Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 11
Eu l'an de l'Incarnacion mil deux cens et cinq, donna le roy Phelippe à l'églyse de Saint-Denis en France, en aliance d'honneur, d'amour et de charité, précieuses reliques que l'empereur Baudouin avoit prises en grant révérence en Constantinoble, en la chapelle des empereurs qui est nommée Bouche de lion. C'est assavoir: du fust de la vraye croix un pié de long, et de gros tant comme un homme peut enclorre en son poing, quant il a le premier pouce joingt au premier doy; des cheveux Nostre-Seigneur; une des espines de la saincte couronne; une des dens et une des costes de saint Phelippe l'apostre; des drapeaux en quoy Nostre-Seigneur fu enveloppé en la crèche quant il fu né; du rouge vestement qu'il eut aflubé le jour de sa saincte passion. La croix fu mise en un vaissel bel et riche et aourné de riches pierres précieuses fait en croix, selon la forme et la quantité du sainthuaire, et les autres reliques furent mises en un autre vaissel d'or. Tous ces sainthuaires bailla le roy Phelippe à l'abbé Henry à Paris de ses propres mains, en huitiesme jour de juillet. Et l'abbé qui à grant joie et à grant leesce de cuer les reçut, les porta jusques au Lendit en chantant et en glorifiant Nostre-Seigneur. A rencontre de luy vint le couvent nus piés par grant devocion et revestus de chapes de soye, et la procession du clergié et du peuple; si portèrent les reliques à grant devocion en l'églyse, là où elles sont gardées dignement et aourées à la gloire et à la louenge de celluy qui vit et règne, de qui le règne est permanable sans fin.
_Incidence._--En celle année fu éclipse de soleil particulière en la cinquiesme heure du jour, devant la première kalende de mars.
Au mois qui après vint mourut la royne Ale, la mère au roy Phelippe en la cité de Paris. Porté fu le corps de luy en l'abbaye de Pontigny en Bourgoigne, ensépulturée de lez le conte Thibaut de Blois et de Troyes son père qui celle abbaye avoit fondée. En celle année, au mois de juillet, fu malade une pièce de temps messire Loys le fils le roy Phelippe, mais il recouvra santé par la miséricorde Nostre-Seigneur. Le roy Phelippe oï dire que le roy Jehan d'Angleterre estoit arrivé en la Rochelle à grant ost, son ost assembla tantost. En ce qu'il trespassoit tout droit pour aler au chastiau de Chinon, il garni la cité de Poitiers, Loudun et Mirabel[184] et tous les autres chastiaux de celle marche. Quant il eut par tout mis souffisant garnison de gens et de viandes, il s'en retourna en France. Tantost après, le roy Jehan qui sceut qu'il s'en fu parti prist et destruit la cité d'Angers.
Note 184: _Mirabel._ Mirebeau.
En ce point brisa le visconte de Touars la féauté qu'il avoit au roy Phelippe et s'alia au roy Jehan. Quant le roy Phelippe oï celle nouvelle, il retourna hastivement à grant ost en la conté de Poitiers, et ordonna ses batailles pour combatre au roy Jehan qui au chastel de Touars estoit; toute la terre le visconte destruist et gasta. A la parfin donnèrent les deux roys trièves de la feste de Toussains en un an; atant s'en retournèrent chascun en sa contrée.
_Incidence._--En celle année furent si grans cretines[185] et si grant habondance d'eaues au mois de décembre, que nuls hommes de ce temps n'avoient oncques oï parler de si grans; dont il avint que de l'habondance et la roideur de ces cretines rompirent trois des arches de petit pont à Paris, et firent moult de dommages en pluseurs lieux. Et pour ceste raison le couvent de Saint-Denis, le clergié et le peuple firent processions en jeunes et en oroisons, et firent benéiçon sur les eaues du saint clou, de la saincte couronne, du bras saint Simeon et du fust de la vraye croix. Tantost après la benéiçon, les eaues commencièrent à retraire et à revenir en leur point.
Note 185: _Cretines._ Variante: _Cruaultés_. _Cretines_ doit avoir ici la sens de _crues_.
XXV.
ANNEES 1206/1208.
_Coment le roy entra en la duchié d'Aquitaine. Coment l'apostole manda à destruire l'érésie d'Albigeois. Et puis coment il fist abattre le chastel de Guerplie en Bretaingne._
En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et sept, quant les trièves des deux roys furent rendues, le roy Phelippe rassembla son ost et entra en la duchié d'Acquitaine. La terre du visconte de Touars mist à gast, le chastel de Partenay prist et pluseurs forteresces abati au pays, aucunes en retint et y mist sa garnison. Si les laissa en garde à Guillaume son mareschal et à Guillaume des Roches: atant s'en retourna en France.
En l'an qui après vint, cil Guillaume des Roches et le devant dit mareschal assemblèrent environ trois cens chevaliers et prirent soubdainement le visconte de Touars et Savary de Mauléon qui s'estoient embatus en la terre le roy et emmenoient les proies qu'il avoient tolues aux bonnes gens du pays: à eux se combatirent diversement et les desconfirent. En ce poignéis furent pris cinquante chevaliers Poitevins et plus; si fuient pris Hue de Touars, frère le visconte, Aimery de Lezignan fils le visconte, Portecloie[186] et mains autres fors et nobles combateurs: quant il les orent pris et liés, il les envoièrent au roy Phelippe.
Note 186: _Portecloie._ Latin: _Portacleo_. Autrement dit: «Porcelain de Mauzac.» (Note de Dom Brial.)
_Incidence._--En celle année mourut l'évesque Eude de Paris en la troisiesme yde de juing; après luy fu évesque Pierre, trésorier de Tours.
_Incidence._--En celle année un conte palazin, qui en langue d'alemant est appellé lendegrave, occist l'empereur Henry[187]. Après luy tint l'empire Othon, le fils au duc de Sassoigne, par l'aide l'apostole Innocent.
Note 187: Il falloit avec Rigord écrire: _Philippe, frère l'empereur Henry_.
En cel an meisme avint que le pape Innocent transmit en France Galien, dyacre cardinal, titre de Sainte-Marie du Porche, grant cler de droit et orné de bonnes meurs et diligent visiteur d'églises; dévot et de bonne volonté envers l'églyse St-Denis. Par luy[188] mandoit et commandoit l'apostoile au roy de France et à tous les barons du royaume qu'il envaïssent comme bons crestiens et vrais fils de sainte églyse, toutes les contrées de Thoulouse, d'Albigeois, de Caours, de Nerbonnois et de Bigorre, et occissent tous les heretes qui habitoient en ces terres, (et atrapassent de tout en tout le venin de la bouguerie qui ces contrés avoient corrompues et envenimées); et tous ceux qui mourroient en la voie ou contre les ennemis de la foy, il les absoloit de l'auctorité de Dieu, et de saint Père et saint Pol et de la seue, de tous les péchiés que il avoient fais dès le jour qu'il furent nés jusques au jour de la mort, desquiex il auraient esté confés, et repentans de ceus dont il n'auroient pas fait leur pénitence.
Note 188: _Par luy._ Rigord ne dit pas que ce fût _par lui_.
[189]En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et neuf, Juchiau[190], un noble homme et loyal, se complaint au roy Phelippe de ce que aucuns souspeçonneux contre le royaume avoient fermé un chastel en la Petite-Bretaingne sur une haute roche qui est appellée Guerplic; si vaut autant à dire en Breton comme Mol ploi,[191] pour ce qu'elle est assise en un regort de mer et[192] que la mer est tout environ molement ploiée. Si est celle roche assise en la costière de Bretaingne par devers septentrion, si que l'en peut légièrement de ce chastel aler en Angleterre[193]. Et ce chastel estoit garni de gens, d'armeures, de vitailles et d'engins: si recevoient ceux de dedens les Anglois qui sont ennemis du roy et du royaume.
Note 189: Ici finit le texte de Rigord. Notre traducteur va suivre maintenant la chronique de Guillaume le Breton, que l'on a souvent confondue avec celle de Rigord. Voyez les _Gesta Philippi Augusti, Francorum regis, auctore Guillelmo Armorico ipsius regis capellano_. (Historiens de France, tome XVII, page 82.)
Note 190: _Juchiau._ «Juchellus da Mediana.» Joël de Mayenne.
Note 191: Il falloit dire avec Guillaume le Breton: «_Mollis Plica_, sive _super plicam_.»
Note 192: _Et_. En latin: «_Vel_.»
Note 193: _Guierplic_ devrait être au-dessous de _Treguier_, sur la mer. Vely pense, tome 3, page 427, que c'est le promontoire qu'on appelle aujourd'hui _Guesclin_, et qui nous rappelle un héros dont le nom est effectivement écrit dans les historiens de dix manières différentes: _Glaquin, Glesquin_, etc.
Quant le roy oï ceste nouvelle, il fist assembler son ost au chastiau de Mante; puis le livra au conte de Saint-Pol et au devant dit Juchiau à ducteurs et à chevetaines. Quant il furent là venus, il assaillirent le chastel moult vertueusement, et le prist par force le conte de Saint-Pol, et y mist bonne garnison de par le roy, et le livra en garde au devant dit Juchiau: après s'en retourna l'ost en France.
Quant tous les barons et prélas furent semons à Mante pour cel ost, si comme nous avons devant touchié, il envoièrent leur hommes et leur chevaliers en cel ost au commandement le roy; mais l'évesque d'Orléans et cil d'Aucuerre retornèrent en leur païs et ramenèrent leur homes et leur chevaliers, né point ne vouldrent obéir au commandement le roy ainsi comme les autres; car il disoient qu'il n'estoient point tenus d'aler né d'envoier leur gens en l'ost sé le roy meisme n'aloit en propre personne. Et pour ce qu'il ne se porent deffendre en ce cas de nul privilège de droit, et coustume commune fust contr'eux, le roy leur commanda qu'il amendassent la briseure de son commandement. Faire ne le voudrent; pour ce saisi le roy leur regale, c'est assavoir les temporalités tant seulement que il tenoient de luy en fié; mais il leur laissa joïr paisiblement des dismes et des autres esperitualités; car il se doubtoit adès de couroucier saincte églyse et ses ministres.
Quant leur biens temporels furent ainsi saisis, il mistrent en intredit les hommes et la terre le roy; puis murent en propres personnes à la cour de Rome, et si monstrèrent leur cause en complaingnant à l'apostole. Mais toutesvoies convint-il qu'il amendassent au roy la briseure de son commandement, pour ce que le pape ne vouloit brisier né rappeller les coustumes du royaume. Quant il l'orent amendé et l'amende payée, le roy, au chief de deux ans, leur rendi leur regales et tout quanqu'il avoit saisi du leur.
_Ci fine le secont livre des gestes au roy Phelippe-Dieudonné._
CI COMENCE LE TIERS LIVRE DES GESTES LE ROY PHELIPPE DIEUDONNÉ.
* * * * *
I.
ANNEE 1208.
_Coment l'érésie des Amorriens fu atainte et punie._
En celuy temps flourissoit à Paris philosophie et toute clergie, et y estoit l'estude des sept ars si grant et en si grant autorité que on ne treuve pas que il fust oncques si plenier né si fervent en Athènes né en Egypte né en Rome né en nulle des parties du monde. Si n'estoit tant seulement pour la delitableté du lieu né pour la plenté des biens qui en la cite habundent, mais pour la paix et pour la franchise[194] que le bon roy Loys avoit tousjours portée, et que le roy Phelippe son fils portoit aux maistres et aux escoliers et à toute l'université. Si ne lisoit-on pas tant seulement en celle noble cité des sept sciences libéraux[195], mais de décrès, de loys et de phisique, et sus toutes les autres estoit leue par plus grant ferveur et par plus grant estude la saincte page de théologie.
Note 194: _Pour la franchise._ «Propter libertatem et specialem prærogativam defensionis quam Philippus rex et pater ejus ipsis scholaribus impendebant.» (Guill. Armor.--_Historiens de France_, _tome_ XVII, p. 82.)
Note 195: _Des sept sciences libéraux._ «Non modò de trivio et quadrivio, verum et de quæstionibus juris canonici et civilis et de eâ facultate quæ de sanandis corporibus et sanitatibus conservandis scripta est....»
En ce temps estudioit à Paris un clerc né de l'éveschié de Chartres, d'une ville qui a nom Bene, si avoit nom Amaury. Moult estoit grant clerc et subtil en l'art de logique; et quant il ot longuement leu en cel art et ès libéraux clergies, il ala à la souveraine science de divinité[196]. Mais toutesvoies eut-il tousjours propre manière d'apprendre et d'enseignier, et opinion propre et privée, et jugement estrange et divers de tous les autres.
Note 196: _Divinité._ Théologie.
Et pour ceste manière que il eut tousjours maintenue, il chey en une erreur: car il affirmoit hardiement devant tous les maistres que chascun crestien est tenu à croire que il soit membre de Jhésucrist, et que nul ne peut estre sauf qui ce ne croit, né que sé il ne croyoit que il fust né né qu'il eust souffert passion, et les autres articles de la foy; et disoit que cil article qu'il proposoit devoit estre mis et nombré avec les autres articles de la foy crestienne. Ceste opinion luy fu contredicte et reprovée de toute l'université et convient que il alast en la présence l'apostole. Et quant il oï sa proposition et la contradiction de toute l'université, il donna sentence contre luy et le quassa et dampna en sa propre opinion et luy enjoint que il preschast tout le contraire. Quant il fu retourné à Paris, il fu contraint de l'université que il affirmast le contraire de celle opinion que il avoit soustenue; et il si fist de bouche tant seulement, car le cuer demoura adès en l'erreur de sa privée opinion. Si ne demoura pas après que il chey en une maladie, tourmenté de mautalent et de couroux; en telle manière et en tel point mourut, et fu enseveli delès l'églyse de Saint-Martin-des-Champs.
Après la mort de celluy Amaury refurent autres qui estoient entains et corrompus du venin de sa perverse doctrine. Ceux controuvèrent par l'aide du diable erreurs nouvelles qui oncques mais n'avoient esté trouvées né oïes; à souffler en loin Jhésucrist, et à vuider les sacremens du nouvel testament[197]. Entre lesquelles erreurs il proposèrent fermement que la puissance du père dura tant comme la loy Moyse fu en autorité et en povoir, et le confermoient par ceste escripture: «Quant les nouvelles choses seront avant venues vous jecterez les viés.» Puis doncques que Jhésucrist vint avant, tous les sacremens du viel testament furent quassiés et effaciés, et fu en povoir et en auctorité la nouvelle loy selon leur opinion. Après si affermoient que au temps qui ores est les sacremens du nouvel testament ont feni, et que confession, baptesme, le saint sacrement de l'autel, sans lesquels nul ne peut estre sauf, n'avoient d'ores en avant né temps né lieu, puisque le temps du fils estoit passé, et que le temps du saint Esperit estoit commencié; et que chascun povoit estre sans nulle oeuvre faire par dehors, par la grace du saint Esperit tant seulement. Et merveilleusement preschoient et emploioient la vertu de charité; et disoient que ce qui souloit estre péchié, sé il estoit simplement fait en la vertu et au nom de charité, il n'estoit mais péchié. De quoy il avenoit que il faisoient avoutires et fournications et autres delis de char au nom de charité; et promettoient aux femmes avec qui il péchoient, et aux simples gens qu'il decevoient par tel péchié, que il estoient désoremais sans paine et sans vengence, pour ce que Dieu estoit bon tant seulement, et non mie juste.
Note 197: «Ad exsufflandum Christum et ad evacuandum novi Testamenti sacramenta....»
Quant l'évesque Pierre de Paris et frère Garin, conseiller le roy Phelippe, oïrent les renommées de ces énormités, il firent soutilement enquerre par maistre Raoul de Namur les compileurs de ceste erreur et ceux qui estoient de leur secte. Ce maistre Raoul estoit bon clerc et bon crestien et sage et artilleux. Quant il venoit à eux, il savoit faindre en merveilleuse manière que il tenoit leur doctrine et il li révéloient les secrès, ainsi comme à parçonnier de leur secte, si comme il cuidoient. En celle manière, si comme il plut à Nostre-Seigneur, furent trouvées et descouvertes plusieurs personnes de ceste erreur, comme prestres, clercs, hommes lais et femmes qui longuement s'estoient célés et tapis soubs celle male aventure. Tous furent amenés à Paris et convaincus et dampnés en plain concile, et dégradés de leur ordres cil qui les avoient; puis furent livrés au roy Phelippe pour faire justice: et le bon roy les fist tous ardoir au dehors de Paris, delès la porte de Champiaux comme bon justicier et vray fils de saincte églyse. Mais il espargna aux femmes et aux simples gens qui estoient déceus par la malice des greigneurs et des principaux en celle bougrerie.
Et pour ce que il fu chose prouvée que celle hérésie avoit eu commencement et naissance du devant dit Amaury de Bene, jasoit ce que il semblast que il fust mort en la paix de saincte églyse, il fu dampné et excommenié de tout le concile, et l'ossellemente de luy jettée hors du cimetière, puis arse et mise en cendre, et la poudre esparse et jettée par tous les fumiers de Paris en paine et en signe de vengence. Que Nostre-Seigneur soit benoit par tout!
En ce temps lisoit-on un livret d'Aristote[198] et de métaphisique, qui de nouvel avoit esté translaté de grec en latin en la cité de Constantinoble. Mais pour ce que il donnoit occasion par subtilles sentences aux devant dites hérésies, ou pouvoit donner à autres qui encore n'estoient trouvées, on fist commandement qu'il fussent tous ars: et fu deffendu en ce concile sus paine d'escommuniement que nul ne les leust né escripsist des ores en avant, né que nul ne les eust en aucune manière.
Note 198: _D'Aristote._ «Ab Aristotele, ut dicebantur, compositi.»
II.
ANNEES 1209/1210.
_Coment l'apostole Innocent corona Othon en empereur, contre la volenté le roy Phelippe et des plus grans barons de l'empire._
En ce temps faisoit Guy le conte d'Auvergne à pluseurs maint grief et maint outrage, si que le roy en avoit jà oï maintes complaintes. Sur ce le roy luy manda par lettres et par messages que il se cessast des griefs que il faisoit aux églyses. Mais cil qui fu endurci en sa malice ne voult cesser à son commandement. Le roy qui avoit ceste coustume à luy apropriée que il ne laissast oncques les griés de saincte église noient punis, vint sur luy à grant force et le contrainst en pou de temps à ce que il amenda et rendi tout ce que il avoit mauvaisement pris.
En l'an de l'Incarnacion mil deux cens dix, le pape Innocent couronna en la cité de Rome Othon, le fils le duc de Saissoigne, contre la volenté le roy Phelippe et sans l'assentement des plus grans de l'empire, et en la contradiction des Romains; jasoit ce que son père le duc de Saissoigne avoit esté jadis convaincu par devant l'empereur Federic d'un crime de traïson et banni hors de la duchié par le consentement des barons de l'empire, le pape toutesvoies luy requist que il fist serement, avant qu'il fust en la dignité, que il garderoit le droit et le patrimoine saint Pierre sans nul dommage, et que il laisseroit en paix l'églyse de Rome et la deffendroit contre tous hommes.
Quant il eut fait ce serement, et les instrumens qui à celle besoingne appartiennent furent escris et scellés du caracthère de l'empire, en ce jour meisme que il eut la couronne receue brisa-il son serement et les convenances qu'il avoit jurées: car il manda à l'apostole que il ne povoit laissier les chastiaux que ses ancesseurs avoient aucunes fois tenus. Pour ceste chose et pour aucuns despens que les Romains luy demandoient, et pour ancunes villenies que les Thiois leur avoient faictes mut entr'eux contens et discorde.
Tant monta la chose à la parfin que les Romains se combatirent aux Alemans qui moult furent dommagiés, et moult en y eut d'occis; de quoy l'empereur dist après, quant il se complaingnoit des Romains, et requéroit le rétablissement de ses dommages, que il avoit perdu en celle bataille onze cens chevaus, sans les hommes occis et sans les autres dommages. Quant l'empereur Othon se fu de là parti, il mist à euvre le mal qu'il avoit devant conceu en son courage, car il saisi les chastiaux et les forteresses qui estoient du droit héritage saint Père; c'est assavoir Aigue-Pendant, Radicofonum, Sanct-Quirc, Montefiascon[199] et presque toute la terre de Romanie. Puis trespassa en Puille et prist à force toute la terre Federic, le fils l'empereur Henry. De là passa au royaume de Sezile, et prist pluseurs chasteaux et maintes cites qui toutes estoient du patrimoine saint Père.
Note 199: «Aquapendens, Radicofanum, Sanctum-Quircum, montem Fiasconis et ferè totam Romaniam.» (Will. Brito. p. 84.)
Après ces toltes et ces outrages qu'il eut ainsi fais à l'églyse de Rome, luy manda le pape que il cessast de tielx maux comme il faisoit, et que il rendist à l'églyse tout ce que il luy avoit tolu par force. Mais oncques rien n'en voult faire, ainçois commandoit piller et rober à ses robeors que il avoit mis ès chastiaux, les pelerins et les romipedes[200] qui aloient à la court. A la parfin le pape jetta sentence contre luy par le conseil de tous les cardinaux. Oncques pour ce ne se voult amender, ains mouteploia le mal tant comme il peut, en comble de sa dampnacion. Et pour ce que la paine doibt croistre selon ce que l'acoustumance croist, le pape absout tous ceux qui de l'empire tenoient de la féauté du serement que il luy avoient fais comme à empereur; et commanda, sur paine d'escommeniement, que nul ne le nommast né le tenist pour empereur.
Note 200: _Romipedes._ Pélerins de Rome.
Pour ceste chose se départirent de luy et de son hommage pluseurs princes et pluseurs prélas, comme le Lendegrave de Thuringe, le duc d'Osteriche, le roy de Boesme, l'archevesque de Trèves, l'évesque de Mayence, et maint autre prince séculier et maint autre prélat. Après ces choses, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens et onze, les barons d'Alemaigne et de l'empire esleurent Federic l'enfant de Puille, fils l'empereur Henry, par le conseil le roy Phelippe. Après requistrent à l'apostole que il confermast leur élection; et jasoit ce qu'il fust lié de ceste chose, il couvroit son courage de aucunes simulacions. Car l'églyse de Rome a tousjours de coustume que elle fait ses actions meuréement né ne s'accorde point légièrement à nouvelletés sans grans pourpens et sans grans délibération; et meismement pour ce que elle n'aimoit point la lignié dont il estoit descendu. Quant les barons orent l'assent l'apostole, il mandèrent Federic, à Rome vint par navie; le pape et les Romains le receurent à grant honneur; et quant il eut fait le serement à l'églyse, si comme il dut, et il fu couronné, il vint à Genes sur mer; là fu receu à moult grant honneur.
Quant il se fu de Genes parti, il chevaucha parmi Lombardie par le conduit et par l'aide le marchis de Montferrant qui avoit nom Boniface et par l'aide de ceux de Cremonne et de Pavie, et presque de toutes les cités de Lombardie. En telle manière trespassa les mons, et entra en Allemaingne et vint en la cité de Constance. Et digne chose est de mémoire que ceux qui tendent à gréver saincte églyse sont en pou de heure dejectés et soubmis; car Othon devoit venir en celle cité à celle meisme journée que Federic y arriva, qui bien avoit avec luy soixante mille chevaliers; si[201] avoit envoié jà avant ses queux et une partie de sa gent; jà avoit apperceu l'advènement l'empereur Federic; et pour ce le suivoit à deux cens chevaliers: si estoit jà à six mille de la cité. A ce point que l'empereur fu dedens receus, les portes de la ville fermèrent et boutèrent arrière Othon et les siens villainement et honteusement: et sé l'empereur Federic eust plus demouré l'espace de trois heures, Othon luy eust si le passage estoupé que il n'eust eu povoir d'entrer en Alemaingne.
Note 201: _Si avoit._ Othon.
Othon qui ainsi se vist hors clos de la cité de Constance s'en retourna droit à la ville de Brisac; mais les citoyens le boutèrent hors villainement comme ceux de Constances avoient fait, pour les forces et les outrages que luy et ses Thiois leur avoient devant fais: car il prenoient à force leur femmes et leur filles. Mais l'empereur Federic fu receu à joie et à honneur d'eux et de tous ceux de l'empire.
III.
ANNEE 1211.