Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 22
Ceste nouvelle courut par tout le pays tant que le pape Innocent le sot qui estoit à Lyon sur le Rosne, et luy dist-on aussi comme certainement qu'il estoit trespassé; si en fu moult dolent et moult couroucié, et n'estoit point merveille; car l'églyse de Rome n'avoit autre deffendeur en la tempeste et en la douleur où elle estoit contre l'empereur Federic.
Si comme ceste dolente nouvelle couroit parmi le pays, celuy qui commande aux vens et à la mer et aux elemens, et les tourne quelle part qu'il veut, fu esmeu de pitié; car il voult que le roy fust assouagié de sa maladie, et si luy revint l'esperit. Ceux qui estoient entour luy dirent que son esperit avoit esté ravi. Quant il fu revenu et il pot parler, il requist tantost la croix pour aler Oultre mer et la prist dévotement. Le roy commença à assouagier[416] tant que Nostre-Seigneur le mist en parfaicte santé. Moult devint aumosnier et religieux après ceste maladie et fu en moult grant dévocion de secourre la terre d'Oultre mer[417].
Note 416: _Assouagier._ Guérir, se calmer.
Note 417: Il faut remarquer que notre chroniqueur omet ici d'attribuer aux reliques de Saint-Denys, comme le fait Guillaume de Nangis, le mérite de la convalescence du roi. Cette suppression et quelques autres du même genre peuvent donner à croire que l'historiographe de ce règne n'étoit pas un moine de Saint-Denis.
XXXV.
ANNEE 1244.
_De la destruction de la terre d'Oultre-mer._
Celle année meisme que le roy fu malade, vindrent une manière de gens que on nomme Grossains[418], et entrèrent en la Saincte Terre et prisrent par force la cité de Jhérusalem; les hommes et les femmes emmenèrent sans espargnier nulluy, et espandirent le sang des gens non mie par la cité tant seulement, mais toute l'églyse du sépulcre Nostre-Seigneur en fu ensanglentée, et lors fu acomplie la prophétie David qui dist: «Dieu, une gent venront en ton héritage, ton temple conchieront de sanc et de vilaines ordures, ta gent occiront et abandonneront aux oisiaux et aux bestes, le sanc espandront environ et entour Jhérusalem en si grant habundance comme une rivière, et ne trouveront qui les mecte en sépulture.»
Note 418: _Grossains._ Guillaume de Nangis: «_Grossoni_.» Ce sont les Karismiens qui, chassés des bords du Golfe Persique par les Tartares, se jetèrent sur l'Asie mineure, ravagèrent la Syrie et s'emparèrent de Jérusalem.
Ceste male gent vindrent à la cité de Gazaire[419] et tuèrent tous les crestiens que il trouvèrent, Templiers et Hospitaliers, et presque tous les nobles hommes du pays; dont l'en fu en moult grant doubte que il ne gastassent toute la terre que crestiens tenoient par delà la mer.
Note 419: _Gazaire._ Gaza.
XXXVI.
ANNEE 1245.
_Coment l'empereur Federic fu condampné._
Il avint au derrenier jour d'avril mil deux cens quarante-cinq que le pape Innocent tint concile général à Lyon sus le Rosne. Là prist conseil aux cardinaux et aux prélas qui illec furent assemblés pour les outrages l'empereur Federic. Quant il fu conseillié, il jecta la sentence et condempna l'empereur Federic de toute la communauté de saincte églyse, et de toute honneur et de toute dignité de l'empire. Tous ceux qui estoient joins à luy par foy ou par serement ou en autre manière il absoult de leur foy et de leur serement, mais que d'ores en avant il n'obéissent à luy comme à empereur.
Après ce, l'apostole escommenia tous ceux qui le tendroient pour roy né pour empereur, et donna congié de faire empereur à ceux qui avoient povoir du faire. Moult de gens se merveillèrent pourquoy le pape donnoit si crueuse sentence contre si haut homme: si en dirons aucunes raisons et non pas toutes, pour ce qu'il ne fust ennuieuse chose à ceux qui ceste histoire liront.
La première cause si fu comme Federic eust fait hommage à l'églyse de Rome du royaume de Sezile que l'églyse luy avoit donné et avec ce l'empire de Rome; et comme il eust juré devant les princes et les plus nobles hommes de l'empire que il garderoit et deffendroit loyaument les honneurs et les droitures de l'eglyse de Rome, de toutes ces choses il fu contraire et rompi toutes les convenances, et, avec ce, il diffama le pape et les cardinaux par ses lettres qu'il envoya aux princes de la crestienté et à moult d'autres gens.
La seconde cause si fu que il rompi les convenances et la paix qui avoit été jurée des deux parties, et qu'il ne feroit nul dommage aux cardinaux. De toutes ces choses il ne fist riens; ainsois prist les biens des cardinaux et les tourna par devers soy sans cause et sans raison: et si fist paier toultes et tailles et venir devant juges séculiers les clers et enchartrer et pendre, en despit du clergie et à leur confusion; né ne fist satisfacion aux Hospitaliers né aux Templiers de ce qu'il leur avoit tolu.
La tierce cause fu sacrilège; car il tint deux cardinaux en sa prison et pluseurs archevesques et évesques, pour ce qu'il aloient à la court de Rome par le commandement l'apostole, et leur fist assez de maux souffrir et d'angoisses.
La quarte cause pourquoy l'empereur Federic fu condempné fu hérésie et mescréandise dont il fu ataint et prouvé.
XXXVII.
ANNEE 1245.
_Coment le légat vint en France._
Quant le concile fu passé, le pape qui bien savoit que le roy avoit en propos d'aler Oultre-mer, envoia en France Oeude de Chastel-Raoul[420] pour preschier la voie d'Oultre-mer. Quant il fu venu, le roy le receut moult honourablement et assembla tantost grant parlement d'archevesques, d'évesques, d'abbés et de ses barons. Le légat amonesta en sa prédication les barons et le peuple de secourre la terre d'Oultre-mer. L'archevesque de Rains se croisa et celuy de Bourges, et l'évesque de Beauvais, et l'évesque de Laon, l'évesque d'Orléans, Robert le conte d'Artois, Hue de Chastillon le conte de Saint-Pol, le conte de Blois, le duc de Bretaigne et le conte de la Marche, Jehan des Barres, le conte de Montfort, Raoul le sire de Coucy et moult d'autres nobles princes, et du menu peuple à grant habundance.
Note 420: _Chastel-Raoul._ Chateauroux.
Un autre cardinal fu envoié en Henault et ès parties du Liège, pour ce que les gens alassent en l'aide Lendegrave[421] duc de Thoringe qui nouvellement avoit esté esleu au royaume d'Alemaingne, pour ce que le pape ne vouloit pas que Conrat le fils l'empereur Federic le fust. L'apostole oï dire certainement que le roy de Tharse[422] faisoit trop de griefs aux crestiens qui estoient habitans en son royaume; si luy envoia deux frères meneurs et deux frères prescheurs, et luy manda, avec ce, qu'il se voulsist tenir d'occire le peuple crestien. Les frères qui là furent envoiés mistrent en escript la manière et la contenance des Tartarins[423].
Note 421: _Lendegrave._ Il falloit du _landegrave_ Henry.
Note 422: _De Tharse._ Il falloit: _De Tartarie_.
Note 423: Le nom de trois de ces frères nous est parvenu: c'etoit André de Lonjumeau, Jean de Plan de Carpin et Benoît de Pologne. La relation de Plan-Carpin a déjà été publiée presque en entier. Un habile géographe, M. d'Avezac, est sur le point d'en faire paroître la partie inédite qu'il a retrouvée dans un manuscrit de l'université de Leyde.
XXXVIII.
ANNEE 1245.
_Coment le roy ala visiter le pape à Clugny l'abbaye._
Le roy de France ot grant désirier de veoir le pape Innocent: si assembla grant chevalerie et ala à Clugny où le pape Innocent estoit; et furent avec luy ses deux frères et madame Blanche sa mère. Le roy ala noblement et à moult grant compaignie, pour aucunes doubtes de ses anemis; sa gent estoient en armes ordenés par connestablies, ainsi comme sé ce fust un ost: devant le roy aloient cent sergens moult bien armés, les arbalestes tendues; après ceux aloient autres cent, les haubers vestus et les ventailles fermées; après ces deux cens venoient autres deux cens armés de toutes armes. Le roy venoit après avironné de grant multitude de chevalerie armée. Le roy entra en l'abbaye de Clugny et le pape vint contre luy et le reçut à moult grant joie; si demeurèrent ensemble par l'espace de quinze jours, et ordenèrent de la voie d'Oultre-mer. Quant il orent la besoigne ordenée et accordée, le roy demanda sa benéiçon; le pape luy donna volentiers et l'absoult de tous ses pechiés, par tel convent qu'il iroit oultre mer. Si comme le roy retournoit en France, nouvelles luy vindrent que le roy d'Arragon estoit entré en Provence à grant ost, pour avoir dame Biatris suer la royne de France, pour ce qu'il la vouloit donner à son fils. Le roy envoia grant partie de ses barons contre le roy d'Arragon et luy manda qu'il se voulsist souffrir de gaster à la demoisele. Quant les messages vindrent devant le roy d'Arragon, et il sot la volenté du roy de France, il retourna en sa contrée et luy manda que point ne feroit volentiers chose qui fust contre sa volenté né qui luy despleust; et la demoisele s'en vint en France à la royne sa suer, et mist son corps et sa terre en la deffense du roy et en sa bonne garde.
XXXIX.
ANNEE 1245.
_Coment le roy maria le conte Charles son frère._
Droitement le jour de la Penthecouste, le roy fist venir tous ses barons et tint cours plénière au chastel de Meleun. Là furent assemblés tous les nobles hommes du royaume de France. Le conte de Savoie y vint à moult grant compaignie pour ce qu'il estoit oncle à la royne de France. Quant il furent tous assemblés, le roy fist venir damoiselle Biatris, et la donna en présence des barons à Charles son frère, et le fist chevalier; et adouba pluseurs autres chevaliers pour l'amour de luy, et si luy donna la contrée d'Anjou et toute la terre du Maine.
XL.
ANNEE 1245.
_Du miracle qui avint en Turquie._
Celle année, avint que les Turs de Turquie[424] et ceux d'Armenie firent paix oultréement aux Tartarins qui moult les avoient grevés, sous telle condicion qu'il promistrent à rendre par chascun an une grant somme de besans d'or et pailes et dras de soie, pour raison de treu[425]. Quant il furent accordés, le pays demoura en paix. Si avint en la cité de Coine[426], qui est la maistre cité de Turquie, que un jongleur jouoit d'un ours emmy la ville, devant grant plenté de crestiens et de Sarrasins marchans, en une place commune où il avoit une croix entailliée et un pillier de pierre. Si comme l'ours aloit parmi la place, il tourna vers le pillier et pissa sus le signe de la croix; et si comme il pissoit, il chéi mort devant tous ceux qui le regardoient.
Note 424: Par ce mot _Turquie_ on entendoit alors particulièrement l'_Asie mineure_.
Note 425: _Treu._ Tribut; _Tributum_.
Note 426: _Coine._ Iconium.
Les crestiens commencièrent à dire que ce vouloit Dieu, pour ce qu'il avoit pissé sus le signe de la croix. Un Sarrasin qui illec estoit ot moult grant despit, pour ce que les crestiens disoient que ce estoit vengeance de Dieu; si s'approucha de la croix et la féri du poing en despit de Jhésucrist. Maintenant quant il ot ce fait le bras et la main luy demourèrent, devant le peuple, tous secs, si et en telle manière que oncques puis ne s'en pot aidier.
Un autre Sarrasin estoit en une taverne près d'illec, si oï dire le grant miracle qui estoit avenu; si sailli sus, tout desvé, et se féry parmi la presse tout oultre et commença à pisser par despit contre la croix, et à dire: «Vecy en despit des crestiens.» Si tost comme il ot ce dit, il chéi mort en la présence de tous. De ce miracle furent crestiens moult lies, et les Sarrasins en furent dolens et courrouciés.
XLI.
ANNEE 1245.
_De la mort au duc de Thoringe._
Celle année meisme que ces miracles avinrent, le duc de Thoringe qui avoit esté esleu en roy d'Alemaigne mourut. Les princes d'Alemaigne eslurent Guillaume de Hoslande contre la volenté l'empereur Federic. Le mois après ensuivant, archevesques, évesques et abbés s'assemblèrent à Pontigny[427], et levèrent le corps monseigneur Saint-Edme qui fu archevesque de Cantorbie et le mirent moult honnourablement en fiertre.
Note 427: _Pontigny_, village de Champagne à quatre lieues d'Auxerre, célèbre par son monastère de St-Edme ou Edmond.
XLII.
ANNEE 1248.
_De la voie première que le roy fist Oultre-mer._
L'an de grace mil deux cens quarante et huit, le roy de France se mist à chemin pour aler oultre mer, et issi de Paris à grant procession qui le convoièrent jusques à Saint-Anthoine, le vendredi après la Penthecouste: il entra en l'églyse de l'abbaye et requist aux nonnains que elles priassent pour luy et que elles l'eussent en mémoire. De ce jour en avant il ne voult puis vestir robes d'escarlate né de brunette né de vair[428], né de couleur qui fust de grant apparisence; ainsois vestoit robe de camelin[429] brun ou de pers; né ne chaussa puis espérons dorés, né ne voult avoir selle dorée, né ne voult que le frain né le poitral fust de soie; et pour ce que sa selle, son frain et son autre hernois fust de mendre pris que celluy dont il usoit devant, il establi que l'aumosnier prist le surplus de l'argent pour donner aux povres. En la compaignie le roy estoit Robert conte d'Artois et Charles le conte d'Anjou, et le cardinal de Rome et moult d'autres prélas, et grant foison des barons de France. Son frère messire Alphons si demoura en la compaignie de la royne Blanche sa mère, pour garder le royaume, et s'estoit croisié; mais il fu accordé du roy et des barons qu'il demourast celle année en France.
Note 428: _Né de brunette né de vair._ Guillaume de Nangis dit: _Vel panno viridi seu bruneto_. Ce que nos anciens poètes appellent comme tous leurs contemporains: _Le vair et le gris_.
Note 429: _Camelin_, espèce de drap commun.--_Pers_, bleu.
Le roy et son ost passèrent parmi Bourgoigne, et alèrent à Lyon sus le Rosne par leur journées; et y trouva le roy lors le pape Innocent qui n'osoit aler vers Rome pour l'empereur Federic qui l'avoit en grant haine. Quant il orent parlé ensemble, le roy reçut sa benéiçon et se parti de Lyon, et vint à un chastel que on nomme la Roche du Glin[430]. Ceux du chastel furent si oultre-cuidiés qu'il robèrent une partie des gens du roy qui aloient devant pour faire garnison à ceux de l'ost[431]. Quant la nouvelle en vint au roy, il commanda que le chastel fust mis par terre et abatu; ceux de dedens furent pris et mis en fers et en liens, le chastel fu tout destruit el gasté. D'illec se parti le roy et fist tant qu'il vint au port d'Aiguemorte, et entra en mer le mardi après la feste saint Berthelemi. Et la contesse d'Artois qui avoit convoié le conte son seigneur, s'en retourna pour ce qu'elle estoit enceinte. Le roy se parti du port et ot moult bon vent, et les mariniers singlèrent à force d'aviron et alèrent à l'aide de Dieu tant que il vindrent à l'anuitier au port de Limeçon qui est en Chipre.
Note 430: _Roche du Glin._ Aujourd'hui _Roche de Glun_, village à trois lieues de Valence.
Note 431: Nangis ne dit pas que le seigneur de la Roche de Glun voulut butiner sur l'armée croisée, mais seulement qu'il avoit coutume de rançonner les voyageurs.
Le roy descendi de sa nef et entra en Chipre où il attendi tout l'yver pour attendre sa gent. Le roy de Chipre et pluseurs autres se croisièrent et promistrent au roy que il iroient avecques luy, et luy feroient aide de quanqu'il luy pourroient aidier et faire. Si comme le roy de France demouroit en Chipre, le soudan de Babilone estoit à Damas, et avoit mandé grant ost de Sarrasins pour aler sur les Crestiens d'Oultre-mer; si luy fist-on entendant que le roy de France venoit pour secourre la terre d'Oultre-mer, si se souffri[432] d'aler plus avant, et fist retourner sa gent. Ainsi comme le roy de France séjournoit en Chipre, pluseurs nobles hommes de son royaume moururent: si comme l'évesque de Biauvais, le conte de Montfort, le conte de Vendosme, Guillaume des Barres, Dreue de Mello, Erchambaut de Bourbon, le conte de Dreux et moult de bons et honnestes chevaliers jusques au nombre de deux cens quarante; et le conte Charles frère le roy fu moult forment malade d'une quartaine. L'en fist entendant au roy que il y avoit moult d'esclaves Sarrasins qui volentiers prenroient baptesme sé il luy plaisoit, en la terre de Chipre: Quant il le sot, il les fist tous baptisier, et les délivra de servitude et de chetivoison.
Note 432: _Se souffri._ S'abstint.
XLIII.
ANNEE 1248.
_Des messages de Tharse qui vinrent parler au roy de France qui estoit en Chippre._
Entour la feste de Noel que le roy demouroit en la cité de Nicossie[433], vinrent à luy messages de par un baron de Tharse[434] qui avoit nom Eschartay[435] et apportoient lettres de par leur maistre, en la présence de frère Andrieu de Longjumel[436] qui cognut l'un des messages qui avoit nom David: car il l'avoit veu en l'hostel au roy de Tharse au temps qu'il y fu envoié en message, de par le pape Innocent. Le roy reçut les lettres qui estoient escriptes en arabi et en langue de Perse; si les fist contre-escripre et mettre en latin par la main frère Andrieu, et les envoya en France devers la royne Blanche sa mère. Les messages distrent que le grant roy de Tharse avoit pris le baptesme et estoit crestien, et pluseurs autres des barons de Tharse; et avoit bien trois ans et plus que il tenoit la foy crestienne; et disoient que pluseurs ans avoit jà passés que le prince Eschartay estoit crestien, et l'avoit envoié le grant roy de Tharse à moult grant foison de gens encontre Sarrasins, pour essaucier la foy crestienne; et que l'intencion et le propos du prince Eschartay estoit de faire proufit et honneur à tous ceux qui vouldroient aourer la croix; et de combatre soy à tous ceux qui seroient contre la foy crestienne anemis; et disoient que il désiroit moult la faveur et l'amour du roy de France, et qu'il avoit oï dire qu'il estoit en Chipre. Et encore disoit plus les messages, pour certaine chose, qu'il vouloit assiégier la cité de Baudas[437], pour ce que l'apostole des Sarrasins y demouroit et séjournoit; et devoit mouvoir dedens la feste de Pasques. Icelluy apostole estoit nommé Callife, et estoit coustumier de séjourner à Baudas, et faisoit souvent secours et aide au souverain de Babiloine; et fu par luy secourue Damiete quant elle fu assise du roy Jehan de Jhérusalem.
Note 433: _Nicossie._ Nicosie, capitale du royaume de Chipre.
Note 434: _Tharse._ Encore pour _Tartarie_. «Corruption,» dit M. A. Rémusat, «qui pourroit venir du nom de _Tarsa_, le pays des _Ouïgours_.»
Note 435: _Eschartay._ Le vrai nom de ce chef _Tartare_ ou _Mongol_ étoit _Ilchi-Khataï_, commandant de la Perse et de l'Arménie. On voit que M. Abel Rémusat, dans son excellent _Mémoire sur les rapports des premiers chrétiens avec l'empire des Mongols_ (Mémoires de l'Institut, Acad. des Inscript., t. VII, p. 438.), n'avoit pas consulté un bon exemplaire des _Chroniques de St-Denis_, puisqu'il les accuse d'avoir nommé Eschartay _roy des Tharses_.
Note 436: _Andrieu le Longjumel_, l'un des moines que le pape avoit précédemment envoyés au grand Khan. (Voyez plus haut, Chapitre XXXVII.)
Note 437: Bagdad.
Quant le roy oï ces nouvelles, il en fu moult lie et reçut les messages liement, et leur fist amenistrer boire et mengier, et tout quanques mestier leur fu; le jour de Noel furent à la messe avecques le roy, et furent à sa court à disner, et se contindrent bien et honnestement.
La teneur des lettres au roy de Tharse qu'il envoia au roy de France fu tele:
«Par la puissance du très haut et souverain Dieu, messire Cham, roy et prince de pluseurs provinces, noble combateur du monde, glaive de la crestienté, deffendeur de la légion des apostres, au noble roy de France, sire et maistre des crestiens, salut. Nostre sire croisse ta seigneurie et ton royaume par long temps; ta volenté accomplisse en sa loy et en ce monde maintenant et tousjours. Dieu te doint conduit par la vertu divine, et ton peuple vueille garder par la sainte prière des prophètes et des apostres. Amen!
»Cent mille bénéiçons et cent mille salus te mande par ces lettres et te prie que tu reçoives en gré ce salut, car c'est moult grant chose que tel sire te mande salut. Et Dieu veuille que encore te puisse-je véoir. Le haut sire du ciel et de la terre octroie que nous puissons estre ensemble et que nous soyons tous d'un accort et d'une voulenté. Après ces salus, nostre intencion est de faire le proufit de la crestienté. Je pri et requier à Dieu que il doinst victoire à l'ost des Crestiens, et surmonte et abaisse tous ceux qui despisent la crois; vray Dieu esauce le roy de France et acroy sa haultesce si que chascuns le veoie! Nous voulons que par toutes nos seigneuries et nos poestés, que tous crestiens soient frans et hors de servage, et voulons qu'il soient tous quites de treus et de servage, et de toutes autres coustumes, et qu'il soient honnourés et gardés: nous voulons que les églyses destruictes soient refaictes, et que l'en sonne les cloches, et que tous crestiens si puissent aler et venir parmi nostre royaume. Et pour ce que Dieu nous a donné en ce temps qui ore est grace de garder la crestienté, nous avons envoié ces lettres par nos loyaux messages auxquiels nous adjoustons foy, David, Marc et Olphac, pour ce qu'il nous racontent bouche à bouche comme les choses se portent envers vous. Reçois nos lettres et nos paroles, car elles sont vraies; cil qui est roy du ciel vueille que bonne paix et bonne concordance soit entre les Latins et les Grieux, et entre les Armins, Nestoriens et Jacobins, et entre tous ceux qui aourent la croix; et requerons Dieu qu'il ne face division entre nous et les crestiens, et Dieu l'octroie. Amen!»
XLIV.
ANNEE 1248.
_Coment Jehan de Belin envoia des lettres au roy de Chipre._
Unes autres lettres furent envoyées, un pou devant les lettres dessus dites, au roy de Chipre de par son serourge, esquelles il estoit contenu: «A mon seigneur Henry roy de Chipre, et à sa chière suer madame Ameline la roine, noble homme Jehan de Belin[438] son frère, connestable d'Armenie, salut. Sachiez, quant je fu meu pour aler en Tharse de par monseigneur le roy d'Armenie, Nostre-Seigneur m'a conduit sain et sauf jusques à une ville que on nomme Sance[439]; et vous fais assavoir que nous avons veu en la voie maintes estranges contrées. Nous laissasmes Ynde à senestre par devers Baudas, et méismes deux mois à passer toute la terre de ce royaume. Nous véismes moult de cités que les Tartarins avoient destruites et gastées, desquelles cités nul homme ne pourroit dire la grandeur né les richesses dont elles estoient plaines. Nous véismes plus de cent mil monciaux des gens du pays et de la contrée que les Tartarins avoient occis; et sé la grace de Dieu n'eust amené les Tartarins pour combatre aux Sarrasins, il eussent destruit toute la terre que les crestiens tenoient au royaume de Sirie. Nous passasmes une grant rivière qui vient de Paradis terrestre que l'en nomme Gyon, qui est large de l'un rivage à l'autre par l'espace d'une grant journée.
Note 438: _Jehan de Belin_, et mieux d'_Ibelin_. Mais notre chroniqueur entend mal ici le texte latin de Nangis qu'il traduit. Il falloit dire avec celui-ci: «A monseigneur Henry...., à sa chier suer Emmeline la royne, et à noble homme Jehan d'Ibelin son frère, le connétable d'Arménie salut.» Cette Emmeline, ordinairement nommée _Stephanie_, étoit soeur de Haiton, roi d'Arménie.
Note 439: _Sance._ Nangis: _Sautequant_. Tout cela, quoi qu'en ait écrit M. A. Rémusat, sent beaucoup la fourberie.