Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 24

Chapter 243,924 wordsPublic domain

Les barons s'armèrent et toute leur gent, et entrèrent en galies et en barges; le roy fu en une petite galie avec le cardinal qui tenoit le fust de la saincte croix moult hautement et dignement. En une autre galie qui aloit devant le roy estoit l'enseigne de saint Denys en France; et les frères le roy furent tout entour avironnés de grant plenté de chevaliers, de sergens d'armes et d'arbalestriers. Si comme il approchièrent près de terre, il se lancièrent en leur anemis; et les Sarrasins sajettes et dars leur lancièrent et javelos espessement; et quant vint à l'approuchier, il les férirent des lances et des glaives, et firent tant les barons qu'il furent joings ensemble, et reculèrent les Sarrasins, et fu grant l'occision et l'abatéis de Turs et de chevaux, sans point de dommage des barons. Et furent occis aucuns grans maistres des Sarrasins, si comme le postat[455] de Damiete et deux amiraux, et moult grant foison de piétaille.

Note 455: _Le postat._ Sans doute pour _Podestat_. «Capitaneus.»

En celle bataille ne fu point le soudan de Babiloine qui estoit venu des parties de Damas, et se tenoit à un mille de Damiete, pour ce qu'il estoit enferme de son corps. Quant la desconfiture fu faicte et celle occision, la navie des barons prisrent toute la rivière de Nilus, et estoupèrent toute l'entrée, et prinrent des galies des Sarrasins ce qu'il en porent avoir, et les autres s'enfouirent contremont la rivière.

Après ce qu'il s'en furent fouys, le roy et les barons firent tendre leur tentes et leur paveillons sus le rivage, et se reposèrent celle nuit et le dimenche toute jour et toute nuit; et fu commandé que les garnisons et les chevaux descendissent à terre et venissent en l'ost.

LIII.

ANNEE 1249.

_Coment Damiete fu prise des gens au roy de France._

Les Sarrasins de Damiete furent si espoventés que si comme les barons de France entendoient à eux logier, il attendirent tant qu'il fu anuitié, et puis s'en issirent de la ville celéement et boutèrent le feu dedens. Quant la gent de France l'apperceurent, si coururent celle part vers la cité et entrèrent dedens parmi un pont de nefs que Sarrasins n'orent point loisir de despecier, et regardèrent environ la ville et apperceurent bien que Sarrasins s'en estoient fouis; si le firent assavoir au roy. Et quant il le sot il fist mettre toute sa garnison par toute la cité, et fist tendre ses trefs et ses paveillons plus près de la cité. Moult grant garnison y trouvèrent, et si en avoient Sarrasins assez porté ens, et le feu en avoit d'autre part gasté moult grant partie.

La cité estoit forte de murs et de hautes tours avironnée, et la rivière de Nilus qui tout entour couroit; et si avoit esté enforciée puis que le roy de Jhérusalem l'avoit prise. Le roy commanda que la cité fust délivrée des charoingnes d'hommes et de bestes et d'autres ordures. Quant la cité fu délivrée des ordures, le légat et le patriarche, et les évesques et tout le clergié qui présens estoient, entrèrent à procession en la cité, chantans la louenge de Dieu; et le roy ala après, tout nus piés, et les barons et le peuple, moult dévotement.

Le légat vint premièrement à la mahommerie, et en fist jetter les faulx ymages qu'il y trouva, et réconcilia la place en l'honneur Nostre-Dame-Saincte-Marie, et chanta une messe de Nostre-Dame. Le roy demoura tout l'esté en la ville jusques à tant que la rivière de Nilus fust retraicte, qui celle année fu si grant qu'elle pourprenoit toute la terre et toute la contrée. Autresfois avoit-elle grevé le roy Jehan de Jhérusalem quant il prist Damiete.

Si comme le roy demouroit en Damiete, deux messages vindrent devant luy et luy dirent que le conte de Poitiers venoit au plus tost qu'il povoit, et qu'il estoit entré en mer le jour saint Jehan-Baptiste, avec la contesse d'Artois qui venoit avec luy pour veoir son seigneur. Après ce, ne demoura guaires que les messages furent venus, que le conte de Poitiers et la contesse d'Artois arrivèrent au port de Damiete, et alèrent les barons contre eux et les receurent à grant joie.

LIV.

ANNEE 1249.

_Coment le roy ala à la Maçoure._

Entour la feste de la Toussains, le roy de France et les barons prisrent conseil d'aler à la Maçoure. Si appareillièrent leur ost parmi la rivière de Nilus et par terre, et s'en issirent de Damiete le vingtiesme jour de novembre, contre Sarrasins qui les attendoient d'autre part devant un chastel nommé la Maçoure. Si comme l'ost des barons aloit celle part, Sarrasins les commencièrent à costoier et leur commencièrent à lancier et à traire et saillir à eux, en reculant ainsi comme en fuiant, et puis si retournoient sus eux, et les féroient de dars et de javelos.

En ceste manière souffrirent grans assaux les barons; mais ce ne fu pas sans grant occision des Sarrasins. Tant alèrent les barons qu'il vindrent devant la Maçoure; si n'en porent approchier pour une rivière qui estoit entre la ville et l'ost des François qui Thaneos[456] a nom, et chiet assez près d'illec en la rivière de Nilus. Si tendirent leur tentes et leur pavillons entre ces deux rivières et pourprirent toute la terre. Si comme il estoient illec hebergiés, nouvelles leur vindrent que le soudan de Babiloine estoit mort; mais avant qu'il mourust, il manda son fils qui estoit ès parties d'Orient qu'il venist hastivement en Egypte. Quant celluy-ci oï le commandement de son père, si se mist à la voie et vint à luy. Si tost comme il y fu, le soudan manda tous les plus puissans hommes de sa terre et leur requist que il feissent féaulté et hommage à son fils, et il luy promistrent et jurèrent. Le soudan, qui senti la mort, bailla son ost à conduire à un amiraut qui avoit nom Farhadin.

Note 456: _Thaneos._ Le canal d'_Acmoun-Taneos_. (Voyez la description des lieux dans la _Correspondance d'Orient_, tome 5, p. 370 et suiv.)

LV.

ANNEE 1250.

_Coment François passèrent Thaneos._

En celle place se combattirent les François par mainte fois contre les Sarrasins et en occirent assez et jetèrent en la rivière de Nilus qui est parfonde et roide. Et pour ce que il ne povoient à eux approchier, il firent une chauciée par dessus la rivière de Thaneos pour ce qu'elle estoit parfonde, si que il peussent plus légièrement avenir aux Sarrasins. Les Sarrasins, qui d'autre part furent, mirent grant peine à despécier la chauciée, et à destruire par engins que il drescièrent; et despecièrent un chastel de fust que les barons avoient drescié sus le pas de la chauciée, si que il ne pouvoient passer oultre né à pied né à cheval.

Si comme il estoient en moult grant pensée coment il passeroient oultre, un Sarrasin leur dist qui avoit esté pris en l'ost, qu'il pourroient bien passer oultre par une voie qu'il leur montra assés près de la chauciée qu'il faisoient. Lors s'en vindrent au pas que le Sarrasin leur monstra et passèrent tout oultre à grant paour qu'il ne feussent noiés, pour le rivage qui estoit mol et plain de fange et de boe, et vindrent droit à la chauciée où les Sarrasins avoient drescié leur engins pour rompre la chauciée.

Quant les Sarrasins les apperceurent qui garde ne s'en donnoient, si furent tout esbahis et tournèrent en fuie. Les barons alèrent après eux et occirent tous ceux qu'il porent atteindre, entre lesquels fu Farhadin occis, qui estoit maistre capitaine de leur ost. Après ce qu'il les orent ainsi chaciés, il retournèrent aux tentes des Sarrasins et occirent tous ceux qu'il y trouvèrent, et puis retournèrent à la Maçoure et se desclorent[457] et espandirent parmi les champs. Quant les Sarrasins de la Maçoure virent leur sote contenance, si prisrent force en eux et retournèrent sus les barons et les enclosrent et avironnèrent de toutes pars, et en occistrent grant foison.

Note 457: _Desclorent._ Débandèrent.

Le conte d'Artois vit que les portes de la Maçoure estoient ouvertes: si tourna celle part luy et un chevalier du Temple, et se bouta dedens la ville; mais il fu tantost occis que oncques puis ne peut-on savoir qu'il fu devenu.

Celle journée fu dure et aspre aux barons: car Sarrasins leur lancièrent quarriaux et sajetes espessement, ainsi comme sé ce feust pluie: mais tant se tindrent jusques à heure de nonne qu'il vainquirent l'estour et enchacièrent les Sarrasins par l'aide des arbalestriers.

Quant Sarrasins furent chaciés du champ, les barons se recuellirent ensemble, et mirent leur très et leur paveillons delez les garnisons aux Sarrasins qu'il avoient gaigniées, et se reposèrent illec toute la nuit et le demourant du jour. L'endemain firent un pont de fust pour venir à eux ceux qui estoient de l'autre part de la rivière de Thaneos. Quant le remenant de la gent fu oultre passé, si drecièrent leur tente tout environ le roy, et firent lices et clostures entour leur paveillons des engins aux Sarrasins pour estre plus asseurs. Nouvelles alèrent par tout le païs environ que ceux de la Maçoure estoient assis des crestiens; si commencièrent à venir de pluseurs parties en l'aide des Sarrasins; si s'assemblèrent ensemble et vindrent jusques aux lices et commencièrent à assaillir à grant esfort et espoventable.

Les barons s'aprestèrent d'eux deffendre, et ordenèrent leur batailles et se férirent en eux viguereusement, tant que il les firent reculer et retourner en fuie vers la Maçoure, et les chaçièrent de si près que il en occirent et prisrent des plus hardis et des miex renommés.

LVI.

ANNEE 1250.

_Coment François se partirent de la Maçoure._

Ne demoura pas moult que le fils au soudan, qui mandé estoit devant la mort son père des parties d'Orient où il séjournoit, vint à l'encontre et arriva à la Maçoure à grant foison de Sarrasins. Quant ceux de la Maçoure sorent sa venue, si sonnèrent li cors et buisines et tabours, en alant contre luy; et le receurent à grant joie et liement comme seigneur. Pour la venue de luy crut et enforça moult la puissance des Sarrasins; et aux pelerins avint tout le contraire, car une pestilence de diverses maladies et mortalité tout commune avint lors aux hommes, aux bestes et aux chevaux, dont il furent si domagiés que pou en y avoit qui se peussent aidier. Et avecques ce qu'il estoient si tourmentés de diverses maladies, orent-il souffraite de viandes si que pluseurs defailloient pour faim; car les vaisseaux ne povoient venir parmi la rivière, né rien apporter par devers Damiete pour les Sarrasins qui leur aloient encontre; et prisrent deus vaissiaux qui apportoient grant foison de vitaille et moult d'autres biens, et occisrent tous ceux qui dedens estoient. Si que viandes faillirent ainsi comme du tout, et soustenance aux chevaus. Si chéirent en desconfort et en grant paour. Adonc levèrent le siège devant la Maçoure et se misrent au retour vers Damiete.

LVII.

ANNEE 1250.

_Coment le roy fu prins à la Maçoure._

Si comme le roy de France et sa gent estoient au chemin pour retourner à Damiete, Sarrasins s'aperceurent qu'il laissoient le siège. Si s'armèrent et commandèrent que tous ceus qui porroient armes porter ississent hors, pour les pelerins desconfire; et s'en vindrent à eus si grant plenté de gent d'armes que à peine povoient estre esmés[458]. Le roy né sa gent qui estoient foibles et malades ne se porent deffendre contre si grant gent. Et leur fu fortune si contraire que tous furent pris et une grant partie occis. Mais ce ne fu pas sans grant bataille. Devant le roy estoit un sergent d'armes que l'en appeloit Guillaume du Bourc-la-Royne, qui tenoit entre ses poins une grant hache et faisoit si grant abatéis et si grant occision que tous les Sarrasins estoient esbahis de sa grant force. Le roy li commença à crier à haute voix qu'il se rendist; car il doubtoit moult que si bon sergent ne fust occis. Et népourquant jà ne fust eschapé sé ne fust un crestien renoié qui li dist en Anglois qu'il se rendist et il li sauveroit la vie.

Note 458: _Esmés._ Estimés.

Tant férirent et chaplèrent Sarrasins sus Crestiens que tous furent pris. Le roy estoit si malade qu'il ne se povoit soustenir; si fu porté entre bras avironnés de Sarrasins à la Maçoure. Quant vint vers vespres, le roy demanda son livre pour dire vespres si comme il avoit acoustumé, mais il n'y trouva nul qui luy peust baillier, car il estoit perdu avec le harnois. Si comme il pensoit, dolent et triste, le livre fu aporté devant luy, dont ceux qui environ luy estoient se merveillèrent moult.

De toute la gent au roy de France qui avec luy estoient alés à la Maçoure, n'eschapa fors le cardinal de Rome qui un pou devant s'en estoit parti; et ceux qui cuidèrent eschaper parmi la rivière furent tous pris, et tous leur galies et les biens qui dedens estoient; et occirent les Sarrasins tous les malades qu'il trouvèrent, et pluseurs en desmembrèrent à grans hachie et à grant douleur.

LVIII.

ANNEE 1250.

_Coment le soudan requist le roy de pais._

Quant Sarrasins orent pris le roy de France et toute sa gent, si leur firent moult de despit, et leur crachièrent ès visages, et pissèrent sus eux et sus le signe de la croix et défoulèrent aux piés. Et quant il les orent bien batus et laidis, il les envoièrent en diverses prisons. Le roy estoit si malade que ses gens avoient petite espérance de sa vie; si luy donna Dieu si grant grace, que le soudan fist prenre garde de luy par ses mires, et luy fist administrer quanqu'il vouloit tout à sa volenté.

Tant ala le temps avant que le roy tourna à guérison et qu'il respassa de sa maladie. Et si tost comme il fu guari, le soudan le fist requerre de paix et de trièves ainsi comme par menaces, et requist que Damiete luy fust rendue avec toute la garnison que sa gent y avoient trouvée; et que tous les coux, dommages et despens qu'il avoient fais dès le jour que Damiete fu prise luy fussent rendus et restablis.

Adonc parlèrent ensemble de raençon et de faire paix en la manière qui s'ensuit: c'est assavoir que le roy seroit délivré et tous ceux qui avec luy estoient venus en Egypte, et tous autres crestiens de quelque nacion que il fussent, dès le temps Quaimel[459] qui fu soudan et aieul de cestui soudan, qui donna à son temps trièves à l'empereur Federic, et les metroit hors de prison et délivreroit frans et quites de tous empeschemens. De rechief que toutes les terres que les crestiens tenoient au royaume de Jhérusalem il tendroient paisiblement et auroient trièves de Sarrasins jusques à dix ans. Et pour ces convenances faire fermes et estables, le roy estoit tenu de rendre Damiete et huit mille besans sarrasinois; par tel convent que le roy délivreroit tous les Sarrasins qu'il avoit pris en Egypte, depuis le temps qu'il y estoit venu, et tous les autres Sarrasins qui avoient esté pris puis le temps l'empereur Federic. Avec tout ce, il fu accordé que tous les biens et les meubles que le roy avoit laissiés en Damiete et tous les barons seroient sauvés et seroient dessoubs la garde au soudan et en sa deffense, jusques à tant qu'il fussent conduis en la terre des crestiens. Et tous les enfermes crestiens et les autres qui demourroient, pour leur biens oster de Damiete seroient asseurs, et aussi se pourroient partir touteffois qu'il vouldroient, sans empeschement, ou par mer ou par terre, et leur donroit le soudan sauf conduit jusques en la terre des crestiens. Si comme ces choses furent affermées par serment et acordées, le soudan ala disner en sa tente ainsi comme environ tierce.

Note 459: _Quaimel._ Malek-Kamel.

Ainsi comme il fu levé de disner, aucuns amiraux[460] luy vindrent au devant, et luy lancièrent coustiaux et espées et le navrèrent mortelment, et puis le boutèrent contre terre et le détrencièrent en plusieurs pièces, devant tous les amiraux de son ost; mais ce ne fu point sans l'accort de la greigneur partie.

Note 460: _Amiraux._ Ce mot a toujours ici le sens de _baron_, capitaine, seigneur. On sait que c'est le mot arabe, _emir_, maître avec l'addition de l'_article al_, qui précédoit le nom spécial de l'office.

Quant l'aventure fu ainsi avenue, les amiraux qui avoient le soudan occis vindrent à la tente le roy tous eschaufés d'ire et de courroux, et levèrent les espées toutes sanglantées sur sa teste, et puis luy appuièrent aux costés ainsi comme s'il le voulsissent occire, et luy dirent qu'il leur promist à tenir fermement les convenances qu'il avoit promises au soudan; et firent moult grans menaces de luy et de ses barons, s'il ne rendoit tantost Damiete, si comme il l'avoit promis.

Celluy qui avoit occis le soudan, qui Julian avoit à nom, vint au roy l'espée traitte et ensanglantée, et lui dist qu'il le féist chevalier, et que moult bon gré l'en sauroit. Le roy luy dist que jà ne le feroit chevalier sé il ne vouloit estre crestien; et, sé il se vouloit accorder à estre crestien, il le feroit chevalier, et l'emmenroit en France, et luy donroit greigneur terre qu'il ne tenoit, et plus grant seigneurie; et Julian respondi qu'il ne seroit jà crestien.

Aux convenances affermer en la manière que le roy l'avoit accordé et promis au soudan, vouldrent les Sarrasins qu'il mist en ses lettres qu'il renioit Dieu le fils de la vierge, s'il ne tenoit convenant de ce qu'il prometoit; et les Sarrasins metoient en leur lettres qu'il renieroient Mahommet et sa loy et toute sa puissance, sé il faisoient riens contre les convenances dessus dictes. Pour chose qu'il sceussent dire né faire ne s'i voult le roy accorder.

Lors dist un amiraut: «Nous nous merveillons comme tu soies nostre esclave et nostre chaitif, coment tu oses parler si baudement; saches, sé tu ne t'y accordes, je te occiray tout maintenant?» Le roy respondi: «Le corps de moy pourrez occire, mais l'ame n'occirez vous jà.» A la parfin furent les convenances jurées à tenir fermes en la manière qu'elles avoient esté accordées entre le roy et le soudan; puis assignèrent jour quant les prisonniers seroient rendus et Damiete délivrée. Bien est vérité que à rendre Damiete ne s'accorda pas légièrement le roy; mais il luy fu bien dit et monstré par aucuns sages hommes que il ne la pourroit tenir longuement sans estre perdue. Au jour qu'il fu déterminé, Damiete fu rendue aux amiraux, et il délivrèrent le roy, et ses frères, et les barons, et les chevaliers de France, de Jhérusalem et de Chipre, et de toutes autres contrées, fors aucuns qu'il retindrent qui estoient en divers pays en prison.

LIX.

ANNEE 1250.

_Coment le roy se parti de la terre d'Egypte._

Toutes ces choses ainsi avenues comme nous avons devisé, le roy se parti d'Egypte, et les barons et les autres qui avec luy furent délivrés, et laissièrent certains messages en Damiete pour recevoir les chetifs emprisonnés, et pour garder les biens qu'il y avoient laissiés; car il n'avoient pas souffisament navie où il les en peussent tous porter. Le roy et les barons vindrent en Acre dolens et courrouciés pour la perte que il avoient faicte. Si prist le roy une partie de sa gent et les envoia en Egypte pour délivrer les prisonniers des mains aux Sarrasins, mais il leur fu respondu qu'il auroient avant parlé ensemble.

Pour ceste raison demourèrent grant temps en Babiloine en espérance d'avoir les prisonniers. A la parfin avint que de douze mille que vieux que jeunes, les amiraux ne rendirent que trois mille; ainsois prisrent les autres, si les apointèrent de glaives et d'espées parmi les costes, et leur firent les piés ardoir, si que il reniassent la foy crestienne et se tournassent à Mahommet et à sa loy; par le tourment que il receurent les pluseurs renoièrent Dieu et sa douce mère et se tournèrent du tout à la loy Mahommet. Les autres qui furent très bons champions et vertueux, et très fors en la foy crestienne se tindrent forment en leur propos, tant qu'il souffrirent mort et conquistrent la vie pardurable sans fin et la couronne de gloire.

LX.

ANNEE 1250/1251.

_Coment le roy s'en voult retourner en France._

Le roy fist apprester sa navie, car il cuida certainement que les amiraux luy tenissent son convenant; mais les messages qui retournés furent de Babiloine, luy contèrent la faulseté des Sarrasins, et que eux avoient bien entendu qu'il ne tendroient foy né serement qu'il eussent en convenant, et que il n'avoient délivré que la tierce partie des prisonniers crestiens. Quant il oï ce, si en fu forment courroucié et requist conseil qu'il pourroit faire de celle besoingne? si luy loèrent les barons qu'il ne partist point si tost de la terre d'Oultre-mer; car elle seroit en greigneur péril que elle n'estoit avant qu'il y venist; et pour ce que les prisonniers seroient sans aucune espérance et se tendroient ainsi comme du tout perdus, si que sa demeure pourroit faire grant bien à toute la terre saincte; et meismement pour le descort qui estoit entr'eux, c'est assavoir entre ceux de Babiloine et le soudan de Halape; car le soudan de Halape avoit jà pris Damas et pluseurs autres chastiaux qui estoient en la seigneurie de Babiloine.

Quant le roy oï telles parolles, si ama mieux à demourer que de prendre repos né aisement en son royaume, et manda son frère le conte de Poitiers et luy commanda qu'il alast garder le royaume de France avec la royne Blanche sa mère, qui moult le gardoit sagement[461].

Note 461: Dans le _Romancero François_, page 100, j'ai publié une chanson dont je rapportois la composition au règne de Philippe-Auguste. Je me suis trompé: elle exprima certainement les sentimens des barons françois après la délivrance de saint Louis, alors que cet excellent prince penchoit à retourner immédiatement en France. Elle est si belle et vient si parfaitement en aide au texte des _Chroniques de Saint-Denis_, qu'on me pardonnera de la reproduire ici:

I.

Nus ne porroit de malvaise raison Bone chanson né faire né chanter: Por ce n'i vueil mettre m'intencion, Que j'ai assez altre chose à penser. Et nonpourquant, la terre d'Oultre-mer Voi en si très grant balance, Qu'en chantant vueil prier lou roy de France Que ne croie couairt né losengier De la honte Nostre-Seignor vengier.

II.

Ah! gentis rois, quant Diex vos fist croisier, Toute Egipte doutoit vostre renom; Or perdés tout quant vos volés laissier Jhérusalem estre en chaitivoison. Quar quant Diex fist de vos élection Et signor de sa venjance, Bien déussiés monstrer vostre poissance De revengier les mors et les chaitis Qui por vous sont et pour s'amor occis.

III.

Rois, s'en tel point vos metés el retour, France dira, Champaigne et toute gent Que vostre los avez mis en tristour Et que gaignié avés moins que nient. Que des prisons qui vivent à tourment Déussiés avoir pesance, Et déussiés querre leur délivrance; Quant por vous sont et por s'amor occis, C'est grans pechiés sé les laissiés chaitis.

IV.

Rois vos avés trésor d'or et d'argent, Plus que nus rois n'ot onques, ce m'est vis; Si en devés donner plus largement Et demorer, pour garder cest païs; Car vos avés plus perdu que conquis. Si seroit trop grant viltance De retourner à tout la meschéance; Mais demorés: si ferés grant vigour, Tant que France ait recovré s'onnour.

V.

Rois, vos savès que Diex a pou d'amis, Né onques-mais n'en ot si grant mestier: Quar por vous est cist peuple mors ou pris, Né nus, fors vous, ne l'en puet bien aidier. Que povre sont li altre chevalier, Si crement la demorance. Et s'en tel point lor faisiés défaillance, Saint et Martir, Apostre et Innocent Se plainderoient de vous au Jugement.

LXI.

ANNEE 1251.

_De la mort l'empereur Federic et Henry son fils._