Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 19

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Et quant il orent ce fait, il tournèrent en fuie vers un chastel qui estoit à deux milles d'ilec. Et les Arragonois chevauchièrent tout le chemin, si trouvèrent leur maistres occis. De ceste aventure furent-il esbahis et si troublés que il ne sorent que dire né que faire. Si gardèrent et quistrent de toutes pars sé il peussent trouver ceux qui ce dommage leur avoient fait, et pensèrent qu'il estoient tournés vers le chastel qui estoit devant eux; si s'en alèrent hastivement celle part et assaillirent le chastel tantost comme il y furent venus. Et ceux de dedens se deffendirent et firent brandons de feu sus la plus haute tour, pour ce que cil des autres villes voisines les peussent veoir et qu'il les venissent secourre. Et les Arragonois entendirent à assaillir et tant firent qu'il entrèrent ens par devers les jardins, et prisrent par force le chastel, et occistrent tous ceux qu'il y trouvèrent, hommes et femmes et enfans; et puis boutèrent le feu au chastel par tout et se mistrent au chemin droit au roy d'Arragon, et luy contèrent le dommage qu'il avoient eus.

Le roy fu moult dolent et courroucié de la mort de ses deux chevaliers: si jura et promist à Dieu qu'il ne retourneroit jamais en Arragon, devant qu'il auroit leur mort vengiée. Le roy de Maillogres qui bien savoit coment on gastoit sa terre, manda secours au roy de Garnade et au roy de Maroc, et au prince d'Aumarie[352]; et d'autre part, il le fist assavoir au roy de Barbarie et au roy de Bougie[353], pour avoir secours et aide. Quant il eut Sarrasins assemblés, si yssi hors de Maillogres contre le roy d'Arragon à bataille. Le roy Jacques fu d'autre part qui bien ordena ses batailles, et leur monstra exemple de chevalerie, et qu'il pensassent de bien férir sus Sarrasins, s'il vouloient avoir l'amour de Dieu.

Note 352: _Aumarie_ ou Almerie. Dans le royaume de Grenade. C'étoit alors une ville très-forte et très-opulente.

Note 353: _Bougie_, en Afrique, aujourd'hui province de l'_Algérie_.

Quant Arragonnois furent près de leur ennemis, il baissièrent les glaives et se férirent en eux. Entre les Sarrasins en y avoit un merveilleusement grant et plein de grant force: si tenoit une guisarme[354] et s'en vint vers le roy et le cuida férir à plain bras estendu, mais le roy tourna de costé pour le coup eschiver; et un chevalier qui fu près du Sarrasin féri son cheval d'une lance jusques aux boiaux. Au trébuchier que le Sarrasin fist de son cheval, si comme la teste luy enclina vers terre, le roy le féri, entre la jointure de son hiaume et la gorgière, d'une espée longue et gresle; si luy embati tout oultre parmi la gorge.

Note 354: _Guisarme._ Hache à deux tranchans.

Quant le Sarrasin se senti à mort féru, il haucia la guisarme et féri un chevalier parmi la teste si grant coup qu'il luy embati bien plaine paume dedens, et tresbucha le chevalier et le cheval, tout en un tas par devant luy. Après ce que le Sarrasin eut fait le cop, il chéi mort entre les piés des chevaux. En ce Sarrasin avoit le roy de Maillogres grant espérance d'avoir victoire, si se doubta, et tous les autres Sarrasins orent grant paour. Les Arragonnois qui bien virent leur foible contenance, leur coururent sus hastivement et férirent et chaplèrent sur eux, tant qu'il les menèrent à desconfiture, et qu'il coururent en fuie vers Maillogres. Et les Arragonnois les enchacièrent si près, qu'il entrèrent avec eux dedans la ville, et tindrent par force d'armes les portes ouvertes, tant que le roy et grant partie de sa gent furent entrés ens. Si mistrent à mort tous les Sarrasins qu'il trouvèrent en la ville, et les femmes et les enfans mistrent en chetivoison. Le roy fist mettre sa banière haut en la maistre tour; pour ce que cil qui venoient après luy sceussent certainement qu'il avoient la ville prise. Puis se reposèrent, car il estoient forment traveilliés de la bataille, et trouvèrent vins et viandes assez pour leur corps aaisier.

Quant il eurent séjourné un pou de temps, il se mistrent à la voie et vindrent à une cité qui a nom Vicenne[355]. Mais ceux de la ville qui sorent leur venue, envoyèrent contre eux les clefs de la cité et se rendirent à la volenté le roy. D'ilec se partirent et alèrent à une autre cité que l'en nomme Valence[356], où monsieur saint Laurens fu né que Dacien l'empereur de Rome fist rostir pour ce qu'il estoit crestien. Quant il vindrent devant la cité, si tendirent leur tentes et leur paveillons, et mandèrent à ceux de dedens bataille, ou qu'il se rendissent. Les Sarrasins virent bien qu'il ne pourroient longuement durer, si se rendirent par telle condicion que ceulx qui ne voudroient estre crestiens s'en peussent aler sauvement, et seroient conduis hors de la contrée et du pays, et qu'il en poussent porter la moitié de leurs meubles. Le roy regarda que la ville estoit defensable, et qu'il y porroit longuement séjourner avant qu'elle peust estre prise, si s'accorda à tenir les convenances fermement.

Note 355: _Vicenne._ Sans doute _Ivica_, l'une des îles Baléares.

Note 356: _Valence_, en Espagne. Guillaume de Nangis nomme avec raison _Saint-Vincent_ au lieu de Saint-Laurent.

Quant il furent asseurés, il ouvrirent les portes, et le roy entra en la ville et se mist en saisine des forteresces. Après ce que le roy eut conquis toute la terre de Maillogres, il en départi à ses gens et à ses barons si largement que tous s'en tinrent apaiés; et fist la foy crestienne monteplier par tout le royaume.

X.

ANNEE 1230.

_De madame sainte Ysabel, fille le roy de Hongrie._

Ainsi comme le roy d'Arragon se contenoit en proesce et en chevalerie qui moult plaisoient à Nostre-Seigneur, en ce temps meisme, saincte Ysabel[357], fille au roy de Hongrie, se contenoit en prouesce de pitié et de miséricorde. Elle estoit femme Lendegrave le duc de Thoringe[358] qui moult estoit preud'homme et de bonne vie. Volenté vint au duc d'aler oultre mer requerre le saint sépulcre et de aidier les crestiens à deffendre la terre contre les Sarrasins. Mais il n'y demoura pas quatre ans que la mort le prist. Avant que il mourust, il commanda que son ossellemente fust apportée à Ysabiau sa femme, et qu'elle le fist enterrer en une abbaye où ses devanciers estoient enterrés. Tout en la manière que il commanda la bonne dame fist; et fist faire son service sollempnelment. Tantost comme il fu enterré, nouvelles coururent par le pays que le duc de Thoringe estoit mort: si s'assemblèrent ses anemis ensemble, et vindrent au chastel où sa femme estoit, et boutèrent le feu dedens, pour ce qu'il la vouloient prendre ou ardoir, par droite félonnie et en despit de son baron.

Note 357: _Ysabel._ Variante: _Elisabeth_. M. le comte de Montalembert vient de publier un véritable chef-d'oeuvre d'éloquence, d'érudition et de piété, sous le titre d'_Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe_. Paris, 1836.

Note 358: _Lendegrave._ Il falloit: Du landgrave ou duc de Thuringe.

En droit l'eure de mienuit, si comme le feu fu bouté en la ville, la dame sailli sus, toute effrayée, et s'en fouy par une petite porte hors du chastel, à pou de compaingnie, qu'elle ne fust apperceue; et s'en vint à l'évesque de Bavière qui estoit son oncle qui la reçut moult honnorablement, et fu moult couroucié de sa perte quant il le seut; et luy dist: «Belle niepce, or soiés toute aaise avec nous, et menés bonne vie et nette, et nous penserons de vous marier. Vous estes de si haute ligniée que vous devez bien avoir homme de grant renom.»--«Certes,» dist-elle, «de grant renom le vueil-je avoir, né plus haut né plus digne de luy n'est trouvé. C'est mon père et mon espoux Jhésucrist qui le sera tant comme je vivray.»

La bonne dame demoura une pièce de temps en la garde son oncle, si luy fu avis qu'elle ne povoit point bien faire ses aumosnes né visiter les povres; d'illec se parti et s'en ala à un chastel plus parfont en Allemaigne; si luy plut illec à demourer né n'avoit que cinquante mars à despendre. Un jour avint que elle regarda un quarrefour où pluseurs chemins s'assembloient de diverses païs et de loingtaines contrées; si que moult de povres gens et de souffreteux passoient ce chemin. Si fist faire une grant maison et large sus quatre pilliers; là où elle commença à hébergier tous les povres trespassans; et ceux qui estoient infermes et malades elle les soustenoit tant qu'il fussent garis et enforciés; et selon ce qu'il estoient de lointaines terres, elle leur donnoit argent à faire leur despens, tant qu'il fussent venus en leur contrée.

Moult se prenoit bien garde des femmes enceintes qui n'avoient dont il se peussent aidier; car elle-meisme les ervoit, et leur trenchoit leur viandes et leur faisoit leur lis. Quant le menu peuple le sceut, si commencièrent à venir de moult de parties, si que elle eut moult à faire. Si prist en sa compaingnie femmes fortes et viguereuses qui luy aidièrent les povres à soustenir et à servir. Et, quant les povres estoient venus au vespre pour reposer, si regardoit ceux qui estoient povrement chauciés; à ceux lavoit-elle les piés; et puis, l'endemain au matin, elle leur donnoit soulers selonc la mesure de leur piés; car elle estoit tous temps garnie de soulers grans et petis pour donner à ceux qui mestier en avoient; et elle-meisme leur aidoit à chaucier. Et puis si les convoioit et conduisoit tant qu'il fussent au chemin où il devoient aler.

Quant les povres estoient aaisiés et couchiés, la bonne dame prenoit sa soustenance avec ceux de son hostel: né ne voulloit avoir plus maistrie né seigneurie que les femmes qui servoient les povres avec luy, fors tant que quant elle en véoit une trop lente et trop paresceuse, et elle luy commandoit à faire son service, sé celle n'y voulloit aler, elle-meisme y aloit, pour servir et pour aidier aux povres, tant qu'il fussent en leur lis couchiés: car il avenoit aucune fois qu'il se relevoient par nuit pour aler à chambre ou pour faire orine; si ne savoient rassener à leur lis, sé il n'y estoient conduis et menés.

Aucune fois avenoit que elle n'avoit nul povre à servir, si comme entour tierce ou entour midi, que il n'estoient pas encore venus. Si s'en aloit séoir avec les plus povres femmes de la ville et filoit laine; et de ce fil en faisoit faire draps dont les povres estoient revestus. En povre habit se maintint depuis la mort de son seigneur, né n'eut oncques cure de cointise. Pour ce qu'elle aimoit tant les povres gens, les dames du pays l'orent en grant despit, et luy tournèrent le dos né n'orent cure de sa compaignie.

Le roy de Hongrie oï dire que sa fille estoit en trop grant povreté; si commanda à un chevalier que il alast véoir en quel point elle estoit. Le chevalier se mist à la voie et vint droit à un chastel où il cuida trouver la bonne dame; et se heberga chiés le seigneur de la ville, et demanda de la dame où il la trouveroit? et on luy dist qu'il la trouveroit en un hospital où il ne repairoit que truans et povre gent. L'endemain au matin s'en ala le chevalier celle part, et trouva saincte Ysabel avec les povres femmes qui filoient laine, et avoit vestu un surcot tout esré et tout recluté[359].

Note 359: _Esré et recluté._ Erayé et rapiécé.

Quant le chevalier la vit, si en eut grant abominacion, et dist à son escuier: «Par mon chief, ceste-cy ne fu oncques fille de roy, aucun truant coquin[360] l'engendra.» Si s'en retourna arrières né oncques ne la voult saluer né parler à elle. Quant la bonne dame eut esté ainsi long-temps, une maladie la prist si fort que nature ne le pot souffrir. Si comme le prestre l'enolioit[361], une volée d'oisiaux vint de devers le ciel aussi blans comme noif[362], et s'assistrent sur les arbres d'environ les pourpris, et commencièrent bien à chanter si doux chant et si plaisant que la gent d'illec entour laissièrent toutes besoingnes pour eux escouter, né ne cessèrent de chanter jusques à tant que l'ame luy fu issue du corps. Et quant elle fu transie[363], il s'en volèrent vers le ciel. Si tost comme elle fu mise en son tombel, toutes manières de gens estranges et infermes de toutes maladies diverses commencièrent à garir dès ce qu'il s'estoient reposé devant son tombel. Commune renommée s'espandi par le pays des grans miracles que Dieu faisoit pour luy, si que moult de bonne gent de lointaines terres la requistrent en grant dévocion.

Note 360: _Truant coquin._ Valet de cuisine.

Note 361: _L'enolioit._ L'enoignoit. Le mot perdu de l'ancien chroniqueur est plus doux et mieux composé que celui de notre langue moderne.

Note 362: _Noif._ Neige.

Note 363: _Transie._ Trépassée.

XI.

ANNEE 1230.

_De saint Antoine de l'ordre des frères meneurs._

En celle année meisme fu canonisé saint Antoine de l'ordre des frères meneurs, et mis au registre des sains à la court de Rome par ses bonnes mérites et par la saincte vie que il mena en cest monde, tant comme il y fu.

XII.

ANNEE 1230.

_Coment le roy fist Royaumont._

L'an de grace mil deux cens trente, fist le roy faire une abbaye de l'ordre de Cistiaux en l'éveschié de Biauvais de lès Biaumont sur Aise; en un lieu que on nommoit[364] Royaumont. Il y mist abbé et couvent, pour servir Nostre-Seigneur, et donna rentes et possessions pour eux soustenir largement.

Note 364: Guillaume de Nangis dit: «Que l'en disoit Cuimont, et l'appella-l'en Royaumont.»--_Aise._ Oise.

XIII.

ANNEE 1231.

_Coment le roy saint Loys fist la pais des clers et des bourgois de Paris._

Si comme le roy entendoit à faire l'abbaye de Royaumont, nouvelles luy vindrent que les bourgois de Paris et les clers estoient en grans contens et en grant hayne. Et y furent plusieurs clers occis, car il commencièrent la meslée, et des bourgois ot aussi aucuns d'occis. Et pour ce que les clers n'orent amende à leur volenté, il s'esmurent et distrent qu'il iroient en autre contrée pour estudier. Le roy d'Angleterre, qui bien sceut le descort, leur mandaqu'il venissent à Ocenefort[365]; et il leur donroit hostels et maisons franchement jusqu'à dix ans, et pluseurs autres franchises s'il y vouloient demourer. Mais le roy de France ne voult pas que le clergie[366] s'esloingnast de luy, si fist la paix des clers et des bourgois, et fist tant que les clers demourèrent et repristrent leur leçons et commencièrent à lire. Pour ce le fist le roy que chevalerie et clergie sont volentiers ensemble.

Note 365: _Ocenefort._ Sans doute Oxford.

Note 366: _Le clergie._ C'est-à-dire: Le corps des savans.

Jadis en l'ancien temps, clergie demoura à Athènes et chevalerie en Grèce. Après, d'ilec s'en parti et s'en ala à Rome, et tantost chevalerie après. Par l'orgueil des Romains se parti le clergie de Rome et s'en vint en France, et tantost chevalerie après. Et de ce nous segnifie la fleur de lis qui est escripte ès armes au roy de France. Car il y a trois feuilles[367]: la feuille qui est au milieu nous segnifie la foy crestienne, et les autres deux du costé segnifient le clergie et la chevalerie qui doivent estre tousjours appareillés de deffendre la foy crestienne. Et tant comme ces trois demoureront en France, foy, clergie et chevalerie, le royaume de France sera fort et ferme et plain de richesce et de honneur[368].

Note 367: _Trois feuilles._ Il s'agit ici des feuilles qui composent la fleur de lys, et non pas du nombre de ces fleurs dans l'écu royal.

Note 368: Nous pardonnera-t-on d'exprimer ici le regret que tous les vieux François éprouvent de ne plus voir les _Fleurs de lys_ dans l'écu royal de France? Et l'histoire dira-t-elle à la postérité que l'écu l'azur aux trois fleurs de lys d'or fut irrévocablement répudié par un descendant de Saint Louis et de Henri IV, par un Bourbon?

XIV.

ANNEE 1231.

_Coment le moustier de Saint-Denis fu renouvelé._

Heude, l'abbé de St-Denys en France, fu en moult grant pensée coment il pourroit renouveller le moustier Saint-Denys; car il n'avoit esté de riens amendé puis le temps au fort roy Dagobert, qui premièrement le fist faire pour la grant amour qu'il avoit au glorieux martir et à ses compaignons: et quant il l'ot fait faire tout nouvel, il le fist couvrir de fin argent pur, sans autre métal; et demoura ainsi couvert jusques au temps Charles le Chauve, qui prist tout l'or et l'argent qui estoit dedens l'églyse et la fist découvrir, pour les grans guerres qui furent en son temps. Si estoient les voultes si vieils et si corrompues que elles estoient comme au tresbuchier. Né les abbés n'y osoient riens renouveller pour ce qu'il avoit esté dédié, présentement et en appert, de par Nostre-Seigneur Jhésucrist: né on n'osoit le moustier refaire né amender, pour ce que si hault sire come est Nostre-Seigneur l'avoit visité. Si s'en conseilla au roy de France et luy monstra coment la chose aloit. Le roy prist ses messages et les envoya à la court de Rome, et manda à l'apostole coment il vouloit que celle besoingne fust faite. Et l'apostole luy rescript: «Biau chier fils, sé Nostre-Seigneur visita l'églyse pour l'amour du glorieux martir et de ses compaignons, ne fu son entencion de parfaire le moustier perdurable et sans nulle fin. Et devez savoir que toutes les choses qui sont soubs le cercle de la lune encloses sont corrompables né ne peuvent demeurer en un estat; pour quoy nous vous mandons que l'églyse soit refaite en telle manière que on y puisse Nostre-Seigneur servir et honnourer.»

XV.

ANNEE 1232.

_Coment le saint clou fu perdu à Saint-Denis._

Il avint en l'an après, en suivant mil deux cens trente et un, que le clou dont Nostre-Seigneur fu clofichié en la croix, que Charles le Chauve, roy de France et empereur de Rome donna à la dite églyse[369], chéy du vaissel où il estoit, si comme l'en le donnoit aux pélerins à baisier, et fu perdu en la foule et en la presse des gens qui le baisoient. Quant les nouvelles en vindrent au roy, il en fu moult durement couroucié et dist qu'il amast mieux avoir perdu la meilleure cité de son royaume. Si fist crier par tout Paris, en rues, en places et quarrefours, sé nul povoit trouver ou enseignier le saint clou, il auroit cent livres de parisis; et sé nul l'avoit trouvé né recelé, qu'il venist avant seurement et il auroit certainement cent livres, sans péril de son corps.

Note 369: Voyez plus haut la fin du troisième livre de la vie de Charlemagne.

Quant cil qui l'avoient trouvé oïrent dire qu'il auroient les cent livres, il vindrent au penancier l'évesque et luy distrent en confession coment il l'avoient trouvé; et le penancier leur promist que il les garderoit de tout péril, et si leur bailla cent livres.

XVI.

ANNEE 1234.

_Coment le roy de France se maria à madame Marguerite, fille au conte de Provence._

L'an de grace mil deux cens trente et quatre eut le roy conseil de prendre femme pour avoir hoir de son corps qui le royaume peust gouverner après son décès. Si envoya l'archevesque de Sens et messire Jehan de Neele au conte de Prouvence, et luy manda qu'il luy envoyast Marguerite sa fille, car il la vouloit espouser et prendre à femme. De ces nouvelles fu le conte moult lie et fist grant joie et grant feste aux messages et les honnoura moult, et leur bailla sa fille sage et bien endoctrinée, dès le temps de son enfance. Les messages receurent la pucelle et prisrent congié au conte et errèrent tant qu'il vindrent au roy et luy baillièrent la pucelle. Le roy la reçut liement, et la fist couronner à royne de France par la main l'archevesque de Sens.

XVII.

ANNEE 1234.

_Du conte de Champaigne._

Assez tost après que le roy eut espousé femme, le conte de Champaigne commença à contrarier le roy, et à enforcier ses villes et ses chastiaux et à faire garnisons[370]. Nouvelles vindrent au roy à Paris où il estoit que le conte vouloit entrer en France à force d'armes. Si manda le conte de Poitiers son frère et Robert d'Artois, et prisrent conseil ensemble qu'il manderoient leur gent et ainsi le firent; et puis se mistrent au chemin droit vers Champaigne pour abatre la fierté le conte.

Note 370: _A faire garnisons_. A garnir ses places.

Le conte Thibaut sceut que le roy venoit contre luy à grant compaingnie de gent, si se doubta que le roy ne luy tollist sa terre, et envoya au roy des plus sages hommes de son conseil pour requerre paix et amour. Et, pour ce que le roy avoit fait despens à sa gent assembler, le conte luy donnoit deux bonnes villes avecques les appartenances; c'est assavoir: Monstereuil en for d'Yonne[371], et Bray sus Saine. Le roy qui tousjours fu piteux luy ottroya paix et accordance.

Note 371: _Montereuil._ Aujourd'hui Montereau-Fault-Yonne.

A celle paix faire fu la royne Blanche qui dist: «Par Dieu, conte Thibaut, vous ne déussiez point estre nostre contraire; il vous déust bien remembrer de la bonté que le roy mon fils vous fist, qui vint en vostre aide pour secourre vostre contrée et vostre terre, contre tous les barons de France qui la vouloient toute ardoir et mettre en charbon.» Le conte regarda la royne qui tant estoit sage, et tant belle que de la grant biauté d'elle il fu tout esbahi. Si ly respondi: «Par ma foy, madame, mon cuer et mon corps et toute ma terre est en vostre commandement; né n'est riens qui vous peust plaire que je ne féisse volentiers; né jamais, sé Dieu plaist, contre vous né contre les vos je n'irai.» D'ilec se parti tout pensis, et ly venoit souvent en remembrance du doux regard la royne et de sa belle contenance; lors si entroit en son cuer une pensée douce et amoureuse. Mais quant il ly souvenoit qu'elle estoit si haute dame, de si bonne vie et de si nete qu'il n'en pourroit jà joïr, si muoit sa douce pensée amoureuse en grant tristesce.

Et, pour ce que parfondes pensées engendrent mélancolie, ly fu-il loé d'aucuns sages hommes qu'il s'estudiast en biaux sons de vielle et en doux chans delitables. Si fist entre luy et Gace Brulé[372] les plus belles chançons et les plus délitables et mélodieuses qui oncques fussent oïes en chançon né en vielle[373]. Et les fist escripre en sa sale[374] à Provins et en celle de Troyes, et sont appellées _Les Chançons au Roy de Navarre_; car le royaume de Navarre luy eschéy de par son frère qui mourut sans hoir de son corps.

Note 372: _Gace Brulé._ Ce mot est corrompu dans presque tous les manuscrits. Je ne l'ai vu correctement reproduit que dans celui de Charles V. Les autres mettent _Gatelibrige_, _Gacelibrie_, etc. Les chansons de Gace Brulé, fort dignes d'être publiées, sont conservées à la suite de presque tous les manuscrits des _Chansons du Roi de Navarre_.

Note 373: _En chançon né en vielle._ C'est-à-dire: _Pour le chant et pour l'accompagnement._ Ou plutôt encore: _Pour les paroles et pour la musique._

Note 374: _En sa sale._ Dans sa résidence de.--J'ai si longuement commenté ce passage de nos _Chroniques_ dans le _Romancero François_, qu'on me pardonnera d'y renvoyer au lieu de me répéter ici.

XVIII.

ANNEE 1234.

_Du Vieus de la Montaigne qui voult occire le roy._