Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 21
Note 391: _Fontenay._ Ce doit être le _Fontenay_, plus tard surnommé l'_Abbatu_, et aujourd'hui seulement désigné sous le nom de _Rohan-Rohan_. Il est à deux lieues du _Fontenay-le-Comte_, au-delà de Niort.
Note 392: _Vovant_ ou _Vouvant_, dans le Poitou, au nord de Fontenay, et sur la rivière de _Vendée_.
XXIX.
ANNEE 1242.
_Coment l'en voult empoisonner le roy de France._
La femme au conte de la Marche[393] bien vit et apperçut que le roy avoit greigneur force que son baron. Si appella deux hommes qui estoient ses sers et leur dist en conseil et pria que en toutes manières il féissent que il empoisonnassent le roy et tous ses frères; et sé il povoient ce faire, elle les feroit riches et leur donroit grant terre. Cil s'accordèrent à ce faire et luy promistrent qu'il en feroient tout leur povoir. Pour ce faire elle leur bailla venin tout appareillié que il ne convenoit que mettre en vin et en viandes, pour tantost mettre à mort celluy qui en mengeroit.
Note 393: Isabelle, veuve de Jean-sans-Terre.
Les sers se misrent à la voie et vindrent en l'ost le roy de France; si se commencièrent à traire vers la cuisine du roy, et approuchièrent des viandes tant que ceux qui gardoient les viandes les orent pour souspeçonneux, si espièrent qu'il vouloient faire et les prisrent tous prouvés, si comme il vouloient jecter le venin ès viandes du roy.
Quant il furent pris, on demanda que on en feroit, et le roy dist qu'il eussent le guerredon et la desserte de leur présent qu'il apportoient; si furent menés aux fourches et pendus. Nouvelles vindrent à la contesse que ses deux sers estoient pris et avoient esté pendus, et qu'il avoient esté pris tous prouvés de leur mauvaistié; si qu'elle en fu moult courouciée, et prist un coutel et s'en vouloit férir parmi le corps, quant sa gent luy ostèrent; et, quant elle vit que elle ne povoit point faire sa volenté, elle desrompi sa guimple et ses cheveux, et mena tel deuil qu'elle en fu longuement au lit sans soy reconforter.
XXX.
ANNEE 1242.
_Coment le roy prist pluseurs chasteaux._
Le roy de France vit que son ost estoit grant et bel et que gens luy venoient de toute part en aide; si s'en ala à un chastel que on appelle Fontenay, enclos de deux eaues[394], et si estoit avironné de deux paires de murs et de hautes tours deffensables et bien garnies. Il fist avironner et assaillir le dit chastel forment; mais ceux qui dedens estoient se deffendirent vaillamment, et furent de si grant prouesce que les François ne leur porent faire mal né de riens empirier. Quant le roy vit la force du chastel et la prouesce d'eux, si fist drécier une tour si haute de fust que ceux qui dedens estoient povoient véoir la contenance et la manière des gens du chastel; et puis commencièrent à lancier et à traire à eux, si qu'il en occistrent assez.
Note 394: _Fontenay-le-Comte_, suivant l'opinion la plus commune.
Quant ceux du chastel virent que ceux de la tour les grevoient si forment, si se tindrent loing et jectèrent feu gréjois, si que ceux qui dedens estoient s'en fouirent pour le péril où il estoient, car toute la tour estoit embrasée; et commencièrent François à reculer. En ce butin et assaut avint que un arbalestrier à tour trait un quarrel et féry le conte de Poitiers au pié et le navra forment. Quant le roy vit le coup, si fu moult forment courroucié et fist tantost l'assaut recommencier plus fort que devant.
Lors alèrent à l'assaut chevaliers et sergens, et assaillirent de toutes pars, et boutèrent le feu en la porte; et les autres montèrent sur les murs à eschieles, et les autres y montèrent à cordes; si ne porent plus ceux du chastel endurer, et fu le chastel pris et ceux qui dedens estoient. Le fils au conte de la Marche fu pris, qui estoit bastart, et quarante et un chevaliers et quatre-vingt sergens, et pluseurs autres dont il y avoit assez. Grant partie des prisonniers envoia le roy à Paris et les autres en prisons diverses parmi son royaume, et fist abatre toute la forteresce du chastel et les murs tresbuchier jusques en terre.
Après ce que Fontenay fu pris et conquis, le roy vint devant un autre chastel qui est nommé Villiers[395]. Tantost que ceux de dedens se virent avironnés de ceux de l'ost, il furent esbahis si que il ne porent mectre conseil en eux deffendre; si furent tous pris: iceluy chastel estoit à Guy de Rochefort, qui estoit de l'aide au conte de la Marche; pour ce le roy le fist tout abatte et jecter en un mont[396].
Note 395: _Villers_, dit _en plaine_, à deux lieues et au nord de Niort.
Note 396: _Mont._ Monceau.
D'ilec se parti le roy et s'en ala à un autre chastel que on appelle Prée[397]. Ceux de dedens ne se mistrent oncques à deffense, ains se rendirent tantost. D'ilec s'en ala le roy à un autre chastel que on nomme Saint-Jelas[398]; si comme l'en vouloit tendre tentes et paveillons tout entour, ceux du chastel mandèrent au roy qu'il les prist à mercy, et il li rendroient le chastel; le roy le fist volentiers et les prist à mercy. Le roy retourna vers un chastel que on nomme Betonne[399]; et tantost qu'il furent devant, il commencièrent à paleter et à lancier; si fu tantost pris. Moult fu le roy lie de ce qu'il défouloit ainsi ses anemis à sa volenté, et luy estoit bien avis que Nostre-Seigneur conduisoit son ost. Il se départi de Betonne et vint à un autre chastel que on appelle Mautal[400]; ceux du chastel commencièrent à lancier et à eux defendre; mais pou leur valut, car les François les avironnèrent de toutes pars, si que ceux du chastel ne sorent auxquels aler. Quant il se virent si sourpris, si se rendirent sauves leur vies. Il avoit emmy le chastel une forte tour bien deffensable, le roy commanda qu'elle fust abatue: les mineurs alèrent tant environ qu'elle fu enversée et menée au néant. Le roy chevaucha oultre et vint au chastel de Thori[401] qui fu Eblon de Rochefort: ceux qui au chastel estoient virent l'ost qui estoit plain de nobles combateurs, si sorent bien qu'il ne pourroient longuement durer né soustenir la puissance le roy: si s'en vindrent tous nus, sans armes encontre le roy et luy rendirent le chastel, et tantost le roy le fist garnir de sa gent.
Note 397: _Prée_ ou _Prahecq_, entre Niort et Melle.
Note 398: _Saint-Jelas_ ou _Saint-Gelais_, aujourd'hui village à deux lieues de Niort.
Note 399: _Betonne._ Aujourd'hui _Tonnay-Bautonne_. «Tonacium supra Vetonam,» dit Guillaume de Nangis. Il est sur la rivière de ce nom, entre Rochefort et Saint-Jean d'Angely.
Note 400: _Mautal._ Aujourd'hui _Matha_, sur la rivière d'Anteine, au sud de Saint-Jean-d'Angely.
Note 401: _Thori_ ou _Thors_, village de Saintonge, près de Matha, et à cinq lieues de Saint-Jean-d'Angely.
D'ilec se parti et vint à un autre chastel que on appelle Aucere[402], et y fist jecter pierres et mangonniaux, et le fist tout raser à terre et tresbuchier. Et puis après chevaucha avant à tout son ost tant qu'il fu près d'un marais, et fist lever un pont: car l'ost au roy d'Angleterre estoit illec près, et estoit enclos et avironné de grans fossés larges et parfons. Quant le pont fu drécié, si cuidèrent passer François oultre; mais les anemis furent d'autre part qui leur véerent l'entrée. Si commencièrent à paleter les uns contre les autres. Le roy s'en tourna d'autre part vers Taillebourc droit[403] au chastel Geffroy de Ranconne qui siet sus une rivière que on nomme Carente. On ne loa pas au roy qu'il passast le pont qu'il avoit fait faire et drécier; le roy fist tendre ses paveillons et drécier sur la rivière. Quant le roy d'Angleterre vit l'ost le roy de France, si se retraist arrières, luy et sa gent, le trait de deux arbalestres, pour ce qu'il se doubta d'assembler au roy à celle fois; et si avoit avecques luy le conte de Cornouaille[404] et le conte de Lincestre, et le prince de Gales, à tout grant plenté de chevaliers et d'autre gent appareilliés à bataille.
Note 402: _Aucere_ ou _Saint-Assere_, en Saintonge, à deux lieues de Saintes.
Note 403: _Droit au_, etc. C'est-à-dire: _Lequel appartenoit à Geffroy de Rancogne._--_Carente_, Charente.
Note 404: _Le conte de Cournouaille._ Richart.
Quant les François apperçurent l'ost des Anglois retraire arrières, si envoièrent cinq cens sergens hastivement pour passer au pont que le roy avoit fait drecier, et avecques eux grant plenté d'arbalestriers et d'autres gens de pié. Le conte Richart vit que les François passoient le pont sans contredit, si mist jus[405] ses armes, et s'en vint vers eux et leur monstra signe de paix, et leur pria qu'il le féissent parler au conte d'Artois, pour les deux roys accorder ensemble sans faire bataille. Mais le conte d'Artois n'y voult point aler devant ce qu'il en eust congié de son frère le roy: quant le conte Richart vit qu'il ne pourroit parler au conte d'Artois, il s'en retourna vers l'ost au roy d'Angleterre.
Note 405: _Mist jus._ Mist bas.
XXXI.
ANNEE 1242.
_De la bataille au roy de France contre le roy d'Angleterre._
Droitement le jour de la Magdaleine, le roy et son ost passèrent la rivière de Carente par le pont que le roy ot fait faire, et s'en retourna arrières de Taillebourc par le conseil de sa gent. Tantost comme il fu passé, les fourriers coururent vers Saintes en dégastant tout ce que il trouvèrent. Si comme les fourriers dégastoient tout avant eux, un espie vint au conte de la Marche qui luy dit que les fourriers au roy de France dégastoient tout le pays. Quant le conte oï ces nouvelles, il commanda à ses fils qu'il s'armassent et à tous ses chevaliers, et ala contre les fourriers isnelement pour eux desconfire. Le conte de Bouloigne[406] oï dire que le conte de la Marche venoit sur les fourriers; si se hasta moult de eux secourre, et s'en vint droit au conte de la Marche: là fu le poingnéis fort et aspre, et l'abatéis d'hommes à pié et à cheval. A ce premier poingnéis fu occis le chastelain de Saintes qui portoit l'enseigne au conte de la Marche. François qui bien sorent que le conte de Bouloigne se combatoit, se hastèrent moult de luy aidier et orent grant despit de ce que le conte de la Marche les avoit premiers envaïs, si luy coururent sus. Illec entrèrent en champ les deux roys l'un contre l'autre à tout leur povoir.
Note 406: _Le conte de Bouloigne._ Alphonse, depuis roi de Portugal.
Lors fu l'occision grant et la bataille aspre et dure, si ne porent plus les Anglois souffrir né endurer le fait de la bataille. Quant le roy Henry vit sa gent fouir et apeticier, si fu trop durement couroucié et esbahi, si s'en tourna vers la cité de Saintes. Les François virent les Anglois fouir et desrouter, si les enchacièrent moult asprement, et en occistrent en fuiant grant plenté.
En cest estour fuient pris vingt et deux chevaliers et trois clers moult riches hommes et de grant renom, et furent pris cinq cens sergens d'armes, sans la piétaille. Quant le roy ot eue victoire, il fit rappeler sa gent qui trop asprement enchaçoient les Anglois; lors s'en retournèrent les chevaliers par le commandement le roy.
Quant vint entour mienuit que tout le peuple se reposoit, le roy d'Angleterre et le conte de la Marche s'en issirent de Saintes à tout le remenant de leur gent et firent entendant à ceux de la ville qu'il aloient faire assaut aux François qui se reposoient; mais il tournèrent leur chemin droit à Blaives. L'endemain par matin que le jour parut cler, ceux de Saintes virent que ceux qui leur devoient aidier s'en estoient fouis, si s'en vindrent au roy et luy rendirent la cité de Saintes. En telle manière comme nous avons devisé conquist le roy grant partie de la terre au conte de la Marche, mais il y perdi de bonne gent et de bons chevaliers pour la grant chaleur du temps et pour le soleil qui moult estoit chaut. Regnaut le sire de Pons fu tout espoventé de la force le roy et de la victoire que Dieu luy ot donnée, si vint à luy en la ville de Coulombiers[407] qui siet à un mille de Pons, et fist hommage au conte de Poitiers devant les barons de France.
Note 407: _Coulombiers._ Sur la _Seugne_, à une lieue et au nord de Pons.
En ce meisme jour vint à luy l'ainsné fils au conte de la Marche, et s'agenouilla devant le roy et luy requist paix qui fu faite en la manière qui s'ensuit: C'est assavoir que toute la terre que le roy avoit conquise sur le conte de la Marche demourast paisiblement au conte de Poitiers, frère le roy, et du demeurant le conte et sa femme et ses enfans se metroient du tout en tout en la mercy le roy; et délivreroit le conte trois chastiaux fors et bien garnis en ostage; c'est assavoir Merplin[408], Crotay et Hascart, esquiels le roy avoit ses garnisons et ses souldoiers aux cous dudit conte. Pour ce que ledit conte n'estoit point présent à ces convenances enteriner, le roy reçut son fils en ostage jusques à l'endemain que le dit conte devoit venir.
Note 408: _Merplin_ ou _Merpins_, auprès de Cognac, en Angoumois, aujourd'hui village au confluent du Né et de la Charente.--_Crotay._ Le latin dit: «_Crosantum_.» Ce doit être _Crosant_, sur la _Creuze_, à peu de distance de Guéret.--_Hascart_ ou _Chastel-Achard_, comme le dit Guillaume de Nangis, à quatre lieues de Poitiers, et à deux de Vivonne. Ces trois châteaux, situés le premier dans le Poitou, le second dans la Saintonge et le troisième dans la Marche, permettoient au roy de France de tenir en échec les grands vassaux qui, de ce côté la, étoient toujours secrètement attachés à l'Angleterre.
Quant le conte de la Marche sot comment le roy s'estoit acordé, si vint l'endemain faire ferme et estable ce que son fils avoit promis, et amena avecques luy sa femme et ses enfans. Eux se agenouillèrent devant le roy et luy crièrent mercy, plains de souspirs et de larmes, et luy commencièrent à dire: «Très doux roy débonnaire, pardonne-nous ton ire et ton mautalent, et ayes mercy de nous; car nous avons mauvaisement ouvré et par orgueil, à l'encontre de toy; sire, selon la grant franchise et la grant miséricorde qui est en toy, pardonne-nous nostre mesfait.»
Le roy qui vit le conte de la Marche si humblement crier mercy, ne pot tenir son cuer en félonnie[409], ains fu tantost mué en pitié. Si fist lever le conte son cousin, et luy pardonna débonnairement ce qu'il avoit mesfait; et le conte de la Marche quicta au conte de Poitiers tous les chastiaux et forteresces que le roy avoit conquises sur luy; et, pour tenir les convenances, le roy tint les trois chastiaux dessus dis en sa main; et le conte, et sa femme et ses enfans jurèrent que il tendroient les convenances sans jamais aler encontre.
Note 409: _Felonnie._ Fiel, mauvais vouloir.
Quant la paix fu accordée, le roy retint l'ommage Regnaut sire de Pont par devers soy, et l'ommage Geffroy de Lesignen et de Geffroy de Ranconne. Ces choses furent acordées le jour de la saint Pierre, premier jour d'aoust, que le roy jut ès près de Pons et tout son ost. L'endemain par matin vindrent en l'ost le sire de Mirabel et le sire de Mortaigne qui avoient hostelé et soustenu le roy d'Angleterre et toute sa gent en sa première venue quant il fu arrivé. Ces deux barons si firent hommage au roy de France et au conte de Poitiers et tous les autres barons du pays et toute la terre jusques à la rivière de Gironde. Le roy d'Angleterre oï dire à Blaives où il estoit que le roy venoit sur luy, si fu si espoventé qu'il s'en alèrent luy et le conte Richart à Bordeaux; car s'il feussent demourés, il eussent esté pris: mais aucuns leur firent assavoir qui estoient du conseil au roy de France. Lors se pourpensa le roy d'Angleterre coment il pourroit faire paix au roy de France; si luy envoia messages et requist trèves: mais le roy ne luy voult point de legier octroier, devant qu'il en fust prié des plus haus hommes de sa court qui aimoient moult le conte Richart, pour ce que il leur avoit fait bonté en la terre d'Oultre mer.
XXXII.
ANNEE 1242.
_Coment les Tartarins destruirent Turquie et les terres d'environ._
En ce temps avint que les Tartarins qui avoient gasté toute Ynde, la grant et la mineur, et Armenie, né n'avoient finé de ce faire par l'espace de dix ans, envoièrent quatre des plus haus barons de leur terre sus le royaume de Turquie. Si s'en vindrent tout droit à une cité, au premier chief de Turquie, qui a nom Asaron[410]; si comme aucuns dient, si est en la terre de Hus, où Job habita au temps qu'il vivoit. Quant la cité fu ainsi asségiée, les Turs qui dedens estoient virent bien qu'il ne povoient avoir secours de leur seigneur le soudan de Babiloine, et qu'il ne pourroient durer contre si grant foison de Sarrasins; si prisrent conseil ensemble qu'il se rendroient sauves leur vies et leur biens, en telle condicion que les Tartarins les garantiroient contre tous. Pour ces convenances tenir fermes et estables, les Turs envoièrent le baillif de la ville parler aux Tartarins, et les Tartarins l'octroièrent, et jurèrent à tenir et garder fermement. Tantost qu'il furent entrés en la ville, il occistrent et hommes et femmes et enfans. D'ilec se partirent et vindrent à une autre cité que on appelle Arsegue[411], et firent ces meismes convenances à ceux de la ville, et il leur ouvrirent les portes et leur abandonnèrent la cité. Sitost comme il y furent entrés, il mistrent à mort tous ceux qu'il y trouvèrent que oncques n'en demoura un seul en vie, fors deux crestiens qu'il trouvèrent en chartre en une fosse; si leur demandèrent qui il estoient, et il respondirent qu'il estoient crestiens nés du royaume de France. Si tost comme il sorent qu'il estoient François, il les mistrent hors des fers et leur donnèrent à mengier; et puis prisrent conseil ensemble qu'il en feroient. Si respondirent aucuns qu'il avoient oï dire que François estoient bons combateurs et preux aux armes; si s'accordèrent qu'il les fissent combatre ensemble pour véoir la manière que François ont en bataille. Si les firent très bien armer et monter sur deux chevaux, et leur commandèrent à combatre, et celuy qui auroit victoire s'en iroit franc et quitte là où il vouldroit; et il promistrent que si feroient-il.
Note 410: _Asaron._ Erzerum, en Arménie.
Note 411: _Arsegue._ Aujourd'hui _Arzingan_, sur l'Euphrate.
Quant il furent entrés au champ, les Sarrasins s'assemblèrent pour veoir le tournoiement et leur contenance, et orent grant joie pour ce qu'il cuidoient que l'un occist l'autre, et qu'il s'entreferissent premièrement des glaives et puis des espées. Mais, il le firent autrement: car il se férirent en la greigneur foule des Tartarins, et en occirent plus de trente avant qu'il feussent pris. Pour ces deux crestiens qui ne vouldrent point soi occire l'un l'autre, ont puis forment prisé la gent de France iceux Tartarins.
Quant les Tartarins se furent un pou séjournés, si se mistrent de rechief à chemin et vindrent à une cité qui est nommée Césare[412], qui siet en la terre de Capadoce, et la prisrent, et gastèrent environ la terre et la contrée; et demourèrent au pays tant que l'yver dura. Quant le nouvel temps fu revenu, il s'en alèrent tout le cours, en destruisant le pays jusques à la cité de Franisce[413], et la destruirent par feu et par occision; et puis vindrent à la cité de Coine[414], qui est la maistre cité de Turquie. Assez tost après la prisrent et mistrent toute Turquie en leur subjection. Ainsi perdirent les Turs leur renom et toute leur force.
Note 412: _Cesare._ L'ancienne Césarée. Aujourd'hui _Caisarié_.
Note 413: _Franisce._ Ce nom est corrompu. Guill. de Nangis dit: _Savastre_, et Vincent de Beauvais _Sebaste_, c'est le véritable nom; entre _Icone_ et _Césarée_.
Note 414: _Coine_ ou _Icone_; aujourd'hui _Cogni_.
Quant les Tartarins orent gastée toute Turquie, il s'en retournèrent d'autre part[415] et entrèrent en la terre de Poloine; et par devers la mer, il gastèrent la terre de Roussille et celle de Gazarie, et destruirent et gastèrent tout devant eux jusques en Hongrie. Illecques s'arrestèrent, et vouldrent avoir conseil d'entrer au royaume de Hongrie. Et il leur fu respondu qu'il alassent seurement, car l'esperit de discorde et de mauvaise foy iroit devant eux, et leur feroit voie et les conduiroit; par quoy les Hongres seroient si troublés que il ne pourroient durer. Bien est voir que devant ce que les Tartarins entrassent en Hongrie, le roy et les barons et le peuple du pays estoient en si grant descort qu'il ne se povoient appareillier pour soy deffendre, ainsois s'en fouirent; mais la plus grande partie d'entr'eux fu avant occise et tournée en chetivoison.
Note 415: Nangis semble ici plus exact: «Eodem temporis concursu, Tartari per unum de principibus suis, nomine Basto, vastaverunt Poloniam et Hungariam, et juxtà mare Ponticum, Russiam et Gazariam, cum aliis triginta regnis; et usquè ad fines Germaniæ pervenerunt.» Je ne reconnois pas la _Gazarie_.
Après ce que le pays fu ainsi gasté et que les Tartarins s'en furent partis, une famine vint si grant que les hommes vifs mengeoient les hommes mors, chiens et chas, et ce qu'il povoient trouver.
XXXIII.
ANNEE 1243.
_Coment le pape s'enfui en France pour la paour de l'empereur Federic._
Si comme nous avons dessus dit que le siège de Rome demoura vague, après la mort pape Celestin, par l'espace de trente et deux mois, les cardinaux s'accordèrent à un preudomme qui estoit nommé Senebaut; et si vouldrent qu'il feust pape et le nommèrent Innocent le quart. Si recommença l'estrif de l'empereur contre le pape, et fu ce pape si mal mené qu'il ne pot demourer à Rome né ne trouva lieu où il peust demourer sauvement fors en France. Si s'en vint celle part, et pour avoir secours et aide du roy. Quant il fu venu à Lyon sus le Rosne, il manda au roy de France que volentiers parleroit à luy, et vouldroit avoir volentiers son conseil et s'aide, sé il luy plaisoit.
XXXIV.
ANNEE 1243.
_Coment le roy fu malade à Pontoise._
Tantost comme le roy ot nouvelles du pape et il voult mouvoir pour aler à luy, une fort maladie le prist que les physiciens appellent dissentere. Si fu le roy longuement malade de celle maladie en la ville de Pontoise. La nouvelle ala par le pays que le roy estoit moult griefment malade, si en furent tous courouciés grans et petis. Les prélas et les barons vindrent hastivement à Pontoise et orent grant pitié du roy qu'il trouvèrent en si povre point. Il demourèrent illec une pièce pour savoir que nostre sire en feroit; car il virent que la maladie lui enforçoit de jour en jour plus forment. Si ordenèrent que l'en priast Nostre-Seigneur qui tout puet, qu'il voulsist donner santé au roy. L'en fist mander par tous les églyses cathédraux que l'en amonnestast le peuple de faire aumosnes; et fist-l'en prières et processions. Oncques la maladie ne cessa d'enforcier tant que on cuida certainement que le roy fust mort, et furent tous esmeus parmi le pays et le palais, et commencièrent tous à crier et à plourer et à regreter leur seigneur qui tant estoit preudomme et tant aimoit les povres, et deffendoit le menu peuple des grans que nul outrage ne leur fust fait, et vouloit que ainsi bien fust fait droit et raison aux povres comme aux riches.
Nul ne pourroit penser comme le menu peuple de Paris en estoit couroucié forment; et disoient entr'eux: «Sire Dieu, que voulez-vous faire à votre peuple? pourquoy nous tollez-vous celuy qui nous gardoit et deffendoit en paix, le souverain prince de toute bonne justice?» Lors laissièrent tous les menestreus besoingnes à faire, et coururent et hommes et femmes aux églyses et firent prières et oroisons, et donnèrent aumosnes aux povres en grant devocion, que Nostre-Seigneur voulsist ramener le roy en santé.