Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 29
Nouvelles vindrent au roy de France que les Tartarins avoient destruit grant partie de la terre d'Oultre-mer, et luy fu dit de par le pape que il avoient occis tant de Sarrasins que nul n'en savoit le nombre, et le soudan desconfit et le roy d'Arménie; et avoient pris Antioche, Triple, Damas, Halape, et toutes les terres environ; et estoit leur propos, si comme aucuns crestiens disoient, de passer oultre et de destruire toute crestienté. Quant le roy oï telles nouvelles si manda tous les barons de France et leur conta coment les Tartarins avoient destruit la terre d'Oultre-mer, et que leur propos estoit de venir en France si comme l'en disoit. Si s'accordèrent tous les barons par le conseil le roy que l'en fist aumosnes aux povres, et que les religions féissent processions et prières que Nostre-Seigneur voulsist garder son peuple. Avec ce il commanda au peuple qu'il se gardassent de jurer villainement et d'aler ès tavernes pour les gloutonnies qui y sont faictes et dictes: tournoiemens furent deffendus et joustes et hourdéis[551]. Tous jeux furent deffendus fors du traire d'ars et d'arbalestres. Si avint que les Tartarins qui menoient si grant maistrise, furent seurpris de diverses maladies, si s'en retournèrent pluseurs en leur terres et pluseurs en moururent.
Note 551: _Hourdéis._ Lutte de plusieurs contre plusieurs. Nangis ajoute: _Usquè ad biennium_. Pendant deux ans. Ce qui prouve que saint Louis ne défendoit alors les tournois que par esprit de pénitence et non dans l'intention d'en abolir définitivement l'usage.
LXXXVII.
ANNEE 1260.
_De pluseurs aventures._
Celle année que l'en estoit en si grant doubte des Tartarins, se assemblèrent les puissans hommes de Florence, et alèrent contre ceux de Senne[552] la vieille, pour desconfire tous ceux qui dedens estoient. Car ceux de Senne leur avoient fait grief et dommage par la force Mainfroy en cui garde il s'estoient mis. Ceux de Florence avironnèrent la cité de toutes pars et commencièrent forment à assallir, et ne cuidèrent pas que ceus de dedens eussent si grant povoir de par Mainfroy comme il avoient.
Note 552: _Senne_, Sienne.
Quant les Florentins se furent espandus et départis entour la ville, ceus dedens issirent hors et leur coururent sus. Si en occistrent assés, et les autres emmenèrent chasçant jusques dedens Florence, et ardirent tous les fors bours et grant partie de la cité; et les menèrent si mal et si estroit qu'il se mistrent tous en la seigneurie Mainfroy roy de Secile.
En celle année trespassa saint Phelippe archevesque de Bourges et l'apostole Alixandre. Les cardinaux firent apostole de Rome Jaques patriarche de Jhérusalem né de la cité de Troies, et fu appellé Urbain.
LXXXVIII.
ANNEE 1262.
_Du mariage le roy[553] Phelippe de France._
Note 553: Ou mieux: _Le fils le roy_.
Le roy de France envoia ses messages au roy d'Arragon, et luy requist Ysabel sa fille pour donner à Phelippe son fils. Le roy Jaques reçut les messages honourablement, et leur bailla sa fille, et cil s'en retournèrent en France. Si tost comme il orent passé la Ricordanne[554], le roy fu à l'encontre et la mena à Clermont en Auvergne et tint feste sollempnel le jour de la Penthecouste.
Note 554: _La Ricordanne._ Sans doute les montagnes de Rouergue, situées entre Clermont et Montréal. Voyez plus haut, Gestes de la vie de St LOUIS Chap. III.
A celle feste furent mains haus princes et mains haus barons qui grant joie menèrent pour l'amour du roy. Pour ce mariage, en signe de paix, le roy d'Arragon quitta à tous les jours perdurablement au roy de France et à ses hoirs tout le droit et toute la seigneurie qu'il avoit en la cité de Carcassonne, en celle de Bigorre et en celle de Amilly[555]; et le roy de France luy quitta tout le droit qu'il avoit en la conté de Besac[556], et de Dampire et de Roussillon, et deBarselonne: ce fu fait l'an de grace deux cens soixante et deux.
Note 555: _Amilly._ C'est _Milhau_, dans le Rouergue, sur la rivière de _Tarn_. Le latin dit: _Amiliavo_.
Note 556: _Besac._ Besalu.--_Dampire_. Ampurias.
LXXXIX.
ANNEE 1263.
_De la mort au conte Simon de Lincestre._
Assez tost après avint que un chevalier de la nascion de France, noble en armes, sage homme du siècle, estoit nommé Simon de Montfort. Ice Simon mit grant paine de destruire le vice de heresie d'Albigois: pour la prouesce qui estoit en luy le roy Henry d'Angleterre luy donna sa seur en laquelle il engendra cinq enfans: Henry, Simon, Richart, Guy, Amaurry; et une fille qui fu mariée au prince de Galles.
Le roy manda ses prélas et ses barons, et tous les plus nobles hommes de son royaume, et tint son parlement en la cité de Londres[557]. Si parlèrent de l'estat du royaume et des coustumes du pays. Si parla un chevalier, et dist que le royaume de France estoit bon, fort et vertueux des gens d'Angleterre, pour ce qu'il y aloient demourer; et laissoient leur propre pays, pour ce qu'il n'y povoient mouteplier, pour la coustume du païs qui est telle que le premier des enfans a tout, et les autres sont povres et eschis[558]; et convient que il voisent querre leur soustenance en France et ès estranges contrées, par quoy Angleterre n'est point si plaine de gens comme sont ces estranges contrées. Mais sé il partoient[559] ainsi comme il font en France, il entendroient à labourer les terres et les boscages, et le peuple se monteplieroit[560]. «Par la pitié Dieu,» dist le roy, «je m'accort que ainsi soit-il fait, et que ceste mauvaise coustume soit abatue.»
Note 557: _Londres._ Ou plutôt _Oxford_.
Note 558: _Eschis._ Dépouillés.
Note 559: _Partoient._ Partageoient.
Note 560: Ce précieux passage relatif au droit d'aînesse ne se trouve que dans les _Chroniques de Saint-Denis_. Nangis se contente de dire: «Accidit... quod rex Angliæ, barones et prælati unanimiter consentirent in _quamdam constitutionem_ ad utilitatem reipublicæ, ut dicebant.» Il faut conclure de cet endroit de nos chroniques que le _droit exclusif_ d'aînesse ne fut jamais admis en France comme en Angleterre, si ce n'est dans les provinces qui avoient suivi la loi anglaise, comme la Bretagne et la Normandie. Dans les autres parties de la France, le droit se bornoit à un avantage, un préciput que le premier né avoit sur ses frères. Il ne faut pas oublier non plus que notre _Chronique de Saint-Denis_ fut pour la vie de saint Louis rédigée au XIVème siècle, et que, par conséquent, le rédacteur s'exprimoit conformément à la coutume admise encore de son temps.
A ce s'accordèrent les pluseurs des barons du pays, et vouldrent qu'il fust affermé par le serement. Quant vint au jurer, le conte Simon leur dist que il gardassent bien coment il feroient le serement; car en nulle manière, puis qu'il auroit juré à garder la constitucion, il n'iroit contre son serement. Assez tost après, le roy et les barons orent autre conseil, et rappellèrent la dicte constitucion que il avoient promise à garder par leur serement, et vouldrent que le conte Simon rappellast son serement: et il respondi que il n'iroit jà[561] contre son serement, né jà par luy ne seroit faussé.
Note 561: _Jà._ Jamais.
Pour ceste chose mut grant hayne et grant contens entr'eus. Le roy Henry et Edouart son fils assemblèrent grant ost contre le conte Simon; et Rogier le conte de Glocestre, et ceus de Londres vindrent contre le roy à bataille et assemblèrent delès une abbaye que l'en nomme Leaus[562]. Tant férirent et chaplèrent ensemble que le roy fu mené à desconfiture, et ne pot durer contre la force au conte Simon. Si s'en fouy en l'abbaye de Leaus et cuida eschaper. Mais le conte Simon le quist tant qu'il le trouva, et le mist en un chastel et commanda qu'il fussent gardés luy et Edouart son fils honnestement.
Note 562: _Leaus._ Lewes.
Nouvelles vindrent au roy de France que le roy Henry d'Angleterre estoit en prison par le commandement Simon de Montfort; si en fu dolent et courroucié. Si ala à Bouloigne sur mer et manda le conte Simon. Sitost comme il oï le mandement, il vint à Bouloigne et parlèrent ensemble de la paix. Et requist le roy au conte Simon qu'il délivrast le roy Henry et son fils de la prison, et il les accorderoit ensemble, si que le conte Simon y auroit honneur et prouffit: et il respondi que jà ne s'accorderoit, sé la constitucion que le roy avoit jurée n'estoit gardée et commandée à tenir fermement.
Quant le roy de France vit qu'il ne pourroit oster le conte Simon de son propos, si luy donna congié de retourner. Si tost comme il fu retourné, il[563] prist en sa main par la volenté du commun peuple, les chastiaux et les forteresces du pays; et firent aliances ensemble, luy et le conte de Glocestre, qu'il garderoient les choses communes au proffit du roy et du royaume. Si comme le conte Simon et celluy de Glocestre deurent donner seurté l'un à l'autre, il se descordèrent et s'entredistrent paroles despiteuses, et despartirent par mautalent. Quant il furent départis, le conte Rogier pensa en son cuer coment il pourroit dommagier le conte Simon. Si envoia par malice le meilleur destrier et le plus isnel qu'il eust à Edouart, au chastel où il estoit, en autrui nom que le sien. Sur lequel destrier Edouart monta et s'en fouy de la prison au conte Simon, et s'en vint au conte de Glocestre; et firent aliances ensemble d'aler contre le conte Simon qui garde ne s'en donnoit; ains avoit baillié grant partie de sa gent à Simon son fils pour ce qu'il alast parmi le pays pour assembler vitaille.
Nte 563: _Il._ Le comte Simon.
Si comme Simon retournoit à son père, une espie le vint dire au conte de Glocestre. Si luy vint au devant entre luy et Edouart à tout grant gent, et luy tollirent sa proie, et le cuidèrent prendre; mais il s'enfouy jusques à un chastel à garant[564]: si ot si grant honte des garnisons qu'il avoit perdues que il n'osa retourner à son père qui l'attendoit de jour en jour. Quant il l'orent enchacié au chastel, il assemblèrent tout le povoir qu'il porent avoir, et vindrent contre le conte Simon qui attendoit son fils et les gens qui estoient avec luy, et si attendoit le secours Henry d'Alemaingne. Car il luy avoit juré et plevi[565] que il seroit en son aide, et que jà à ce besoing ne luy fauldroit. Ceux qui sorent que le conte avoit pou de gent alèrent hardiement contre luy, et estoit leur entencion d'occire le conte Simon et tous ses enfans. A ce ne s'accorda point Edouart, ainsois leur pria qu'il fussent pris sans estre occis; Simon savoit bien qu'il venoit pour li prendre ou occire, si s'apresta contre eux à bataille et furent avec luy ses deux enfans Guy et Henry.
Note 564: _A garant._ Pour se garantir.
Note 565: _Plevi_. Garanti.
Si comme il approchoient de leur ennemis, le conte dist à son fils: «Saches, Henry, biaux fils, que je mourray en ceste bataille.» Quant son fils l'entendi, si en ot grant pitié, et luy dist doucement: «Biaus chier père, alez vous en et sauvez vostre vie, et je soustendray ceste envaïe en l'aide Nostre-Seigneur.» Et il luy respondi: «Biaus fils, ce n'avenra jà que je ceste honte face, moi qui suy vieux et au terme de ma vie, et qui suy de si noble parenté descendu qui oncques ne fuirent en bataille. Mais tu t'en devroies aler, pour eschiver ce péril; que tu ne perdes la fleur de ta jouvente, qui dois estre mon successeur.» Né l'un né l'autre ne vouldrent partir de la bataille. Le conte avoit moult grant fiance en Henry d'Alemaingne, car il avoit promis qu'il vendroit à son aide à toute sa gent. Mais quant ce Henry vint en champ, il se tourna contre luy et pluseurs barons ès quiels le conte avoit grant fiance. Quant le conte vit venir les bannières de toutes pars qui se tournoient contre luy, il fu moult esbahi et moult courroucié, et nonpourquant il ne voult fuir.
En ce jour avint que tout le fais de la bataille chéy sus le conte Simon qui par la prouesce de ses armes, dont il estoit de long-temps apris, se deffendoit aussi fermement comme une tour; mais tout ce ne luy valut noient, car il ot pou de gent, si que ses anemis approchierent de luy et le navrèrent à mort; et puis chéy à terre de son cheval, et ainsi la prouesce et la chevalerie de luy termina par fin honnorable.
D'autre part estoit Henry son fils qui se combatoit comme homme hors de sens, pour la mort de son père vengier, et maintenoit moult viguereusement l'estour; si fu abatu et pris. Et après qu'il fu pris, il fu occis entre les mains d'aucuns chevaliers qui le vouloient sauver. Quant Edouart sot que Henry fu occis, si dist que c'estoit grant mauvaistié d'occire chevalier depuis qu'il estoit pris. Guy le plus jeune des frères chéy entre les mors tout pasmé, ainsi comme demi mort; lequel fu recueilli et mis hors de la presse. Aucuns de la partie Edouart furent plains de si grant felonnie, et orent en si grant haine le conte Simon, qu'il ne leur souffist point de ce que il l'avoient occis de pluseurs plaies, mais firent pis: car il luy arrachièrent les génitaires du corps, et puis le despecièrent par pièces, et laissièrent le corps tout descouvert pour dévourer aux oisiaux du ciel. Si tost comme il se furent d'ilec partis, les moines d'une abbaye qui estoit près d'ilec, qui est nommée Evezent[566] recueillirent le corps et le portèrent ensevelir en leur abbaye. Duquel à sa sépulture moult de malades de diverses maladies orent santé, si connue il fu tesmoigné des gens du pays. Parquoy il appert clerement que Nostre-Seigneur reçut en gré son martire. Ceste bataille fu l'an de grace mil deux cens et soixante et trois.
Note 566: _Evezent_. Evesham.
XC.
ANNEE 1264.
_Des messages le pape Urbain contre Mainfroy._
Pape Urbain qui fu désirant de mettre à fin la mauvaistié de Mainfroy, envoia ses messages au roy de France, et li requist qu'il voulsist secourre et aidier à l'églyse de Rome contre le roy Mainfroy de Secile qui s'estoit mis et bouté en la terre et au royaume à tort et sans raison; lequel royaume doit estre tenu de l'églyse dès le temps l'empereur Constantin qui le donna et octroia au patrimoine saint Père, et voult que quiconques en seroit roy qu'il en fust homme saint Père, et qu'il le tenist de luy. «Et comme Mainfroy ne veuille faire droit à sainte églyse, biaus chier fils, je vous prie que vous m'envoiez Charles vostre frère à tout son povoir, et nous luy donnons et ottroions le royaume de Secile et la duchiée de Puille. Et après ce, nous voulons qu'il soit prince de Calabre. Et toutes ces dignités nous luy octroions jusques à la quarte ligniée qui de luy istra.» Quant le roy oï ces nouvelles, si se conseilla qu'il en feroit; né n'estoit pas sa volenté que Charles son frère y alast, sé il n'avoit les dignités dessus nommées à tous ses hoirs et à tousjours-mais. Mais Charles reçut le mandement l'apostole liement, et dist au roy que sa volenté estoit de secourre saincte églyse et de luy aidier selon son povoir. Le roy ne voult pas empeschier le bon propos son frère, si luy octroia.
Tant estoit monté Mainfroy en grant estat, qu'il avoit en s'aide toute la greigneur partie des cités d'Italie, et luy obéissoient comme à seigneur et à roy. Si establi ilec et en son nom Poilevoisin[567] à grant compaignie de gent d'armes;--il ressembloit Mainfroy de contenance et de manière plus que nul homme;--pour ce que il gardast les passages, que nul ne peust passer oultre qui fust de l'aide le pape de Rome: né messagier né autre ne povoit en nulle manière passer qu'il ne perdist la vie, ou il estoit mis en prison.
Note 567: _Poilevoisin_. Palavicino.
Nouvelles vindrent en France que Poilevoisin gardoit les passages si estroictement que nul ne povoit passer. Si manda le conte Charles, qui estoit esleu à roy de Secile, Phelippe de Montfort, bon chevalier et hardi, pour abatre et oster la mauvaistié Poilevoisin, et pour délivrer le chemin de Rome. Iceluy Phelippe se mist à la voie, et emmena avec luy le Marchis de Montferrant et toute la commune de Milan, qui à celle fois furent de la partie aux François; car il avoient en grant haine Mainfroy pour ce que l'empereur son père avoit fait abatre toutes les tours de Milan, et les forteresces; et si leur avoit osté les trois rois qui vindrent aourer Nostre-Seigneur quant il fu né, et les envoia à Coulongne sus le Rhin.
Phelippe de Montfort vint à un pas où il trouva Poilevoisin à tout moult grant ost, et avoit en son aide toute la forte gent de Cremonne. A eux se combatirent si vertueusement que Poilevoisin tourna en fuie et ceux de Cremonne, et laissièrent le pas tout délivre[568]. Phelippe et sa gent passèrent oultre, si trouvèrent les tentes à ceux de Cremonne, et leur garnisons de vins et de viandes. Si prisrent tout quanqu'il porent trouver de bon, et puis boutèrent le feu dedens et s'en passèrent oultre, et délivrèrent les passages et les chemins; si que tous ceus qui vouloient aler à Rome povoient passer seurement.
Note 568: _Delivre_. Libre.
Ce jour meisme que Phelippe de Montfort se combati, mourut pape Urbain. Tantost les cardinaux s'assemblèrent et se hastèrent moult de faire pape, pour le triboul où l'églyse de Rome estoit contre Mainfroy: si firent pape de messire Guy et le nommèrent Climent. Cil ot premièrement femme et enfans. Après la mort sa femme, il fu évesque de son pays, et après il fu archevesque de Nerbonne sus mer, et après il fu cardinal de saincte Sabine et puis pape de Rome.
XCI.
ANNEES 1264/1266.
_Coment le conte Charles fu couronné à roy de Secile._
Le conte Charles d'Anjou assembla grant gent et grant chevalerie, et les envoia droit à Rome parmi Lombardie, et il s'en ala à Marseille, et manda Guillaume le Cornu et Robert des Baux deux hommes les plus sages en mer que l'en peust trouver, et savoient tous les aguais et les passages de mer. Si leur dist le conte Charles tout son penser, et qu'il voulloit aler à Rome tout celéement; et il luy respondirent que il le couduiroient sauvement à l'aide de Dieu. Tantost aprestèrent une galie de quanque mestier leur estoit, et se mistrent en mer le plus celéement qu'il porent, et passèrent les aguais de leur ennemis; car Mainfroy faisoit guaitier le conte Charles et par mer et par terre, pour ce qu'il savoit bien qu'il devoit venir à Rome.
Quant le conte fu arrivé au port, nouvelles s'espandirent par le pays que le conte Charles estoit venu; si commencièrent à dire les Romains: «Que sera de cel homme que les périls de mer né les aguais de ses ennemis ne troublent? vraiement la vertu divine est avec luy.» L'apostole Climent et tout le clergié le receurent à grant honneur, et fu fait Sénateur de Rome par la volenté de tous. Assez tost après, le pape manda ses cardinaus, et leur dist que Mainfroy avoit moult grevé ses devanciers et dessaisis de toute la seigneurie du royaume de Secile; «et, comme le conte Charles soit venu en ceste contrée pour nous aidier, bien luy devrions donner l'honneur que ce renoié tient à tort et sans raison; et les trésors de saincte églyse habandonner.»
Les cardinaux respondirent: «Vicaire de Dieu, moult avez bien parlé à l'honneur de saincte églyse, et nous le voulons tous.» L'apostole fist assavoir au conte Charles tout son pensé, et que il vouloit que il fust roy de Secile, et Mainfroy le bastart en fust déposé. Les nobles hommes de Rome et de toute la contrée s'assemblèrent au jour que le roy fu couronné et firent moult grant feste parmi Rome, et commença le peuple à crier: «Vive le roy Charles! vive le roy! et Mainfroy soit abatu et condempné.» Quant le roy Charles fu couronné, il li convint demourer à Rome tant que les chevaliers de France fussent venus; car il n'avoit pas gent dont il peust en champ venir contre Mainfroy; mais les barons se hastèrent tant que il entrèrent presque tous en Rome.
En l'ost de France fu Bouchart de Vendosme, Guy de Biaujeu[569], évesque d'Aucerre, Guy et Phelippe de Montfort, Guillaume et Pierre de Biaumont, et Robert le fils au conte de Flandres, à grant chevauchiée de gent, car il avoit espousée la fille au roy. Et pour ce qu'il estoit enfant, Gille le Brun, connestable de France, conduisoit son ost. Le roy fu forment lie quant sa gent fu venue; si fist tantost trousser ses harnois, et issi de Rome à grant compaingnie. Tant erra par ses journées qu'il entra en la terre de ses anemis, et vint au pont de Chipre[570] où l'entrée est en la terre de Labour et de Puille, jusques à Saint-Germain l'Aguillier[571].
Note 569: _Biaujeu_. Ou plutôt: _De Mello_.
Note 570: _Chipre_. _Ceperano_, sur le Garigliano.
«A Ceperan', là dove fu bugiardo »Ciascun Pugliese....»--(Dante. _Inferno, C° 28._)
Note 571: _Saint-Germain-l'Aguillier_. Aujourd'hui _San-Germano_, au pied du mont Cassin.
Le chastel de Saint-Germain estoit de tous les autres du pays le plus fort et le mieux garni; et y avoit tant de gent d'armes et si grant plenté de vitaille que on ne cuidoit point qu'il peust estre pris légièreraent. En ce chastel estoit moult grant partie de la gent Mainfroy, qui estoient Alemans, Puillois et Sarrasins. Tant furent oultre-cuidiés qu'il mandèrent à Mainfroy qu'il luy rendroient Charlot de France ou mort ou pris prochainement; et que il ne seroit jà si hardi qu'il les osast attendre. Mais le roy Charles ala tant avant que luy et son ost furent oncques près du chastel, si tendirent leur tentes et leur paveillons; et les garçons et les gens de pié alèrent aux murs pour veoir coment le chastel estoit fort et deffensable.
Les Sarrasins et les souldoiers les commencièrent à mocquier et à mesdire villainement et à dire: «Où est Charlot vostre chétif roy?» Ceux qui ne porent souffrir leur villaines paroles leur lancièrent pierres, et commencièrent à paleter d'une part et d'autre; le cri commença et la noise de plus en plus, si que tout l'ost se commença à esmouvoir. Aucuns des barons de France qui avoient tendu leur paveillons plus près du chastel que les autres oïrent la noise; si s'armèrent pour ce qu'il cuidoient estre surpris et que ceux de Saint-Germain fussent issus hors; tous coururent ensemble à l'assaut du chastel, ainsi comme sé il ne doubtassent nul péril. Là fu l'assaut fort et aspre des François, si que ceux du chastel furent tous espouventés de ce qu'il se virent assaillis de toutes pars si asprement, et s'en tourna une partie en fuie si coiement que les François n'en sorent riens.
Bouchart de Vendosme vit une porte ouverte, si se féri au chastel tout le premier et Jehan son frère. Là se combatirent asprement les deux frères, et férirent tant à dextre et à senestre, qu'il firent voie à ceux qui après eux venoient et que la porte fu toute pourprise de la gent du conte, et que François y entrèrent communément.
Quant ceux du chastel se virent si avironnés, il furent si espoventés qu'il commencièrent à fouir. Un escuier qui aloit après le conte de Vendosme, prist sa banière et la porta en une haute tour, si que ceux qui dehors estoient là porent veoir; si commencièrent à corre vers le chastel, et entrèrent ès portes viguereusement; et quanqu'il encontrèrent de leur anemis mistrent à l'espée, et prisrent le chastel qui moult estoit bien garni de vins et de viandes.
XCII.
ANNEE 1266.
_Coment le roy se conseilla aux barons._
Le premier jour de quaresme fu le chastel de Saint-Germain pris. Quant l'ost de France se fu reposé, le roy Charles s'en ala après ceux qui s'en estoient fouis de Saint-Germain. Quant il sorent que le roy venoit après eux, si s'en alèrent à Mainfroy leur seigneur qui estoit logié devant Bonnivent en une plaine. Le conte Gauvain et le conte Jourdain rassemblèrent leur gent, car il furent moult dolens du meschief qui leur estoit avenu: si donnèrent conseil à Mainfroy qu'il attendist le roy Charles à bataille; et le roy ala tant avant qu'il fu près de l'ost Mainfroy qui estoit jà tout ordenné à bataille ès plains de Bonnivent.