Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 17
L'en treuve escript en la vie et ès gestes saint Richier et saint Valery de Pontieu, que leur corps furent transportés de leur églyse à Saint-Omer en Flandres, en l'églyse Saint-Bertin, pour la paour des Danois qui ores sont nommés Normans, qui gastèrent le royaume de France au temps Charles-le-Simple roy de France. Et quant il furent convertis à la foy, il avint que les moines de Saint-Richier et de Saint-Valery les requistrent des moines de Saint-Bertin; mais il les retindrent par la force Arnoul leur conte de Flandres. Dont il avint que saint Valery s'apparu à Hues-le-Grant conte de Paris, et luy dist en dormant: «Va à Arnoul, conte de Flandres, et luy dis qu'il envoie nos corps de l'églyse Saint-Bertin en nos églyses propres, car nous amons mieux à estre en nos propres églyses que en estranges.»
Hues demanda à saint Valery qui il et son compaingnon estoient? saint Valery respondi: «Je suis appellé Valery et mon compaignon saint Richier de Pontieu; fais isnelement ce que Dieu te mande par moy, et ne tarde mie.» Hues manda à Arnoul et luy dit ce que Valery luy avoit commandé. Arnoul, le conte de Flandres, eut orgueilleux courage et refusa à rendre les corps des sains. Hues luy manda: «Arnoul, gardes que tu m'aportes honnourablement à tel jour et à tel lieu les corps des sains; car sé tu ne le fais volentiers et de gré, tu le feras après maugré toy.»
Quant le conte Arnoul entendi le conte Hues, il fu moult espoventé et doubta moult sa puissance. Lors fist faire isnelement fiertes d'or et d'argent, esquelles il mist les corps des deux sains, et les aporta jusques à Montreul. Illec les reçut Hues honnourablement et rapporta chascun saint en leur lieu. Il avint en la nuit ensuivant que saint Valery s'apparu de rechief à Hues et luy dist: «Pour ce que tu as fait, Hues, de par nous, ce qui te fu commandé, tost et isnelement, nous te faisons assavoir que tes successeurs régneront au royaume de France, jusques à la septiesme ligniée[305].»
Note 305: Voyez la même histoire, dans les Bollandistes, 26 avril: «Liber miraculorum S. Richarii, Centulencis abbatis.» On la retrouve dans Orderic Vital et dans Guillaume de Jumièges: mais le premier traducteur des _Chroniques de Saint-Denis_, qui se fondoit alors sur les Historiens normands, avoit dédaigné de rapporter cette légende.
Selon ce qui est dit et ordenné, nous povons conter entièrement du temps Hues Cappet, qui fu fils Hues-le-Grant conte de Paris, jusques au roy Loys de qui nous traictons, sept généracions, et sept degrés descendus du lignage Hues-le-Grant, conte de Paris. Hues Cappet fu le premier roy et engendra le roy Robert; le roy Robert, le roy Henry; le roy Henry, le roy Phelippe; le roy Phelippe, le gros roy Loys; Loys-le-Gros, le roy Loys-le-Jeune; Loys-le-Jeune, le roy Phelippe, père de cestuy Loys dont nous traictons, qui fu engendré en noble dame Ysabiau, fille Baudouin jadis conte de Henaut. Le conte Baudouin descendi de noble dame Ermengart, jadis contesse de Namur, laquelle fu fille Charles le duc de Loheraine, oncle Loys le roy de France qui mourust le derrenier de la ligniée Charles-le-Grant sans hoir, et auquel Charles duc de Loheraine Hues Cappet tolli le droit du royaume de France, et le prist par force et le fist mourir en prison à Orliens[306]; et jusques auquel Charles duc de Loheraine, la ligniée de Pepin et Charles-le-Grant persévéra en la poesté[307] du royaume de France.
Note 306: On voit que notre véridique chroniqueur ne songe pas à pallier l'usurpation de _Hugues Cappet_ qu'on a cependant essayé de contester de nos jours. Avec un peu plus de réflexion, on se seroit contenté de reconnoître que la race de Charlemagne étoit réellement rentrée dans ses droits par le mariage de Philippe-Auguste avec le dernier rejeton de cette grande lignée. Les Anglois, sous Charles VI, se prévalurent beaucoup de ce passage des _Chroniques de Saint-Denis_ pour contester l'autorité des termes prétendus de la _Loi salique_.
Note 307: _Poesté._ Puissance, souveraineté. De _Potestas_.
Et coment que cil Loys, dont nous traictons, eust la succession du royaume après son père, il appert que l'estat du royaume est retourné à la ligniée Charlemaines-le-Grant; et peut-l'en veoir par l'avision des deux corps sains, saintRichier et saint Valery, que la translacion du royaume fu faicte de la volenté Nostre-Seigneur. L'en trouve ès gestes des fais d'Acquitaine escript, que pour ce fu la ligniée du grant Charlemaines reprouvée, que il n'amoient né honnouroient saincte églyse si comme il souloient; et chargeoient et grevoient plus les églyses que il ne les acroissoient. Mais nous devons ce laissier, car ce appartient au jugement Nostre-Seigneur qui mue le temps et transporte les royaumes à sa volenté, si comme il est escript: _Règne est transporté de gent en gent pour les tors, pour les injures et pour les mauvaistiés_[308]. Et de rechief: _Dieu destruit les sièges des princes orgueilleux et fait seoir les humbles en leur lieu_[309]. Et pour ce nous retournons à la matière devant proposée.
Note 308: _Ecclésiaste, ch. X, v. 8._
Note 309: _Id., id., v. 47._
Le roy Loys quant il fu couronné, chevaucha et ala par son royaume et prist les hommages de ses subgiés et receut. En ceste année meisme Amaury, conte de Montfort, retourna d'Albigois en France par povreté, et laissa Carcassonne et pluseurs chastiaux qui avoient esté conquis par grans despens sur les mauvais herites d'Albigois, et avoient esté tenus des gens de France long-temps. Le roy Jehan de Jhérusalem mut en cest an meisme de Tours et prist l'escharpe et le bourdon pour aler à Saint-Jacques en Galice, et retourna par Burc[3] en Espaingne, et prist illec à femme madame Berengière, seur le roy de Castelle, nièce madame Blanche, lors royne de France.
Note 310: _Par Burc._ Ce mot est omis dans le latin, sans doute par ce que l'auteur ne reconnoissoit pas ce lieu qui est _Burgos_.
II.
ANNEE 1224.
_Coment le roy mena son ost en Poitou et conquist La Rochelle._
En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt et quatre, ès nonnes du mois de may, le roy Loys tint général parlement à Paris, auquel pape Honoré fist rappeller la sentence qui estoit donnée contre les Albigois, qui estoient tenus pour hérites; et leur donna indulgence de repentir et d'amender leur vie, selon ce qui estoit contenu ès estatus du concile fait à Rome en l'églyse Saint-Jehan-de-Latran. En ce meisme parlement fu denoncié et esprouvé que Raymont, conte de Thoulouse, estoit bon crestien et vivoit selon Dieu en la foy crestienne.
Ne demoura pas moult que après la feste saint Jehan-Baptiste, le roy Loys ala à Tours, et assembla grant compaingnie d'évesques et de prélas, et grant ost de barons, de chevaliers et de sergens; puis vint au chastel de Monstereul[311], et prist trièves jusques à un an à Aimery, viconte de Thouars; et d'illec ala au chastel de Niort et l'assist[312]. Illec estoit Savari de Maulion, et les gens le roy Henry d'Angleterre, qui gardoient et deffendoient le chastel. Le roy Loys fist drecier ses perrières et ses engins, et tourmenta si ceux qui le chastel gardoient, qu'il se doubtèrent forment et rendirent le chastel, saufs leur corps et leur avoir; par telle condicion que il n'iroient ailleurs fors en la Rochelle; et ce jurèrent-il sus sainctes évangiles.
Note 311: _Montreuil-Bellay_, entre Saumur et Thouars, sur l'_Argenton_.
Note 312: Les manuscrits les plus anciens ajoutent: «La veille de feste Saint-Martin-le-Boullant,» ou le Bouillant.
Après ce qu'il s'en furent partis, le roy fist garnir le chastel de Niort, et mena son ost à Saint-Jehan-d'Angeli. Ceux de la ville, quant il sorent la venue le roy, se doubtèrent moult et pristrent conseil et alèrent au plus tost qu'il porent encontre luy, et se rendirent et receurent le roy moult honnourablement en la ville. Le roy, qui fu moult lié de la prospérité qui avenue luy estoit, se partist au plus tost qu'il peust d'illec, et s'en tourna vers la Rochelle, et l'assist le jour des ydes de juing. Il fist drecier ses engins devant les murs, et greva trop forment ceux de la ville. Mais Savary de Maulion et trois cens chevaliers, et pluseurs souldoiers qui dedens estoient, deffendirent et tindrent le chastel forment et viguereusement contre le roy et sa gent.
Ainsi comme le siège et la guerre eut jà duré par dix-huit jours, il avint que le clergié et les religions et le peuple de Paris s'esmurent et alèrent solempnellement, nus piés et en langes, dès l'églyse Nostre-Dame jusques en l'abbaye Saint-Antoine, pour que Dieu envoyast victoire au roy de France; et furent à ceste procession trois roynes: ma dame Ingebour, jadis femme au roy Phelippe, ma dame Blanche femme le roy Loys, ma dame Berengière femme le roy Jehan de Jhérusalem. L'endemain de ceste procession avint, si comme Dieu le voult, que contens et descort mut entre Savari de Maulion et autres chevaliers qui le chastel de la Rochelle gardoient, pour ce qu'il trouvèrent pierres et bran[313] en une huche au lieu d'argent que il cuidoient que le roy d'Angleterre leur eust envoyé pour la guerre maintenir. Et pour ce et pour la doubtance que il orent du roy Loys, qui, de jour en jour, les faisoit assaillir forment, luy rendirent le chastel, sauve leur vie, et s'en fouyrent en Angleterre. En ceste manière les Anglois, qui longuement s'estoient atapis en la terre d'Acquitaine, se départirent à envis ou volentiers du royaume de France.
Note 313: _Bran._ Son. Les manuscrits les plus anciens racontent tout cela en d'autres termes.
Quant les Limosins, tuit ceux de Pierregort et tuit ceux de çà la Garonne oïrent dire que la Rochelle estoit prise, il vindrent au roy et luy firent hommage volentiers, et de gré luy jurèrent loyauté à tenir[314]. Le roy Loys mist garde à la Rochelle, et si prist les seremens des bourgois de la ville et repaira à moult grant léesce en France.
Note 314: «Exceptés les Gascoings qui sont entre la Guarone et le fleuve courant.» (Msc. 8396.-2 et en général les plus anciens.)
_Incidence._--Dedens les octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame, concile général fu tenu à Montpellier, de l'auctorité et commandement le pape Honoré, qui avoit mandé et donné en commandement à l'archevesque de Nerbonne que la paix que le conte Raimont de Thoulouse et les autres barons d'Albigois avoient promis à tenir à saincte églyse feust oïe diligemment, et que l'archevesque le recommandast au pape dessoubs son seel enclose. L'archevesque de Nerbonne assembla ses prélas, évesques, abbés et clers de toute la diocèse de Nerbonne, et prist le serment du conte de Thoulouse et de tous les barons de la terre d'entour que il tendroient la terre paisiblement et seurement, et obéiroient à l'églyse de Rome; et restabliroient aux clers et aux chanoines leur rentes entièrement, et rendroient les dommages à quarante mille mars d'argent dedens trois ans, et feroient justice sans demeure de ceux qui seroient attains et convaincus de hérésie; et osteroient, selonc ce qu'il pourroient de tout leur province, la mauvaistié de hérésie.
Es octaves de la Saint-Martin d'yver ensuivant, le roy Loys de France et le roy Henry d'Alemaingne, fils Federic l'empereur, qui de la volenté son père avoit esté nouvellement couronné en roy d'Alemaingne, assemblèrent à Vaucoulour, pour traictier d'aucun prouffit pour les deux royaumes.
III.
ANNEES 1224/1225.
_Coment Savari de Maulion laissa les Anglois et vint au roy de France. Et coment le roy d'Angleterre envoia son frère pour le pays d'Aquitaine recouvrer._
Savari de Maulion qui parti s'estoit de la Rochelle avec les Anglois pour querre secours au roy d'Angleterre, comme il fu passé oultre mer, s'aperceut que les Anglois ne se fioient point bien en luy, ains le vouloient prenre et lier[315]; pour laquelle chose, il eschapa au plus tost qu'il peust d'eux, et si vint au roy Loys de France et se soubmist à luy et luy fist hommage de tout ce qu'il tenoit. Quant le roy d'Angleterre oï ce, si fu forment dolent, et assembla tous ses barons et les prélas de son royaume, et leur requist que il fussent aidans à conquerre Acquitaine. Les prélas et les barons orent pitié du roy: si se conseillèrent et offrirent au roy, aussi le clerc comme le lay, comment il li otroièrent la quinziesme partie de tous leurs biens meubles. Le roy Henry, après ceste promesse, assembla moult grant ost et toute sa navie, et envoya son frère le conte Richart de Cornuaille à tout trois cens nefs bien garnies de gens et d'armeures, vers la cité de Bourdiaux: les nefs orent bon vent, tantost vindrent au port sans dommage nul. Quant le conte Richart et sa gent toute furent à terre, il vint à un chastel qui est nommé Saint-Machaire[316], si mist devant le siège et le prist par force.
Note 315: «Et il sot la desloiauté des _Anglois_ (sic) qu'il avoit par plusours fois esprouvée.» (Msc. 8396-2.)
Note 316: _Saint-Machaire._ Sur la Garonne, à trois lieues au-dessous de _La Réole_.
Quant le chastel fu pris, il destruit la terre et le pays d'environ. Et après vint à une ville qui est nommée la Rochelle[317], et mist devant son siège, et la greva moult forment. Mais la gent de la ville qui fu introduite en armes, se tint longuement contre ses anemis et les desconfist par pluseurs fois. Quant le conte Richart et les Anglois virent ce, si furent moult dolens et moult courouciés; si les prisrent à assaillir de jour en jour plus forment. Mais quant ce seut le roy de France Loys, il envoya son mareschal, à tout grant plenté de chevaliers et de sergens et de souldoiers pour secourre la ville. Quant le conte Richart et ses Anglois apperceurent que le secours venoit du roy de France, il guerpirent le siège et leur vindrent à l'encontre sus le fleuve que l'en appelle Dordonne; et illecques s'arrestèrent les gens le roy de France qui oultre ne porent passer pour le fleuve, et vindrent à un chastel qui est nommé Limeul[318] qui se tenoit au roy d'Angleterre, et puis l'assistrent et firent tant qu'il le pristrent par force; puis entrèrent en la terre au seigneur de Bergerac, et soubmirent luy et sa gent sous la poesté et en la seigneurie le roy de France.
Note 317: _La Rochelle._ Erreur; il falloit: _La Réole_.
Note 318: _Limeul_, pris du confluent de la Vezère et de la Dordogne, à cinq lieues de _Sarlat_.
Quant le conte Richart et les Anglois seurent ces choses, il n'osèrent puis combatre aux François; ainsois retournèrent au plus tost qu'il peurent en Angleterre.
_Incidence._--Il avint en l'an Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et cinq au mois d'avril, que un homme vint en Flandres, et dist que il estoit le conte Baudouin de Flandres, jadis empereur de Constantinoble, et que il estoit eschappé ainsi comme par miracle de la charte des Griex. Pluseurs gens grans et petis de la conté de Flandres virent que il ressambloit merveilleusement au conte Baudouin, et apperceurent, par ses dis, assez de signes que il avoient jadis veus au conte Baudouin; si le receurent à conte et à seigneur. Et pour ce que il avoient en haine la contesse Jehanne fille le conte Baudouin, il la déjectèrent et luy tollirent presque toute la terre, c'est assavoir la conté de Flandres (et s'aerdirent[319] du tout au faux Baudouin). Quant la contesse se vit dejectée en telle manière de sa terre, qui estoit proprement son héritage, elle fu merveilleusement desconfortée, et pour ce vint-elle au roy de France Loys, et luy pria, pour Dieu, qu'il eust pitié de luy[320], et luy monstra raison pour quoy il povoit et devoit estre esmeu, et restablir luy, sa terre et sa conté.
Note 319: _S'aerdirent._ S'attachèrent, adhérèrent.
Note 320: _Luy._ Elle.
Le roy Loys eut pitié de la contesse, et vint à Péronne à tout grant plenté de barons et de chevaliers, et manda illec celluy qui faignoit estre le conte Baudouin; et luy donna en conduit sauf aler et sauf venir pour monstrer ses raisons contre la contesse. Cil qui bien cuidoit avoir gaignié la conté par faulseté vint à Péronne, à tout grant plenté de gent, et fist contenance moult grant et moult orgueilleuse.
Le roy luy demanda de moult de choses et especiaument où il avoit fait hommage au roy Phelippe son père et où il avoit esté fait chevalier. Quant cil apperçut les demandes le roy, si se doubta forment, et commença à querre aloingnes de respondre, ainsi comme par orgueil. Le roy qui bien vit et apperçut la folie et l'orgueil de luy fu courroucié, si luy commanda que il luy vuidast dedens trois jours sa terre et son royaume et luy donna conduit à repairier. Icil qui eut oï le commandement le roy retourna au plus tost qu'il peut à Valenciennes, et illec fu laissié de tous ceux qui le suivoient. Quant il se vit seul et débouté du règne, si se tapi et fouy ainsi comme un marchant en la terre de Bourgoigne, mais illec fu pris d'un chevalier qui le trouva et le ramena à la contesse de Flandres. Quant la contesse le tint, si le fist jetter en chartre; et puis le prisrent ses gens, et luy firent divers tourmens, et au derrenier le pendirent comme faux et dampné[321].
Note 321: Tous les historiens contemporains ont raconté l'histoire du fauxBaudouin; mais Philippe Mouskes est celui de tous dont le récit est le plus curieux et le plus détaillé. Voyez l'excellente édition qu'a donnée de ce poète M. de Reiffenberg.
En cest an meisme, Romain, diacre et cardinal de l'églyse de Rome, vint légat en France, environ la feste saint Pierre et saint Pol apostres, et ala de Tours à Chinon avec le roy Loys de France. Là furent pourloigniées les trièves entre le roy de France et Aymery, le viconte de Thouars, jusques à la feste de la Magdeleine en suivant; et tantost après retourna le roy à Paris et tint son parlement illecques. La veille de la Magdeleine vint Aimery, le viconte de Thouars, devant le roy et le légat de Rome, et luy fist hommage, présens les messages le roy d'Angleterre qui lors estoient venus à court.
Après ce parlement, droit environ la purification Nostre-Dame, le roy, les prélas et les barons de France s'assemblèrent à Paris; et prisrent pluseurs des contes la croix par la main Romain, diacre cardinal, pour aler sus les Albigois hérites.
IV.
ANNEE 1226.
_Coment le roy conquist Avignon et trespassa de ce siècle à Montpencier._
En l'an de grace mil deux cens vingt et six, au mois de may, le roy de France Loys et tous les croisiés de son royaume s'assemblèrent en la cité de Bourges, et se mistrent à la voie par la cité de Nevers et de Lyon, et vindrent à Avignon, noble cité et fort à conquerre et à prendre. Ceux de celle cité estoient et avoient jà esté entredis et escommeniés par l'auctorité de l'églyse de Rome par l'espace de sept ans pour l'orde punaisie du péchié de hérésie. Quant le roy fu devant la cité d'Avignon, il cuida paisiblement passer parmi, luy et son ost, par une convenance de paix que il avoit faicte aux bourgois de la ville; mais il luy cloïrent les portes, si que le roy et sa gent demourèrent dehors.
Le roy s'esmerveilla moult de ce qu'il avoient fait, et lors prist en son cuer force et vigueur, et fist asségier la ville tantost en trois lieux; et commença cil siège la veille saint Andrieu l'apostre. Lors fist le roy drecier engins, tresbuchiés et perrieres qui jettoient espessement à la cité. Mais ceste chose valut peu, car ceux de dedens se deffendoient moult forment, et firent au roy et à sa gent moult de dommages. Le siège dura ort et aspre jusques à la feste de l'assumption Nostre-Dame, auquel furent mors de dars volans, de pierres de mangonniaux, et de propre morine[322], bien près de deux mille des gens du roy. A ce siège mourut le conte de Saint-Pol qui estoit nommé Guy, et fu féru d'une pierre d'un mangonnel; dommage fu, preudomme estoit et preu aux armes et ferme en foy. Illec trespassa de cest siècle l'évesque de Limoges. Le conte de Champaigne Thibaut se départi du siège, et vint en son pays, sans congié demander au roy né au légat de Rome Romain, diacre et cardinal.
Note 322: _Morine._ Mortalité. «Infirmitate propriâ.» Je n'ai pas vu ce mot ailleurs.
Quant le roy vit ceux de la cité si fort contre luy tenir, si jura et dist que il ne se départiroit du siège jusques à tant qu'il auroit la cité conquise. Ceux d'Avignon seurent assez tost la volenté et le serement le roy, et coment il les avoit pris en grant haine; il se doubtèrent moult et orent conseil ensemble, si envoyèrent deux cens des meilleurs hommes de la ville pour ostage au roy, et jurèrent que il seroient en la volenté le roy et de l'églyse de Rome, ainsi comme le cardinal diroit.
Ceste ordenance faite, le roy et sa gent entrèrent en la cité; lois commanda que les fossés feussent emplis rés à rés de terre; et fist abatre et araser trois cens maisons[323] ou environ qui estoient en la cité, et les murs de la ville jusques au pié. Le cardinal absoult la ville et y mist moult de bonnes coustumes; et aussi fist ordener et sacrer en évesque un moine de Clugny nommé maistre Nicole de Corbie[324].
Note 323: A tours batailleres. (Msc. 8396.-2).
Note 324: Là fu sacrés Nicolas, abés de Cligny, qui fu nez de Corbie. (Msc. 8396.-2.)
Après ces choses le roy issi d'Avignon à tout son ost et s'en vint par Prouvence. Les cités et les chastiaux et les forteresces se rendirent à luy en paix sans guerre faire jusques à quatre lieues assés près de Thoulouse[325]. Quant le roy vit ce, si establi et ordena en son lieu, garde de toute la terre et de toute la contrée, un sien chevalier, Ymbert de Biaujeu, qui estoit de son lignage, et s'appareilla pour retourner en France. Le jeudi devant la feste de Toussains s'esmu pour retourner, et chevaucha tant qu'il vint à Montpencier en Auvergne; là acoucha malade d'une moult grant enfermeté, et mourut le dimence emprès les octaves de Toussains. Jhésucrist en ait l'ame! car bon crestien estoit, et avoit esté tousjours de très grant saincteté et de grant pureté de corps tant comme il fu en vie; car on ne treuve pas que il eust oncques à faire à femme, fors à celle que il prist en mariage.
Note 325: «Ainsinc com li rois s'en repairoit, si mourut l'arcevesques de Rains et li quens de Namur. De ce pestilent siège en repaira po de sains. Par tot France ot grant mortalité.» (Msc. 8396.-2.)--«Li quens de Namur, cousin au roy de France et frère Henry l'empereur de Constantinoble.» (N° 218, Suppl. franç.)
Assez sont qui dient que par la mort le roy fu acomplie la prophécie de Mellin qui dist: _In monte ventris morietur leo pacificus_; c'est à dire: «Au mont du ventre mourra le lion paisible.» Le roy Loys fu en sa vie fier comme un lion envers les mauvais, et paisible merveilleusement envers les bons; né on ne trouve mie que oncques roy de France fors cil mourust à ontpencier. Après ce que le bon roy fu trespassé de ce siècle, si fu apporté à Saint-Denys en France; illec fu enterré delès son père le bon roy Phelippe[326].
Note 326: «Honnorablement en or et en argent. Lequel pluseurs qui à Saint-Denis vont voient au temps d'ore, ainsi noblement et honnorablement enterré. Trois ans régna icil roy Loys et lessa à la royne Blanche sa femme pluseurs enfans, c'est assavoir: Phelippe, son premier fils, qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse Notre-Dame de Paris; et puis monseigneur saint Looys, Robert le conte d'Artois, Aufour le conte de Poitiers, et Charles le conte d'Anjou et de Provence qui puis fu roy de Sezille. Et une fille Ysabel, qui fu de sainte vie sans estre mariée, et gist au moustier des Cordelières delez Saint-Clooust que l'on appela Lonc-Champ, que messire saint Looys fonda à sa requeste. Un autre fils ot que l'en appela Jehan qui morut en s'enfance et fu enterré en l'églyse de Beaumont.» (N° 218, Supp. fr.)
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