Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 2
La quinte partie des textes[16] fu au roy rendue, les aournemens furent aux églyses rendus. Celluy an dut pour droit estre dit jubileux; car en la vielle loy estoit tels ans ainsi appellés quant les possessions revenoient au chief de cinquante ans aux anciens possesseurs qui devant les avoient tenus, et quant toutes les debtes estoient relaschées. Aussi fut-il fait en celle année au royaume de France quant tous les crestiens furent hors et quictes des debtes qu'il devoient aux Juis.
Note 16: _Textes._ Le latin dit _debiti_, de la dette.
VII.
ANNEE 1182.
_Coment les Juis cuidèrent demourer par la praiere aux barons._
En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vins et un, commanda le roy Phelippe que tous les Juis vuidassent le royaume de France, si que il feussent tous hors dedens la feste saint Jehan-Baptiste. Congié leur donna de vendre les meubles et les garnisons qu'il avoient en leurs maisons, et retint les possessions qu'il avoient achetées, si comme maisons, champs, prés, vignes, granches, pressouers et si fais héritages[17].
Note 17: Cette odieuse spoliation des Juifs offre, il faut bien l'avouer, quelque rapport avec la vente des biens de la noblesse françoise et du clergé françois, en 1792. Mais il faut tenir compte de quelque différence dans le nombre des victimes et dans les torts qu'on leur supposoit.
Quant les desloiaux virent ce, il furent forment troublés et tourmentés. Aucuns fuient baptisiés et persévérèrent toutes voies en la loy. A eux rendi le roy toutes les possessions en l'onneur de la foy qu'il avoient receue, et les franchi de toutes tailles et de tous servitudes en la manière des autres crestiens. Ceulx qui demourèrent en l'erreur ancienne et aveuglés des yeulx du cuer alèrent aux prélas et aux barons, grans dons leur donnèrent et leur promistrent moult grant somme de deniers sans nombre, s'il povoient empetrer devers le roy leur demourance; mais Dieu, qui le cuer du preudomme avoit si enflambé de la grace du saint Esperit, le conferma en son propos si forment que né par prières né par promesses ne luy porent les barons le cuer fraindre né amollier.
Quant les Juis virent que les prélas et les princes furent escondis par cui prières, quant il vouloient promettre et donner, il souloient assez légièrement les aultres roys encliner à leur volenté, il furent moult merveilleusement esbahis et esperdus, et commencièrent à crier: _Scema-Israël_, qui vault autant en ebrieu comme: Dieu, escoute! Toutes-voies quant il virent qu'il ne povoit estre autrement, et que le terme approchoit qu'il devoient avoir France vuidiée, il commencièrent à vendre leur meubles et leur garnisons à merveilleuse haste, et le roy saisi les héritages. Après ce qu'il orent ainsi leur choses vendues, il vuidièrent le royaume dedens le terme qui fu mis, et emmenèrent femmes et enfans et tous leur mesnages au mois de juing en l'an devant dit qui estoit mil cent quatre-vingt et deux, de l'aage du roy le dis-septième, et de son règne le tiers.
VIII.
ANNEE 1183.
_Coment le roy fist nétoyer les sinaguogues et sacrer et dédier au service Nostre-Seigneur._
Quant les Juis furent ainsi alés, et France fu vuidiée de la corrupcion de telle chenaille[18], le bon roy n'oublia point à mener son propos à perfection; car ce qu'il avoit encommencié glorieusement il vouloit plus glorieusement finer. Adonc commanda que les sinaguogues aux Juis feussent nettiées et curées, là où il souloient assembler et blasmer et despire Jhésu-Crist, et faire leurs fausses oroisons soubs la couverture de religion; et puis commanda qu'elles feussent dédiées à églyses, et que l'on y sacrast autels pour faire le service Nostre-Seigneur.
Note 18: Nous dirions aujourd'hui: _Canaille_.
En ce fait ot le roy bonne considéracion et honneste; car en ce meisme lieu où Jhésu-Crist avoit esté moult longuement vitupéré et despis des Juis, en ce meisme lieu fu-il saintefié et aouré des crestiens. Ceste chose fit-il contre[19] la volenté des barons.
Note 19: _Contre._ Le latin dit: _Circa voluntatem_.
Quant les chevaliers, les bourgois et tout le menu peuple virent les oeuvres le roy si merveilleuses, et qu'il estoit jouvencel de bonnes enfances et plain de bonnes meurs, il rendirent graces à Nostre-Seigneur de ce qu'il leur avoit envoyé en leur temps tel roy et tel seigneur. Et qui diligemment vouldroit en luy regarder[20], il y trouveroit toutes quatre glorieuses vertus que Moyse commande que l'en regardast, quant l'en vouldroit eslire prince; c'est assavoir: puissance, paour de Dieu, amour de vérité et détestacion d'avarice.
Note 20: _Voudroit._ On voit que Rigord écrivoit sous Philippe-Auguste.
Les bourgois d'Orléans pour ce qu'il vouloient ensuivir l'exemple le roy qui estoit leur sire et leur chief firent églyse d'une sinaguogue, et y establirent prouvendes là où l'en fait chascun jour le service de Nostre-Seigneur, par nuit et par jour, pour le roy et pour tout le peuple, et pour l'estat du royaume de France. Ceus d'Estampes refirent tout ainsi d'une maison qui avoit esté sinaguogue.
L'en treuve en escript à St-Denys, ès gestes des roys, que les Juis furent exiliés du royaume autrefois au temps ancien; car au temps que le roy Dagoubert, fils le fort roy Clotaire, gouvernoit le roiaume, un empereur qui avoit nom Eracle gouvernoit l'empire de Rome. Cil Eracle estoit sage ès clergies libéraux[21], et meismement en l'art d'astronomie qui en ce temps estoit de grant auctorité; mais puis que la foy mouteplia et saincte églyse vint en povoir, elle fu abatue, pour ce que, (ainsi comme aucuns dient), ydolatrie eut de luy commencement et naissance[22].
Note 21: _Es clergies libéraux._ Dans les arts libéraux.
Note 22: «Ab omni coetu fidelium, veluti idololatria, eliminata.» (Rigord.)
[23]Icelluy Eracle escript au roy Dagobert de France devant nommé qu'il destruisist tous les Juis de son royaume, et le roy le fist ainsi comme il luy manda. La cause de ceste destruction fu pour ce que cellui Eracle avoit esperimenté que les signes des estoiles monstroient que le peuple circonci devoit destruire l'empire de Rome. Mais l'empereur en fu en partie deceu; car ce qu'il entendi des Juis fu fait par une gent que l'on souloit appeller Aguarins; mais or sont appellés Sarrasins; car il advint puis que il prisrent l'empire de Rome et le mistrent à gas et à confusion.
Note 23: Voyez, dans nos _Chroniques de Saint-Denis_, règne du roi Dagobert, _chap_. 12.
_Incidence._--Saint Metheodes[24] le martir fait mencion d'une pestilence qui doit avenir vers la fin du monde, et dit que les Ismaëlitiens doivent venir: c'est un peuple qui d'Ismaël descendi. Celluy Ismaël fu fils Abraham, (non mie de sa femme, mais de sa chamberière. Circoncis fu), et de tels gens nous fait un escript cil saint Metheodes, et dit que en la fin des temps devant l'avènement Ante-Christ istront encore une fois de là où il sont enclos. Toutes terres prendront et seront seigneurs du monde par huit sepmaines d'ans; c'est par cinquante six ans. Pour les maus et les tribulacions qu'il feront aux crestiens sera leur voie appelée d'angoisse et de douleur. Il occiront les prestres aux moustiers et ès sains lieux, leurs chevaulx lieront aux sépultures des corps sains, et feront estables à leurs jumens ès moustiers delez les autels. Et tout ce souffrera Nostre-Seigneur pour le péchié et la mauvaistié des crestiens qui seront en ce temps. Josephe meisme tesmoingne de ces gens, et dit que tout le monde sera leur habitacion et qu'il prendront et habiteront ès iles de mer.
Note 24: _Saint Metheodes._ La mention de la prophétie de saint Methodes se lie au récit de l'expulsion des Juifs par Héraclius. Les Ismaéliens ou Sarrasins qui déjà ont ravagé l'empire devront reparoître une seconde fois, vers la fin des temps, etc.
IX.
ANNEE 1183.
_Coment il acheta le marchié de Champeaux, et coment il fist clore les bois de Vincennes, et de sept mil Coteriaux qui furent occis en Berry._
En l'an de l'Incarnation mil cent quatre-vingt-et-trois, et de son règne le quart, le roy acheta à luy et à ses hoirs un marchié que les malades de Saint-Ladre de Paris avoient au dehors de la cité[25]. Ceste chose fist-il aux prières de mains hommes qui prié l'en avoient, et meismement à la prière d'un sien sergent qui moult luy estoit loial, et luy procuroit toutes ses besoingnes. Quant il ot ce marchié acheté, il le fist venir dedens la ville en une place qui est nommée Champeaux. Là fist-il faire par le devant dit sergent deux grans halles où les marchéans peussent entrer quant il plouveroit, et vendre leurs denrées plus nettement. Clorre les fist et bien fermer pour ce que les marchéandises qui là demouroient par nuit peussent estre gardées sauvement[26]. Par dehors fist faire loges et estauls, par dessus les fist bien couvrir pour ce que s'il plouvoit, on ne laissast mie pour ce à marcheander, et pour ce que les marchéans n'eussent dommage pour la pluie[27].
Note 25: Dans le faubourg Saint-Denis, sur l'emplacement des nouvelles rues de _Chabrol_ et de _Charles X_.
Note 26: «Et in nocte ab incursu latronum tutè custodirentur. Ad majorem etiam cautelam, circà easdem halas jussit in circuitu murum ædificari, portas sufficienter fieri præcipiens quæ in nocte semper clauderentur. Et, inter murum exteriorem et ipsas halas mercatorum, stalla fecit erigi desuper operta, etc.» (Rigord.)
Note 27: Telle fut l'origine des halles de Paris.
Le roy, qui moult estoit curieux de l'accroissement du royaume et de ses lieux soustenir et amender fist clorre les bois de Vincennes de haus murs et de fors, qui devant estoient si desclos que les bestes et les gens povoient aler parmi. Au temps de ses devanciers avoit toujours esté desclos. Quant le jeune roy Henry d'Angleterre qui avoit esté couronné après le roy Estienne, sceut ce, il fist recueillir et amasser par les forests de Normandie et d'Acquitaine jeunes faons de bestes sauvages, dains et chevriaulx, et puis les fist mettre en une grant nef qu'il fist moult bien covrir, et mettre dedans la viande de quoy il devoient vivre. Contremont Saine les fist mener jusques à Paris, là les fist présenter an roy Phelippe son seigneur. Le roy qui fu moult lié du présent le reçut moult volentiers, puis les envoia au bois de Vincennes qu'il avoit nouvellement fermé, là les fist garder et nourir moult soigneusement.
En celle année furent occis sept mille Coteriaux en la conté de Bourges et plus. Si les occistrent ceulx du pays par le secours que le roy leur fist, pour la très grant desloiauté qu'il faisoient par tout le pays. Car il entrèrent en la terre le roy par force, et prenoient les proies, et prenoient les païsans du pays, si les metoient en liens, et les trainoient après eulx ainsi comme esclaves, et dormoient avec les femmes de ceulx qu'il emmenoient ainsi, voiant eulx meismes. Et plus grans douleurs faisoient encore: car il ardoient les moustiers et les églyses, et trainoient après eulx les prestres et les gens de religion, et les appelloient cantadors par dérision. Quant il les batoient et tourmentoient, lors leur disoient-il: «Cantadours chantez,» et puis leur donnoient grans buffes parmi les joues, et batoient moult asprement de grosses verges. Dont il avint qu'aucuns rendirent leur ames à Dieu en tels tormens, et les aucuns qui estoient jà aussi comme demi mors et affamés de la longue prison, se raemboient[28] par somme de deniers pour eschaper de leurs mains; mais nul ne pourroit raconter sans grant douleur de cuer et sans grans larmes ce qui s'ensuit après. Quant il roboient les églyses, l'eucariste prenoient à leurs mains touillées et ensanglantées du sang humain, que l'en met en ces églyses en vaisselles d'or et d'argent, pour la nécessité des malades; hors de philatières la sachoient et jettoient à terre, puis la défouloient aux piés. A leur garces et leur meschines faisoient voiles et cueuvre-chiefs des corporaux sur quoy l'on traicte le précieux et le vrai corps Jhésu-Christ en sacrement de l'autel. Les philatières et les calices despeçoient à mails[29] et à pierres.
Note 28: _Raemboient._ Rachetoient.
Note 29: _Mails._ Marteaux, maillets.
Les gens du pays qui virent les énormités et les très-grans desloiautés qu'il faisoient, le firent savoir au roy Phelippe. Moult fu le roy esmeu quant il oï ceste chose: pour le despit de saincte églyse, et en moult grant compassion de ce que ceulx du pays souffroient, grant plenté de bonne gent et de bien appareillée leur envoia au secours.
Quant ceulx du pays eurent la force et l'aide le roy, il se férirent d'un cuer et d'une volenté emmy leur ennemis, et les occistrent tous du plus petit jusques au greigneur, leurs dépouilles prisrent dont il furent enrichi. En celle manière fist Dieu vengeance des desloiaulx qui teles cruautés et teles desloiautés faisoient au pays. Et retournèrent arrières en graciant et en louant Nostre-Seigneur.
X.
ANNEE 1183.
_Coment le conte de Toulouse et le roy d'Aragon furent accordés par miracle._
Guerre et dissensions qui long-temps avant avoient esté commenciées furent renouvellées entre le conte Raimon de Saint-Gille et le roy d'Aragon, telle que nul ne povoit mettre en eulx né concorde né paix. Pour quoy les povres gens du pays estoient moult grevés par leur guerres; mais Nostre-Seigneur qui oï la clameur et la complainte de ses povres leur envoia sauveur, non mie empereur, roy, prince né prélat; mais un povre homme qui avoit nom Durant à qui Nostre-Seigneur s'apparut en la cité de Nostre-Dame-du-Puy, et luy bailla une cédule en quoy l'image de Nostre-Dame estoit escripte et séoit en un trosne et tenoit la fourme son chier fils en semblance d'enfant. En la circuité de son seel estoient lestres escriptes qui disoient ainsi: «Aigneaulx de Dieu qui ostez les péchiés du monde, donne-nous paix.»
Quant les grans princes et les meneurs et tout le peuple oïrent ceste chose, il vindrent tous au Puy Nostre-Dame à la feste de l'Assumption, ainsi comme il souloient venir chascun an par coustume. Quand le peuple fu assemblé à la solempnité de la feste, l'évesque de la cité prist celluy Durant qui estoit un povre charpentier, et l'establi emmy la congrégacion pour dire le commandement Nostre-Seigneur. Quant il vit que tous ceulx qui là estoient avoient les oreilles ententives à sa bouche, il commença à dire son message, et leur commanda hardiement de par Nostre-Seigneur qu'il féissent paix entre eulx, et en tesmoing de vérité leur monstra la cédule que Nostre-Seigneur luy avoit bailliée, à tout l'image de Nostre-Dame qui estoit dedens empreinte. Lors commencièrent de cuer à grans souspirs et à moult grans larmes à louer la pitié et la miséricorde de Nostre-Seigneur, et les deulx grans princes qui devant estoient en si grant guerre que nul n'y povoit mettre paix, jurèrent sur les textes des évangiles, de bon cuer et de bonne volenté, et luy promistrent fermement en nostre Seigneur qu'il seroient tousjours mais en paix l'un vers l'autre. Et en signe et en tesmoignage de celle réconciliation qu'il avoient faicte, il firent empraindre en estain le seel de celle cédule, à tout l'image de Nostre-Dame, et le portoient avecques eulx cousus sur chaperons blancs qui estoient tailliés à la manière d'escapulaires que les convers de ces abbaïes blanches portent. Et plus grant merveille: que tous ceulx qui ces signeaux portoient estoient si seurs que s'il avenist par aventure qu'aucun d'eulx eust un homme occis, et il encontrast le frère de celluy qui feust mort et sceust bien encore la mort de son frère, il méist tout en oubli pour luy festoier et le receust entre ses bras en baisier de paix, d'amour et de larmes, et luy donnast à mengier et à boire en sa maison et toutes ses nécessités. Celle paix qui fu faicte au païs par ce preud'homme dura moult longuement.
XI.
ANNEE 1184.
_De la guerre et de la paix du roy Phelippe et du conte Phelippe de Flandres, et d'un miracle que Dieu fist pour le roy._
Ce sont les fais du cinquième an. En l'an de l'Incarnacion mil cent quatre-vingt-et-quatre, de son aage vintième et son règne cinquième, vint contens et discencion entre le roy et le conte Phelippe de Flandres pour la conté de Vermendois; car le roy proposoit que toute la conté devoit estre aux roys de France par droit héritage, et offroit ce à prouver par évesques, par barons, par vicontes et par autres princes. A ce respondi le conte en telle manière qu'il avoit la terre tenue au temps de son père le roy Loys de bonne mémoire paisiblement, et par long-temps en avoit esté en saisine et en possession paisible, né jà tant comme il vivroit ne la perdroit; car il sembloit au conte que il peust légèrement fraindre et amolier le cuer du roy et le courage, pour ce qu'il estoit enfant, et par promesses et par blandes parolles le cuidoit oster de son propos. Si cuidèrent aucuns qu'il eust à ce eu l'assent des barons de France; mais ainsi comme l'en seult dire, il conceurent vent et ordirent toiles d'iraignes.
A la parfin assembla le roy grant parlement de ses barons à Compiègne. Quant il se fust à eulx conseillié, il assembla un ost si grant en la contrée d'Aminois que à paines en péust nul savoir le nombre. Le conte qui sceut que il venoit sur luy, fu eslevé en son cuer; son ost assembla d'autre part et vint contre son seigneur à bataille, et jura par le bras de sa force qu'il se deffendroit de luy; mais quant le roy fu issu et il ot son ost appareillié et ordenné en conroy, pour entrer en la terre le conte, il ot si merveilleux ost et si grant qu'il pourprenoient tout le pays et couvroient la face de la terre ainsi comme langoustes.
Quant le conte et les Flamans virent l'ost le roy si grant et si fort il orent merveilleusement grant paour; les cuers du peuple, et des haus hommes leur défaillirent dedens les ventres, si qu'à pou qu'il ne tournoient tous en fuye. Le conte qui fu moult espoventé se conseilla à sa gent, lors envoya des messages au conte Thibaut de Blois qui estoit mareschal et garde de l'ost royal[30], et Guillaume l'archevesque de Rains; car à ces deux avoit le roy chargié toute la cure du royaume comme à ses oncles; et leur pria que il reportassent telles parolles au roy de par luy: «Sire, l'indignacion de ta hautesce veuille cesser envers moy: viens paisiblement à nous, et use de nostre service si comme il te plaist. La terre de Vermendois que tu demandes je la te quicte sans aultre pourloignement, et la te rens entièrement et franchement, chastiaulx, villes et bourgs et toutes les appartenances. Et s'il plaist à ta majesté et à ta haultesse[31] je te requier que tu me donnes Saint-Quentin et Péronne, et que tu me faces tant de grace que je les tiengne ma vie, et après mon décès te reviengnent à toi et à tes hoirs.»
Note 30: «Principem militiæ regis, Franciæ senescalcum.» (Rigord.)
Note 31: «Tamen si vestræ regiæ majestati placet.»
Quant le roy ouy ce que le conte luy mandoit, et qu'il s'umilioit si durement, il manda les prélas et les barons qui là estoient venus pour l'orgueil du conte abatre et dompter. Conseil leur demanda sur ce que le conte luy requéroit, et il respondirent tous ensemble, tout ainsi comme d'une bouche, qu'il féist à la requeste le conte, et luy prièrent qu'il préist l'offre qu'il luy faisoit. Le roy s'assenti à leur conseil.
Quant la chose fu ordenée, le conte fu mandé. Lors vint avant en la présence des prélas et des barons, et rendi au roy par droit la conté de Vermendois qu'il avoit moult longuement tenue contre droit; si l'en mist en possession devant tout le barnage. Après jura que il restabliroit tous les dommages qu'il avoit fais au conte Baudouin de Hénault et aux aultres amis le roy, à la volenté et au dit de sa court sans nulle demourée. Ainsi fu la paix refermée entre le roy et le conte ainsi comme par miracle; car elle fu faicte sans effusion de sang humain et sans dommage[32]. Quant la paix fu confermée à la léesce du peuple, graces et louanges en rendirent à Nostre-Seigneur qui ainsi sauve ceulx qui ont en luy espérance.
Note 32: Guillaume le Breton raconte autrement la chose, et décrit plusieurs sièges et prises de villes, avant la conclusion de la paix.
Entre les aultres choses plaines d'admiracion que Nostre-Seigneur voult monstrer en terre pour le bon roy Phelippe, une en voulons retraire qui moult est merveilleuse, ainsi comme aucuns des chanoines d'Amiens racontèrent puis, pour vérité, qui certains en estoient pour ce qu'une partie de leur rentes sont establies où ces choses avindrent.
Quant le roy fu meu si comme nous avons dit, et il ot fait son ost logier près d'un chastel que l'en appelle Boves, les charetes, les chars, les chevaulx et les gens de son ost défoulèrent si forment les blés qui environ l'ost estoient, et les garçons qui moult en soièrent[2] pour leurs chevaulx, qu'il en demoura pou qui ne féussent marchiés ou triblés. Si avint ceste chose environ la Saint-Jehan, que les blés sont espès et flouris; mais quant la paix fu refermée, si comme nous avons dit, aucuns des chanoines d'Amiens qui devoient prendre leurs prouvendes en ce lieu où l'ost avoit esté virent qu'il avoient tout perdu si comme il leur sembloit. Il se complaindrent à leur doyen et à leur chapitre, et leur requistrent humblement en amour qu'il leur aidassent du commun à passer celle année, et qu'il leur départissent de leur fruis pour le dommage qu'il avoient eu.
Note 33: _Soièrent._ Coupèrent.
Le doyen et le chapitre respondirent qu'il atendissent jusques après aoust que les blés seroient cueillis et batus, qu'il féissent cueillir le remenant des blés que l'ost le roy avoit triblé, et le chapitre si leur rendroit le deffault. Quant les blés furent batus et mesurés en la terre, il en trouvèrent à cent doubles plus, non mie tant seulement de celluy qui avoit esté triblé, mais de celluy qui avoit esté faucillié pour donner aux chevaulx. Et en celle place où les Flamans avoient esté logiés furent les blés et les herbes si seiches qu'il n'y apparut oncques en celle année herbe né chose qui verdoiast. Quant ceulx du pays et les chanoines sorent ce miracle il doubtèrent le roy; car il sorent bien que la sapience de Dieu estoit en luy, qui l'introduisoit à faire sa volenté.
_Incidence._--L'archevesque Guillaume de Rains et le conte Phelippe de Flandres firent ardoir grant multitude de bougres.
_Incidence._--En ce temps mouru en la province de Caours à un chastel qui est appellé Martel[34], en la quatorziesme kalende de juing, le jeune roy Henri d'Angleterre. Ensépulturé fu en la cité de Rouen[35].
Note 34: _Martel._ Aujourd'hui ville de Quercy, proche de la Gironde.
Note 35: Rigord a placé avec raison ces deux _incidences_ sous l'année 1183.
XII.
ANNEE 1185.
_Coment les messages d'outre-mer vindrent au roy pour secours querre._
En celle année, en la dix-septième kalende de février, Eracle le patriarche de Jhérusalem, le prieur de l'Ospital et le maistre du Temple furent envoyés en message en France au roy Phelippe de par les crestiens d'oultre-mer; car Sarrasins vindrent en leurs terres, et mains en avoient occis, et plusieurs prins et menés en prison et chetivoison. Si avoient prins un fort chastel que l'en appelle le Gué-Jacob, et au prendre du chastel avoient-il occis plusieurs des frères du Temple et menés en prison. Ce fu la raison pour quoy il furent envoiés; car trop se doubtèrent les crestiens que les Sarrasins ne cueillissent hardement et cuer en eulx pour la victoire qu'il avoient eue et que il ne préissent la saincte cité de Jhérusalem et conchiassent le sépulcre et le temple de Nostre-Seigneur. Si apportoient ces messages les clefs du sépulcre au roy, et luy prioient moult humblement, de par les crestiens d'oultre-mer, pour Dieu premièrement et pour pitié de la crestienne religion, qu'il secourust la terre qui estoit au prendre et du tout en tout perdue, sé elle n'avoit secours de Dieu et de luy.