Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 16

Chapter 163,899 wordsPublic domain

Si avint d'aventure que deux chevaux, de la couleur qui tel nom met à cheval, le portoient en une litière; et pour ce crioient par reproche que deux Ferrans emportoient le tiers Ferrant, et que Ferrant estoit enferré qui devant estoit si engressié que il repegnoit[287] et par orgueil s'estoit contre son seigneur rebellé. Telle joie fist-on au roy, et à Ferrant telle honte, jusques à tant qu'il vint à Paris. Les bourgois et toute l'université des clers alèrent au roy à l'encontre et monstrèrent la grant joie de leur cuer par les actions de dehors; car il firent feste et sollempnité sans comparaison; et si ne leur souffisoit pas le jour, ainsois faisoient aussi grant feste par nuit comme par jour, à grans luminaires, et les clers meismement qui moult y firent grans despens. Car la nuit estoit aussi enluminée comme le jour: si dura celle feste sept jours et sept nuis continuelment.

Note 287: _Repegnoit._ Donnoit des ruades. «Qui priùs impinguatus dilatatus recalcitravit, et calcaneum in dominum suum elevavit.»

XXI.

ANNEE 1214.

_Coment le roy refusa l'aliance des Poitevins pour leur légièreté. Coment il donna trèves au roy d'Angleterre, et coment il pardonna tout son mautalent à aucuns des barons qui estoient souspeçonnés de traïson._

Pou passa de jours après que les Poitevins, qui repostement avoient faicte conspiracion contre le roy, furent merveilleusement espoentés de la renommée de si grant victoire; et traveilloient en toutes manières coment il peussent estre réconciliés au roy. Mais le roy qui par maintes fois avoit esprouvé leur tricherie et leur desloyauté, et bien savoit que leur amour et leur faveur estoit sans fruit et qu'elle est tousjours à grief et à dommage à leur seigneur, les refusa, né ne se voult à eux accorder; ains assembla ses osts et entra hastivement en Poitou où le roy Jehan estoit.

Quant les osts fu venus jusques à un chastel qui est nommé....[288], riche et fort et bien garni, le visconte de Thouars[289] qui estoit sage homme et puissant et le plus haut homme de toute Aquitaine envoya messages au roy, et luy supplièrent qu'il les voulsist recevoir en grace et en amour, ou que il leur donnast trièves. Et le roy qui, selon sa coustume, avoit adès plus cher à vaincre ses ennemis par paix que par bataille, reçut le visconte de Thouars en concorde par la prière le conte Pierre de Bretaigne, cousin le roy; si avoit la niepce le visconte espousée.

Note 288: Le mot est laissé en blanc dans les meilleurs manuscrits. Les autres portent: _Chinon_ ou _Roches_, et le latin: «Loudunum.» Loudun, à cinq lieues de Thouars, vers le Saumurois.

Note 289: Aimery.

Le roy Jehan d'Angleterre, qui lors estoit au pays, à quinze mille[290] du chastel où le roy estoit, ne savoit qu'il peust faire né devenir; car il n'avoit lieu né retrait où il peust sauvement fouir, né il ne l'osoit attendre[291] né issir contre luy à bataille. A la parfin envoya-il ses messages au roy pour traictier d'aucune paix, ou toutesfois pour empetrer trièves, sé il peust, en aucune manière. Les messages que il luy envoya furent maistre Robert, légat de la cour de Rome, et le conte Renoufles de Lincestre et pluseurs autres haus hommes. Tant fist le légat et les autres messages que le roy par la débonnaireté de son cuer luy donna trièves qui durèrent cinq ans; jasoit ce que il eust bien en son ost trois mille chevaliers et plus, sans le grant nombre des autres sergens et gens à pié et à cheval, par quoy il peust légièrement et en brief temps prenre toute Acquitaine, le roy d'Angleterre et toute sa gent.

Note 290: Quinze mille. Latinè: _Septemdecim_.

Note 291 _Attendre._ Le latin ajoute: «Partenaci ubi erat.»

Après ces choses faites, retourna le roy en France: là fu à luy à parlement la femme le conte Ferrant et les Flamans, en la seiziesme kalende de novembre. Là, leur octroia le roy que il leur rendroit Ferrant, contre la volenté et l'opinion de sa gent, par telle condicion: que il luy donroit cinq ans en hostage Godefroy, le fils au duc de Brebant; et que il acraventeroient à leur propres despens tous les chastiaux et les forteresces de Flandres et de Henault, et si rendroient raençon pour Ferrant et pour chascun des autres prisonniers, selonc la quantité de leur mesfais. (Par telle manière fu Ferrant et tuit les autres délivrés de prison[292].) Du conte Hervis de Nevers et des autres qui estoient ses hommes liges, que il avoit souspeçonneux de conspiration et de traïson, ne voult-il autre vengeance prenre né mais que il leur fist jurer sus sains que il seroient dès ores mais bons et loyaus à luy et à la couronne de France.

Note 292: Cette phrase a été ajoutée sans raison; Ferrand ne fut délivré que sous la régence de Blanche de Castille.

XXII.

ANNEE 1216.

_Coment le roy fonda une maison qui a nom la Victoire, pour la victoire que Dieu ot donnée à luy et à son fils. Et coment les Anglois traïrent monseigneur Loys quant il fu passé en Angleterre._

En ce temps que le roy Phelippe se combati en Flandres contre Othon et ses autres anemis, si comme nous avons dit, estoit messire Loys en Anjou contre le roy d'Angleterre et les Poitevins. Du siège du chastel de la Roche au Moine[293] le leva (tout avant qu'il parvenist là[294],) et chaça honteusement luy et tout son ost. Et, pour ce que le père et le fils orent ces deux victoires tout en un meisme temps par la volenté de Nostre-Seigneur, fonda le roy une abbaye, delès la cité de Senlis, qui a nom la Victoire, (de l'ordre Saint-Victor de Paris, en honneur et en remembrance de si grans victoires et dominations comme Dieu leur eut données.)

Note 293: _La Roche aux Moines_ est aujourd'hui un hameau dépendan de la commune de Savennières, dans le département de Maine-et-Loire (Anjou), entre Angers et Ancenis.

Note 294: Cette phrase est ajoutée à tort.

[295]Pou de jours passèrent après[296], que messire Loys, le fils le roy Phelippe, appareilla grant ost et passa en Angleterre contre le roy Jehan. Ceux de Londres le receurent liement, et maintes autres cités se rendirent à luy; et presque tous les barons de la terre se donnèrent à luy et luy firent féauté et hommage. Le roy Jehan, qui de ce fu moult espoventé, s'enfouy et fu mort en pou de temps après. Quant les barons d'Angleterre furent certains de sa mort, il couronnèrent son fils qui avoit nom Henry et se tindrent à luy comme à leur seigneur. Lors déguerpirent monseigneur Loys honteusement à leur us[297], car il brisièrent les seremens et les hommages que il avoient fais; en France retourna quant il eut apperceu la faulseté et la traïson des Anglois. Avant que le roy Jehan mourust, avoit-il jà mise toute Angleterre en la protection et en la garde l'apostole Innocent et l'en avoit fait hommage.

Note 295: A compter de là, notre traducteur abandonne Guillaume le Breton: la fin du règne de Philippe-Auguste est seulement ébauchée, comme l'avoit été la fin du règne de Louis VII. L'interruption du texte traduit de Guillaume le Breton doit donner à penser ou que Guillaume acheva sa chronique long-temps après en avoir publié le commencement, ou bien qu'un autre s'est chargé de nous transmettre le récit des événemens, après la bataille de Bouvines. Dans tous les cas, notre traducteur n'a pas eu égard à cette continuation: l'histoire régulière de Philippe-Auguste, dans nos _Chroniques_, s'arrête à l'année 1215, et jusqu'au règne de Louis VIII et même de saint Louis, nous ne trouverons plus qu'un sommaire décoloré des événemens.

Note 296 Le latin dit seulement: _Post hæc_. Louis ne passa en Angleterre qu'en 1216.

Note 297: _Us._ Usage. Suivant leur habitude. J'ai suivi le manuscrit n° 8299. Les autres portent _hues, heus_; ce qui ne signifie rien.

En ce temps, fu le conte Simon de Montfort conte Albigois, par la requeste pape Innocent et par l'assentement le roy Phelippe, pour absorber et estaindre l'érésie des Albigois et l'apostasie du conte Raymont de Thoulouse. Toute la terre luy fu rendue, et luy firent tous féauté et hommage. Mais cil de Thoulouse qui petit de force firent à brisier leur seremens, garnirent la cité et se rebellèrent contre luy. Le conte assist la ville et la fist merveilleusement assaillir; en cest assaut fu féru d'un pierre d'un mangonnel que ceux de dedens luy lancièrent. Ainsi fenit le preudomme sa vie comme martir au service Nostre-Seigneur, en deffendant la foy crestienne.

_Incidence._--Au mois de mars qui après fu, avint généraux éclipse de lune en la quinziesme nuit du mois; si commença aux premiers cocs chantons, et dura jusques à l'endemain à soleil levant.

_Incidence._--En pou de temps après, célébra le pape Innocent concile en la cité de Rome. Cil pape Innocent estoit homme de cler engin, de grant prouesce, et de moult grant sens; à luy ne fu nul secons en son temps, car il fist merveilles en sa vie: mors fu à Perose en cest an meisme que cil concile fu célébré.

XXIII.

ANNEE 1223.

_De la mort le roy Phelippe et de ses vertus._

_Incidence._--En ce temps que le mal de la mort prist le roy Phelippe, une horrible comète apparut en Occident à donner signe de la mort de si grant prince et du déchaiement du royaume de France. En l'an de l'Incarnacion mil deux cens vingt-trois mouru Phelippe le bon roy au chastel de Mantes; roy très sage, très noble en vertu, grant en fais, cler en renommée, glorieux en gouvernement, victorieux en bataille. Le royaume de France crut et mouteplia merveilleusement, et le droit et la noblesce de la couronne de France. Il vainqui et surmonta maint noble prince et puissant qui à luy et au royaume estoient contraires: tousjours fu escu à saincte églyse encontre toute adversité. Il garda et deffendi l'églyse de Saint-Denys en France sus toutes autres, comme sa propre chambre, par espécial privilège d'amour, et monstra maintes fois par euvres la très grant affection que il ot tousjours aux martirs et à leur églyse. Il fu jaloux et amoureux de la foy crestienne: dès les premiers jours de sa jounesce il prist le signe de celle saincte croix en quoy Nostre-Seigneur fu pendu, et le cousi à ses espaules pour délivrer le sépulcre, et pour souffrir paine et travail pour l'amour Nostre-Seigneur. Oultre mer ala à moult grant ost contre les anemis de la croix, et traveilla loyaulment et entièrement jusques atant que la cité d'Acre fust prinse. Et puis que il fu oncques débrisié et chéu en vieillesse, il n'espargna point à son propre fils; ainsois l'envoya par deux fois en Albigois, à moult grans osts, pour destruire la bougrerie de la gent du pays. Si donna en sa vie et à sa mort grant somme d'avoir pour soustenir la force des bons fils de saincte églyse contre les bougres d'Albigois: il fu large semeur d'aumosnes par divers lieux. Il gist en sépulture en l'églyse Saint-Denys en France (qui est sépulture des roys et couronne des empereurs) noblement et honnourablement, si comme il appartient à tel prince.

XXIV.

ANNEE 1223.

_Des roys, des barons et des prélas qui furent à son obit, ainsi comme par miracle._

L'en ne cuide pas que ce fust fait sans la divine pourvéance que tant de prélas, de roys et de barons fussent assemblés d'aventure à l'obsèque de sa sépulture. Car deux archevesques furent à son enterrement: Guillaume archevesque de Rains et Gaultier archevesque de Sens; et vingt évesques: Conrat évesque de Portue[298], cardinal et légat de la cour de Rome en la terre d'Albigois; Panulphe évesque de Norvic, une cité d'Angleterre; de la province de Rains, Guillaume évesque de Chaalons, de Biauvais Miles, de Noyon Girars, de Loon Ansiau, de Soissons Jacques, de Senlis Garins, d'Amiens Geffroy, d'Arras Ponce. De la province de Sens, de Chartres Gautier, d'Aucerre Henry, de Paris Guillaume, d'Orléans Phelippe, de Miaus Pierre, de Nevers Rogier. De la province de Roen, de Baieux Robers, de Constance Hue, d'Evreux Guillaume, de Lisieux Guillaume. De la province de Nerbonne, Fouques de Thoulouse. Tous ces prélas estoient lors assemblés à Paris par le commandement l'apostole, pour la besoingne d'Albigois.

Note 298: _Portue._ «Portuensis.» _Porto._

Guillaume archevesque de Rains et l'évesque de Portue célébrèrent ce jour les deux grans messes de Requiem ensemble: c'est-à-dire à deux autels en un meisme temps, ainsi comme tout d'une voix; en telle manière que les autres évesques et les couvens respondirent aux deux ainsi comme à un seul. Là fu présent le roy Jehan[299] de Jhérusalem qui lors estoit en France venu pour le secours de la terre d'Oultre mer; et messire Loys, ainsné fils le roy Phelippe; et Phelippe le mainsné, conte de Bouloingne et moult grant multitude de barons du royaume.

Note 299: _Jehan_ de Braine ou _de Brienne_.

Ce sont les lais et le testament que le roy fist en sa derrenière volenté: il laissa pour secourre la terre d'oultre mer, trois cens mille livres de parisis, qui furent livrés au roy Jehan; cent mille, au Temple; à l'ospital, cent mille livres; au conte Amaury de Montfort, cent mille livres pour la terre d'Albigois garder, et vingt mille pour ramener sa femme et ses enfans des mains de ses anemis[300]; cinquante mille livres pour départir aux povres gens. Et si laissa grant somme d'avoir pour restorer les torfais qu'il avoit fais pour ses guerres: si establi vint moines prestres en l'abbaye de Saint-Denys en France par dessus le nombre qui devant y estoit, qui sont tenus à chanter pour l'ame de luy. Mors fu en l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens vingt et trois, de son aage soixante et trois, et de son règne quarante-trois.

Note 300: Le texte latin ne parle ici que de vingt mille livres données à Amaury de Montfort, pour la délivrance de sa femme et de ses enfans.

(_Le manuscrit 8299 ajoute ici:_)

«Lequel roy Phelippe, seurnommé Auguste, aïeul de saint Loys, puet-on véoir honorablement enterré en l'églyse Saint-Denys, devant le mestre-autel. Et en ycel jour et en ycelle meisme heure, Honoré, le pape de Rome, comme il fust en une cité de Champaigne des Italiens, là li fu révélé par la volenté divine et monstre, par la carité d'un chevalier, que il féist le service pour le dit roy Phelippe. Lequel pape avec les cardinaus célébra pour le dit roy le service et l'office des mors honnourablement. Ycil gentis et vaillans roys de France Phelippes dit Auguste qui conquist Normandie, régna quarante-trois ans. Après lequel roy Phelippe, Loys son fils, en la yde huitiesme dou moys d'aoust fu couronnés à roy de France en l'an de son éage vint-sixiesme avec Blanche sa feme, en l'églyse de Rains, de Guillaume, arcevesque de celle cité.»

_Cy fenissent les fais du bon roy Phelippe._

_Dans le manuscrit de Sainte-Geneviève décrit par l'abbé Lebeuf_ (Histoire de l'Académie des Inscriptions, _tome_ XVI, _page_ 172 _et suiv._), _on trouve les vers suivans, reproduits dans le manuscrit de la Bibliothèque du Roi coté n° 8395._

Phelippes, rois de France, qui tant ies renommés, Je te rens le romans qui des roys est romés. Tant à cis travaillé qui Primas est nommez Que il est, Dieu merci, parfais et consummez.

L'on ne doit pas ce livre mesprisier né despire, Qui est fais des bons princes, du régne et de l'empire; Qui souvent y voudroit estudier et lire Bien puet savoir qu'il doit eschiver et elire.

Et dou bien et dou mal puet chascuns son prou faire: Par l'exemple des bons se doit-on au bien traire, Par les fais des mauvais qui font tout le contraire Se doit chacuns du mal esloignier et retraire.

Mains bons enseignemens puet-on prendre en ce livre; Qui vuet des preudes omes les nobles fais ensuivre Et leur vie mener, savoir puet à délivre Coment l'on doit au siècle plus honestement vivre.

Rois qui doit tel roiaume gouverner et conduire Se doit par soy méismes endoctriner et duire, Loiauté soustenir et mauvaistié destruire, Que li mauvais ne puissent aus preudes omes nuire.

Li princes n'est pas sages qui les mauvais atrait, Li maus qui le mal pense fait de loing son atrait; Et quant il voit son point si à tost fait tel trait Dont il fait un fort homme mehenié et contrait.

Les preudomes doit-on amer et chiers tenir Qui volent en tous tems loiauté soutenir; Car avant se lairoient par l'espée fenir Que il féissent chose dont maux déust venir.

* * * * *

Ut benè regna regas, per que benè regna reguntur, Hec documenta legas que libri fine sequntur: Ut mandata Dei serves priùs hoc tibi presto, Catholice fidei cultor devotus adesto. Sancta patris vita per singula sit tibi forma, Menteque sollicitâ sub eâdem vivito norma. Ductus in etatem sis morum nectare plenus, Fac geminare genus animi per nobilitatem. Si judex fueris, tunc libram dirige juris, Nec sit spes eris, nec sit pars altera pluris. Et si bella paras in regni parte vel extrâ, Certè litus aras nisi dapsilis est tibi dextra. Cor quorum lambit sitis eris, unge metallo; Non opus est vallo quem dextera dapsilis ambit. Clamat inops servus, moveat tua viscera clamor, Nec minuatur amor dandi si desit acervus. Non te redde trucem cuique, nec munere rarum, Murus et arma ducem nusquam tutantur avarum Militibus meritis thesauri claustra resolve Allice pollicitis, promissaque tempore solve.

A quel roi Philippe ces vers furent-ils adressés? L'abbé Lebeuf et dom Bouquet, qui les avoient reconnus dans le seul manuscrit de Ste-Geneviève, n'ont pas un instant douté qu'ils n'eussent été faits pour Philippe-le-Hardi. Le cinquième vers latin semble les avoir décidés:

«Sancta patris vita per singula sit tibi forma.»

En me rangeant à leur avis, je dois soumettre aux lecteurs quelques observations:

1° Ces vers, conservés par deux manuscrits, celui de Sainte-Geneviève, le plus ancien, et celui de Charles V, le plus recommandable, terminent dans ces deux leçons, non pas la vie de Philippe-le-Hardi, mais celle de Philippe-Auguste. Bien plus: dans le volume de Sainte-Geneviève, la main qui a tracé la vie de saint Louis est évidemment moins ancienne que celle du scribe des Gestes de Philippe-Auguste et des vers que nous venons de transcrire.

Si donc le vers latin cité, si les allusions faites par l'ancien traducteur au règne de Philippe-le-Hardi (voyez, entre autres lieux, le début du règne de Hugues Capet), ne permettent pas de fixer avant le règne du fils de saint Louis l'époque de la première compilation françoise de nos _Grandes chroniques de France;_ d'un autre côté, l'endroit où les vers françois ont été transcrits et la solution de continuité qui se fait remarquer depuis la fin du règne de Philippe-Auguste jusqu'au commencement du règne de saint Louis prouvent que le premier _historiographe_ s'est arrêté avant l'histoire de Louis VIII, et que c'est à un second historiographe que nous devons la rédaction des gestes de saint Louis.

Ainsi les vers furent bien adressés à Philippe-le-Hardi par le premier chroniqueur françois son contemporain; mais l'ouvrage qu'ils accompagnoient ne se poursuivoit pas encore au-delà du règne de Philippe-Auguste. Voilà pourquoi je conserve à ces vers la place qu'ils occupent dans les deux seuls manuscrits où je les aie vus. Quant au traducteur, _qui Primas est nommé_, j'en parle dans les dissertations qui termineront le dernier volume.

CI COMENCENT LES GESTES

LE ROY LOYS, PÈRE

AU SAINT ROY

LOYS.

I.

ANNEE 1223.

_De une courte généalogie des rois; et coment la ligniée Charlemaine fu recouvrée en cestui; et coment saint Valeri s'apparut au roy Hues dit Cappet._

[301]En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et vingt et quatre, le jour devant les ydes de juillet, trespassa de cest siècle Phelippe, très renommé roy de France, qui conquist et ramena toute Normandie en sa poesté. Après le roy Phelippe régna le roy Loys son premier fils lui fu né de moult très noble dame, madame Ysabiau, fille Baudouin, jadis conte de Henaut, et tint le royaume de France. En l'huitiesme jour après les ydes du mois d'aoust, en ce meisme an, le jour de la feste saint Sixte, le couronna à Rains l'archevesque Guillaume de Rains, et, avec luy, ma dame Blanche sa femme, présent le roy Jehan de Jhérusalem, et présens les princes du royaume de France; et avoit jà le roy Loys trente-six ans d'aage.

Note 301: _Les Gestes de Louis VIII_ sont la reproduction d'une chronique latine anonyme, éditée dans les _Historiens de France_, tome XVII, p. 302. Il me paroit évident que ce texte latin est frère du texte françois, et qu'ils ont été faits par la même personne. Je donnerois même volontiers la priorité au texte françois. Voyez ce que j'ai eu déjà l'occasion de dire au sujet des _Gesta Ludovici Junioris_, chap. 2 du règne de Louis-le-Jeune.

En icel roy retourna la ligniée du grant roy Charlemaines[302] qui fu empereur et roy de France, qui estoit faillie par sept généracions; car il fu extrait de la ligniée Charlemaines de par sa mère, ainsi comme nous dirons cy après.

Note 302: Le premier traducteur avoit déjà dit tout cela. (Voyez _Règne de Hugues Cappet_.)

[303]Les François, si comme il apparut au commencement des gestes les rois de France, pristrent naissance des Troiens et establirent leur royaume en France. En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur quatre cens quatre-vingt et quatre ans régna le roy Childeric, descendu de la lignée des Troiens, si prist la cité de Trèves; et régna, après luy, Clovis, son fils, qui tint le royaume de France en force et en vigour, et l'escrut jusques au mont de Pirene qui fait l'entrée d'Arragon. Icil Clovis reçut la grace du saint baptesme par la main saint Remi, archevesque de Rains, avec ses songiés et tout son lignage; et règnèrent béneureusement luy et ses hoirs au royaume de France, jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur sept cens et cinquante; excepté que par quatre-vingts et huit ans, dès le temps Clovis, le roy mari saincte Batheut et fils le grant roy Dagobert, pour ce que les rois n'orent point sens né force si comme il souloient, la puissance du royaume fu gouvernée par les Maistres du palais, qui vaut autant à dire comme seneschaux.

Note 303: Voyez le début des _Chroniques_.

Dont il avint que Pepin qui fu père Charlemaines-le-Grant, et estoit descendu d'autel ligniée par Blitude, fille du premier Clothaire, roy de France, fu maistre du palais, au temps le roy Childeric. Le roy Childeric fu reprouvé des barons de France pour le petit sens dont il estoit et fu mis en religion. Et lors fu esleu à roy de France, par l'autorité de l'églyse de Rome[304] et par les barons du royaume de France, Pepin. Et le couronna et sacra et ses deux enfans avec luy, en l'églyse Saint-Denys en France, le pape Estienne; et fist establissement que toute leur ligniée, si comme il descendroient, tenissent fermement et paisiblement l'éritage du royaume de France; et escommenia tous ceux qui empeschement leur y feroient. Laquelle ligniée de Pepin et de Charlemaines, son fils, régna et tint le royaume jusques à l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur, neuf cens et vingt six ans. Lors en ce temps avint que Hues, dit Cappet, conte de Paris, envaï et prist le royaume de France, à soy; et ainsi fu transportée la seigneurie du royaume de France de la ligniée Charlemaine à la ligniée des contes de Paris, qui estoient descendus de la lignée des Sesnes, c'est à dire de ceux de Sassoingne.

Note 304: C'est là le texte de tous les manuscrits et c'est le sens exact de l'ouvrage latin: «Auctoritate apostolicâ et electione Francorum.» Mais dans le manuscrit de Charles V, on voit que ces mots ont été biffés et remplacés ainsi: «Par _le conseil du pappe de Rome_ et des barons du royaume.» Ce changement doit être le fait du roi Charles V lui-même, qui ne pouvoit tolérer que l'_autorité_ du pape eût jamais pu faire et défaire les rois de France.