Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 18

Chapter 184,025 wordsPublic domain

A la loenge et à la gloire de la benoite et inséparable Trinité, Dieu, Père, Fils et Saint-Esperit, je qui à présent sui comis de vraiement mestre en escript tous les fais des roys de France régnans en mon temps, expose et met en françois la vie du glorieus roy monsieur saint Loys[327].

Note 327: Ce préambule ne se trouve que dans le manuscrit de Charles V; il doit pourtant être de l'historiographe qui le premier ajouta aux _Grandes Chroniques de France_ la vie de saint Louis.

On a dit plusieurs fois bien à tort que cette vie de saint Louis n'offroit que la traduction du latin de Guillaume de Nangis. Elle en diffère essentiellement; elle entre dans mille détails particuliers, et raconte beaucoup de faits qu'on chercheroit vainement partout ailleurs. C'est, en un mot, à compter de saint Louis, que les _Chroniques de Saint-Denis_ présentent un _ouvrage original_.

Avec le règne de Louis VIII s'arrête le texte des _Chroniques de Saint-Denis_, publié jusqu'à présent dans la grande collection des _Historiens de France_.

CI COMENCE LA VIE MONSEIGNEUR SAINT LOYS.

Nous devons avoir en mémoire les fais et les contenances de nos devanciers, et nous devons remirer ès anciennes escriptures qui parlent des preudeshommes et de leur vie: si comme fu monseigneur Saint Loys qui se contint si honnestement en son royaume qui est de terre et de boe, qu'il en conquist le royaume des cieux que nul prince né autre ne luy peut jamais oster[328].

Note 328: Ce préambule est le sommaire de celui que Guillaume de Nangis a fait pour ses _Gesta S. Ludovici noni Francorum regis_. Voy. _Du Chesne_, tome V, p. 326.

I.

ANNEE 1226.

_Coment le père Saint Loys ala en Albigois._

Si comme le père monseigneur Saint Loys voult aler en Albigois, il laissa son royaume à garder à la royne Blanche sa femme et ses enfans, et s'en vint à la cité d'Avignon, et l'assist à grant force de gent. Tant les tint estroictement et tant fist ruer perrières et mangoniaux, qu'il ne le porent endurer; si se rendirent et se mistrent du tout à sa volenté. Le roy prist toute la contrée en sa main, et mist ès bonnes villes et ès forteresces, baillis, seneschaux, viguiers, maires, prévos et sergens d'armes, pour garder sa terre et toute la contrée de par luy en son nom. Et aussi leur commanda que tous ceux qu'il pourroient trouver entechiés du vice d'érésie et qui fussent de riens contre la foy, tantost fussent ars et mis au feu et en charbon sans nul rachatement.

Après ce, il establi les evesques et les prélas et leur chapelains en leur églyses, que les mescréans avoient chaciés. Quant le roy eut ainsi restabli la foy crestienne en Albigois, si s'en retourna vers France. Si comme il vint près d'un chastel que l'en appelle Montpancier, il convint que la prophécie Mellin fust accomplie qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_. C'est-à-dire à Montpancier mourra le lion paisible et débonnaire: car une maladie le prist le jour qu'il vint au chastel, dont il mourut. Aporté fu à Saint-Denys en France, et mis en sépulture delès le roy Phelippe son père, l'an mil deux cens vingt et six.

II.

ANNEE 1226.

_Coment Saint Loys fu couronné en la cité de Rains._

[329]Au moys après que le roy Loys fu trèspassé, Saint Loys son fils, qui n'avoit pas douze ans acomplis, fu mené à Rains; et manda l'en l'évesque de Soissons pour l'enfant coronner, pour ce qu'il n'avoit adonc point d'archevesque à Rains. L'évesque de Soissons vint à Rains à grant compaignie de prélas et du clergié, et enoingt et sacra l'enfant, et luy mist la couronne en la teste; et dist les prières et les paroles qui afièrent à dire à tel dignité.

Note 329: Ici commence l'ouvrage de Guillaume de Nangis; mais, dans ce qu'il en emprunte, notre chroniqueur n'a pas suivi la traduction ancienne publiée à la suite de Joinville et d'après un manuscrit de Colbert, dans la grande édition de 1761, dite _du Louvre_. La sienne est en général plus correcte et, d'ailleurs, débarrassée de beaucoup de superfluités.

Quant l'enfant fu couronné, il s'en vint à Paris là où il fu receu à moult grant joie du peuple et des gens du pays. La royne Blanche sa mère le fist moult bien endoctriner et enseignier, car elle l'avoit en garde par raison de tutele et de bail; et luy quist gens de conseil les plus preudeshommes et les plus sages que on peust trouver, qui resplendissoient de droicture et de loyauté pour les besoingnes du royaume gouverner, autant clers comme lais. Ce fu fait le premier dimenche de l'avent Nostre-Seigneur.

III.

ANNEE 1227.

_Coment les barons de France murmurèrent contre le saint roy._

En celluy an meisme que l'enfant fu couronné, Hue le conte de la Marche, et Pierre Mauclerc duc de Bretaingne, et Thibaut le conte de Champaigne parlèrent ensemble et commencièrent à murmurer contre le jeune roy; et distrent que tel enfant ne devoit pas tenir royaume; et que celluy seroit moult fol qui à luy obéiroit, tant comme il fust si jeune. Lors firent aliances ensemble et promistrent que il n'obéiroient né à luy né à son commandement. Tantost qu'il se furent départis, le duc de Bretaingne fist garnir deux fors chastiaux et deffensables: l'un à nom Saint-Jacques de Buiron[330], et l'autre Belesme. Le père Saint Loys le[331] bailla à garder au duc de Bretaingne, pour ce qu'il estoit fort et deffensable, quant il ala sur les Albigois.

Note 330: _St-Jacques de Buiron._ Latin: _S. Jacobum de Beveron_. Tillemont reconnoît ici _Saint-James de Beuvron_, en Normandie; sans doute _St-James_, dans l'Avranchin, à quelques lieues de Pontorson. --Belesme-est dans le Perche.

Note 331: _Le._ Il falloit: _Les_, comme le latin.

Nouvelles vindrent au roy que le duc garnissoit ses forteresces et ses chastiaux, et qu'il avoit en son aide le conte de la Marche et Thibaut de Champaigne pour aler contre luy et pour luy grever. Si se conseilla à sa mère et à ses barons: si luy fu loé qu'il alast hastivement contre le duc, pour ce qu'il avoit premier garni ses chastiaux. Lors manda chevaliers et sergens d'armes, et assembla grant ost pour aler là, et se mistrent à voie pour aler droit à la charrière de Charcoy[332].

Note 332: _La charrière du Charcoy_. Variantes: _Querrière de Turquey_,--_de Surquey_. Latin: «_Ad quarreriam de Curcetio_.» Je crois que c'est aujourd'hui le village de _Charcé_, dans le _Saumurois_, près de _Brissac_.

Avec le jeune roy estoit un cardinal de Rome qui estoit venu en France de par le pape, et Phelippe conte de Bouloingne, oncle le roy, et Robert conte de Dreux, qui estoit frère au duc[333]. Quant Thibaut le conte de Champaigne vit l'ost de France venir là où il avoit[334] tant bonne chevalerie et tant bonne gent, si se pensa que s'il se tenoit longuement contre le roy que il luy en pourroit bien mescheoir; si se parti de ses compagnons au point du jour, pour ce qu'il ne l'apperceurent et s'en vint au roy; et le pria qu'il luy voulsist pardonner son mautalent, et que plus ne seroit contre luy.

Note 333: Au duc de Bretagne.

Note 334: _Où il avoit._ Où il se trouvoit.

Le roy qui estoit enfant et débonnaire le receut en grace et luy pardonna on mautalent. Après il manda au duc et au conte de la Marche qu'il venissent à son commandement ou qu'il venissent contre luy à bataille: et il luy mandèrent que volentiers feroient paix à luy, mais que il leur donnast jour et lieu là où il pourroient parler de paix et de concorde. Quant le roy eut oï les messages, si leur assigna jour au chastel de Chinon, et fist retourner son ost en France; et puis s'en ala à Chinon, et là les attendi au jour qui estoit establi. Mais il ne vindrent né ne contremandèrent; si les fist semondre de rechief; oncques pour ce ne vindrent; la tierce fois furent semons et sommés. Lors parlèrent ensemble le conte et le duc, et distrent que à ceste fois ne pourroient venir à chief du roy[335]; si luy envoyèrent messages, et distrent que volentiers venroient parlera luy à Vendosme, mais qu'il eussent sauf aler et sauf venir. Le roy leur octroya; lors vindrent à Vendosme, et amendèrent au roy de leur outrage et de leur meffait, tout à sa volenté. Le roy qui fu jeune et débonnaire leur octroya paix et amour, mais qu'il se gardassent de mesprendre[336].

Note 335: _Venir à chief._ Nous disons aujourd'hui: _Venir à bout_.

Note 336: Notre chronique, tout en s'aidant du récit de Nangis, a raconté les dernières circonstances de l'accord des barons d'une manière plus claire et plus vraisemblable.

IV.

ANNEE 1227.

_Du descord qui fu entre les barons et le roy de France._

L'an après ensuivant, par le conseil Pierre Mauclerc, duc de Bretaingne et Hue le conte de la Marche, descort mut entre le roy et les barons de France. Et maintenoient les barons contre le roy, que la royne Blanche, sa mère, ne devoit point gouverner si grant chose comme le royaume de France, et qu'il n'appartenoit pas à femme de telle chose faire[337]. Et le roy maintenoit contre ses barons qu'il estoit assez puissant de son royaume gouverner, avec l'aide des bonnes gens qui estoient de son conseil. Pour ceste chose murmurèrent les barons, et se mistrent en aguait comme il pourroient avoir le roy pat devers eux, et tenir en leur garde et en leur seigneurie.

Note 337: Les griefs des barons sont résumés dans ce dernier couplet d'un Serventois de Hues d'Oisy, l'un des plus ardens ennemis de Thibaut de Champagne:

Bien est France abatardie, Signor baron, entendés, Quant feme l'a en baillie, Et telle comme savés.

Il et elle, lez à lez, La tiennent de compaignie; Cil n'en est fors rois clamés Qui piechà est couronés.

(_Romancero François_, page 188.)

Si comme le roy chevauchoit parmi la contrée d'Orlians[338], il luy fu annoncié que les barons le faisoient espier pour prendre. Si se hasta moult d'aler à Paris, et chevaucha tant qu'il vint à Montlehery. D'illec ne se voult départir pour la doubtance des barons; si manda à la royne, sa mère, que elle luy envoyast secours et aide prochainement. Quant la royne oï ces nouvelles, si manda tuit les plus puissans hommes de Paris et leur pria qu'il voulsissent aidier à leur jeune roy: et il respondirent qu'il estoient aprestés du faire, et que ce seroit bon de mander les communes de France, si que il fussent tant de bonne gent que il peussent le roy jetter hors de péril. La royne envoya tantost ses lettres par tout le pays, et si manda que l'on venist en l'aide à ceux de Paris, pour délivrer son fils de ses ennemis. Et s'assemblèrent de toutes pars à Paris les chevaliers d'entour la contrée et les autres bonnes gens.

Note 338: _Par la contrée d'Orlians..._ Nangis dit: «Cùm rex esset apud _Castra_ sub Monte-Leterici.» C'est Châtres, aujourd'hui _Arpajon_, petite ville à peu de distance de Montlhery: il en est fait mémoire dans le fameux _Noël_:

Tout les bourgeois de Châtres Et ceux de Montlhery.

Par corruption, on prononce: _Les bourgeois de Chartres_...

Quant il furent tous assemblés, il s'armèrent et issirent de Paris à banières desployées, et se mistrent au chemin droit à Montlehery. Si tost comme il furent acheminés, nouvelles en vindrent aux barons: si se doubtèrent forment de la venue de ces gens, et distrent entr'eux qu'il n'avoient pas tel force de gent qu'il se peussent combatre à eux. Si se départirent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Et cil de Paris vindrent au chastel de Montlehery, là trouvèrent le jeune roy, si l'en amenèrent à Paris, tout rengiés et serrés et appareilliés de combatre, s'il en fust mestier[339].

Note 339: Le récit sommaire de Nangis a beaucoup moins d'intérêt. L'appel fait aux communes y est omis.

V.

ANNEE 1227.

_Coment le conte de Champaigne fu assailli des barons._

Droitement en l'an de grace mil deux cens vingt et huit, pluseurs des barons s'assemblèrent, et commencièrent à gaster la terre au conte de Champaingne par devers Alemaigne[340]: car il l'avoient en moult grant haine pour ce qu'il s'estoit accordé au roy. Et mistrent tout en feu et en charbon quanqu'il trouvèrent devant eux; et alèrent jusques à une ville qui a nom Caourse[341]. Quant il furent devant la ville, si la commencièrent à assaillir. Quant le conte Thibaut vit que il estoient si durement esmeus contre luy, si demanda au roy de France secours et, pour Dieu, qu'il luy voulsist aidier, et que tout ce faisoient les barons pour ce que il s'estoit à luy acordé.

Note 340: C'est-à-dire, par le point le plus éloigné des domaines du roi.

Note 341: _Caourse._ Chaource, à quatre lieues de Bar-sur-Seine.

Le roy reçut sa prière et envoya messages aux barons, et leur pria qu'il se voulsissent déporter de dommagier le conte Thibaut; mais les barons firent oreilles sourdes; oncques pour son commandement ne se vouldrent tenir. Quant le roy vit qu'il ne vouldrent ceser, si fist venir ses gens d'armes et souldoiers à pié et à cheval, et manda sa chevalerie et ses communes[342], et se mut à aler contre ses barons, entalenté de prenre vengeance de tel fait. Les barons seurent que le roy venoit à tout grant ost, si se doubtèrent d'aler contre luy né ne l'osèrent attendre; ains se départirent du siège au plus tost qu'il porent et s'en alèrent chascun en sa contrée. Quant le roy sceut certainement qu'il estoient départis du siège, il s'en retourna arrières, luy et son ost, et s'en revint en France.

Note 342: _Et ses communes._ «Ac satellitum armatorum.» Nangis entendoit sans doute, par ces mots, la même chose que notre chroniqueur.

VI.

ANNEE 1229.

_Du duc de Bretaigne._

Assez tost après, en cest an meisme, Pierre Mauclerc s'en ala au roy d'Angleterre et luy fist entendant que, sé il vouloit, encore pourroit-il recouvrer la duchié de Normandie que le roy Jehan son père avoit perdue. «Coment,» dist le roy, «la pourrois-je recouvrer? sé ce povoit estre, moult volentiers y metroie paine.»--«Je le vous dirai,» dist le duc: «le roy de France est jeune enfant, né n'a point aage de porter couronne, né n'a point esté couronné de l'accort des barons mais contre leur volenté; pourquoy, sé vous aliez sur luy, nul ne luy vouldroit aidier; et ainsi pourriez recouvrer la perte que vostre père fist.» Tant dist, tant sermonna que le roy Henry s'en vint en Bretaigne à tout grant nombre d'Anglois. Le duc assembla grant foison de Bretons. Quant il furent tous assemblés, si firent grant ost et entrèrent en la terre au roy de France par force d'armes, et la commencièrent à gaster, et à bouter le feu ès villes et ès chastiaux, tant que le peuple fu si espoventé qu'il s'enfouirent ès forteresces et aux villes deffensables; et mandèrent au roy coment il leur estoit[343].

Note 343: Cet alinéa occupe deux lignes dans le récit de Nangis.

Le roy fu moult eschauffé et enflambé de prendre vengence de tel fait; grant ost assembla des communes et des bonnes villes de son royaume et fu son propos d'aler premièrement sur le duc de Bretaigne qui estoit maistre chevetaine de celle besoingne. Et chevaucha hastivement droit au chastel de Belesme que le duc avoit receu en garde de par le père Saint Loys, quant il ala sur les Albigois, né rendre ne le vouloit, ains le tenoit par force. Le roy fist enclorre tout entour le chastel, et mist le siège tout environ né oncques ne le laissa pour l'yver. Si fu-il si grant et si fort que trop eust esté périlleux aux hommes et aux chevaux, sé ne fust la royne Blanche qui estoit au siège devant le chastel, qui fist crier parmi l'ost que tous ceux qui vouldroient guaignier alassent abatre arbres, noyers et pommiers, et quanques il trouveroient de busche aportassent en l'ost.

Si tost comme elle l'eut commandé, les menus varlès de l'ost alèrent abatre quanques il trouvèrent et envoièrent à charrettes et à chevaux en l'ost. Et cil de l'ost firent grans feux par les tentes et par les paveillons, si que la froidure ne peust emporter les hommes né les chevaux. Tantost comme le siège fu environ le chastel, l'en courut à l'assaut, et cil de dedens se deffendirent bien et viguereusement, si que, celle journée, la gent le roy ne porent riens faire. L'endemain le mareschal de l'ost fist assembler ceux qui savoient miner, et commanda que il minassent par dessoubs les fondemens du chastel, et il les deffendroit luy et sa chevalerie. Lors fu crié parmi l'ost que tuit alassent à l'assaut; et puis commencièrent à lancier à ceux de dedens et à paleter. Et cil dedens se deffendirent qui firent les mineurs reculer et fouir, et dura l'assaut sans cesser jusques à nones. Si fu le chastel moult froissié et moult empirié dessoubs. L'endemain au matin le mareschal fist drecier deux engins; l'un jectoit grosses pierres et l'autre plus petites. Si jectèrent les maistres du grant engin une pierre si grosse dedens le chastel que elle confondi tout le palais du chastel, et furent mort tuit cil qui dedens estoient; et du grant hurt qu'elle donna, elle estonna toute la maistre tour et la fist crosler.

Quant cil de dedens se virent si entrepris, si ne sorent que faire, car il virent bien que le chastel estoit tout deffroissié et dessus et dessoubs; et que il estoit tout ainsi comme au tresbuchier; et, avec ce, nul secours ne leur venoit du duc où il avoient moult grant fiance; si se rendirent au roy et vindrent à mercy.

Quant le roy d'Angleterre oï dire que Belesme estoit pris, si se doubta moult forment et manda le duc et luy dist: «Vous me disiez et faisiez entendant que ce jeune roy n'avoit nulle aide de ses hommes, et il m'est advis que il a plus grant force de gent que moy et vous n'avons; sé il vient sur moy, coment me pourrois-je deffendre? je n'ay pas gent pour combatre à luy, et si ne fait pas temps pour mener guerre.» Quant il eut ce dit, il se parti du duc, et se mist en mer et retourna en Angleterre dolent et couroucié, pour ce qu'il n'avoit riens fait.

VII.

ANNEE 1229.

_Coment le roy envoia à la Haye-Painel._

Le jour que le roy eut pris Belesme, nouvelles luy vindrent que ceux de la Haye-Painel[344] s'estoient tournés contre luy. La royne Blanche qui moult estoit sage dame, manda devant elle un chevalier qui avoit nom Jehan des Vignes, et luy commanda que il alast hastivement celle part, et que il prist vengeance de ceux qui ne vouldroient faire son commandement. Cil se parti de l'ost et amena avec luy de bonnes gens d'armes; et chevaucha tant que il vint là, et s'embati en la terre et en la contrée, et prist tout en sa main. Car il furent surpris, né ne se donnoient de garde que le roy envoiast sur eux en tel temps comme en yver. Avec ce il cuidoient qu'il cust trop à faire contre le duc et contre le roy d'Angleterre; si se rendirent, et vindrent à mercy.

Note 344: _La Haye-Painel_, en Normandie, entre Avranches et Granville. C'est maintenant un bourg sur la rivière de _Thar_. --Nangis ne parle pas ici de la reine Blanche.

VIII.

ANNEE 1229.

_Coment le roy ala à la terre le duc de Bretaigne._

Le roy se parti de Belesme, et entra en la terre au duc de Bretaigne et vint à un chastel que on nomme Audon[345]. Tost mist le siège de sa gent tout environ, et fist traire et lancier à ceux de dedens tant qu'il ne porent endurer la force le roy; si se rendirent. Quant ce chastel fu pris, le roy s'en ala à un autre que l'en appelle Chanciaus[346]; ceux dedens eurent trop grant paour, quant il virent si grant ost et si efforciement venir encontr'eux. Tous les puissans hommes issirent hors du chastel et portèrent les clés au roy, et se rendirent sauves leur vies. Le roy fist tantost garnir le chastel de sa gent, et le tint en sa main et en sa garde.

Note 345: _Audon_. C'est Oudon, sur la Loire, à deux lieues d'Ancenis. Ce bourg est sur la frontière de l'ancienne Bretagne.

Note 346: _Chanciaus._ Aujourd'hui _Champtoceaux_, petite ville entre _Oudon_ et _Ancenis_, sur la Loire.

Quant le duc apperçut la grant force le roy, si lui chaï son orgueil et mua son courage: et manda à son frère le conte de Dreues qui moult estoit bien du roy, et à ses autres amis que il fissent tant que le roy se voulsist souffrir de gaster ainsi sa terre. Quant le conte sceut le mandement son frère, si en fu moult lié, car il se doubtoit qu'il ne perdist sa terre. Si pria tant le roy qu'il le receut à mercy, en telle manière que il donna pleiges et seurté que il ne venroit plus contre le roy. Lors fu mandé le duc et jura sus sainctes évangiles que jamais ne venroit contre luy; et luy fist hommage devant les barons qui là estoient venus et donna bons pleiges et bons hostages que plus il ne vendroit contre luy.

Quant le duc de Bretaingne se fu acordé au roy, les autres barons en furent plus humbles né n'osèrent mouvoir guerre contre le roy depuis ce jour en avant; dont il avint que le roy gouverna son royaume quatre ans tout entiers, sans avoir nulle adversité.

IX.

ANNEE 1230.

_Du roy d'Arragon, coment il conquist le païs de Maillogres._

En cel an meisme, messire Jacques[347] roy d'Arragon tint son parlement en la cité de Barselogne, et manda tous les barons de son royaume et toute la chevalerie, et leur dist que la court de Rome luy avoit mandé qu'il alast oultre mer monstrer sa prouesce et sa chevalerie contre Sarrasins. «Mais il m'est avis,» dist le roy, «que mieux me vendroit monstrer ma prouesce contre les Sarrasins qui sont prouchains de moy et joignent à nostre royaume, sé vous le loez. Vezci près de nous le roy de Maillogres qui ne nous aime né ne prise un bouton et tient belle terre et bonne, laquelle nous pourrons bien avoir, sé vous me voullez aidier; et sé Dieu nous donne grace que nous la puissons conquerre, nous en départirons à nos amis bien et largement; et en sera Nostre-Seigneur Jhésucrist servi et honnouré, et la faulse loy que il tiennent destruicte.» Les barons respondirent que il estoient près de luy aidier, et de mettre les corps et les vies abandon.

Note 347: _Jacques._ Jayme Ier, surnommé le Conquérant.

Quant le roy vit la bonne volenté de ses hommes, si assembla son ost de tant de gent comme il pot avoir, et entra en la terre de Maillogres[348]. Les sommiers qui aloient devant accueillirent la proie, si comme chièvres, buefs, moutons, et amenèrent en l'ost au roy d'Arragon; et mistrent à mort tous les Sarrasins qu'il trouvèrent. Si leva la noise et le cri, et s'en vont Sarrasins fuiant vers les forteresces et vers les vaux de Burienne[349]. En telle manière s'en ala le roy d'Arragon, en dégastant tout devant luy, tout droit le chemin à la cité[350] de Maillogres; et d'autre part, il envoya deux frères[351], les meilleurs chevaliers de son ost, ès vaux de Burienne.

Note 348: _En la terre de Maillogres._ Il falloit: _En la terre des Sarrasins_, et dans le royaume de Valence. L'expédition de James eut en effet pour résultat la conquête des Baléares et celle de Valence.

Note 349: _Les vaux de Burienne._ De Borriano, ville du royaume de Valence, entre cette dernière ville et Tortose.

Note 350: _A la cité._ Il falloit: _A l'île_.

Note 351: De l'ancienne maison de Moncade.

Tant alèrent les deux frères avant, qu'il vindrent à un chastel près d'une vallée; là se reposèrent jusques à l'endemain. Quant vint au matin, si commandèrent à leur gent qu'il fussent tous garnis de leur armes, et tous près pour aler avant sus les anemis, et il si firent comme il eurent commandé. Les deux frères s'armèrent et alèrent devant, ainsi comme ceux qui ne cuidoient pas estre si près de leur anemis et n'atendoient point leur compaingnie. Si ne furent pas esloigniés de leur ost plus du quart d'une mille, que Sarrasins qui estoient muciés ès roches leur coururent sus et les avironnèrent de toutes pars. Cil qui se virent seurpris se mistrent à deffense, et avoient espérance que il fussent tost secourus de leur gent, avant qu'il fussent pris né occis; mais les Sarrasins se hastèrent moult de eux empirier; si les boutèrent jus de leur chevaux, et puis leur boutèrent les glaives ès corps; si les occirent.