume de Secile fu conquis et Conrat destruit, les gens du pays obéirent au roy, et furent en paix jusques à tant que Constance, la royne d'Arragon, recommença l'estrif. Mais de ce nous tairons, et raconterons du bon roy de France et de sa baronnie.

CIII.

ANNEE 1269.

_Coment le roy de France ala seconde fois oultre-mer._

Le roy de France qui autrefois ot esté oultre-mer, ot volenté d'aler-y la seconde fois, pour ce qu'il luy fu advis que la première fois ne fu pas moult prouffitable à la crestienne gent. Pour ceste chose acomplir, le pape de Rome luy envoia le cardinal Simon, prestre de saincte Cecile. Quant le roy dut prendre la croix, il assembla un grant parlement à Paris de prélas, de barons, de chevaliers et de moult d'autre gent; et puis les amonesta moult de vengier la honte et le dommage que Sarrasins faisoient en la terre d'oultre-mer en despit de Nostre-Seigneur.

Après ce que le cardinal ot fait sermon à tout le peuple, le roy prist la croix tout le premier, et tous ses trois fils Phelippe, Jehan et Pierres et moult grant foison de barons et de chevaliers. Les autres barons qui à ce parlement ne furent pas, se croisièrent tantost, dès ce qu'il sorent que le roy fu croisié: si comme Alphons le conte de Poitiers, le roy de Navarre, le conte d'Artois, le conte de Flandres, le fils au duc de Bretaigne.

Après ce qu'il furent croisiés, il prisrent termine de mouvoir tous ensemble, et firent aprester leur navie et leur garnisons. Quant le temps aprocha qu'il durent mouvoir, le roy fist son testament, et bailla son royaume à garder à monseigneur Simon de Neele et à l'abbé de Saint-Denys en France qui avoit à nom Macy de Vendosme; et, après ce, le roy ala à Saint-Denys, et luy pria qu'il luy fust en aide, et prist l'escharpe et le bourdon et l'enseingne Saint-Denys[565]. D'ilec s'en ala au bois de Vincennes reposer la nuit; l'endemain se parti de la royne sa femme en souspirs et en larmes, laquelle il ne vit oncques puis.

Note 595: Je remarque encore ici la concision de notre chroniqueur, quand il s'agit de l'oriflamme. Le passage de Nangis que Du Cange n'a pas cité dans sa dix-huitième dissertation sur Joinville est cependant fort curieux, surtout dans le texte françois qui, comme on le croit, est également de Nangis. Voici d'abord le latin: «Itaque martyros... devotissimè... interpellans, vexillum de altario S. Dyonisii, _ad quod comites Vulcassini spectare dignoscetur_» (ces termes sont précisément ceux de la lettre patente de Louis-le-Gros, en 1124) «quem etiam comitatum rex Franciæ debet tenere de dictâ ecclesiâ in feodum, morem antiquum antecessorum suorum servare volens, signiferi jure, sicut comites Vulcassini soliti erant suscipere, suscepit.» Ce passage prouve seulement que les comtes du Vexin étoient les anciens _porte-oriflammes_, et que le roi, en devenant comte du Vexin, n'avoit pas répudié le service de ses prédécesseurs. Mais le texte françois va nous prouver, ou je me trompe fort, que cet oriflamme n'étoit pas la bannière particulière de l'abbaye, mais bien celle de la France. Ecoutons: «Et prist... sus l'autel l'enseigne Saint-Denis, laquelle apartient au comte de Vesquessin, et laquele conté li rois de France doit tenir en fief de l'églyse Saint-Denis, aussi come li conte de Vesquessin souloient faire, qui portoient anciennement _la bannière aus rois de France_, pour la raison de leur fiè.» Est-ce clair, et contestera-t-on avec Du Cange le sens de la charte du roy Robert? dira-t-on encore en dépit du _more antecessorum_ de Louis-le-Gros, que l'oriflamme ne parut dans les armées du roi de France qu'à compter de la réunion du Vexin aux domaines particuliers de la couronne?

CIV.

ANNEE 1270.

_Coment le roy de France se parti du royaume._

Au mois de may en l'an de grace mil deux cens soixante-nuef, se parti le roy du royaume de France pour aler Oultre-mer. Si s'en ala droit à Clugny l'abbaye, où il séjourna quatre jours et vint au port d'Aiguemorte où tous les pélerins devoient assembler. Sitost comme le roy fu là venu, tout le peuple s'assembla de toutes pars, de barons, de chevaliers et d'autre menu peuple grant foison. Et pour ce que le port ne povoit pas prendre si grant nombre de gent, les barons et les plus nobles hommes tournèrent aux cités d'entour et aux bonnes villes, et sejournèrent tant que les naves furent garnies de vitaille et de armeures.

Si comme il estoient à séjour, il avint que trop grant forsénerie mut entre les Provenciaux et ceux de Catheloingne, et mut pour poi d'occasion. Si s'entrecoururent sus des espées, de coutiaux et de haches. Quant François virent Provenciaux assaillir, si se férirent en la meslée et chacièrent Catheloins jusques dedens les nefs, et estoient si eschaufés de couroux qu'il se férirent en la mer jusques au col pour eux occire. Né nul puissant homme n'estoit ilec qui la forsénerie de celle gent péust départir.

En celle meslée furent bien occis cent hommes, sans ceux qui furent noiés. Le roy qui tenoit feste et court plenière à Saint-Gile le jour de Pentecouste, oï la nouvelle, si vint hastivement celle part, et enquist par qui ce fait estoit encommencié; tantost qu'il sot la vérité, il commanda que ceux qui l'avoient commencié fussent punis.

CV.

ANNEE 1270.

_Coment le roy entra en mer._

Quant la navie le roy fu toute preste, si entra en la nef, et furent avec luy ses deux fils; et les autres entrèrent chascun en sa nef. Les mariniers drecièrent leur voiles pour ce que le vent estoit bon, et si se mistrent à la voie, et singlèrent paisiblement jusques au vendredi entour mie nuit que le vent troubla la mer, et fist lever grans ondes et grans tourbeillons qui hurtèrent aux nefs si forment qu'il les fist départir çà et là. Le roy demanda aux maistres notonniers coment ce estoit que la mer estoit si engroissie? et il respondirent: «Sire, nous sommes entrés en la Mer du Lion qui est par coustume orgueilleuse et plaine de tempeste; et pour ce elle est nommée la Mer du Lyon, et la redoubtons plus que nul autre mer.» Tant singlèrent et tant nagièrent qu'il passèrent la Mer du Lion en moult grant doubte, et entrèrent en une autre partie de mer que il trouvèrent plus débonnaire; et singlèrent jusques vers le dimenche paisiblement. Mais vers l'ajourner, le tourment[596] fu greigneur que devant, et se doubtèrent moult. Sitost comme il fu adjourné, le roy fist chanter quatre messes sans sacrer[597]: l'une fu du Saint-Esperit, l'autre de Nostre-Dame, la tierce des angles et la quarte des morts. Mais poi en y avoit qui se peussent soustenir, tant estoit la nef souvent hurtée des ondes de mer.

Note 596: _Le tourment._ La tourmente.

Note 597: _Sacrer._ Consacrer. «Sine celebratione.» Nangis.

Assez tost après, la mer se commença à acoisier: lors alèrent disner, et cuidèrent trouver les iaues douces, mais elles furent corrompues pour la tempeste, dont moult de gent et de chevaux moururent. Avoec ce il estoient moult esbahis de ce que il ne venoient à port, et que il ne prenoient terre vers Castel-Castre[598] en Sardaigne où il devoient tous arriver et atendre l'un l'autre. Messire Phelippe l'ainsné fils du roy, en autele doubte comme il estoient, envoya une galie à son père pour savoir la vérité de la chose: car il luy estoit avis que les mariniers de sa nef singloient en doubtance, et pour ceste chose furent mandés les grans maistres des nés devant le roy.

Note 598: _Castel-Castre._ Ce devroit être _Castel-Sardo_. Mais Nangis écrit _Callaricanum portum_, c'est-à-dire Cagliari, à l'autre extrémité de la Sardaigne.

CVI.

ANNEE 1270.

_Coment le roy ot doubtance des maistres mariniers._

L'en demanda aux mariniers combien il avoit jusques au port de Castel Castre, et combien il estoient près de rivage? Les mariniers respondirent paroles doubtables, et distrent que il estoient près de terre, mais certains n'estoient mie de combien. Lors firent aporter mapemonde devant le roy, et luy monstrèrent le siège du port de Castel-Castre, et combien il estoient près du rivage. Grant souspeçon et grant murmure fu esmeu contre les mariniers, car aucuns disoient que l'en deust estre du port d'Aiguemorte au Castel-Castre dedens quatre jours. Avec tout ce, l'en disoit que le fils Guillaume Bonebel, qui estoit l'un des maistres mariniers, s'estoit des autres parti, quant la tempeste estoit en mer, à toute une galie vers la terre de Barbarie. Mais la souspeçon fu à tort et sans raison si comme il fu puis apparoissant.

CVII.

ANNEE 1270.

_Coment les mariniers vindrent au Castel-Castre._

Quant il orent parlé ensemble et monstré au roy le siège du Castel-Castre, si s'accordèrent qu'il ne singlassent plus, et qu'il laissassent les nés flotter toute la nuit, mais que ce fust jusques à l'aprochier du rivage, qu'il ne frotassent à la terre né ne hurtassent aux roches. Quant ce vint au matin, il virent la terre de Sardaigne, mais le port estoit loing plus de quarante milles. Tant cheminèrent parmi la mer qu'il furent près du port à dix milles, et cuidèrent tantost arriver, mais le vent leur fu contraire, si qu'il ne porent approchier du port toute celle journée. Lors jectèrent leur ancres et firent port au mieux qu'il porent.

Quant il furent arrivés, il envoièrent une barge droit à une abbaye qui estoit près du port, où il prindrent des iaues douces et des herbes nouvelles, pour reconforter les malades qui grant mestier en avoient. L'endemain au matin, les mariniers vouloient drécier leur voiles, mais le vent se tourna contre eux. Quant il virent qu'il ne porent prendre port pour le vent, si envoièrent une barge à Castel-Castre pour avoir nouvelles viandes. Si trouvèrent ceux de la ville moult rebelles et si contraires que à paines leur vouldrent-il donner des iaues douces, et vin et viandes pour argent; la raison pourquoy il le firent si estoit pour ce qu'il cuidièrent tous estre pris; et, pour la doubtance de ce, il portèrent tous leur biens en repostailles[599].

Note 599: _En repostailles._ En cachettes.

Le roy entendi qu'il ne recevoient pas sa gent liement; si leur envoia un chevalier, et manda au chastellain que les malades de son ost poussent prendre récréation au chastel, et que il fissent marchié souffisant de leur viandes. Ceux de la ville respondirent qu'il vouloient bien que leur malades eussent récréation en leur chastel, non pas dedens la ville mais dehors, car dedens le chastel ne laisseroient-il nul homme demeurer pour les Puisains[600] de qui il est tenu.

Note 600: _Puisains._ Pisans.

Quant le roy sot leur reponse, si commanda que les malades fussent portés au chastel, povres et riches; desquels pluseurs moururent en la voie. Les autres furent hebergiés en la maison des Frères Meneurs qui demeuroient au dehors du chastel; et les autres hebergiés en maisons de terre et de boe, où leur capres et leur asnes gisoient: et si estoient les maisons du chastel bonnes et belles et deffensables. Poi y trouvèrent François de vitaille, et ce qu'il y trouvèrent leur fu chier vendu: la poule qui n'estoit vendu que quatre genevois, leur fu vendue deux sous et les autres viandes montèrent si haut que à paine y povoit-on avenir, et les tournois[601] qui estoient prins pour dix-huit Genevois, ne voudrent prendre que pour tournois[602].

Note 601: _Les tournois._ Il faudroit _les douze tournois_.

Note 602: _Tournois._ Il faudroit _Genevois_. Au reste, voici le texte latin de Nangis: «Plus etiam faciebant, quia duodecim uronenses prius decem et octo Januenses valebant, et tunc nolebant recipere pro Januensibus nisi denarios Turonenses.» Du Cange a, dans son Glossaire, omis le mot _Januensis_, et les éditeurs de la nouvelle édition ont seulement mentionné _Januinus_, qui se trouvoit dans une citation du mot _Bruneti_, de Du Cange. Les _Genevois_ étoient de petites pièces de cuivre, précédemment appelées _Bruns_ ou _Brunets_.

Le roy sot coment la besoigne aloit, si leur envoia le mareschal de l'ost pour eux monstrer qu'il fussent plus courtois à sa gent. Il respondirent plus par paour que par amour que il feroient la volenté le roy, et que le chastel estoit en son commandement, et que il y venist demourer s'il luy plaisoit; mais[603] que les Genevois qui estoient mariniers le roy ne venissent point dedens le chastel pour ce qu'il estoient anemis aux Puisans leur maistres. Le mareschal respondi que le roy n'avoit que faire de leur chastel, né de leur forteresses, fors tant seulement que les malades de son ost fussent courtoisement traitiés, et que les viandes leur fussent données à certain pris et raisonnable. Il ottroièrent tout, mais poi ou noient en firent, fors tant seulement de pain et de vin qu'il abandonnèrent plus largement. Pour laquelle chose François furent moult courouciés, et distrent au roy qu'il vouloient le chastel destruire, mais il ne s'y voult accorder; ainsois respondi qu'il n'estoient point partis de France pour combattre aux crestiens.

Note 603: _Mais._ Pourvu.

CVIII.

ANNEE 1270.

_Coment le roy attendoit sa gent au port de mer._

Si comme le roy attendoit sa gent au port de Castel-Castre, les autres nefs qui estoient parties du port de Marseille et d'Aiguemorte vindrent aussi comme toutes ensemble au port où le roy estoit. Lors s'assemblèrent tous ensemble les barons, et se conseillèrent quelle part il iroient. Si fu accordé que il iroient tous à Tunes; car le roy de Tunes avoit aucunes fois envoié messages au roy de France que il disoit que volentiers se crestienneroit, mais qu'il eust convenable achoison du faire pour la paour des Sarrasins. Pour cette espérance s'accordèrent tous d'aler celle part.

Quant ceux de Castel-Castre virent que le roy se vouloit partir du port, il présentèrent au roy vingt pipes de vin du meilleur que il eussent; mais le roy refusa leur présent et la présence de leur personnes; et leur fist dire qu'il fussent courtois aux malades de son ost, car ce tenoit-il à grant don et à grant présent.

CIX.

ANNEE 1270.

_Coment le roy se parti de Castel-Castre._

Les mariniers drecièrent leur voiles au vent qui leur fu assez débonnaire, et se partirent de Castel-Castre, et vindrent le jour de la saint Arnoul au port de Tunes qui est dessous Carthage. Tantost le roy envoia l'amiraut de la mer devant, pour enquerre et pour cherchier s'il avoit nul empeschement au port pour prendre terre, et qu'il sceussent à dire des nefs, à qui il estoient et quels gens il avoit dedens. L'amiraut ala celle part, et trouva deux naves toutes vuides qui estoient aux Sarrasins de Tunes, et les autres estoient aux marchéans. Il prist tout et mist en sa seigneurie; et puis descendi à terre et manda au roy ce qu'il avoit trouvé et que il luy envoiast aide. Le maistre des arbalestriers ala celle part de par le roy et rapporta nouvelles que l'amiraut avoit pris terre.

Le roy né les barons ne prisrent point terre celle vesprée; dont il furent mal advisés, car Sarrasins qui la nouvelle sorent vindrent au matin à pié et à cheval avironner le port de toutes pars. Mais la galie le roy où il avoit grant foison de gens d'armes se férirent au port et prisrent terre en la place même où l'amiraut avoit esté. Les Sarrasins furent espoentés de ce que il prisrent terre; si reculèrent en un anglet et une ille petite, né n'osèrent plus avant venir; et les François se mistrent hors et entrèrent en une ille qui tenoit deux milles de long; et commencièrent les souldoiers à querre iaues douces. Tant alèrent cerchant qu'il en trouvèrent, et Sarrasins qui les espioient leur coururent sus et en occistrent jusqu'à dix; les autres furent rescous des François, et Sarrasins s'en fouirent qui ne les osèrent attendre. La nuit se reposèrent jusques au matin que François apperceurent une tour qui estoit près de l'isle; celle part vindrent et assaillirent la tour. Cils qui la devoient deffendre se tournèrent en fuie, et François entrèrent ens, et mistrent à mort ceux qu'il y trouvèrent. Si comme Sarrasins s'enfuioient, si encontrèrent un amiraut qui leur venoit en aide, si retournèrent vers les François qui les chaçoient, et les firent tant reculer qu'il se boutèrent en la tour.

Quant il les orent enclos en la tour, si prisrent feu et vouloient ardoir ceux qui dedens estoient, quant le maistre des arbalestriers vint à tout grant gent, si commença l'estour et se mellèrent ensemble. Les Sarrasins ne porent durer, si s'en tournèrent à Carthage. L'endemain, François s'armèrent et vindrent à bataille ordennée vers la tour, et passèrent oultre droit à Carthage, et se logèrent en une grant plaine où il avoit grant plenté de puis dont il arrousoient leur courtils[604], quant le temps estoit trop sec.

Note 604: _Courtils._ Jardins.

CX.

ANNEE 1270.