Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 3
Mais tandis comme il estoient sur mer, le maistre du Temple trespassa de ce siècle, et les aultres deux messages qui moult eurent de tourmens et de périls furent assaillis de larrons galios[36]. Mais toutes voies eschapèrent et nagièrent tant[37] qu'il vindrent à port: puis esploitièrent tant qu'il vindrent à Paris. Là fu le patriarche receu de l'évesque Morise, de toutes les religions et du peuple sollempnelment, comme sé ce feust un ange que Dieu envoiast en terre. L'en demain célébra en l'églyse, et fist le sermon au peuple. Le roy n'estoit point à Paris en ce point qu'il y vindrent. Mais quant il oï dire que tels messages estoient venus, il laissa toutes aultres besoingnes et leur vint à l'encontre au plustost qu'il pot et les receut en baisier de paix moult honnorablement, et commanda moult expressément aux baillis et aux prévos du royaume qu'il leur aministrassent despens bons et suffisans de son propre trésor par tout là où il vouldroient aler.
Note 36: _Galios._ Corsaires.
Note 37: _Nagièrent._ Naviguèrent.
Quant il sot la raison pourquoy il estoient venus, il fu meu ainsi comme de pitié; premièrement pour la mésaise de la crestienté, et pour le dommage et pour le péril de la saincte terre. En pou de temps après assembla concile général en la cité de Paris de tous les prélas du royaume de France. Quant tous furent assemblés, la besoingne Nostre-Seigneur fu devant tous proposée. Lors commanda le roy à tous les prélas qu'il retournassent en leurs contrées, et que chascun féist sermonner de la croix en sa diocèse, et amonnestast le peuple par prédicacion qu'il secourussent la terre d'oultre-mer en remission de leurs péchiés.
En ce temps gouvernoit le roy le royaume tout seul; car il n'avoit encor nul hoir de son corps de la noble royne Isabel. Et pour ceste raison (n'ot-il point conseil[38] qu'il se croisast pour le péril du royaume; mais) il prist chevaliers esleus de grant prouesces, et grans nombre de sergens bien appareilliés. Oultre-mer les envoia pour le secours de la terre, à ses propres despens.
Note 38: _Conseil._ Dessein.
XIII.
ANNEE 1185.
_Coment le roy leva le duc de Bourgoingne du siège du chastel de Vergy qu'il avoit assis._
En dementiers que ces choses avindrent, Hue de Bourgoingne assembla son ost et assist un chastel qui est appelé Vergy; si siet aux derrenières contrées de sa terre[39]. Quatre chastiau fist fermer tout environ que l'on nomme barbacannes[40]. La raison pourquoy il assist ce chastel estoit telle que il disoit qu'il appartenoit à sa seigneurie et à son fief, et jura que par nulle paction né par nulle offre que l'en lui féist ne s'en partirait du siège, jusques à tant qu'il l'eust par force pris ou qu'il luy seroit rendu à sa volenté.
Note 39: «In extremis terræ suæ finibus.» (Rigord.)
Note 40: Vergy étoit près d'Autun. «Et quatuor munitiones in circuitu firmaverat.» (Id.)
Quant le sire de ce chastel qui avoit nom Guy vit le ferme propos le duc, et qu'il s'appareilloit en toutes manières du chastel prendre, il envoia au roy et luy manda par lectres toutes ses besoingnes. Le mandement estoit tel qu'il luy prioit pour Dieu qu'il venist là, et il luy rendroit et doneroit le chastel perpétuellement à luy et à ses hoirs. Quant le roy eut entendu la lectre, il fist son ost assembler, et se hasta moult pour délivrer le souffroiteux des mains de plus fort de luy. Si soudainnement se féri en l'ost le duc, que luy et sa gent furent ainsi comme surpris. A tant fu levé le duc du siège que il avoit juré qu'il n'en partiroit si auroit le chastel pris. Lors fist le roy abatre les barbacannes que le duc avoit environ fermées. Gui le sire du chastel receut le roy dedens, et luy rendi à sa volenté si comme il luy avoit mandé. Le roy le receut si comme le sien propre, garnison y mist de par luy, si en accrut de tant son propre fief en ces parties.
En pou de temps après celluy Gui fist hommage au roy, et jura que tousjours seroit loial à la couronne de France; et le roy de sa débonnaireté et largesce luy rendi le chastel entièrement et toutes les appartenances; mais en tant contint sa largesce qu'il en retint la seigneurie.
_Incidence._--En ce temps fu éclipse de soleil particulaire, le premier jour de may en l'heure de nonne: si estoit le soleil au signe de Torel.
XIV.
ANNEE 1186.
_Coment les abbayes et les églyses de Bourgoingne firent complainte au roy du duc de Bourgoingne._
Ne demoura pas puis moult longuement, après que le roy ot ce fait, que les évesques et les abbés et toutes les religions de Bourgoingne envoièrent messages au roy, et se complaindrent malement du duc. Pour Dieu et pour pitié luy requéroient qu'il adresçast ceste chose, et qu'il leur féist tenir les chartres et les munimens que les preudommes donnèrent qui les églyses avoient fondées par leur dévocion. Car anciennement les bons roys de France, par la grant dévocion qu'il avoient en la foi crestienne, fondèrent les abbaïes et les églyses, si comme le premier roy chrestien qui ot à nom Clovis, et le roy Clothaire, et le roi Dagobelt, le grant roi Charlemaines, et ceulx qui après furent, quant il orent occis et chaciés les paiens du royaume à grant ahans et à grant effusion de sang, et il demourèrent en paix. Il fondèrent lors les églyses par grant dévocion et donnèrent largement aux ministres Nostre-Seigneur rentes et possessions, pour ce qu'il eussent largement leur vivres et peussent continuellement servir Nostre-Seigneur, et prier pour les ames de leur fondeurs; desquels aucuns furent qui esleurent leur sépultures ès lieux qu'il avoient fondés, par la grant dévocion qu'il avoient ès sains et ès sainctes en cui honneur il les fondoient. Si comme le roy Clovis qui gist à Saint-Père de Paris qui ores est nommée Sainte-Geneviève de Paris, et le roy Childebert à Saint-Vincent qui ores est nommé Saint-Germain-des-Prés; le roy Clotaire le premier à Saint-Mard de Soissons; le roy Dagobert à Saint-Denys en France, et lu roy Loys, père au roy Phelippe, à Barbéel.
Quant les roys doncques fondèrent les églyses, et il les orent franchies par leurs chartres de toutes exceptions, il entendoient qu'elles feussent tousjours gardées en leur franchises, et qu'elles feussent en leur propre garde et protection. Et quant il donnoient les terres aux barons par leur franchise, ce n'estoit mie leur intencion qu'il grevassent pour ce les églyses né brisassent les munimens de leur exemptions. Et pour ce que le duc oppressoit les églyses et les abbayes de sa terre de grieves tailles, contre les roiaux munimens, et le roy en avoit jà oïes maintes complaintes, si l'amonesta le roy une fois et autre et puis la tierce devant tous ses amis, et luy pria moult débonnairement que pour Dieu et pour pitié et pour la foy qu'il devoit à la couronne de France il rendist aux églyses ce qu'il leur avoit tolu, et qu'il ne féist plus telles choses. Et puis luy dist à la parfin que s'il ne l'amendoit, il l'en puniroit et vengeroit en luy les torfais de l'églyse.
XV.
ANNEE 1186.
_Coment le roy entra un Bourgoingne, et coment il contrainst le duc à venir à mercy._
Le duc vit bien la volenté du roy, et aperçut qu'il avoit ferme constance en tous ses dis et ses fais. Triste et esmeu se parti de court et s'en ala en Bourgoingne; mais le roy luy ot commandé avant, qu'il rendist trente mille livres de deniers aux églyses qu'il leur avoit à force tolues, et luy avoit encore commandé qu'il luy amendast la force qu'il avoit faicte aux églyses contre les munimens et chartres roiaulx de ses ancesseurs; mais le duc refusoit ce à faire, et quéroit fuites et dilacions vaines par malice, et cuidoit ainsi fuir et eschaper la venjance royale. Mais quant le roy vit s'entencion, et qu'il refusoit à obéir à son commandement, il cueillit grant ost, et vint à armes sur luy en Bourgoingne, et entra à grant force de chevaliers et de champions, aprestés de combatre et soustenir toute aversité en la deffense de saincte églyse et du clergié qui lors estoit moult vil tenu en Bourgoingne. Car le prestre estoit aussi défoulé comme le villain[41]. Le roy assist un moult fort chastel qui avoit nom Chasteillon[42]: après ce qu'il ot sis quinze jours devant, il fist drécier ses mangonniaux et ses pierres et maintes autres manières de tourmens, et fist crier: _A l'assaut!_ par grant force. Lors commencièrent François à assaillir moult asprement et moult hardiement, les engins à lancier et les sergens à traire. Si fu l'assaut si aspre et si périlleux qu'assez en y ot d'occis et de dehors et de dedens, et pluseurs navrés; mais aucuns eschapèrent par l'ayde ei le conseil de cirurgie. A la parfin ot le roy victoire, et tant s'esvertuèrent François que le chastel fu pris. Si le receut le roy et y mist bonnes garnisons de sergens.
Note 41: «Conculcabatur enim tunc ut populus sic sacerdos.» (Rigord.)
Note 42: _Chastillon-sur-Seine._
Quant le duc vit qu'il ne pourrait au roy contrester n'endurer longuement sa force, il ot proffitable conseil. A luy vint et luy chay aux piés en moult grant humilité par semblant, et luy pria moult qu'il eust de luy mercy. Le roy qui moult estoit miséricors luy pardonna par telle condicion que le duc promist que il amendroit au roy premièrement ce qu'il s'estoit vers luy meffais, au jugement de sa court; et après qu'il rendroit aux églyses et aux religions ce qu'il avoit pris du leur par mauvaise raison, et qu'il en feroit plain restablissement au dit et à la volenté du roy. Mais le roy qui assez aguement et cauteleusement regardoit à la fin de ses besongnes et appercevoit bien que malice d'homme estoit moutipliée en terre, et que toute pensée estoit ententive à mal, eschiva la malice du duc au proffit de luy et des églyses; car il avoit à mains hommes qui par avant avoient conversé entour son père le roy Loys de bonne mémoire oï dire, que cil duc mesme l'avoit courroucié maintes fois. Quant il estoit ajourné aux parlemens pour ses meffais il venoit à court, et promectoit amendement de tous ses torfais, et d'obéir aux royaux commandemens, et que dès or en avant se garderoit de mesprendre. Et puis quant il avoit ce passé et il estoit retourné en Bourgoingne, si faisoit pis que devant né point ne doubtoit à brisier son serement n'a courroucier le roy son seigneur.
De ceste chose fu garni le roy et introduit[43], avant que la paix feust reformée. Pour ce prist le roy trois chasteaux très bons de luy par nom de gaige, par tel convenant qu'il les devoit tenir tant qu'il eust rendu au roy la dicte somme de deniers, c'est assavoir, trente milles livres. Mais ne demoura pas longuement que le roy ot débonnaire conseil envers le duc selon sa débonnaireté, et luy rendi les trois chasteaux qu'il tenoit de luy en gaige. Quant la paix fu ainsi reformée, le roy s'en retourna à joie à Paris en son palais.
Note 43: _Introduit._ Ce mot avoit autrefois le sens d'_instruit_.
XVI.
ANNEE 1186.
_Coment le roy fist paver la cité de Paris. Après parle de la généalogie des roys de France._
Après ce que le roy fu retourné en la cité de Paris, il séjourna ne scai quans jours. Une heure alloit par son palais pensant à ses besongnes, comme celluy qui estoit curieux de son royaume maintenir et amender. Il s'appuya à une des fenestres de la sale à la quelle il s'appuyoit aucune fois pour Saine regarder et pour avoir récréacion de l'air, si avint en ce point que charrettes que l'en charioit parmi les rues esmeurent et touillèrent si la boue et l'ordure dont elle estoient plaines que une pueur en yssi si grant qu'à paine la povoit nul souffrir: si monta jusques à la fenestre où le roy estoit appuié. Quant il senti celle pueur qui estoit si corrompue, il s'en tourna de celle fenestre en grant abhominacion de cuer.
Pour celle raison conçut-il en son courage à faire une euvre grant et somptueuse, mais moult nécessaire et telle que tous ses devanciers ne l'osèrent oncques emprendre né commencier, pour les grans cousts qui à celle euvre aferoient. Lors fist mander le prévost et les bourgois de Paris, et leur commanda que toutes les rues et les voies de la cité feussent pavées de grés gros et fors, soigneusement et bien. Pour ce le fist le roy qu'il vouloit oster la matière du nom de la cité qu'elle avoit eu anciennement de ceux qui la fondèrent; car elle fu appelée en ce temps par son premier nom Lutesce qui vaut autant à dire comme ville plaine de boue et boueuse. Et pour ce que les habitans qui en ce temps estoient avoient horreur du nom qui estoit lais, luy changièrent ce nom et l'appellèrent ville de Paris, en l'honneur de Paris l'ainsné fils le roy Priant de Troye; car, si comme l'en treuve, il estoient descendus de celle lignée. Il ostèrent le nom tant seulement, mais le bon roy osta la cause et la matière du nom, quant il la fist atourner si que pueur né corruption n'y péust demourer.
Cy endroit fu escripte la généalogie des roys. Mais nous n'en voulons point autrement traitier que nous avons traitié aux commencemens des croniques; toutesvoies peut l'en bien ci en droit mettre le nombre et le descendement de la généalogie. Le premier si ot nom Pharamon; le second son fils Clodio; le tiers Mérouvée; cil Mérouvée ne fu point son fils; mais il fu son cousin. Mérouvée engendra Childeric; ces quatre furent païens. Childeric engendra le fort roy Clovis qui fu le premier crestien. Clovis engendra Clothaire le premier; Clothaire Chilperic; Chilperic Clothaire le second; Clothaire engendra Dagobert. Cil Dagobert qui fonda l'églyse de Saint-Denys en France engendra Loys; cil Loys engendra Clothaire, Childeric et Thierry, et furent fils Sainte-Bautheult de Chielle. Childeric engendra Dagobert le second; Dagobert Thierry; Thierry Clothaire le tiers. Cil Clothaire n'ot point d'oir masle, mais il ot une fille que un prince nommé Ansbert espousa, et porta couronne par la raison. Celluy Ansbert engendra Arnoul; cil Arnoul engendra Saint-Arnoul, qui puis fu évesque de Mès. Cil Saint-Arnoul engendra Anchise. Anchise engendra Pepin, le premier graindre[44] du palais. Cil Pepin engendra Charles Martel. Charles Martel engendra Pepin le second, qui fu roy et empereur. Cil Pepin engendra le grant Charlemaines, qui fu roy et empereur. Charlemaines engendra Loys, qui fu roy et empereur. Cil Loys engendra Charles-le-Chauf. Charles-le-Chauf engendra Loys-le-Baube; cil Loys Charles-le-Simple; cil Charles Loys-le-Quart; cil Loys Lothaire; cil Lothaire Loys-le-Quint, qui fu derrenier de la lignée le grant roy Charlemaines.
Note 44: _Graindre._ Maire.
Quant cil Loys fu mort, ainsi comme l'ystoire le baille, les barons esleurent Hue Capet, duc de Bourgoingne et prince du palais. Cil Hue engendra Robert; cil Robert engendra Henry; cil Henry engendra Eude[45]; cil Eude engendra Phelippe le premier; cil Phelippe engendra Loys-le-Gros; cil Loys engendra Phelippe que le porc tua. Après fu couronné son frère le très débonnaire Loys, qui fu père au bon roy Phelippe; [46](après le bon roy Phelippe, Loys qui fu mort à Montpencier au retour d'Avignon. Cil Loys engendra Loys, le saint homme, qui fu mort au siège de Thunes; cil saint Loys engendra le roy Phelippe qui encor règne, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens soixante-quatorze.)
Note 45: Rigord, que notre traducteur dans toute cette récapitulation se contente d'abréger, ne fait pas cette faute. Il dit que Robert engendra Hugues, Eudes et Henry, et que Henry engendra Philippe.
Note 46: Comme on le pense bien, le reste de l'alinéa n'est pas emprunté à Rigord, qui mourut avant Philippe-Auguste.
Pource que nous avons cy briement touché de la génération des roys de France, nous devons mettre le temps que les roys crestiens commencièrent à régner, et si le voulons prouver selon les croniques Ydace, et selon l'istoire Grégoire de Tors. C'est doncques à scavoir que saint Martin trespassa de ce siècle en l'an onzième de l'empire l'empereur Archadien; des l'Incarnacion Nostre-Seigneur jusques à celluy an avoient couru quatre cens sept ans, et de la transmigracion saint Martin jusques à la mort Clovis premier roy crestien coururent cent douze ans. Doncques, de l'Incarnacion jusques à la mort le roy Clovis coururent cinc cent dix-huit ans, et de la mort du roy Clovis jusques au septième an du règne le roy Phelippe coururent six cent soixante-sept ans. Et par ce puet-on savoir et prouver que du temps de l'Incarnacion jusques au septième an de son règne coururent mil cens quatre-vingt-six ans. Autre preuve de ce meisme: Au temps Ayot, qui fu le quart juge d'Israël, fu Troies la grant édifiée, si dura en bon estat et en bon povoir cent quatre-vingt-cinq ans. Au treizième an Abdon juge d'Israël, qui fu le douzième après Josué, fu Troies destruicte. Et de la destruction de Troies à l'Incarnation coururent onze cens soixante-seize ans, et de l'Incarnacion jusques à la transmigracion saint Martin coururent quatre cent quarante-cinc ans[47]. De la transmigracion saint Martin jusques à la mort le roy Clovis coururent cent douze ans. De la prise de Troies jusques au commencement du règne Clovis coururent mil six cens soixante ans.
Note 47: Rigord se contredit ici: il falloit, comme plus haut, 407 ans.
Et note ci endroit que Marcomire commença à régner en France en l'an de l'Incarnacion trois cens soixante-six: doncques de ce temps que le roy Clovis régnoit jusques au septième du règne le roy Phelippe coururent huit cens et dix ans. Nous avons mis ces choses en cest ystoire sauf le jugement et le droit d'autrui; car nous cuidons que de ceste racine et de cest original soient les roys de France descendus.
XVII.
ANNEE 1186.
_Coment Rollo le tirant qui puis fu baptisié prist Normandie, et pourquoi le corps saint Denys fu descouvert._
Au temps que Charles-le-Simple régnoit, qui fu le cinquième après le Grant, un tirant qui avoit nom Rollo vint par mer à grant infinité de gens du sa terre qui estoient nommés Normans, qui vaut autant à dire, en François, comme homme septentrional, qui sont nés de Septentrion. Car ceste syllabe _nort_ vaut autant à dire en françois ou en leur langue comme septentrion[48], et _man_ si vaut autant comme homme. Celluy Rollo et sa gent arriva en Neustrie et prist la cité de Rouen et toute la contrée, et du nom de sa gent l'appella Normandie. Celluy tirant fist moult de maux à sainte églyse en son venir, et conquist la duché de Normandie sur celluy Charles-le-Simple. Toutes-voies pacifia à luy, et luy donna le roy sa fille en mariage et toute la terre qu'il avoit conquise sur luy, ainsi comme Dieu le voult. Celluy Rollo se converti à la foy crestienne, et fu baptisié luy et sa gent. Si ot nom le duc Robert, en l'an de l'Incarnacion neuf cens et douze ans.
Note 48: Le soin minutieux que les anciens chroniqueurs ont pris d'interpréter le mot _nord_, prouve que ce mot ne s'est pas introduit dans la langue vulgaire que long-temps après l'établissement des Normans.
Long-temps après que ce avint, Guillaume duc de Normandie, qui à surnom estoit appelé Bastart, conquist Angleterre, et, (si comme aucunes gens le veulent dire), lors primes eut definement la généracion des Bretons qui de Brut estoit descendue, qui le premier roy d'Angleterre fu et de qui la terre fu dite Bretaigne. Onfroy qui fu le septiesme après celluy Guillaume conquise Puille; Robert Guichart son fils conquist après Calabre. Buiaumont son fils conquist Sezile, et la soubmist à sa seigneurie.
Au temps le roy Henry, qui fu fils le bon roy Robert tiers de la génération derrenière, avint que ce roy envoya ses messages à l'empereur Henry pour confermer paix et alliance ensemble, selon l'ancienne coustume. Et quant les messages orent faicte la besongne pour quoy il estoient là allés et fournie, il entendirent que l'empereur devoit lever le corps saint Denys que on avoit trouvé en la cité de Rainebourg[49], en l'abbaye Saint-Ermantreu le martir, si comme on luy faisoit entendant. Lors luy distrent les messages qu'il mesprenoit vers leur seigneur le roy de France, à qui il avoit alliances fermées, quant il vouloit celle chose faire contre le roy et le royaume, et que bien se déust souffrir[50] de ce, jusques à tant qu'il feust plainement certain, savoir non sé c'estoit saint Denys l'ariopagite et le glorieux martir, évesque et né d'Athènes, disciple saint Pol, qui fu apostre et martir en France, de qui le corps gist en l'églyse que le roy Dagobert fist faire.
Note 49: _Rainebourg._ Ratisbonne.
Note 50: _Souffrir._ Abstenir.
Quant l'empereur oï ce, il se souffri à tant, et envoya ses messages au roy Henry pour ce qu'il congneussent la vérité, et puis l'en féissent certain. Tantost comme les messages à l'empereur furent venus, le roy manda ses barons et ses prélas, et il les envoya avec son chier frère en l'églyse St-Denys. Quant il furent là venus, et les prélas et le couvent, les barons et tout le peuple orent fait oroisons à Nostre-Seigneur, l'en traist hors de leurs lieux les trois vaisseaux d'eleutre[51], en quoy le glorieux martir monsieur saint Denys et ses compaignons reposoient, en la présence des messages l'empereur la chasse du martir fu descelée et ouverte. Lors trouvèrent le corps à tout le chief entièrement, fors que deux os du col qui sont en l'églyse de Vergi en Bourgoingne qui est fondée en l'honneur de luy, et un os d'un des bras que l'apostole Estienne emporta à Rome par grant dévocion, et le mist en une églyse qui est nommée l'Escole des Grieux.
Note 51: _D'eleutre._ «Tria vasa argentea diligentissimè sigillata.»
Quant les prélas, barons et tout le peuple virent ce, il drécièrent leur mains vers le ciel et rendirent graces à Nostre-Seigneur en larmes et en souspirs. Aux glorieux martirs se recommandèrent, si se départirent à tant, à moult grant joie.
Les messages à l'empereur qui furent certains de la vérité s'en retournèrent en Alemaigne à leur seigneur et luy certifièrent plainement ce qu'il avoient véu. En remembrance de ceste chose, le couvent Saint-Denys establi la feste de la Détection[52]. Ce fu fait au temps l'apostole Léon le neuvième, de l'Incarnacion mil et cinquante.
Note 52: A l'exception de cette dernière circonstance, nous avons déjà vu tout cela dans la vie du roi Henri Ier, chap. 7, 8 et 9.
XVIII.
ANNEE 1186.
_De l'amour et de l'affection que le roy Phelippe avoit à l'églyse de monsieur saint Denis de France._
En ce temps gouvernoit l'églyse de Saint-Denys en France un abbé qui avoit nom Guillaume, et pour ce qu'il gouvernoit laschement le chief et les membres, tout fust-il preudomme et religieux, le roy Philippe le portoit grief et moult luy en pesoit. Pour ce voulsist-il bien qu'il féust déposé et que il se deméist de sa volenté, et que un autre fust en son lieu qui plus vigoureusement gouvernast l'églyse.
Si avint un jour par aventure que le roy chevauchoit en trespassant parmi la ville Saint-Denys: il descendi en l'abbaye comme en sa propre chambre. Quant l'abbé sot que le roy estoit descendu léans, il ot moult grant paour, si cuida que ce fust pour luy grever; car il luy demandoit au temps de lors mil mars d'argent. Tantost fist sonner chapitre et assembla tout le couvent, jour de Samedi-Saint estoit après Nonne en la sixième yde de may. Lors se demist de sa volenté et sans nulle force, et résigna au gouvernement de l'églyse devant tous.