Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 26
Note 473: _Cercièrent._ Visitèrent.
Adonc commandèrent que tous alassent aux avirons, et les aucuns se tenissent près du voile pour veoir la contenance du vent et de quel part il venoit. Quant tous les mariniers furent aprestés, les maistres tournèrent les gouvernaux et se mistrent à la voie. Tant alèrent de jour et de nuit que il arrivèrent en onze sepmaines au port de Marseille: lors issirent des nefs, et mirent hors chevaux et armes et leur autre harnois: et puis se mistrent au chemin, et chevaucha tant le roy qu'il vint à Tarascon au disner, et puis passa le Rosne et vint au giste à Beauquaire. D'ilec se parti et chevaucha tant qu'il vint en France, où il fu receu à grant joie du peuple de Paris et des gens de la contrée.
Quant il se fu reposé, il s'en ala à Saint-Denys en France, et visita les benois corps sains qui en l'églyse reposent et rendi graces à Dieu et aux glorieux martirs de ce qu'il estoit retourné sain et sauf; et donna à l'églyse le plus riche drap d'or que l'en peust savoir en nulle terre, et un paveillon de soie moult riche et moult bel; et commanda qu'il fust mis sus le corps des glorieux martirs aux grans festes sollempnelles.
LXX.
ANNEE 1254.
_De pluseurs aventures._
Celle année que le roy vint d'Oultre-mer mourut le pape Innocent à Naples; et les cardinaux esleurent Alixandre qui fu né de Compiègne. L'année après en suivant, les Frisons se assemblèrent et vindrent à ost contre le roy des Rommains et l'occirent. En ceste année meisme ceux d'Aast firent une grant traïson, eux et ceux de Thorin; car il vendirent[474] le conte Thomas de Savoie, et si estoit leur maistre et leur capitaine.
Note 474: _Il vendirent._ Nangis dit: _Ils prisrent_.--_Aast._ Asti.
Quant le roy de France sot la mauvaistié de ceux d'Aast, si commanda que tous les marchéans de la cité d'Aast et de Thorin qui seroient trouvés en son royaume fussent pris et retenus; et d'aultre part, Pierre de Savoie, frère dudit Thomas, s'en ala à grant ost avec Boniface, l'esleu de Lyon, sur le Rosne, et assistrent la cité de Thorin, et lancièrent pierres et mangonniaux et leur donnèrent maint assaut, mais prendre ne le porent pour chose qu'il sceussent faire.
D'illec se partirent et gastèrent la terre environ, et firent tant de dommage comme il porent. Assez tost après, ceulx d'Aast rendirent le conte Thomas pour la doubtance du roy et pour le dommage qui leur en povoit venir. En celle meisme année avint que le conte de Flandres et son frère, que la contesse avoit eu de Guillaume de Dampierre[475], alèrent sus le conte Florent de Hollande, et commencièrent sa terre à gaster. Florent assembla sa gent et vint contre eux à bataille et se combati tant à eux qu'il ot victoire et les prist et mist en sa prison.
Note 475: _Guillaume de Dampierre._ Nangis ajoute: «Fratre domini Herchambaudi de Borbonio.»
Erart de Valery fu pris en celle bataille, et assés autres chevaliers de France.[476] Icelluy Florent estoit frère Guillaume[477] que les Frisons avoient occis. La cause pourquoy il se combati contre le conte de Flandres fu pour ce qu'il estoit de la partie Jehan et Baudouin d'Avesnes, enfans de ma dame Marguerite contesse de Flandres. Pour la grant haine qu'elle avoit à ses enfans, elle donna Valenciennes et tout Henaut à monseigneur Charles frère le roy de France; et maintenoit la dicte contesse en parlement, par devant le roy, qu'il estoient bastars et qu'il ne devoient point estre hoirs de la terre, pour ce que leur père estoit sousdiacre avant qu'il espousast la contesse. Mais les enfans prouvoient tout le contraire et se deffendirent du cas bien et avenaument.
Note 476: _Et autres chevaliers de France._ Entr'autres Thibaut II, comte de Bar, dont j'ai retrouvé une chanson qu'il composa durant sa captivité et adressa au preudome Erard de Valery. On me pardonnera de la publier ici.
I.
De nos barons que vos est-il avis? Compains Erars, dites vostre semblance: En nos parens né en tos nos amis Avés-i vos nule bone espérance Par quoi fussiens hors du Thiois païs Où nos n'avons joie, solas né ris? Au conte Otton[A] ai-jou moult grant fiance.
Note A: _Otton_, surnommé _le Boiteux_, comte du Gueldres.
II.
Dus de Braiban[B], je fui jà vostre amis, Quant jou estoie en délivre poissance; S'adont fussiés de rien nule entrepris En moi puissiés avoir moult grant fiance. Por Deu vos pri, ne me soiés eschis; Fortune fait maint prince et maint marchis Millors de moi avenir meschéance.
Note B: Henry III, surnommé _le Débonnaire_.
III.
Belle-mère[C], oncques vers vos ne fis Por coi éusse vostre male voillance, Très icel jour que vostre fille pris[D]; Vostre voloir ai-je fait très m'anfance; Or sui forment, por vous, liés et pris Entre les mains de mes mals enemis; S'avés bon cuer, bien en prendrés venjance.
Note C: _Marguerite_, comtesse de Flandres, dont le comte du Bar avoit épousé la fille Jeanne.
Note D: En 1245.
IV. Chansons, va, di mon frère le marchis[E], Qu'il à mes omes ne face défaillance; Et me diras tous ceulx de mon païs Que loialtés les prodomes avance. Or verrai-jou qui seront mes amis, Et conoitrai tous mes mals enemis, Qui mar verront la moie délivrance.
Note E: _Henry III_, dit _le Blond_, comte de Luxembourg et marquis de Namur; mari de la soeur du comte de Bar, Marguerite.
(Msc. du roi, fonds de St-Germain, n° 1989.)
Note 477: _Guillaume_, nommé roi des Romains et empereur par le pape.
LXXI.
ANNEE 1255.
_De pluseurs incidences._
Une aultre aventure avint en celle année meisme que Branquelan[478] de Bouloingne la grasse qui estoit Sénateur de Rome, fu assis des nobles hommes au Capitole. Quant il se vit si surpris, il se rendi au peuple sauve la vie; et il le mirent en garde en une forteresce que on nomme les Sept-Solaus. Quant il l'orent une pièce de temps tenu, il le rendirent aux grans seigneurs de Rome; et quant il le tindrent, si le trainèrent villainement et puis le misrent en prison en un chastel que on nomme Passe avant; et l'eussent mis à mort: mais ceux de Bouloingne la grasse avoient bons ostages des Romains et bons pleiges.
Note 478: _Branquelan._ Brancaleone Dandalo, premier _Sénateur_ ou Podestat de Rome.
La cause pourquoy les Romains le avoient en si grant haine estoit pour ce qu'il estoit bon justicier et droiturier, et justicioit ainsi le riche comme le povre; le peuple doubtoit et amoit. Le pape manda à ceux de Bouloingne, par le conseil des Romains, qu'il rendissent les hostages qu'il tenoient ou il entrediroit Bouloingne et tout le pays d'environ; et il luy mandèrent que il ne les rendroient pour nulle chose qu'il sceust faire, ainsois les feroient d'angoisseuse mort mourir sé il ne r'avoient Branquelan leur citoien.
Endementiers que ce descort estoit entre Branquelan et ceux de Rome, Florent de Hollande délivra le conte de Flandres et son frère de sa prison; et en telle manière qu'il auroit à femme l'ainsnée fille le conte de Flandres. Et le conte Charles d'Anjou quitta tout le droit que il avoit en Henaut pour une somme d'argent qui luy fu livrée.
Une autre aventure avint à Rome; que il fu si grant tempeste et si grant esmouvement, et la terre croulla si forment que la grant cloche de Saint-Silvestre de Rome commença à crouller et à sonner, et les tours et les forteresces de la ville à trembler. Et en celle année que la tempeste fu si grant, Richart, conte de Cornouaille, fu couronné à roy d'Alemaigne par la volenté le roy d'Angleterre son frère.
LXXII.
ANNEE 1256.
_Coment le roy amenda l'estat de son royaume._
Après ce que le roy fu retourné en France, il se tint dévotement envers Nostre-Seigneur et fu droiturier à ses subgiés. Il regarda que c'étoit bonne chose d'amender l'estat de son royaume. Premièrement il establi à tous ses subgiés qui de luy tenoient:
«[479]Nous Loys, roy de France, par la grace de Dieu, establissons que tous nos baillis, viscontes, prévos, maieurs de quelque office que il soient, facent serement que tant comme il soient ès offices et ès baillies, il feront droit à chascun sans exception de personnes, ainsi au povre comme au riche, et à l'estranger comme au privé; et garderont les us et les coustumes qui sont bonnes et approuvées. Et sé il avient chose que ceux qui sont ès offices dessus dis facent contre leur serement et il en soient attains, nous voulons que il en soient punis en leurs propres personnes et en leurs biens, selon leur meffait. Et seront les baillis punis par nous, et les autres par les baillis. Après, nous voulons que nos baillis, et tous nos autres sergens feront foy qu'il garderont nos rentes, et que nos drois ne soient amenuisiés; et après ce, il ne prendront né ne recevront, par eux né par autres, dons que on leur face, né or né argent, né bénéfice personnel né autre chose, sé ce n'est pain ou vin ou fruit ou autre viande jusques à la somme de dix sous parisis[480]; et voulons que nul, leur tant soit privé, reçoive courtoisie en leur nom[481].
Note 479: Cette ordonnance est reproduite en d'autres termes dans le 1er volume des _Ordonnances des rois de France_, page 67 et suiv.
Note 480: Le texte de l'édition du Louvre ajoute ici: _En la semaine_.
Note 481: «De rechef il jureront que il ne recevront emprunt de homme nul qui soit demorant en leur baillie; né d'autre qui cause aient par devers eux, né qui prochainement li doivent avoir que il sçaichent, outre la somme de vint livres; lequel emprunt il rendront dedens l'espace de deux mois, jasoit ce que li presterres veille le terme alongier.»
(Édition du Louvre, page 230.)
Et avec ce nous voulons que il promettent par leur serement que jà ne feront présent, né ne donront à nul qui soit de nostre conseil né à autres qui leur appartiengne, né aux enquesteurs qui voisent pour enquerre de leur baillies ou de leur prévostés, coment il se maintiennent. Avec ce il prometront par leur serement qu'il ne partiront à nulles de nos rentes[482] ou de nos baillies ou de nos monnoies, né à chose nulle qui nous appartiengne.
Note 482: _Nulles de nos ventes_. Nangis: _A vente nule que on face de nos rentes._
»Après ce, sé les baillis scevent, soubs eulx, prévos ou maieurs ou sergens qui soient rapineurs ou usuriers, nous voulons que il perdent nostre office et nostre service, et qu'il soient punis et corrigiés de leur mauvaistiés. Et pour ce que nous voulons que le serement qu'il feront soit estroitement gardé, nous voulons qu'il soit pris en plaine assise devant tous, soient clers ou chevaliers. Nous voulons et establissons que tous nos prévos et nos sergens se gardent de jurer le villain serement[483] en despit de Dieu et de sa douce mère; et de jeux de dés et de tavernes souspeçonneuses[484].
Note 483: _De jurer le villain serement_. Nangis: _De dire paroles qui soient au despit de Dieu._
Note 484: _Souspeçonneuses_. Suspectes.
Nous volons que la forge des dés soit abatue par tout nostre royaume, et que les foles femes[485] n'aient maisons à loier pour faire leur péchié: et volons que nos baillis et ceux qui sont en nos offices n'achatent possessions et rentes qui soient en leur baillies né en autres baillies, tant comme il soient en nostre service. Et sé tel achapt est fait, nous volons que il soit mis en nostre main. Nous commandons à nos baillis que tant qu'il soient en nostre service ne marient leurs enfans à nul qui soit demourant en leur baillie sans nostre espécial commandement; et volons qu'il ne mettent fils né fille en nulle religion[486] qui soit en leur baillie, et ne facent donner benefice en saincte églyse, et ne volons qu'il prengnent procuracion né gistes ès maisons de religion. Nous volons que nos baillis et nos prevos n'aient tant sergens que le peuple en soit grevé, et volons que il soient nommés en plaine assise quant il seront fais sergens de nouvel. Si volons que nos sergens qui sont envoiés pour faire aucuns commandement ne soient de riens creus sans lettre de leur souverain. Nous volons que prevos et baillis ne facent grief au peuple qui demeure en leur justices, oultre droiture, né que nul homme soit tenu en prison pour chose qu'il y doie, sé il abandonne ses biens, fors pour nostre debte tant seulement. Nous establissons que sé le debteur confesse la debte que il doit, que amende nulle[487] n'en soit levée; et sé aucuns doivent amende pour leur meffait, nous volons que elle soit jugiée en plain plais. Et sé aucuns prévos ou baillis menacent les gens pour avoir amende en repostaille[488], nous le pugnirons des biens et du corps. Après ce, nous establissons que ceux qui tendront nos baillies et nos prévostés ne soient si osés que il les vendent né mettent hors de leur main sans nostre congié. Et sé il sont deux ou trois ou pluseurs qui achatent ensemble aucuns de nos offices, nous volons que l'un d'eux face l'office et le service qui y appartient à faire. Si volons que nul de nos sergens ne requierre debte que l'en li doie, par soi né par son commandement, mais par autre; sé ce n'est des debtes qui appartiennent à son office.
Note 485: _Foles femmes_. Les prostituées.
Note 486: _Religion_. Maison religieuse.
Note 487: _Amende nulle_. Nul intérêt de la somme due.
Note 488: _En repostaille_. En particulier, et non dans les audiences publiques. Du bas latin _Repositus_.
»Nous deffendons à nos baillis que il ne travaillent nos subgiés en causes entamées par devant eux, pour remuement qu'il facent fors en la cour où il furent premièrement entamées[489]. Avec ce, nous commandons que nul homme ne soit dessaisi de chose qu'il tiengne, sans connoissance de cause ou sans nostre espécial commandement. Et volons que nul ne face deffense de porter blés ou vins ou autre marchandise hors de nostre royaume, sans cause nécessaire ou sans nostre commandement. Et volons que tous nos baillis séjornent quarante jours après ce qu'il seront ostés de leur baillies, pour rendre compte et pour amender les torfais où il seront trouvés.»
Note 489: L'édition du Louvre est encore plus obscure en cet endroit; mais le texte latin éclaircit suffisamment le sens: «Porro, viam maliclis volentes præcludere, quantûm possumus firmiter inhibemus ne Baillivi vel alil Officiales prædicti in causis vel negotiis quibuscumque, subditos nostros locorum mutatione fatigent, sino causâ rationabili, sed singulos in locis illis audient ubi consueverunt audiri, ne gravati laboribus et expensis, cogantur cedere juri suo.»
Par ces establissemens amenda moult le royaume de France, et commença à mouteplier de peuple et de richesses, pour la franchise et pour la bonne garde que les gens d'autres nations i trouvèrent.
LXXIII.
ANNEE 1256.
_De la prevosté de Paris_[490].
Note 490: Ce chapitre est tiré de Joinville.
La prevosté de Paris estoit, en ce temps, vendue aux bourgois de la ville ou à ceux qui acheter la vouloient. Quant il l'avoient achetée, si déportoient[491] leur parens et leur enfans en assés de mauvais cas et de grans oultraiges qu'il faisoient au menu peuple et à ceulx qui ne se osoient revenchier. Par ceste raison estoit le menu peuple trop défoulé. Et ne povoit l'en avoir droit des riches hommes, pour les grans dons que il faisoient au prevost. Qui en ce temps disoit voir devant le prevost et qui vouloit son serement garder que il ne fust faux parjure, d'aucune debte ou d'aucune autre chose où l'en fust tenu de répondre, le prevost en levoit amende, ou il estoit dommagié ou puni[492]. Par les grans rapines qui estoient faites en la prevosté de Paris, le menu peuple n'osoit demeurer en la terre le roy, ainsois demouroit en autres seigneuries, si que la terre le roy estoit si vague que quant le prevost tenoit ses plais, il y venoit si pou de gens que le prevost se levoit, sans oïr personne nulle qui se volissent présenter devant luy. Avec tout ce, il estoit tant de larrons entour le pays, que maintes plaintes en furent devant le roy. Si voult que la prevosté de Paris ne fust plus vendue; ainsois manda l'évesque de Paris et luy dist que ce estoit contre droit et raison que quant les gens vouloient garder leur serement et ne vouloient pas eux parjurer, qu'il en estoient pugnis. «Si vous pri,» dist le roy, «sire évesque, que vous corrigiez ceste mauvaise coustume en vostre terre, et je la corrigerai en la moie.» L'évesque respondi qu'il s'en conseilleroit en son chapitre. Et quant il s'en fu conseillié, il n'en fist riens, pour la convoitise de perdre ses amendes. Onques pour ce le roy ne laissa à enteriner son propos: si donna bons gages à ceux qui gardèrent la prevosté de Paris, et abati toutes mauvaises coustumes dont le peuple estoit grevé, et fist enquérir par tout le païs où il péust trouver homme qui fist bonne justice et roide, et qui ne soustenoit plus le riche que le povre. Si luy fu enditié[493] Estienne Boileaue[494], lequel Estienne garda la prevosté si bien que les maufaiteurs s'en fuyrent né nul n'i demoura que tantost ne fust pendu ou destruit; né parenté né lignage, né or né argent ne le pooit garentir.
Note 491: _Deportoient_. Soutenoient.
Note 492: Cette phrase est obscure. Je pense qu'il faut entendre que le prévôt forçoit, sous peine d'amende, tous ceux qui étoient appelés en témoignage, à jurer de la vérité de ce qu'on alloit leur demander. Or, comme ces aveux pouvoient être fort dangereux à faire, beaucoup auroient préféré pouvoir dire sans jurer: _Je ne sais, je ne me souviens pas._ C'est encore là ce qu'on exige aujourd'hui dans les causes criminelles; mais il est vrai que nos témoins reculent plus rarement devant la crainte du parjure.
Note 493: _Enditié_. Indiqué.
Note 494: _Boileaue_. Variante: _Boilyaue_.
[495]Ice Boileaue pendi son filleul pour ce que sa mère luy dist qu'il ne se pooit tenir d'embler; et si fist pendre son compère pour ce qu'il renia un guelle[496] de deniers que son hoste luy avoit baillié à garder. Et pour ce que la terre fu franche de pluseurs servages, et pour le bon droit que le prevost faisoit, le peuple laissoit les autres seigneuries pour demeurer en la terre le roy. Si mouteplia tant et amenda que les ventes et les saisines et les achas et les autres levées valurent plus les quatre pars que quanques le roy y prenoit devant.
Note 495: Cet alinéa n'est pris de Joinville ni de Nangis ni des confesseurs du roi. Pierre Gringoire, dans sa vie de saint Louis, a tiré grand parti de cette courte indication de nos chroniques.
Note 496: _Guelle_. Variante: _Geule_, bourse.
LXXIV.
ANNEE 1256.
_De celui qui jura vilain serement._
Une fois avint que le roy chevauchoit parmi Paris; si oï et entendi un homme qui jura trop villainement de Dieu: si en fu le roy moult courroucié en son cuer et commanda que il feust pris, et le fist signer d'un fer bien chaut et ardant parmi la lèvre de sa bouche, pour ce que il eust perdurable mémoire de son péchié, et que les autres doubtassent à jurer villainement de leur créateur. Moult de gens[497] murmurèrent contre le roy pour ce que cil estoit si laidement signé. Le roy, qui bien entendi leur murmurement, ne s'en esmut de rien contre eux, ainsois fu remembrant de l'escripture, qui dit: «Sire Dieu, il te maudiront et tu le béniras.» Si dist une parole qui bien fu escoutée: «Je voudroie estre ainsi signé et en telle manière comme celluy est, et jamais villain serement ne feust juré en mon royaume.» La sepmaine emprès que cil fu signé, le roy donna aux povres femmes lingières qui vendent viez peufres[498] et viez chemises, et aux povres ferrons qui ne pevent avoir maisons la place d'entour les murs des Innocens pour Dieu et en aumosne. Si en fu moult bénéi du peuple[499].
Note 497: _Moult de gens_. «Multi secundûm sæculum sapientes.» (Nangis.)
Note 498: _Viez peufres_. Vieilles fripperies.
Note 499: De là sans doute l'origine du nom des rues de la _Grande Fripperie et de la Ferronnerie_. Nangis dit seulement ici «que le roy fist faire une nouvelle oeuvre pour le prouffit du peuple de Paris, dont il receut moult de bénéiçons,» sans spécifier quelle étoit cette oeuvre. Dulaure, dans son abominable _Histoire de Paris_, ne dit rien de tout cela. En revanche, il transforme en habitude constante de saint Louis la rigueur exemplaire qu'il crut devoir montrer une seule fois à l'égard d'un blasphémateur effronté. Joinville, je dois le dire, cite pourtant encore un orfèvre de Césarée, en Palestine, que le roi, pour un grief analogue, fit exposer dans cette ville entouré des entrailles d'un porc. Puis, il ajoute, comme en parlant d'un fait contestable: «Je oy dire, puis que je revins d'Outre-mer, que il en fist cuire le nez et le balevre à un bourjois de Paris. Més je ne le vis pas.» C'est le bourgeois de Nangis. Voilà donc à quoi se réduisent toutes les _langues percées_ par ordonnance de saint Louis.
LXXV.
ANNEE 1256.
_Du seigneur de Couci pour son meffait._
Assez tost après avint que en l'abbaye de Saint-Nicolas-au-Bois[500] près de Laon estoient demourans trois nobles enfans nés de Flandres, pour apprendre françois. Iceuls enfans alèrent jouer parmi le bois de l'abbaye à tout arçons et saietes ferrées pour berser et pour prendre connins[501]. Si comme il chaçoient leur proie qu'il avoient levée au bois de l'abbaye, il entrèrent au bois messire Enguerrant de Coucy; tantost furent pris et retenus des forestiers qui le bois gardoient.
Note 500: _Saint-Nicolas-au-bois_. Dans la forêt de Voat, entre _Laon_ et _La Fère_.
Note 501: _Connins_. Petits lapins.--_Berser_, tirer de l'arc.
Quant Enguerrant sot le fait par ses forestiers, luy qui fu cruel sans pitié, fist tantost pendre les enfans qui estoient sans malice et ne savoient point la coustume du pays né le langaige. Quant l'abbé de Saint-Nicolas qui les avoit en garde sot ce villain cas, si le monstra à messire Giles le Brun, qui adonc estoit connestable de France. Si en fu forment courroucié, car l'un des enfans ly appartenoit. Si s'en vindrent ambedui au roy de France, et lui requistrent qu'il leur féist droit du seigneur de Coucy.
Quant le roy sot la cruauté si grant et si villaine, si le fist appeler et semondre à sa court pour respondre de ce fait. Quant le sire de Coucy entendi le mandement du roy, il vint à Paris et se présenta devant le roy et dit qu'il ne devoit point respondre de ce fait devant le roy, ainsois devoit respondre du fait devant les pers de France, selon la coustume de baronnie. A ce fu répondu du conseil le roy que le sire de Coucy ne tenoit pas sa terre en fié de baronnie; et tout ce fu prouvé par les registres de la court de France. Car la terre de Boves et la terre de Gournai[502], qui ont la dignité et la seigneurie de baronnie, furent parties de la terre de Coucy pour raison de fraternité[503]; pourquoy il fu dit au seigneur de Coucy qu'il ne tenoit pas sa terre de baronnie, et convenoit qu'il respondist devant le roy, et qu'il ne povoit décliner sa court.
Note 502: _Gournai_. Sur la frontière de Picardie, à quelques lieues de Compiègne.--_Boves_, à deux lieues d'Amiens.
Note 503: _Pour raison de fraternité_. C'est-à-dire par l'effet d'un partage entre frères.
Le roy le fist prendre par sergens d'armes, et le fist mettre en la tour du Louvre en prison fermée, et ly donna jour de respondre de ce fait. Au jour qui fu assigné, les barons de France s'assemblèrent au palais le roy, et furent tous en l'aide au seigneur de Coucy.