Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 30
Si tost comme le roy Charles et sa gent orent monté une montaingne, il virent l'ost Mainfroy tout appertement. Si s'arrestèrent et prisrent conseil qu'il feroient d'aler sus Mainfroy? Aucuns looient que l'en attendist jusques à l'endemain, pour les chevaux qui estoient travailliés, et, avec ce, il estoit près de midi: les autres distrent tout le contraire, car se les anemis qui estoient tous près de combatre appercevoient que il ne venissent à eux, il cuideroient qu'il eussent paour. Si comme il parloient ensemble, Gilesle Brun connestable de France, qui avoit en garde le fils au conte de Flandres et sa gent, dist au roy: «Quoique les autres facent, je me combatray et iray tout maintenant sus mes anemis.» Quant le roy oï le conseil Giles le Brun, il pensa un pou et luy fu advis qu'il disoit bien et voir: si commanda que tous fussent armés, et fu conseillié qu'il fissent trois batailles en conroy[572], ainsi comme Mainfroy avoit fait. Maintenant sonnèrent trompes et buisines pour les François esmouvoir à batailles.
Quant il furent armés et tous près de combatre, le roy les amonesta et leur dist: «Seigneurs qui estes de France nés, dont tant de prouesces sont et furent jadis racontées, ne vous combatez pas pour moy, mais pour saincte églyse, de laquelle auctorité vous estes absous de tous vos péchiés. Regardez vos anemis qui despisent Dieu et saincte églyse, et qui sont escommeniés, qui est commencement de leur mort et de leur dampnacion. Et si sont de diverses nacions né ne sont pas d'une créance né d'une foy. Ne véez vous coment il se sont contenus à Saint-Germain l'Aguillier, qui leur estoit souverain refuge contre toute gent?»
Note 572: _Conroy_. Ordre.
XCIII.
ANNEE 1266.
_Coment la première bataille Mainfroy fu desconfite._
Après ce que le roy ot parlé aux barons, l'évesque d'Aucerre les absout de tous leur péchiés et leur donna sa benéiçon en telle manière que il doublassent les cops de leur espées sus leur ennemis. Quant les batailles furent ordenées et mises en conroy, Phelippe de Montfort et le mareschal de Mirepois furent chevetains de la première bataille, et assemblèrent à la première bataille Mainfroy, en laquelle il avoit au front devant grant plenté d'Alemans esquiels Mainfroy avoit plus grant fiance qu'en tout le remenant de sa gent.
Au premier assaut qu'il assemblèrent, les Alemans férirent aux grans cops estendus sus les François, si que par force il les reculèrent. Quant le roy Charles vit ce, qui estoit en la seconde eschielle et qui se devoit combatre à Mainfroy, si se féry tout irié entre ses ennemis à tout sa bataille. Les Alemans se tindrent moult bien et longuement, car il estoient bons chevaliers, et aussi comme armés de doubles armes, si que les espées des François ne les porent empirier né mal mettre. Quant ce virent François, si sachièrent petites espées courtes et agues et estroites devant, et commencièrent à crier en langue françoise: «A estoc! A estoc! dessoubs l'aisselle.» Là où les Alemans estoient légièrement a més.
A celle criée fu la bataille grant et mortelle; les François leur lancièrent ès corps leur courtes espées agues; et les Alemans tresbuchièrent ainsi comme blé qui verse après la faucille: si furent tous mors et vaincus et pou ou noient en eschapa qui ne fussent mors et occis. Après ce que les Alemans furent desconfis, le roy et sa gent se férirent en la seconde bataille que Gauvain conduisoit et Jourdain. Mais quant il virent que les Alemans furent desconfis esquels il avoient toute leur espérance, si ne sorent que faire de fouir. Sitost comme François apperceurent leur mauvaise contenance, si leur coururent sus hastivement qu'il ne leur eschapassent, et se combatirent à eux si forment qu'il les desconfirent tous. En celle desconfiture furent pris le conte Gauvain, le conte Jourdain, le conte Berthelemi, et pluseurs autres.
XCIV.
ANNEE 1266.
_Coment le roy conquist Bonivent._
Quant les deux batailles de l'ost Mainfroy furent vaincues, la tierce qui estoit de Puillois et de Sarrasins, en laquelle Mainfroy estoit, fu toute esbahie; et se doubta Mainfroy forment, né ne sot que faire: si tourna en fuye: la bataille Robert de Flandres se féri en eux, et en firent grant occision. En une autre partie furent François qui une grande partie des uitifs enchacièrent vers Bonivent, et de si près qu'il se boutèrent avec eux en la ville, et mistrent tout à desconfiture quanque il trouvèrent, et prisrent la cité de Bonivent et fu rendue au roy Charles. Celle nuit se reposa le roy et sa gent. L'endemain il cherchièrent le champ où la bataille avoit esté et que Mainfroy povoit estre devenu, et estoient en doubtance qu'il ne fust eschapé. Toutes fois fu-il tant quis et cherchié qu'il fu trouvé entre les mors tout occis par armes, et fu cogneu par ceux qui avoient esté pris en la bataille. Oncques ne pot l'en savoir certainement qui l'avoit occis, pour ce qu'il avoit vestu autres armeures que les seues, car il ne vouloit pas estre cogneu. Le roy commanda qu'il fust dessevré des autres et enterré, que les oisiaux ne devourassent sa charoigne: si fu enterré en une voie commune près de Bonivent[573].
Note 573: _Près de Bonivent_. Le récit du chroniqueur est exact; mais la vengeance pontificale poursuivit Mainfroi au-delà du tombeau, comme nous l'apprend le seul Dante, dans sa _Divine Comédie_. Le divin poéte y fait parler ainsi l'ombre de Mainfroi:
I.
L'une d'elles commença:
«Qui que tu sois, tourne en marchant le visage, et cherche bien si tu ne me vis jamais là-bas.»
II.
Je me tournai vers lui, et le regardai. Il étoit blond, de belle et noble apparence; mais un coup avoit sépare l'un de ses sourcils.
III.
Quand je me fus humblement défendu de l'avoir jamais vu, il dit: «Or, _vois!_» Et il me montra dans sa poitrine une plaie ouverte;
IV.
Puis en souriant: «Je suis,» dit-il, «Mainfroi, neveu de l'impératrice Constance. Et, je te prie, quand tu retourneras,
V.
«Va vers ma belle-fille, la mère de l'honneur d'Aragon et de Sicile; dis lui la vérité, si le monde l'ignore.
VI.
»Quand deux pointes mortelles eurent détruit la _personne_ en moi, je me remis, en pleurant, aux mains de celui qui volentiers pardonne.
VII.
«Horribles avoient été mes péchés; mais la bonté infinie a de si grands bras qu'elle saisit tout ce qui se reprend à soupirer vers elle.
VIII.
»Si l'éveque de Cosanza, envoyé par Clément à la chasse de mes restes, eût bien compris cette disposition divine,
IX.
»Mes os seroient encore à l'extrémité du pont de Benevent, sous la garde de l'énorme monceau de pierres:
X.
»Maintenant la pluie les mouille et le vent les pousse hors des limites du royaume, loin des rives du Garigliano, qui les avoient recueillis à lumières éteintes.»
(Purgatoire, chant IIIème siecle.)
Les autres barons qui furent pris en la bataille, qui estoient maistres et chevetaines de la mauvaistié Mainfroy furent mis en liens, et furent menés en diverses prisons. Quant il orent esté un an en prison, le roy leur donna leur vies et leur rendi leur terres, sans souffrir paine; mais mieux luy venist qu'il les eust mis en plus petit estat; car il furent tesmoins de l'escripture qui dist: _Misereamini impio et non discet facere justiciam._ Qui vaut autant à dire comme: _Aïez pitié du mauvais, jà pour ce bien ne fera._
Après ce que Bonnivent fu conquis, ne demoura guères que la femme Mainfroy et ses enfans furent rendus au roy, et la cité de Nochières[574] et tous ceux du pays se rendirent à luy; et tint le roy une pièce la terre et toute la contrée paisiblement. Après ces choses avint que Henry, frère le roy d'Espaigne, chevalier preux en armes, sage homme[575], sans foy et sans loiauté, plein de tricherie, se parti de Tunes où il avoit esté souldoier, à tout grant plenté d'Espagnols, au roy de Tunes. Car son frère le roy d'Espaigne l'avoit chacié hors du pays pour sa mauvaistié. Si s'en vint au roy Charles, et s'offri à faire son commandement. Le roy le reçut liement pour ce qu'il estoit bon chevalier, et meismement pour ce qu'il estoit son cousin, et le monta en si grant hautesce qu'il le fist Sénateur de Rome.
Note 574: _Nochières_, auj. _Nocera_, en latin _Luceria_. Elle étoit alors habitée par des Sarrasins.
Note 575: _Sage homme_. Homme habile.
XCV.
ANNEE 1267.
_Coment le roy de France fist son fils chevalier._
Celle année que Henry fu fait sénateur de Rome, le roy de France assembla tous ses barons et moult grant partie des prélas, pour ce qu'il vouloit que son fils Phelippe l'ainsné fust chevalier et Robert d'Artois son nepveu[576], à grant plenté de chevaliers nouviaux. La feste fu si grant que le peuple de Paris se tint huit jours entièrement de besoingner; et fu toute la cité encourtinée de draps de soie et de pailes. Les dames furent vestues de pourpres et de samis et de diverses desguiseures. Celle année meisme que messire Phelippe fu fait chevalier, Ysabel sa femme ot un enfant qui fu nommé Phelippe comme son père; ce fu l'an de grace mil deux cens et soixante sept.
Note 576: _Son neveu_. Il étoit fils de Robert d'Artois, tué à la Massoure.
XCVI.
ANNEE 1267.
_Coment Dant Henry et Coradin vindrent contre le roy Charles à bataille._
Celle année que le roy Loys ot fait son fils chevalier, avint que les traiteurs de Puille s'assemblèrent et commencièrent à murmurer contre le roy Charles, et firent esmouvoir des greigneurs du pays couvertement, qu'il ne fussent aperceus. Le greigneur maistre de celle assemblée fu Dant Henry d'Espaigne. Et pour couvrir leur mauvaistié, il envoièrent querre Coradin nepveu de Mainfroy et fils Conrat à qui le royaume de Secile devoit appartenir par droit d'éritage; mais il s'en fouy de Secille au duc de Bavière son oncle, petit enfant, pour la paour de Mainfroy qu'il ne le fist occire.
Coradin assembla moult grant gent, des plus puissans hommes d'Alemaigne et des meilleurs chevaliers. De ceste assemblée et de ceste traïson ne savoit rien le roy Charles qui lors avoit assis la cité de Nochières qui s'estoit revelée contre luy. Dant Henry et Coradin savoient bien que le roy estoit embesoignié du siège de Nochières, si entrèrent en la terre de Puille et se tournèrent par devers Secile, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre et qu'il le peussent mieux desconfire.
De ceste chose vindrent nouvelles au roy Charles, si se merveilla moult que son cousin estoit encontre luy. Quant il sot que ce fu voir, si se parti du siège de Nochières, et assembla tant de gent comme il pot avoir et ala contre ses anemis. Tant se hasta de combatre que à paine donna-il repos aus hommes et à leur chevaux, et ala tant que à l'anuitier il se loga près de ses anemis sus une rivière qui estoit petite, et estoit entre les deux osts; né ne sorent ce soir qu'il fussent si près les uns des autres. Quant vint à l'ajourner que le temps se commença à esclaircir et l'un ost pot veoir l'autre, Coradin et sa gent furent moult esbahis quant il virent le roy près, lequel il cuidoient estre loing. Tantost il coururent aux armes et s'appareillèrent pour combatre, et ordenèrent en deux batailles leur gent parmi le champ où il estoient logiés.
En la première bataille fu Dant Henry d'Espaigne, et issi des premiers hors des heberges, pour avoir la première bataille contre son cousin le roy et sa gent qui moult estoient travailliés de la grant voie qu'il avoient faicte, né ne cuidoient point estre si près de leur anemis. Aucuns en y ot qui se levèrent par matin et apperceurent l'ost des Alemans qui jà estoient presque tous armés. Quant il virent leur anemis et leur batailles ordenées, il esmeurent l'ost et crièrent: _Aux armes!_ et s'armèrent tost et isnelement. Le roy qui la noise entendi se leva tantost, et se fist moult bien armer, et monta sur son destrier. Et fist deux batailles de sa gent, ainsi comme Coradin avoit fait. En la première mist sa gent de Provence, qui jusques au jour de lors luy avoient moult bien aidié; et furent avec eux ceux de Champagne[577] et de pluseurs autres nations.
Note 577: _De Champagne_. Il doit entendre par là ceux de la _Campanie_. Nangis dit en effet: «Ad supplementum legionis illius, Campanes, Lombardos et alios quotquot habuit barbaræ nationis voluit adhiberi.»
En ceste première bataille mist le roy trois chevaliers de France, capitaines et conduiseurs de l'ost: Henry de Cousance[578], Jehan de Clari et Guillaume L'estandart, bons chevaliers et seurs, desquiels le roy connoissoit le hardement et la proesce. En la seconde bataille mist le roy avec luy tous cil de la nacion de France, esquels il se fioit, et par lesquiels il ot victoire. En celle heure et en ce point que le roy ordenoit ses batailles, Erard de Valery, et autres chevaliers de France qui repairoient d'Oultre-mer par la terre de Puille, vindrent en l'ost le roy Charles et se mistrent en sa compaignie, où il firent moult grans prouesces; par quoy il sont dignes de mémoire.
Note 578: _De Cousance_. «De Cusanciis, qui in illa die regis arma induerat.»
XCVII.
ANNEE 1268.
_Coment la première bataille le roy Charles fu desconfite._
Si comme les batailles fuient ordenées, la première bataille ala contre la bataille Dant Henry d'Espaigne qui venoient à grant compaingnie et bien armés; mais il furent empeschiés pour les bors de la rivière qui entre les deux osts estoit, car le rivage estoit haut et la rivière basse si qu'il ne porent passer outre: si s'arrestèrent delès un pont qui estoit sus la rivière, et attendirent leur anemis qui venoient contr'eux, et deffendirent le pas contre la gent Dant Henry. Quant Dant Henry vit que sa gent ne porent passer, si s'en ala costoiant la rivière à tout une partie de sa gent jusques à un passage qu'il trouva. Et quant il fu oultre, il s'en vint tout le rivage jusques aux Provenceaux qui deffendoient l'entrée du pont, et se féri en eux par derrière, si les enclost: et quant il se virent enclos, si s'espoventèrent et cuidièrent estre tous occis. Si tournèrent en fuie vers les montaignes, droit à la cité de Laigle[579], et laissièrent leur capitaine à tout un poi de François, qui moult forment se deffendirent. Sur Henry de Cousance qui portoit les armes le roy descendi tout le fais de la bataille; car ses anemis luy coururent sus asprement, pour ce qu'il cuidèrent que ce feust le roy: si le tresbuchièrent et desmembrèrent tout. Jehan de Clari et Guillaume l'Estendart se combatirent tant viguereusement, et firent tant par les cops de leur espées, qu'il percièrent tout oultre la presse de leur anemis et vindrent au roy Charles qui lors venoit en aide.
Note 579: _L'Aigle_. Je doute que cette indication soit exacte. L'auteur de l'ouvrage intitulé: «Descriptio victoriæ obtentæ per brachium Caroli victoriosissimi Siciliæ regis,» parle seulement de la ville d'_Albe de Campanie_, voisine du champ de bataille.
Quant les barons virent la prouesce des deux chevaliers, si les prisièrent moult et prisrent moult bonne exemple de bien faire en celle journée. Dant Henry qui ot veu les Provenciaux fouir les chaça tant qu'il en occist une partie; et commencièrent à crier les Espaignols: «A la mort! A la mort! tous serez pris et retenus, car Charlot vostre roy est mort.» Le roy Charles qui ot veu sa première bataille des Provenciaux ainsi desconfite, fu moult troublé en cuer, et quant il ot un pou pensé, si luy revint esperit de force et de vertu et parla à sa gent qui estoient emprès luy et leur dist:
«Seigneurs chevaliers renommés de prouesce et de force, n'aions pas paour sé cil enchacent nos gens, né de ceux que vous véés devant vous, jasoit ce que il soient greigneur nombre de nous: car, par l'aide Nostre-Seigneur, nous les surmonterons. Assaillons ceux qui sont devant nous et qui nous attendent à bataille, avant qu'il nous assaillent, car nous les pourrons légièrement surmonter.»
Quant le roy ot ainsi admonesté sa gent, maintenant hardiesce crut aux François, et se recueillirent en armes, et se combatirent à eux moult forment et se férirent moult efforciement entre leur anemis, et ce ne fu pas pour noient que la chevalerie de France desservi mérite de louenges: car leur anemis estoient plus assez et mieux armés sans comparoison qu'il n'estoient, et avoieut contr'eux des plus fors chevaliers du royaume d'Alemaigne.
La bataille fu grant et aspre des deux parties, et y ot grant cri et grant noise; le chaplé fu grant sus les hiaumes et sur les écus, et la noise fu moult horrible de ceux qui mouroient. Toutes choses qui esmeuvent péril de mort fuient illec véues et esprouvées; espessement commencièrent à tresbuchier les Alemans, et fu le champ tout rouge de leur sang; né ne cessèrent François de férir né de chapler d'espées et de coustiaux, jusques à tant que la forcenerie des Alemans fu toute abatue, et la gent Coradin du tout mise à desconfiture, ou morte, ou prise.
Quant Coradin vit le péril de la mort, et que tout le fais de la bataille cheoit sur luy, si tourna plus tost en fuie que nul de ceux de sa compaignie. En celle desconfiture furent pris les greigneurs maistres de ceux qui la traïson avoient commenciée contre le roy, et furent mis en fers et en liens. Quant ceste bataille fu ainsi finée et François les orent vaincus, il se recueillirent tous ensemble par le commandement du roi, et leur fu commandé que il ne fussent pas convoiteux de ravir les despoilles des mors; ainsois descendirent de leur chevaux et ostèrent leur hiaumes pour eux esventer, et reprisrent leur alaines; car il pensoient bien qu'il auroient la bataille à Dant Henry d'Espaigne, au retourner de la chace des Provenciaux.
XCVIII.
ANNEE 1268.
_Coment Dant Henry retourna contre le roy Charles._
Après ce que Coradin et sa gent furent desconfis, ne demoura pas moult que Dant Henry retourna arrières qui avoit chacié les Provenciaux; si montèrent une montagne luy et sa gent, et commencièrent à regarder l'ost au roy Charles et la gent Coradin qui gisoient parmi le champ. Quant Dant Henry vit François emmi le champ à bannières desploiées, et les mors qui gisoient par terre, si dist à sa gent: «Seigneurs chevaliers plains de proesce, nous sommes aujourd'hui beneurés et plains de moult bonne fortune; nous avons vaincus tous les fuians par delà celle montaigne, et les nostres que vous véez en celle valée, montés sur leur chevaus, ont desconfit la gent Charlot et tous ces François dont vous véez la terre couverte de leur charoignes.» Lors descendirent moult liement de la montaigne, et approchièrent des tentes le roy, et entrèrent eus, et burent le vin qu'il trouvèrent ès boutiaux[580], et la piétaille qu'il trouvèrent boutèrent hors et occistrent.
Note 580: _Boutiaus_. Pluriel de _Boutel_. D'où _bouteille_.
Quant il orent bu le vin, il issirent hors des tentes et montèrent sus leur chevaux; et si comme il approchièrent, il congneurent les bannières des François, et sorent bien que les Alemans estoient vaincus; si leur fu leur joie muée en tristesce. Tantost se recueillirent ensemble, et alèrent rengiés et serrés à bataille contre le roy. Pour ce ne failli pas cuer aux François; si n'estoient-il pas tant comme les Espagnols estoient. Quant François se furent reposés, et il virent venir leur anemis si malicieusement et si serrés, si se mistrent leur hiaumes ès testes, et montèrent sus leur chevaux, et les attendirent en la place où il s'estoient combatus. Erart de Valeri qui près estoit du roy et assez savoit de bataille, luy dist: «Sire, nos anemis viennent sagement, et si joins et si serrés que à paines pourront estre perciés; dont, s'il vous plaist, mestier seroit que nous ouvrissons[581] d'aucunes cauteles à ce qu'il s'espandissent, si que nos gens se boutassent en eux et se combatissent main à main.» Et le roy luy respondi: «Eslisiez de vostre gent ce qu'il vous en plaira, et faites ce qui vous soit prouffitable, si que leur bataille qui est forte et espesse, puisse estre perciée.»
Note 581: _Nous ouvrissons_. Nous avisions.--Ce conseil, donné par Erard, étoit devenu bien célèbre, puisque Dante a dit:
Tagliacozzo Ove senz'arme vinse il vecchio Alardo.
(_Inferno, C° 28_.)
Erart prist trente chevaliers preux et esleus, et se dessevra de la compaignie le roy, né ne fist pas semblant qu'il se voulsist combatte, mais ainsi comme s'il voulsist fouir; et se hasta moult d'aler celle part où fuite apparoit estre plus seure. Tantost les Espagnols s'escrièrent à haute voix: «Il fuient! il fuient!» Si se dessevrèrent pour aler après, et ainsi François se férirent en eux: Erart et ses compaignons retournèrent arrières et se férirent en eux d'autre part, grant cri et grant noise menans pour eux plus esbahir. Quant il furent assemblés la bataille fu trop fort et aspre; mais la gent Dant Henry furent si chargiés d'armeures doubles que les coups des François y valoient pou ou noient. Et, pour ce que les Espaignols n'avoient point acoustumé à estre si chargiés d'armes, il en furent plus pesans et plus gours[582], né ne porent si longuement férir né si vistement, né lancier contre leur adversaires. Quant les François virent ce si commencièrent à crier: «Aux bras! aux bras! acolez, jectez à terre!»
Note 582: _Gours_. D'où engourdis, accablés, écrasés.
Adonc commencièrent à prendre-les par espaules, et les tresbuchier à terre entre les piés des chevaux. Quant il apperceurent ce barat que les François leur faisoient, si firent tant par force qu'il ne les porent point de légier approchier. Guy de Montfort fu esprouvé[583] sus tous les autres; car dès le commencement de la bataille il se féri comme fouldre entre eux, et fist tant que il les tresperça tout oultre et retourna parmi eux arrière, en abatant quanqu'il attaingnoit à plain cop, si que toute la terre estoit couverte de sanc par là où il passoit. Illec luy avint que son hiaume luy tourna au chief, si que à pou que l'alaine ne luy failloit né ne povoit véoir; mais il féroit à destre et à senestre né ne savoit où, ainsi comme sé il fust hors du sens.
Note 583: _Esprouvé_. Comme nous disons: _Fit ses preuves_.
Quant Erart vit le chevalier en tel point, si en ot grant pitié et aproucha de luy et le prist aux mains par le hiaume, et le tourna arrière à son droit. Quant Guy senti qu'il estoit pris par le hiaume, si haucha l'espée pour ce qu'il cuidoit estre pris, et feri Erart un grant coup desmeseuré et eust tantost recouvré l'autre[584], sé ne fust ce qu'il le congnut à sa voix et à sa raison[585]. D'une part et d'autre fu la bataille grande, et si dura longuement, tant que les Espaignols ressortirent, et furent tous esbahis que si pou de gens porent durer contr'eux. Quant Dant Henry les vit ressortir, si les blasma moult et leur dist que grant honte seroit sé si pou de gent les vainquoit. Lorsque il entendirent ce, il se férirent en la bataille tous moult fièrement; François qui s'estoient un pou restrains au champ[586], les receurent viguereusement, et lors recommença la bataille, si ot grant abatéis et moult grant effusion de sang, et férirent tant François sus leur anemis qu'il tournèrent en fuie.
Note 584: _Recouvré._ Redoublé. «Quem etiam fortius inchoasset.» (Nangis.)
Note 585: _Raison._ Raisonnement. Parole.
Note 586: _Restrains au champ._ Retirés sur le premier champ de bataille. «Qui se prius in campo belli se restrinxerant.» (Nangis.)
Pou les enchacièrent, pour ce qu'il estoient lassés des deux batailles qu'il avoient vaincus, et leur chevaux trop lassés pour le fais qu'il avoient soustenus si longuement. Dant Henry et sa gent s'enfouirent par castiaux et par villes hors du chemin, en tollant et en robant quanques il povoient tollir et embler. Tant fouirent qu'il vindrent à Saint-Benoît-de-Mont-Cassin; et distrent à l'abbé que il avoient occis le roy Charles. Mais l'abbé ne vit en Dant Henry fors honte et confusion; si le fist prendre et mettre en sa prison, car il amoit le roy Charles pour ce qu'il se combatoit pour l'églyse.
XCIX.
ANNEE 1268.