Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 27
Lors fist venir le roy le seigneur de Coucy par devant luy, et luy commanda qu'il respondist du cas dessus dit. Le sire de Coucy, par la volenté du roy, appela tous les barons pour li conseillier, et y alèrent presque tous, et demoura le roy presque tout seul. L'entencion le roy estoit de faire droit jugement, et de le punir d'autelle mort comme il avoit les enfans fait mourir sans soy fléchir.
Quant les barons virent la volenté du roy, si furent tous espoentés et courrouciés; si loèrent au seigneur de Coucy qu'il n'attendist pas jugement, ainsois se méist du tout en la mercy du roy. Les barons vindrent devant le roy et lui prièrent moult doucement qu'il eust pitié de son baron, et qu'il en prist telle amende comme il voudroit. Le roy, qui moult fu eschaufé de justice, respondi: «Sé je cuidasse que Dieu me sceust aussi bon gré de luy justicier comme de laissier[504], maintenant mourust d'aussi villaine mort comme il fist les enfans justicier et mourir sans cause qui estoient innocens; né jà ne feust laissié pour baron nul qui luy appartenist.»
Note 504: _De laissier_. De le laisser, de ne pas en faire justice. Le roi veut dire que s'il pensoit que Dieu ne s'offensât pas de la punition plus que de l'acquittement d'Enguerrant, lui pencheroit pour la punition. Vély et les autres n'ont pas compris cette réponse.
A la parfin quant le roy vit les humbles prières de ses barons, il se fléchi et s'accorda que le sire de Coucy rachetast sa vie. Si fu l'amende jugiée à dix mille livres de parisis; et avec ce il demourroit en la Saincte terre d'Oultre-mer par l'espace de trois ans, pour aidier la Saincte terre à deffendre contre les Sarrasins à ses propres cous, et establiroit deux chapelles où l'en feroit le service de saincte églyse pour les enfans, pour leur ame et pour toutes autres.
Quant l'amende fu tauxée et jugiée, le sire de Coucy se hasta moult de faire le commandement du roy: si envoia à Paris dix mille livres. Le roy ne voult point qu'il demourassent en son trésor, ainsois en fist faire la maison Dieu de Pontoise, et la multiplia en rentes et en terres, et si en fist faire le dortoir aux Frères Prescheurs de Paris; et du remenant fist faire le moustier aux Frères Meneurs de Paris. Et le sire de Coucy s'en ala oultre mer, qui n'osa demourer oultre le terme qui luy fu mis. Grant exemple doit estre à tous ceux qui tiennent justice; que si très haut homme et de si grant lignage qui n'estoit accusé que de povres gens, trouva à grant paine remède de sa vie[505].
Note 505: Gringoire, dans sa _Vie de saint Louis par personnages_, a mis encore à profit cette anecdote. Voy. O. Leroy; _Etudes sur les mystères_. Paris, 1837.
LXXVI.
ANNEE 1256.
_De la grant sapience le roy de France._
Quant les barons de France entendirent le grant sens et la droicte justice qui estoit au bon roy, si le doubtèrent moult forment et luy portèrent honneur et révérence, pour ce qu'il estoit de moult saincte vie. Si ne fu puis nul homme qui osast aler contre luy en son royaume; et sé aucun estoit rebelle, tantost estoit humilié son orgueil. En ceste manière tint le roy son royaume en pais tout le cours de sa vie, puis qu'il fu repairié de la terre d'Oultre-mer. Quant le roy savoit aucun haut prince qui eust aucune indignation ou aucune male volenté contre luy, laquelle il n'osoit appertement monstrer, luy par son bon sens le traioit à paix charitablement pour débonnaireté, et faisoit amis de ses anemis en concorde et en paix. Et, si comme l'escripture dit: _Miséricorde et pitié gardent le roy, et débonnaireté ferme son trone_; tout ainsi le royaume de France fu gardé fermement et en pitié au temps du bon roy; car miséricorde et vérité qu'il avoit tousjours amies le gardèrent. Es causes qui estoient tournées contre luy de ses hommes et de ses subgiés, le bon roy aleguoit tousjours contre luy. Pour ce le faisoit que tous ceux qui estoient de son conseil et qui devoient faire droit jugement pour luy ou contre luy, ès causes menées ontre ses subgiés, ne se declinassent de faire droit jugement, pour la paour de luy. Il envoioit souvent enquesteurs sus ses prevost et sus ses baillis parmi le royaume, et quant l'en trouvoit chose qui faisoit à amender, il faisoit tantost restablir le deffaut qui faisoit à amender. Icel meisme faisoit-il souvent faire sus la mesnie de son hostel, et faisoit punir ceux que l'en trouvoit coupables, selon ce qu'il avoient desservi. Il se gardoit moult de dire vilaines paroles, meismement de détractions et de mençonges. Pou ou néant maudissoit, né jà ne déist villenie à homme, tant fust de petit estat. Especiaulment le roy se tenoit de jurer du tout en tout, en quelque manière que ce fust: et quant il juroit, si disoit-il: _Au nom de moy_; mais un frère meneur l'en reprist, si s'en garda du tout en tout, et ne jura autrement fors tant qu'il disoit: _si est_, ou _non est_. L'en ne povoit trouver homme tant fust sage né lettré qui si bien jugeast une cause comme il faisoit né qui donnast meilleure sentence né plus vraie.
LXXVII.
ANNEE 1256.
_Coment le roy servoit les povres._
Chascun samedi avoit le roy acoustumé de laver les piés aux povres en secret lieu. Et estoit par nombre quatre les plus anciens et les plus desfais que on peust trouver; si les servoit dévotement à genoux, et leur essuyoit les piés d'une touaille, et puis les baisoit et leur donnoit l'eaue pour laver leur mains, et les faisoit asseoir au mengier, et en propre personne il les servoit de boire et de mengier, et souvent s'agenouilloit devant eux.
Après ce qu'il avoient mengié, il donnoit à chascun quatre sous. Et, s'il avenoit que aucune essoigne[506] le presist, qu'il ne peust faire le service aux povres, il vouloit que son confesseur le fist ainsi comme il le faisoit. Grant honneur portoit le roy à ses confesseurs, dont il avenoit souvent que quant le roy se séoit devant son confesseur, et fenestre ou huis se débatoient ou ouvroient pour la force du vent, hastivement se levoit et l'aloit fermer, ou mettre en tel point qu'elle ne fist noise à son confesseur. Si luy dist son confesseur que il se souffrist de ce faire. Et il luy dist: «Vous estes mon chier père, et je suy vostre fils; par quoy je le doy faire.»
Note 506: _Essoigne_. Besoin, nécessité.
LXXVIII.
ANNEE 1256.
_Coment le roy faisoit abstinence de son corps._
Le roy, du consentement la royne sa femme, se tenoit par tout l'avent et par tout caresme, et par toutes les hautes vigiles, de couchier en son lit. Et, après ce qu'il avoit receu le précieux corps Nostre-Seigneur Jhésucrist, il s'en tenoit par trois jors. Il vouloit que ses enfans qui estoient parcreus et en aage oïssent chacune journée matines, la messe et vespres, et complie hautement à note, et vouloit qu'il fussent au sermon pour entendre la parole de Dieu, et que il déissent chascun jour le service Nostre-Dame, et qu'il scéussent lettres pour entendre les escriptures.
Quant il avoit souppé, il faisoit chanter complie, et puis retornoit en sa chambre et faisoit ses enfans séoir devant luy, et leur monstroit bonnes exemples des princes anciens qui par convoitise avoient esté décéus, et les autres qui par luxure et par orgueil et par tels vices avoient perdu les royaumes et leur seigneuries. Il faisoit porter à ses enfans chapeaux du roses ou d'autres fleurs au vendredi, en remembrance de la saincte couronne d'espines dont Jhésucrist fu couronné le jour de sa saincte passion.
LXXIX.
ANNEE 1256.
_Coment le roy se confessoit._
A coustume avoit le roy de soy confesser tous les vendredis de l'an dévotement et secretement. Tousjours après sa confession recevoit discipline par la main de son confesseur de cinq petites chaiennes de fer jointes ensemble que il portoit en une petite boiste d'ivoire en une aumonière de soie. Telles boistes à tout telles chaiennes donnoit-il aucunes fois à ses privés amis pour recevoir autelle discipline comme il faisoit. S'il avenoit que son confesseur luy donuast trop petis cous, il luy faisoit signe qu'il ferist plus asprement. Pour une haute feste il ne laissoit à prendre sa discipline dessus dicte[507].
Note 507: Guillaume de Nangis, que notre auteur traduit dans tous ces pieux détails, ajoute ici: «Né ce ne fait pas à trespasser coment uns confessors que li rois ot devant frère Gefroi de Baulieu, li donnoit aspres et dures disciplines, en tele manière que sa char, qui tendre estoit, en estoit moult grevée. Mais oncques li bons rois, tant come il vesqui, ne le voult dire; ainsois le dist après sa mort tout en jouant et en riant à frère Gefroi.» (Edition du Louvre, p. 239.)
Long-temps porta le roy la haire à sa char toute nue; mais il la laissa par le commandement de son confesseur, et pour ce qu'elle luy estoit trop griève: et portoit une couroie de haire: et, pour ce qu'il la laissa à porter, il commanda que son confesseur donnast chascun jour aux povres quarante sous. A coustume avoit le roy de jeuner tous les vendredis de l'an, né ne mengeoit char né sain[508] au mercredi. Et toutes les vigiles de Nostre-Dame, il jeunoit en pain et en eaue, et aussi faisoit-il le vendredi benoist. Il ne goustoit de poisson né de fruit les vendredis de caresme, et metoit tant d'eaue en son vin qu'il ne sentoit que pou ou néant de vin.
Note 508: _Sain_. Graisse.
LXXX.
ANNEE 1256.
_Coment le roy fist plusieurs religions en France._
Dès le temps de s'enfance fu le roy piteux des povres et des souffraiteux: il avoit acoustumé par tout là où il estoit que six-vins povres fussent péus[509] en son hostel; chascun jour en caresme croissoit le nombre, et souvent estoit que le roy les servoit, et metoit la viande devant eux, meismement[510] aux hautes vigiles des festes sollempnels. Avec tout ce, il donna moult grans aumosnes et larges aux povres hospitaux, aux povres maladeries et aux autres povres collièges et aux povres qui plus ne povoient labourer par viellesce ou par maladie: si que à paine povoit estre raconté le nombre des povres qu'il soustenoit. Dont nous poons bien dire que il fu plus beneuré que Titus l'empereur de Rome, dont l'istoire raconte qu'il estoit tout forment couroucié, le jour qu'il n'avoit largement donné aux povres[511].
Note 509: _Péus_. Repus, restaurés.
Note 510: _Meismement_. Surtout.
Note 511: _Donné aux povres_. Voilà comme le chroniqueur de saint Louis et saint Louis même devoient entendre le célèbre mot de Titus: _Amici, diem perdidi_. En effet, comment Titus n'auroit-il pas perdu bien des journées, si, dans la distribution de ses bienfaits, il avoit oublié les pauvres, les malades et les malheureux de toute espèce!
Dès le commencement que il vint à son royaume tenir et il le sot appercevoir, commença-il à édifier plusieurs moustiers et maisons de religions, entre lesquelles Royaumont fu l'une des belles et des nobles. Il fist édifier pluseurs maisons de frères Prescheurs et Meneurs en pluseurs cités et chastiaux de son royaume; il fist parfaire la maison Dieu de Paris[512], et celle de Pontoise, et celle de Compiègne et de Vernon, et leur donna grans rentes. Il fonda l'abbaye Saint-Mahieu de Rouen, et fonda l'abbaye de Longchamp, où il mist femmes de l'ordre des frères Meneurs. Il donna plain povoir à la royne Blanche sa mère de fonder l'abbaye du Lis delès Meleun sur Seine, et celle delès Pontoise que on nomme Maubuisson. Il fist faire la maison des avugles delès Paris[513], pour mettre tous les povres avugles de la ville, et leur fist faire une chappelle où il oient le service Nostre-Seigneur. Il fist faire la maison de Chartreuse delez Paris[514], et donna aux frères qui servoient ilec le souverain créateur, rentes souffisans. Et si fist faire une maison au chemin de Saint-Denys en France qui fu nommée la maison des Filles Dieu[515]. En celle maison fist mettre une grant quantité de femmes qui par povreté s'estoient mises et abandonnées au péchié de luxure; et donna à la maison Dieu quatre cens livres de rente pour la maison soustenir. Avec ce, il fist faire pluseurs maisons de Beguines parmi son royaume, et leur fist moult de graces pour leur vivre, et commanda que nulle n'en fust esconduite qui vouldroit vivre chastement. Aucunes gens de son hostel murmurèrent que il faisoit si grans aumosnes, et luy distrent; car il ne s'en porent tenir. Et il respondi: «Je aime mieux que grans despens soient fais en aumosnes pour l'amour de Dieu, que ès vaines gloires de ce monde.» Né jà pour les grans despens que le roy faisoit en aumosnes, ne laissoit-il à faire grans despens en son hostel chascun jour. Largement et liement se contenoit le roy au parlement, et estoit sa cour aussi largement servie comme elle fu oncques au temps de ses devanciers.
Note 512: _La maison Dieu_. L'Hôtel-Dieu.
Note 513: _Delez Paris_. Près du cloître Saint-Honoré.
Note 514: _Delez Paris_. D'abord dans le village de Chantilly, puis dans l'hôtel ou château de _Vauvert_, situé au centre de la Pépinière actuelle du Luxembourg.
Note 515: _Filles-Dieu_. Sur remplacement des passages du Caire.
Le roy amoit toutes gens qui entendoient à Dieu servir et qui portoient habit de religion. Il fit grace aux frères Nostre-Dame du Carme, et leur fist faire une maison sus Saine[516], et acheta la place d'entour pour eux eslargir, et leur donna revestemens et galices[517] et toutes choses qui sont convenables à Dieu servir et à faire son office.
Note 516: _Sus Saine_. Vers le quai de la Grève. De leur manteau rayé le peuple prit occasion d'appeler ces religieux _Les Barrés_. De là le nom de la _rue des Barrés_, qui conduit aujourd'hui au port Saint-Paul.
Note 517: _Galices_. Calices.
Après il acheta la granche à un bourgois de Paris et toutes les appartenances et leur en fist faire[518] un moustier dehors la porte de Montmartre. Les frères des Sacs furent hébergiés en une place sus Saine par devers Saint-Germain-des-Prés[519] qu'il leur donna; mais pou y demourèrent, car il furent quassés et abatus. Après qu'il furent abatus, les frères de Saint-Augustin vindrent demourer en icelle place pour ce qu'il estoient trop estroitement hébergiés. Une autre manière de frères vindrent au roy qui disoient qu'il estoient de l'ordre des Blans Mantiaux, et luy requistrent qu'il leur aidast à ce qu'il peussent avoir une place où il peussent demourer à Paris: et le roy leur acheta une maison et la place entour delès la vielle porte du Temple, assez près des Tisserans[520]; mais il furent abattus au concilie de Lyon que Grégoire dizième fist.
Note 518: _Leur en fist_. Notre chroniqueur, qui se règle ici sur Joinville, n'a pas bien reproduit le texte de son modèle. Joinville dit qu'il donna cette maison aux Frères Augustins. Elle étoit près de la porte Montmartre et de la rue dite plus tard de la _Jussienne_. Les Augustins y restèrent jusqu'au moment où ils acquirent la maison des _Frères Sachets_ ou _des Sacs_.
Note 519: Sur l'emplacement du _Marché de la Volaille_.
Note 520: _Des Tisserans_. Dans la rue qui prit à compter de là le nom de rue des _Blancs-Manteaux_. Ces moines, dont le véritable nom étoit _Serfs de la vierge Marie_, devoient leur surnom à la couleur de leurs manteaux. Ils furent supprimés en 1271 et remplaces en 1299, dans leur maison de Paris, par les Guillelmites. En 1622, ces derniers obtinrent leur réunion aux Bénédictins réformés dits de _la Congrégation de Saint-Maur_.
Après revint une autre manière de frères qui se faisoient nommer les Frères de Saincte-Croix, et requistrent au roy qu'il leur aidast, et le roy le fist moult volentiers; en une rue les héberga qui estoit appelée le Quarrefour du Temple[521], et qui ores est nommée la rue Saincte-Croix.
Note 521: _Quarrefour du Temple_. Félibien dit qu'avant les _Chanoines réguliers de Sainte-Croix_, la rue s'appeloit _de la Bretonnerie_, où étoit l'ancienne monnoie du roi. (Hist. de Paris, tome 1, p. 373.)
En ceste manière, comme nous avons dit, avironna le roy tout Paris de gent de religion. Les congrégations de religieux visita souvent et leur requeroit en chapitre humblement à genoux que il priassent pour luy et pour ses amis. Lesquelles humbles prières esmouvoient souvent les gens qui entour luy estoient à faire bonnes oeuvres et de vivre sainctement.
LXXXI.
ANNEE 1256.
_Coment le roy donnoit ses prouvendes_[522].
Note 522: _Prouvendes_. Provisions, prébendes, bénéfices.
Quant le roy donnoit aucuns bénéfices qui appartenoient à sa collacion, il faisoit enquerre s'il estoient bonnes personnes et de dévote vie, sans luxure et sans orgueil et sans arrogance; espéciaulment quant évesque ou archevesque mouroit, là où il avoit sa régale, par le chancelier de Paris et par autres bonnes gens; et ceux qui avoient bon renom avoient les prouvendes. Il ne donnoit nul bénéfice à clerc nul, tant fust lettré, qui eust autre bénéfice et autre prouvende, s'il ne résignoit avant ceux que il tenoit; né ne voult oncques donner né octroier bénéfices né prouvendes, sé il ne eust certains tesmoins que il fust vague, et que celuy qui le possédoit estoit mort. Tous les jours disoit le roy les Heures de Nostre-Dame entre luy et son chapelain, et tout le service des Mors. Et quant il disoit ses heures si se gardoit de parler, sé ne fust aucun pour qui il ne le peust bien refuser.
LXXXII.
ANNEE 1256.
_Coment le roy envoioit ses lettres privéement._
Une chose de mémoire digne devons bien raconter: il avint que le roy estoit à Poissy secrètement avec ses amis; si dist que le greigneur bien et la plus haute honneur qu'il eust oncques en ce monde luy estoit avenue à Poissy. Quant la gent l'oïrent ainsi parler, si se merveillèrent moult de quelle honneur il disoit, car il cuidoient qu'il deust mieux dire que telle honneur luy fust avenue en la cité de Rains, là où il fu couronné du royaume de France.
Lors commença le roy à sousrire et leur dist que à Poissy luy estoit avenue celle grant honneur; car il y avoit receu baptesme qui est la plus haulte honneur sus toutes autres. Quant le roy envoioit ses lettres à ses amis secrètement, il metoit: _Loys de Poissy à son chier ami, salut._ Né ne se nommoit point roy de France. Si l'en reprist un sien ami, et il respondi: «Biaus ami, je suis ainsi comme le roy de la fève qui au soir fait feste de sa royauté, et l'endemain, par matin, si n'a plus de royauté.»
Le roy avoit une coustume que quant il estoit près des malades, il s'agenouilloit et leur donnoit sa benéiçon, et prioit Nostre-Seigneur que il leur en voulsist donner garison; et puis si les touchoit de ses dois là où la maladie estoit, et faisoit le signe de la croix, en disant les paroles de la puissance Nostre-Seigneur et de sa digne vertu, après ce qu'il les avoit tenu et baisié. Selonc ce qu'il appartient à la dignité royal, il les faisoit mengier à sa court et leur faisoit à chascun donner de l'argent pour raler en leur contrées.
LXXXIII.
ANNEE 1257.
_Coment Marseille fu prise du conte Charles._
Il avint en ce temps, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens cinquante-sept, Charles conte d'Anjou envoia de ses propres messages aux bourgois de Marseille et leur pria qu'il se tenissent loiaulment vers luy, et que bien le devoient faire pour la contesse sa femme à qui la terre et la contrée appartenoit et par le conte Raimont son père. Il receurent les messages et promistrent la cité et toute la contrée tenir de luy. Mais ne demoura guaires que les puissans hommes de Marseille montèrent en si grant orgueil que il firent tout le commun peuple tourner contre luy; et si chacièrent la gent au conte hors de la cité. Et quant il orent ainsi fait, il s'appareillèrent à armes contre le conte.
Sitost comme nouvelles en vindrent au conte, il assembla grant ost et vint sur eux à moult grant force de gent; et tint le siège longuement devant la cité, et y fist jetter et lancier pierres et mangonniaux si souvent et si espessément que ceux dedens furent à grant meschief, et que viandes leur faillirent. Quant il virent que il ne povoient pas longuement durer, si se rendirent à sa volenté et se sousmirent à mercy.
Le conte Charles fist mener en une place tous ceux qui avoient commenciée la traïson, et commanda que il eussent tous les testes coupées devant tout le peuple. Après il prist tous les chastiaux et les forteresces que Boniface tenoit qui estoit seigneur de Chastelaine[523] en Provence, car il avoit esté en l'aide de ceux de Marseille, et le chaça hors de la terre de Provence.
Note 523: _Chastelaine._ Castellane.
Ainsi comme la guerre estoit à Marseille, Branquelan de Bouloingne fu rappellé à estre Sénateur de Rome, duquel nous avons parlé avant, par le commun peuple des Romains. Mais il vint là à moult grant peine pour les aguais qui luy furent fais de la gent de l'églyse. Si tost comme il fu là venu à Rome, il fist abatre toutes les tours de la cité, fors la tour au conte de Naples, et chaça tous les nobles hommes de la partie de l'églyse, et dommagea les cardinaux et mist soubs le pié, pour ce qu'il luy avoient esté contraires à l'autre fois; et assist un port à Rome que l'en nomme Corte[524]: une maladie le prist dont il morut; porté fu à Rome. Là fu plaint et regreté du menu peuple, pour ce qu'il estoit bon justicier et droiturier. Pour l'amour de luy il firent Sénateur de maistre Castellain, qui estoit son oncle. Celle année plut tant et fist si grans cretines[525] d'eaue que les blés qui estoient aux champs et ès granches furent germés, et les vins ne porent meurer[526].
Note 524: _Un port que l'en nomme Corte._ Il falloit: _Une ville que l'on nomme Corneto_. Le latin dit: «In obsidione _Corneti_ infirmitate correptus» et non pas _correctus_, comme l'a imprimé Duchesne.--Corneto est à l'extrémité du _Patrimoine de Saint-Pierre_, vers la Toscane.
Note 525: _Cretines._ Crues, inondations.
Note 526: _Meurer._ Mûrir. Le latin dit: «Et racemi in vineis ad debitam maturitatem pervenire non potuerunt. Propter quod vina nova adeò fuerunt viridia quod cum remorsu et vultûs impatientiâ bibebantur.»
LXXXIV.
ANNEES 1259/1260.
_De la paix du roy de France et du roy d'Angleterre._
Le roy Henry d'Angleterre vint en France l'an mil deux cens cinquante et neuf, et vint avec luy le conte Rogier de Glocestre[527] à grant compaignie de barons, de prélas et de chevaliers. Le roy de France le reçut moult liement et voult que il demourast en son palais à Paris. Grant feste et grant soulas luy fu fait toute une sepmaine, et donna le roy de France grans dons au roy Henry et à ses barons.
Note 527: _De Glocestre._ Ce doit être une faute et il faudroit de _Norfolk_. C'étoit _Rogier le Bigot;_ ou, si c'étoit _Glocestre_, il faudroit _Richard_ au lieu de _Rogier_.
Quant la feste fu départie, le roy Henry ala visiter Saint-Denys où il avoit sa dévocion. L'abbé et le couvent le receurent moult honnourablement, et furent les moines revestus en chapes au cuer. Là demoura le roy un mois et plus; au départir il donna une coupe d'or et un grant henap d'argent. Le jour qu'il s'en parti, il donna sa fille à Jehan, fils au duc de Bretaigne, et s'en revint devers le roy de France.[528]
Note 528: Je suis, à partir d'ici, la leçon unique et complètement inédite du beau manuscrit de Charles V, n° 8395. L'édition imprimée et les autres manuscrits portent seulement: