Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 13

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En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et treize, fu une bataille en la terre d'Albigois. Car quant le pape eut envoié le pardon au roy, aux barons et aux prélas qui croisier se vouldroient pour destruire l'hérésie et la bougrerie des Albigois, mains barons et autres, plains de la foy Nostre-Seigneur, se croisièrent et mistrent les crois par devant (à la différence de la croiserie d'oultre mer). Pierre archevesque de Sens, Regnault archevesque de Rouen, Robert évesque de Baieux, Jourdan évesque de Lisieux, Regnaut évesque de Chartres. Des barons: le duc Eudes de Bourgoigne, Hervis conte de Nevers, et mains autres barons et prélas dont nous laissons les noms pour la confusion.

Tous ceus se croisièreut pour destruire l'hirésie que l'apostole eut devant escripte à Thimotée à avenir, vers la fin du monde. Il murent au voiage qu'il avoient empris, pour l'amour Nostre-Seigneur; à la cité de Bediers vindrent qui toute plaine estoit de bougres, toute la craventèrent et fondirent, et occistrent bien en celle ville seulement soixante mille hommes[221] et plus. Puis vindrent à Carcassonne, en pou de temps fu prise; tous les hommes et les femmes du pays et des villes voisines qui là estoient afuys à garant pour la forteresce du lieu, boutèrent hors par condicion devant pourparlée, tous nus, les natures sans plus couvertes[222].

Note 221: Plusieurs manuscrits de l'auteur original, Guillaume-le-Breton, donnent seulement 17,000 hommes, ce qui seroit encore de trop sans aucun doute. Mais n'oublions pas que les récits contemporains penchent à l'exagération dans le nombre des victimes et dans les détails de la cruauté des combattans. C'étoit autant d'exemples salutaires que l'on proposoit aux princes moins enflammés pour les expéditions du même genre. L'auteur du poème dernièrement publié par M. Fauriel sur la guerre des Albigeois, rejette sur les Ribauds (_arlots_) le massacre général des habitans de Beziers. La ville ayant été prise d'assaut, on comprend une pareille barbarie de pareils vainqueurs.

Note 222: C'est-à-dire: Tous nus, à l'exception des parties naturelles.

Quant il orent destruit tout l'original de celle lignée, il proposèrent à retourner en France. Mais avant qu'il s'en partissent, il appellèrent la grace du Saint-Esperit, et esleurent le conte Simon de Montfort pour gouverner l'ost de Nostre-Seigneur, qui au pays demouroit au service de Dieu. Et le preudomme qui eut plus chier le commun prouffit des églyses que le sien proprement, reçut volentiers l'avouerie[223] de la bataille Nostre-Seigneur, les villes et les chastiaux prist, les principaux de l'hérésie fist de male mort mourir. Mainte grant bataille eut au pays par l'aide Nostre-Seigneur et eut mainte belle victoire, non mie par fait d'homme mais par miracle, desquels nous voulons cy retraire un qui bien est digne de mémoire.

Note 223: «Entre les autres sermons, uns preudoms leur dist que il eussent fiance en Nostre-Seigneur; car se il en i avoit entre eus un qui eust en lui autant de foi comme un grain de senevé avoit de grant cuer anemi ne porroient durer. Quant li quens Simons oï ceste parole, il s'escria: «Certes, dont seront-il desconfi, car je en ai plus que Moriaus mes chevaux n'a de grant.» (_Chron. univ., Msc. 84, St-Germ._)

Après ce que les barons et les prélas s'en furent retournés en France, le roy d'Arragon, le conte de Saint-Gille, le conte de Fois et mains autres barons du pays assistrent le conte au chastel de Muriaux; grant ost et fort avoient assemblé comme ceuls qui du païs estoient, et le conte n'avoit que deux cens et soixante chevaliers et cinq cens sergens à cheval et pelerins à pié tous désarmés, environ sept cens.

Après ce que le conte et sa gent orent la messe oïe par grant dévocion, et orent leur péchiés confessé et orent appellé la grace du Saint-Esperit, il issirent du chastel, hardis comme lions, comme cil qui estoient armés de foy et de créance, et se combatirent leur ennemis vertueusement; le roy d'Arragon occistrent et bien dix-huit mille de sa gent. Après ce que il orent la bataille vaincue, et tous leur ennemis occis et chasciés, il trouvèrent qu'il n'avoient perdu de toute leur gent que huit pellerins tant seulement. Si ne fu oncques oïe telle victoire en ce siècle, né bataille où l'en deust noter si grand miracle.

Cil Simon estoit nommé au païs conte fort pour sa très merveilleuse force: car, comme il fu très noble en armes, si estoit si preudomme que il oioit chascun jour sa messe et disoit ses heures canoniaux, toujours armé, tousjours en péril. Si avoit de tout guerpi son pays et adossé[224], pour le service Nostre-Seigneur en ceste voye de peregrinacion, pour desservir l'amour de Dieu et la joie de paradis.

Note 224: _Adossé._ Laissé derrière lui.

IX.

ANNEE 1214.

_Coment le roy d'Angleterre assist la Roche-au-Moine, et coment le roy Loys le chaça honteusement du siège. Et coment la bataille fu en Flandres au pont de Bovines._

En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens quatorze, le roy d'Angleterre garni la cité d'Angiers que il avoit prise et la commença à clorre de murs d'une part et d'autre jusques au fleuve qui est nommé Médiane[225]. Et pour ce que il eut pris les devant dis chastiaux en assez pou de temps, eut-il espérance que il peust recouvrer le remanant de sa terre que il avoit perdue, par l'aide et par la force des Poitevins et des barons d'Acquitaine qui à luy s'estoient réconciliés. Son ost fist conduire devant un fort chastel qui estoit nommé la Roche-au-Moine[226]. Cil chastel eut esté édifié nouvellement; si l'eut ferme Guillaume des Roches, séneschal d'Anjou, noble homme et loiaux, bon chevalier et esprouvé en armes. La raison pourquoy il le ferma si fu pour garder le chemin qui va d'Angiers à Nantes; car, avant ce qu'il fust fermé, larrons et robeurs issoient d'un moult fort chastel qui siet de l'autre part sur le fleuve de Loire qui est nommé Rochefort, dont cil à qui le chastiau estoit estoit nommé Paien de Rochefort, chevalier de grant prouesce; mais trop fort estoit abandonné à rapiner et à tollir à ses voisins et aux laboureurs du pays, et à desrober les gens et les marchéans qui passoient par les chemins.

Note 225: _Mediane._ Mayenne.

Note 226: _La Roche-au-Moine_, à cinq lieues d'Angers, vers Nantes, et sur la Loire.

Quant le roy Jehan eut assailli ce chastel, il fist drecier ses engins et commença moult forment à assaillir; mais ceux de dedens se deffendirent moult aigrement, car il estoient sergens hardis et preux, desquels l'un fist une cautele[227] qui moult bien fait à ramentevoir: un arbalestrier de l'ost le roy Jehan avoit acoustumé à venir sur le bort des fossés du chastel, et faisoit porter devant luy une targe grant et lée, telle comme l'en seult porter en ces osts; dessoubs se tapissoit seurement pour les quarriaux que ceux de dedens traioient; et quant il estoit près des murs, il espioit les entrées et là où il pooit mieux ses cops emploier: si faisoit ainsi chascun jour maint grant dommage à ceux de dedens.

Note 227: _Cautele._ Stratagème.

Mais l'un des sergens du chastel vit que cil les dommageoit ainsi chascun jour, si l'en pesa; lors se pourpensa d'un nouvel barat qui point ne fait à blasmer entre les ennemis: une corde fist fort et gresle, de telle longueur qu'elle povoit avenir à la targe que celluy faisoit porter devant luy, puis lia fortement un des chiefs de la corde au quarrel par devers les panons[228], et l'autre bout atacha fort à un clou delès luy; puis tendi l'arbaleste, et envoia le quarrel à toute la corde en la targe. Fermement tint, car il fu lancié de fort arbaleste; la corde sacha[229] maintenant, si qu'il tresbucha[230] au fossé et la targe et celluy qui la tenoit: et le sergent demoura tout nu aux cops des quarriaux que ceux du chastel luy lançoient souvent et menu. En telle manière fu occis celluy qui la targe portoit. Moult fu le roy Jehan couroucié de ceste chose; les fourches fist tantost drécier en la présence de ceux de dedens et les commença forment à menacier que sé il ne se rendoient à sa volenté, il les feroit tous pendre. Mais oncques pour ses menaces ne se vouldrent rendre, ainçois se deffendoient merveilleusement; le siège soustindrent trois sepmaines et dommageoient moult ceux de dehors; aucuns des plus grans occistrent, et si navrèrent le chapelain le roy qui se tenoit trop près des murs: et si occistrent un noble homme et de moult grant nom de Limosin qui estoit nommé Giraut[231] le Brun. Et férirent à mort le devant dit Paien de Rochefort. Quant il se senti navré, il s'en ala de l'autre part de Loire en son chastel, et faint que il ne fust point blécié, mais que il fust malade d'autre enfermeté. En pou de temps après fu mort; lors trouva-on que il avoit esté navré mortellement en deux parties de son corps.

Note 228: _Panons._ L'empennage. «Quadrello pennato.»

Note 229: _Sacha._ Tira.

Note 230: _Trébucha._ Fit tomber dans le fossé.

Note 231: _Giraut._ Guillaume le Breton dit: _Amauri_. «Aimericus.»

Endementres que le roy Phelippe chevauchoit par la terre de Flandres et de Vermandois, et aloit visitant les chastiaux et les villes en deffendant des soubdains assaux de ses ennemis, son fils Loys assembla son ost au chastel de Chinon qui fu appelle Kinon, pour Kaion le maistre[232] le roy Artus qui jadis l'eut fondé. De là mut et se hasta moult de chevauchier pour faire secours à ceux qui estoient assis en la Roche-au-Moine.

Note 232: _Le maistre._ Il falloit: _maître-d'hôtel_. «Dapifero.» Il s'agit ici du fameux Keux ou Queux, le Thersite des romans de la table ronde. Mais on ne voit pas dans ces romans que la ville de Chinon lui doive son origine. Il est probable que Rabelais l'ignoroit aussi, lui qui fait remonter la fondation de Chinon à Caïn, avec moins de sérieux et tout autant de vraisemblance.

Quant il fu tant approchié comme un homme peut chevauchier en un jour, le roy Jehan, qui senti son avènement à la journée de lendemain, ne l'osa attendre, ains s'enfouy parmi Loire au plus tost qu'il pot: si perdi grant parti de sa gent qui en celle fuite furent occis et noyés, et laissa perrières et mangonnaux, trefs et tentes et vaisselemente et quanqu'il avoit là apporté; si chevaucha en celle journée dix-huit mille, né oncques puis ne retourna né ne vint en lieu où il cuidast que messire Loys fust né dust venir. Et quant il[233] fu certain que il s'en fu fuys, il retourna aux chastiaux qu'il avoit pris et les recouvra en pou de temps après; le chastel de Biaufort[234] destruit tout; puis entra en la terre le viconte de Thouars et la gasta, et destruit tous les chastiaux et les bonnes villes; le chastel de Montcontour craventa et rasa jusques en terre, la cité d'Angiers recouvra que le roy Jehan avoit close de murs, mais il les refist tous abatre. Celle victoire que messire Loys eut adonc en Poitou ensuivi la victoire le roy Phelippe. Car en moins d'un mois ot victoire le fils en Poitou du roy Jehan et des Poitevins sans cop férir: et le père en Flandres d'Othon et des Flamans par bataille grief et périlleuse.

Note 233: _Il._ Le prince Louis.

Note 234: _Biaufort_, à six lieues d'Angers; sur le _Couesson_.

Henry le mareschal de France acoucha malade en ces parties et mourut, digne homme de louenge par toutes choses en chevalerie; si estoit bon et loiaux, et doubtoit Dieu sur toutes riens. Mis fu en sépulture au moustier de Torpenay[235], jasoit ce que il eust commande en sa dernière volenté que son corps fust porté en son pays, en l'abbaye de Sarquenciaus[236]: si est (à une lieue de Chastel Landon), de l'ordre de Citiaux, là où son parenté gist enseveli: moult fu plaint et regreté de tout l'ost communiément, car tuit l'amoient tendrement.

Note 235: _Torpenay_ ou _Turpenay_, abbaye sous l'invocation de la Ste-Vierge, dans le diocèse d'Angers.

Note 236: _Sarquenciaus_ ou _Cercanceau_. «Sacra cella.» Enclavé dans la paroisse du _Soupes_, dans le Gâtinois, sur le Loing, entre Nemours et Château-Landon.

Après luy fu en son office un sien fils que il avoit qui Jehan estoit nommé; et pour ce que il estoit encore trop jeune, la cure et les fais de la mareschaucie fu commandé à Gaultier de Nemous[237], jusques à tant que l'enfant fust en droit aage: et tout ce li fist le roy de grace, car succession d'héritage n'a point de lieu en tels offices. Mais toutes fois luy avint-il bien, avant qu'il trespassast; car pou de jours avant l'heure de sa mort, que il avoit encore bien tous ses sens au corps et bien mémoire disposée, receut-il message qui luy nonça la victoire du roy Phelippe, et la confusion de ses ennemis: dont le preudomme eut si grant joie que il donna son destrier sur quoy il souloit séoir en bataille au message qui ces nouvelles luy avoit apportées; né autre chose ne luy avoit mais que donner, car il avoit jà tout départi pour l'amour de Nostre-Seigneur et pour le remède de s'ame, comme cil qui certain estoit de sa mort. Dès ores mais nous convient d'escrire la glorieuse victoire du bon roy Phelippe au mieux que nous pourrons.

Note 237: Celui dont il est parlé ci-dessus, à la fin du chapitre 7.

X.

ANNEE 1214.

_Coment Othon assembla son ost à Valenciennes, et coment il vindrent ordenés à bataille, pour ce qu'il cuidèrent le roy seurprendre despourveuement_.

En l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil deux cens et quatorze, en ce temps que le roy d'Angleterre ostoioit en Poitou, si comme nous avons dit, en espérance de recouvrer la terre que il avoit perdue, et il s'en fu fouy il et tous ses osts pour l'avènement monseigneur Loys; Othon l'empereur dampné et escommenié que le roy Jehan d'Angleterre avoit retenu en soudées contre le roy Phelippe, assembla ses osts en Henaut au chastel de Valenciennes, en la terre le conte Ferrant qui à luy s'estoit alié contre son lige seigneur. Là luy envoya le roy Jehan, à ses despens et à ses gaiges, nobles combateurs et chevaliers de grant proesce: Regnault, conte de Bouloigne, Guillaume-Longue-Espée, conte de Lincestre, le conte de Salebière et le duc de Lembourc; le duc de Breban, la cui fille Othon avoit espousée, Bernard d'Ostemalle[238], Othe de Titenebroc, le conte Conrat de Tremoigne et Girard de Randerodes, et mains autres contes et barons d'Alemaingne, de Henault, de Breban et de Flandres.

Note 238: _Ostemalle._ Suivant M. de Reiffenberg, c'est _Hostmar_, dans l'évêché de Munster;--_Tremoigne_, c'est _Dortmund_, en Westphalie;--_Titenebroc_, c'est _Teklenbourg_, suivant la même autorité; mais j'adopterois plutôt la leçon du manuscrit de St-Germain 184 (_Chronique universelle_), Otton de _Katzenelbourg_. Cette illustre maison d'Allemagne existe encore et donna plusieurs guerriers célèbres dans le XIIIème siècle. (V. _Villehardouin_.)

Le bon roy assembla d'autre part sa chevalerie au chastel de Perronne, tant comme il en pot avoir; car son fils Loys ostoioit en Poitou en ce meisme temps contre le roy Jehan, et avoit avec luy grant partie de la chevalerie de France. L'endemain de la Magdeleine mut le roy de Perronne, et entra à grant force en la terre le conte Ferrant, et trespassa parmi Flandres en ardant et en desgastant tout à destre et à senestre, et vint en telle manière jusques à la cité de Tournay que les Flamans avoient prise par barat[239] en l'an devant dit et moult durement endommagiée. Mais le roy y envoya le frère Garin et le conte de Saint-Pol qui la recouvrèrent assez légièrement. Othon mut de Valenciennes et vint jusques à un chastel qui est appelle Mortaigne. Ce chastel avoit pris par force et acraventé l'ost le roy Phelippe, après ce que il orent pris Tournay, si n'estoit loing que de six mille. La première sepmaine après saint Phelippe et saint Jacques proposa le roy à envaïr ses ennemis; mais les barons luy desloèrent, pour ce que les entrées estoient estroictes et griefs à passer jusques à eux. Pour ce changea son propos par le conseil de ses barons, et ordena que il retourneroit arrière, et entreroit en autre plus plaine voie en la conté de Henault, et la destruiroit du tout en tout. L'endemain donc qui fu le jour de la sixiesme kalende, mut le roy de Tournay, et béoit à reposer, luy et son ost, en celle meisme nuit à un chastel qui est nommé Lille, mais autrement avint que il n'avoit proposé. Car Othon mut en celle mesme journée du chastel de Mortaigne, et chevaucha tant comme il pot après le roy, à batailles ordonnées.

Note 239: Voyez dans Philippe Mouskes la description détaillée et intéressante de la prise de Tournay, en 1213, par le comte de Flandres. Tome 2, page 336 et suivantes.

Le roy ne savoit point né ne crust que ses ennemis deussent ainsi venir après luy. Si luy avint par aventure, ainsi comme Dieu le voult, que le viconte de Meleun se parti de l'ost le roy entre luy et aucuns chevaliers légièrement armés, et chevaucha vers ces parties dont Othon venoit. Autressi se parti de l'ost et chevaucha après luy frère Garin l'esleu de Senlis; frère Garin l'appellons, pour ce que il estoit frère profès de l'ospital et en portoit tousjours l'abit; (sage homme et de parfont conseil et merveilleusement pourvéeur des choses qui estoient à venir.)

Avec ces deux se départirent de l'ost entour trois mille, et chevauchièrent tant ensemble que il trouvèrent un haut tertre dont il porent apertement choisir[240] les batailles de leur ennemis qui se hastoient de venir et estoient toutes ordenées pour combatre. Quant il virent ce, le esleu Garin se départi d'eux tout maintenant, et se hasta de retourner au roy; mais le viconte de Meleun demoura en la place entre luy et ses chevaliers qui assez légèrement estoient armés. Au plus tost qu'il pot avenir au roy et aux barons, il leur annonça que leur ennemis venoient après eux hastivement, tuit ordenés pour combatre, et que il avoit véu les chevaux couvers, (les bannières desploiées,) les sergens et les gens de pié au front devant, qui est certain signe de bataille.

Note 240: _Choisir._ Distinguer.

XI.

ANNEE 1214.

_Coment François s'approchièrent de leur ennemis, et coment en haste ordonèrent leur batailles et s'armèrent._

Quant le roy oï ce, il commanda que tous les osts s'arrestassent. Puis manda les barons et se conseilla à eux que on feroit, dont il ne s'accordoient pas moult à la bataille, mais que on chevauchast tousjours avant. Quant Othon et sa gent vindrent à une petite rivière, il passèrent oultre petit et petit, pour le pas qui moult estoit grief. Quant il furent oultre passés, il firent semblant qu'il déussent aler vers Tournay. Lors commencièrent à dire François que leur ennemis s'en aloient vers Tournay[241]; mais frère Garin sentoit adès le contraire, et crioit et affermoit certainement que il convenoit que on se combatist, ou que on s'en partist à honte ou à dommage. A la parfin vainqui l'opinion de pluseurs celle d'un seul[242]. Lors se remistrent au chemin et chevauchièrent jusques à un petit pont qui est appellé le pont de Bovines[243]. Si estoit jà oultre ce pont la plus grant partie de l'ost, et s'estoit le roy désarmé, mais il n'avoit point bien encore passé le pont, si comme ses ennemis cuidoient. Si estoit leur propos tel que sé le roy eust le pont passé, il férissent tantost en ceux qu'il trouvassent à passer et les occissent et en féissent leur volenté. Tandis que le roy se reposoit un pou dessous l'ombre d'un fresne, pour ce qu'il estoit oncques travaillié, que de chevauchier que des armes porter; si estoit cil lieu assez près d'une chapelle[244] qui estoit fondée en l'honneur de monsieur Saint-Père; vindrent en l'ost messages qui estoient de ceux de la derrenière bataille, et crioient à merveilleux et horribles cris que leur ennemis venoient et que il s'appareilloient durement de combatte à ceux de la derrière bataille; et que le visconte de Meleun et ceux qui avec luy estoient légièrement armés, et les arbalestriers qui refrenoient leur orgueil et soustenoient leur envaïe estoient en moult grant péril; et qu'il ne povoient pas longuement retenir leur hardiesce né leur forsenerie. Lors se commença l'ost à estourmir, et le roy entra en la chapelle, dont nous avons là sus parlé, et fist une briefve oroison à Nostre-Seigneur.

Note 241: Les François, venant de Tournay, avoient le devant sur l'armée des confédérés, qui arrivoit de Mortagne. On crut donc un instant qu'au lieu de suivre à la piste les François, celle-ci se replioit sur Tournay, «declinabat Tornacum», suivant l'expression de Guillaume-le-Breton. De là la proposition combattue par Guerin de les laisser suivre cette route et de continuer la retraite.

Note 242: C'est-à-dire: On prit le parti de continuer la retraite. Et voilà pourquoi le roi s'étoit déjà désarmé, croyant que les ennemis s'éloignoient.

Note 243: _Bovines._ Ainsi nommé sans doute parce qu'il avoit été destiné au passage des troupeaux. _Pons bovum_ ou _bovinus_. «Ad pontem.... qui est inter locum qui Sanguineus dicitur (Saingni) et villam quæ dicitur Cesona (Cesoing).» Le pont de Bouvines étoit sur _la Marque_.

Note 244: _Une chapelle._ Celle qu'on voit encore sur les anciennes cartes de Flandres, sous le nom de _Chapelle aux arbres_.

Atant issi hors et se fist armer hastivement. Puis sailli au destrier moult légièrement, et en si grant léesce comme sé il deust aler à unes noces, ou à une feste où il eust esté semons. Lors commença-on à crier parmi les champs: «Aux armes, barons, aux armes!» trompes et buisines commencièrent à bondir, et les batailles à retourner qui jà avoient passé le pont. Lors fu rappellée l'oriflambe Saint-Denis que on portoit au premier front de la bataille, par devant toutes les autres; mais pour ce que elle ne retourna pas hastivement, elle ne fu mie attendue, car le roy retourna tout premier à grans cours de cheval, et se mist au premier front de la bataille première, si que il n'avoit nulluy entre luy et ses anemis.

Quant Othon et les siens virent que le roy estoit retourné, ce que il ne cuidassent mie, il furent tous esbahis et seurpris de soubdaine paour; lors se tournèrent à la destre partie du chemin que il aloient, par devers occident, et s'estendirent si largement que il pourprisrent la plus grant partie du champ; si s'arrestèrent par devers septentrion, en telle manière que il orent la luour du soleil droitement aux ieux qui fu plus chaux et plus ardent celle journée que il n'avoit esté devant.

Le roy ordenna ses batailles et les assist parmi les champs droitement encontre ses ennemis, par devers midi, front à front, en telle manière que François avoient le soleil aux espaules. Ainsi furent les batailles ordenées et égaument mises de çà et de là. Au milieu de ceste disposition estoit le roy au premier front de la bataille: si luy estoient joins au costé Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers, Berthelemi de Roye, ancien homme et sage, Gaultier le jeune chambellent, sage homme et bon hevalier et de meur conseil, Pierre Mauvoisin, Girart Latruie[245], Estienne de Lonc-Champ, Guillaume de Mortemer, Jehan de Roboroy[246], Guillaume de Gallande, Henry le conte de Bar, jeune homme et viel de courage, noble en force et en vertu, cousin estoit le roy; si avoit nouvellement receue la conté après la mort son père, et mains autres bons chevaliers qui pas ne sont cy nommés, de merveilleuse vertu et exercités en armes. Tuit cil furent mis en la bataille le roy, par moult grant espécialté, pour son corps garder, pour leur grant loiauté et pour leur souveraine prouesce. De l'autre partie fu Othon au milieu de sa gent; si eut fait drescier pour enseigne une aigle dorée sur un dragon qui estoit atachié sus une haute perche[247].

Note 245: _Girart Latruie_, de Tournay, étoit alors fort célèbre pour sa bravoure, ses ruses de guerre et sa loyauté (Voy. Philippe Mouskes.)