Les grandes chroniques de France (4/6 ) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis

Part 10

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En celle année meisme, le jour devant la première kalende de juillet, vint en France le roy Jehan d'Angleterre. Le roy Phelippe le reçut moult liement à moult grant honneur, et le mena à Saint-Denis en France. Le couvent de léans le reçut moult honnourablement à procession solemnel, et l'assirent glorieusement dedens l'églyse. L'en demain le mena le roy Phelippe à Paris; là le receurent les bourgeois en merveilleuse révérence. Moult luy firent d'honneur, puis le fist le roy mener en son palais, luy, ses gens et toutes ses choses; et moult le fist richement servir de diverses manières de viandes; et luy furent les bons vins le roy[162] à luy et à toute sa gent habandonnés. Après, luy fist présenter riches dons de diverses manières d'or et d'argent, de diverses robes, destriers d'Espaingne, palefrois Norrois[163] et mains autres riches présens. A tant prist au roy congié, et se départirent les deux roys en bonne paix et en bonne amour.

Note 162: _Le roy._ Du roy.

Note 163: _Norrois._ On appeloit chevaux Norrois ou _Norwégiens_, tous ceux que l'on faisoit venir de Danemarck et de Mecklembourg.

En celle année meisme que le légat Octovien fu retourné à Rome, trespassa de ce siècle Marie que le roy tenoit en soignantage[164], contre la loy de saincte églyse; de laquelle il eut deux enfans: un fils qui eut nom Phelippe, qui puis eut la contesse Mahaut, fille au conte Regnault de Bouloingne, et une fille qui eut nom Jeanne; car le roy l'avoit cinq ans maintenue en telle manière contre la loy de Dieu et le décret.

Note 164: _Soignantage._ Concubinage. «Superinducta», dit Rigord.

Après la mort de celle dame, le pape Innocent légitima les deux enfans et conferma la légitimacion par sa bulle, au mandement et à la prière le roy Phelippe; mais ceste chose desplut à pluseurs qui estoient en ce temps.

En celle année fist le roy gens assembler en la vallée de Soissons; car il avoit en propos de courre sur la terre le conte de Restel et Rogier de Roucy[165]. Si avoit jà oïes maintes complaintes que ces deux tyrans grevoient les églyses et ravissoient et tolloient leur biens, né cesser ne vouloient au mandement le roy qui jà leur avoit mandé par lettres et par messages. Mais quant il sorent que le roy venoit sur eux à si grant force, il s'en vindrent tantost contre luy et isnellement amendèrent l'offense et la briseure du mandement royal: et puis si donnèrent bons hostages de rendre et de restablir aux églyses plainement tout quanqu'il y avoient tollu et rapiné par force, et de faire satisfacion à tous ceux de qui il avoient riens eu par male raison.

Note 165: _Roucy._ Ou plutôt de _Rosoi_, «Roscio.»

Quant il orent en telle manière au roy pacifié, le roy retourna et vint d'illec au parlement qu'il avoit pris au roy Jehan entre Vernon et l'isle d'Andely. Quant assemblés furent, le roy Phelippe amonesta et semont le roy Jehan, comme son homme lige, qu'il fust quinze jours après Pasques à Paris par devant luy, prest et appareillié de respondre souffisamment à ce que le roy Phelippe vourroit proposer contre luy, sur la duchié de Normandie et sur la conté d'Anjou et de Poitou. Mais pour ce que le roy Jehan ne voult venir au jour assigné né contremander né envoier pour luy souffisamment, le roy Phelippe, par le conseil de ses barons, assembla son ost et entra à moult grant force en Normandie: un chastel qui avoit nom Bouteavant[166] prist, et acraventa Mortemer, Argellon et Gournay; si prist et saisi toute la terre que Hue de Gournay tenoit.

Note 166: _Bouteavant_ ou _Boutavent_, entre Amiens et Beauvais, et près de _Formerie_.--_Argellon_, c'est _Argueil_, à peu de distance de Gournay.

En ce meisme lieu fist-il chevalier Artus de Bretaingne, qui estoit nepveu le roy Jehan, et luy rendi la conté de Bretaingne; et luy donna, par dessus, la conté d'Anjou et de Poitou qu'il avoit conquises par droit d'armes: si luy donna encor par dessus deux cens chevaliers et grant somme de deniers.

Quant Artus le conte de Bretaingne se fu du roy parti, pou passa de jours après qu'il entra trop hardiement et à trop pou de gent en la terre le roy Jehan, de quoy il avint que le roy Jehan, qui moult bien savoit par aventure la raison du mescontentement, vint sur luy soubdainement à moult grant multitude de gens d'armes; à luy se combatti et le desconfit: là fu pris le conte Artus, Hue-le-Brun, Geffroy de Lesignen et mains autres chevaliers.

Moult fu le roy Phelippe couroucié de ces nouvelles, pour ce guerpi le siège du chastel d'Arques qu'il avoit assis; son ost mena à Tours, la cité prist et ardi. Le roy Jehan qui après vint ardi le chastel du tout en tout, et en pou de temps prist le viconte de Limoges. Hue le Brun, le viconte de Touart, le viconte de Limoges et Gieffroy de Lesignan tous estoient hommes liges au roy d'Angleterre; mais pour ce qu'il avoit à Hue le Brun sa femme tolue qui estoit fille le conte d'Angoulesme, et pour les griefs qu'il faisoit aux autres Poitevins, s'estoient il partis de son hommage et aliés par serement au roy Phelippe.

Quant l'yver approucha les deux roys cessèrent de guerroier, leurs marches garnirent, si se départirent en ce point sans paix et sans trièves.

XXI.

ANNEE 1202.

_Coment les barons de France qui demouroient oultre-mer prisrent la cité de Constantinoble._

_Incidence._--En ceste partie voulons descripre la noble victoire et les grans fais que Baudouin, le conte de Flandres, et Loys de Blois, le conte du Perche, le marchis de Montferrant[167] et mains autres barons du royaume de France qui estoient demourés en la terre d'oultre mer firent en Constantinoble. Mais avant, eurent receu par serement en leur compaignie le duc de Venice et ses Véniciens. Et pour mieux entendre l'ordre du fait, convient avant mettre l'original de la besoingne.

Note 167: _Montferrant._ Boniface, marquis de Montferrat.

Jadis gouvernoit l'empire de Constantinoble un empereur qui avoit nom Emanuel[168]: preudomme et saint homme et renommé de toute courtoisie et de toute largesce. Un fils avoit qui estoit appellé Alexis[169]; si eut espousé Agnès, la fille le roy de France Loys. Mais un sien oncle qui avoit nom Andronie le noya en la mer pour la convoitise de l'empire, après la mort son père Emanuel; si que la devant ditte Agnès demoura en veuveté. Puis que cil Andronie eut ainsi l'empire conquise par sa desloyauté, régna-il sept ans[170] un pou mains. A la parfin vint sur luy Coresac[171] et le prist; loier le fist emmi les quarrefours des voies de Constantinoble à estaches, pour traire à luy ainsi comme à bersaut[172]. Ainsi le fist occire et berser de saiètes, pour sa grant desloyauté; et puis prist et saisit l'empire. Celluy Coresac avoit un frère qui avoit nom Alexis, bon chevalier estoit aux armes, mais il estoit fel, traistre et desloyal: toute la cure de l'empire luy eut livrée, comme à son chier frère, fors la couronne tant seulement. Et celluy qui en toutes manières tendoit à l'empire, s'acointa des plus grans et des plus puissans, et aquist leur graces par grans dons et services, puis prist l'empereur Coresac son frère et luy creva par grant cruauté les yeux; en prison le jetta et se mist en saisine de l'empire, et plus: car il commanda que un sien nepveu, fils Coresac, qui par droit devoit estre empereur comme droit hoir, fust mis en prison et qu'il eust les yeux crevés comme son père. Mais l'enfant eschapa toutesvoies par la miséricorde Nostre-Seigneur, et s'en fouy à sa seur et à son serourge Phelippe, le roy d'Alemaigne.

Note 168: Manuel-Commène, mort en 1180.

Note 169: Alexis Commène II. Il fut seulement fiancé à Agnès de France, qui avoit à peine quatorze ans quand il mourut. Elle épousa alors l'assassin d'Alexis, Andronic Commène.

Note 170: Il falloit trois ans au lieu de sept, et peut-être le texte de Rigord a-t-il été corrompu.

Note 171: _Coresac._ Isaac l'ange, que Villehardouin nomme _Kursac_. (_Sire-Isaac._)

Note 172: _Comme à bersaut._ «Quasi signum ad sagittas.» _Bersaut_ se prend donc dans le sens de notre _point de mire_. On a dit aussi _berser_ pour tirer.

En ce point, furent arrivés en Venice les barons de France dont nous avons dessus parlé. Ses messages leur envoya l'enfant qui proposèrent moult humblement la cause du père et du fils, et à grant prières leur promisrent que sé il vouloient la besoingne entreprendre et rétablir l'empire au père et au fils, il les aquiteroient de trente mille mars d'argent qu'il devoient aux Veniciens et plus; car il prometoit encore à payer tous les deniers qu'il avoient payés pour leur passage, et passerait oultre mer avecques eux à toute la force et le povoir de l'empire, pour secourre la saincte terre, et aministreroit viandes de son propre avoir souffisamment à tout l'ost, et feroit obéir l'églyse de Constantinoble à l'églyse de Rome et les joindroit ensemble, si comme les membres doivent estre joins au chief.

Quant les barons oïrent les offres que l'enfant leur mandoit par ses messages, il le firent avant venir et luy firent sur sains jurer que il tendroit l'offre et les convenances que ses messages promettoient pour luy: quant il les eut asseurés par serement, il se mistrent en mer à tout l'enfant, et errèrent tant à voiles tendues qu'il arrivèrent devant Constantinoble; terre prisrent et issirent des nefs. Mais quant les Grieus qui au dehors de la cité estoient virent la hardiesce des François et la constance ferme qu'il avoient à Nostre-Seigneur, il s'en fuyrent sans bataille et sans coup férir, et se receurent en la cité[173].

Note 173: _Se receurent._ Se refugièrent. C'est une expression toute latine. «Intrà muros illicò (proditor) se recepit.» (Rigord.)

Atant assisrent François la ville forment et destroictement, et par mer et par terre: par mains assaus fors et périlleux se combatirent et orent adès victoire. Après ce que l'assaut et le siège orent sept jours duré, en l'huitiesme jour l'empereur, qui longuement s'estoit tapi en la ville, issi hors en bataille à tout soixante mille chevaliers armés, sans la gent à pié desquiex la multitude estoit sans nombre. Quant tous furent hors, il ordena ses batailles pour combatre; et les François qui n'estoient que petit de gent au regard de la multitude des Grieus, attendoient la bataille à grant léesce, car il se fioient seurement de la victoire.

Quant le cruel tirant vit leur hardiesce et leur fier contenement, il eut paour en son cuer et s'en fouy en la cité, luy et toute sa gent, et commença à menacier et à dire devant les Grieus qu'il se combatroit l'en demain. Mais il en menti, car il s'enfouy en celle nuit meisme en larrecin, et laissa sa femme et ses enfans. Au matin, quant il fu jour, les François s'armèrent et commencièrent l'assaut par grant vertu. Les eschièles drescièrent aux murs et rampèrent contremont par merveilleuse hardiesce et saillirent en la cité au milieu de leur ennemis comme gens dignes de vraie louange; et se combatirent si hardiement et si aigrement qu'il firent merveilleuse occision de leur ennemis.

Quant le vaillant duc de Venice apperçut que François estoient en la cité et se combatoient si vertueusement aux Grieus que de toutes pars les avoient enclos, il entra en la ville et vint hastivement en la bataille devant tous ses Veniciens, le heaume lacié pour secourra François; jasoit ce qu'il fust vieil et debrisié, il se féri en l'estour l'espée au poing, et se joingt aux François là où il se combatoient. Et quant François virent le duc venir, il renouvellèrent leur hardement et leur vertu, et reprisrent leur bataille aigres et eschaufés de combatre; leur estour maintindrent si longuement qu'il occistrent et chacièrent les Grieus, et en celle manière fu prise la cite des François et des Veniciens. Quant la cité fu conquise et saisie, le père à l'enfant fu trait de prison et amené au palais. L'enfant fu pris et célébré de digne louange du clergié et du peuple, et fu moult sollempnement couronné de couronne d'or en la grant églyse, puis fu ramené au palais; les François acquita tout maintenant de trente mille mars d'argent qu'il devoient aux Véniciens, et paia tout entièrement leur passage et le loier des nefs, et aministra viandes à tout l'ost, selon les convenances qu'il avoient devant faictes. Le duc de Venice et ses Veniciens vindrent aux François et leur jurèrent qu'il leur livreroient nefs à passer, et leur promistrent que sé Dieu leur faisoit bien, de quoy il ne se doubtoient point, qu'il ne partiroient d'eulx jusques à tant qu'il auroient vaincus et soubmis les ennemis de la foy crestienne. Le jeune empereur leur paia cent mille mars d'argent, pour leur service et pour la bonté qu'il luy avoient faicte et pour celle qu'il luy feroient encore. Mais point ne régna longuement après ces choses, car il fu mort (en une bataille de quoy l'ystoire ne parle mie). Mais les François esleurent le conte Baudouin après sa mort par le conseil le duc de Venice, des princes, du clergié, de tout le peuple, et par l'assentement des barons de l'empire. Lors travailla tant à ce l'empereur, que l'églyse de Constantinoble et toutes celles d'Orient furent soubmises et adjointes à l'églyse de Rome si comme les membres doivent estre joins au chief[174].

Note 174: Rigord ajoute: «Hæc in litteris eorum scripta vidimus et legimus; majora et meliora, Deo volente, in terrâ sanctâ in posterum ab ipsis sperantes, quando _unus persequetur mille et duo fugabunt decem millia_.»

Les lacunes de ce récit et ses inexactitudes nous montrent l'importance de la relation de Joffroi de Villehardouin, que Rigord ne connoissoit pas.

XXII.

ANNEE 1204.

_Coment l'apostole envoia en France deux légas pour réformer la pais entre les deux rois._

En l'an de l'Incarnacion mil deux cens et deux, quinze jours après Pasques, recommença le roy Phelippe la guerre pour la nouvelle saison qui fu venue; ses osts assembla et entra à moult grant force en la duchié d'Acquitaine. Les Poitevins et les Bretons reçut en sa compagnie et on son aide; puis chevaucha avant et prist mains fors chastiaux et maintes forteresses. A luy s'alia le conte d'Alençon et mist toute sa terre en sa garde. Quant il eut toute celle contrée soubmise à sa seigneurie, il prist son retour parmi Normandie, et prist Conches, l'isle d'Andely et le Vau de Rueil.

En ce point que ces choses avindrent en ces propres parties, le pape Innocent envoya en France l'abbé de Quassemaire pour la paix réfourmer entre les deux roys: l'abbé de Tresfons[175] accompagna à luy pour et le mandement le pape faire; à l'un et à l'autre fu dénoncié le commandement et proposé: et leur commandèrent les archevesques, les évesques et les barons qu'il féissent paix ensemble, sauf le droit de chascune partie, et qu'il refourmassent et ramenassent en aucun estat les abbayes des moines, des nonnains et des autres églyses qui estoient destruictes par leur guerres. A Mantes fu ce commandement fait au roy Phelippe aux octaves de l'Assumpcion Nostre-Dame; mais il appella de celle sentence en la présence des prélas et des barons qui rappellèrent ceste cause au jugement et à l'examinacion l'apostole[176].

Note 175: _Tresfons_ ou _Trefontaines_. «Trium-fontium.»

Note 176: Le manuscrit 8,305, 5. 5., qui offre tant de différences avec les leçons authentiques, ajoute ici: «Et maintenoient bien que oncques apostoles ne s'estoit entremis des fais du royaume de France et que riens n'en appartenoit à lui.»

Au dernier jour de celluy meisme moys assiégea le roy le chastel de Radepont. Après ce qu'il eut le siège maintenu environ quinze jours et y eut fait par maintes fois lancier pierres et mangonniaux, il fist drecier un chastiau de fust assis sur roes, en telle manière que on le pouvoit mener quelque part que on vouloit; et lors fist assaillir le chastel par moult grant vertu et le prist. Là furent pris vingt chevaliers preux et hardis et nobles deffendeurs, et cent sergens et vingt arbalestriers: après ce que le roy eust pris le chastel de Radepont, il se retraist.

Quant son ost fu un pou reposé et leur forces reprises, il assist le chastel de Gaillart, au moys de septembre qui après fu. Ce chastel estoit trop fort et estoit assis sur une roche haute sur le fleuve de Saine près de l'isle d'Andely; fermer l'eut fait le roy Richait moult noblement à merveilleux cousts. Puis que le roy l'eust assis, sist-il entour cinq moys et plus; car il ne le vouloit pas prendre par force né par assaut, pour aucunes raisons: pour le péril de ses gens, et pour la destruction des murs et de la tour; mais il béoit à contraindre les deffendeurs par fain à ce qu'il luy rendissent: et pour ce qu'il doubtoit qu'il ne s'en fouissent à emble[177], fist-il le chastel ceindre de fossés larges et parfons; son ost fist logier entre ces fossés et le chastel; et fist drécier tout environ dix hautes tours de fust pour traire et pour lancier à ceux de dedens. Mais le chastel estoit si fort et ceux de dedens si nobles deffendeurs que ce prouffita pou. A la parfin, environ la feste saint Pierre d'yver sous pierre[178], fist le roy drécier pierres et mangonniaux, et une tour sur quatre roes et une truie de fust[179]; et fist appareillier et amasser quanqu'il pot avoir de tourmens, et puis fist assaillir par moult grant vertu. Mais ceux de dedens se deffendoient noblement, et reboutoient François arrières moult aigrement. Tant dura l'assaut, et le paletéis et le lancéis des engins, que quinze jours après furent les murs fraits et craventés, et le chastel pris. Mais au prendre eut moult grant poignéis et fort. Là furent pris trente-six chevaliers, sans le nombre des sergens et des arbalestriers. A ce siège furent mors quatre chevaliers.

Note 177: _A emble._ Furtivement. Dom Brial a mal corrigé: _ensemble_.

Note 178: C'est ainsi que tous les bons manuscrits traduisent le latin: «Superviente cathedrâ S. Petri.» Ce doit être une bévue du traducteur, qui aura lu _sub Petro_ au lieu de _Sancti Petri_.

Note 179: _Truie de fust._ «Sueque ligneâ.» C'étoit une machine destinée à mettre à couvert les mineurs.--_Tourmens._ Machines de guerre. «Tormenta.»

XXIII.

ANNEE 1204.

_Coment les Normans rendirent au roy la cité de Roen et toute Normandie pour le défant du roy d'Angleterre, leur seigneur._

En l'an de l'Incarnation mil deux cens trois, au moys de may, rassembla le roy Phelippe son ost et entra en Normandie. Deux chastiaux prist, Falaise et Domfront, et une riche ville[180] qui est appellée Caen, et toute la terre qui à ces chastiaux appartenoit. Après chevaucha avant, et prist toute la terre jusques au mont Saint-Michiel au péril de mer. Quant les Normans virent qu'il prenoit ainsi toute la terre sans contredit, il vindrent à luy et luy crièrent merci: les chastiaux luy rendirent et les forteresses, et toutes les appartenances qu'il gardoient en la féauté le roy d'Angleterre; c'est assavoir, Coustances, Baieux, Lisieux, Avranches. Car le roy avoit jà pris Evroues, si qu'il n'i demoroit mais à conquérir fors la cité de Rouen noble et riche et chief de toute Normandie; si estoit garnie de bonnes gens et de nobles hommes: et deux chastiaux tant seulement, Arques et Verneuil qui moult estoient nobles et fors de siège et de murailles et de moult grant garnison de bons deffendeurs.

Note 180: _Une riche ville._ «Vicum opulentissimum.»

Après ce que le roy eut esté en saisine des cités et des chastiaux, ainsi comme de toute Normandie, et il eut partout mis bonnes garnisons de sa gent, il s'en revint par la bonne cité de Rouen et mist le siège tout environ. Quant les Normans virent qu'il ne se pourroient longuement tenir en la cité deffendre qu'elle ne fust prise, et il n'attendoient nul secours de leur seigneur le roy Jehan d'Angleterre, il esleurent le plus sain conseil et le meilleur qu'il porent; car à cautele qu'il avoient à garder la féauté de leur seigneur[181], il requistrent trièves de trente jours qui devoient durer jusques à la saint Jean-Baptiste, que le roy se souffrist d'assaillir la cité et les deux devant dix chastiaux qui estoient à eux aliés et jurés; et il manderoient tandis au roy d'Angleterre, leur seigneur, qu'il les secourust, et s'il ne vouloit ce faire il luy rendroient maintenant la cité et les chastiaux: et pour ce que le roy fust plus seur de ceste convenance, il luy livrèrent quarante des fils aux plus riches bourgeois de la ville.

Note 181: _A cautele_, etc. «Ad cautelam et fidelitatem regi Angliæ conservandam....» (Rigord.)

Lors envoièrent pour secours avoir au roy d'Angleterre, mais il faillirent, car le roy Jehan n'y voult oncques conseil mettre. Quant il oïrent ce, il rendirent maintenant la cité et les deux chastiaux au roy Phelippe, ainsi comme il l'avoient en convenant. Celle cité né toute la duchié n'avoient oncques mais tenus les roys de France depuis le temps le roy Charles-le-Simple qui fu le cinquiesme après le grant Charlemaine; si avoit là couru du temps trois cens seize ans: car au temps de cestuy Charles-le-Simple vint en France un Danois qui estoit nommé Rollo, à moult grant multitude de paiens et conquist toute celle terre par le droit d'armes; mais puis fu il baptisié luy et sa gent, si eut à nom le duc Robert; et luy donna le roy, par paix faisant, une sienne fille et toute la terre qu'il avoit sur luy conquise.

Puis que le roy fu retourné en France, il ne fist point moult long séjour; ains fist son ost appareillier et entra en la duchié d'Acquittaine, droit environ la feste saint Laurent. La cité de Poitiers prist, et receut en sa seigneurie les chastiaus et les villes environ. Si luy firent les barons du pays hommage et féauté, comme à leur seigneur lige; mais, pour ce que l'yver approuchoit, il se retraist en France, jusques au nouveau temps laissa en paix la Rochelle, Loches et Chinon; si laissa le siège environ Chinon et Loches jusques atant qu'il retournast.

XXIV.

ANNEE 1205.

_Coment le roy entra en Poitou et en Anjou à force d'armes. Et coment il aporta à Saint-Denis les précieuses reliques._

Puis que l'yver fu trespassé et la sollempnité de Pasques venue, en l'an de l'Incarnacion mil deux cens quatre, le roy semont les princes et les plus grans maistres du povoir[182] du royaume de France, et assembla mains milliers de sergens à pié et d'arbalestriers à cheval, et moult grant nombre de chevaliers: devant les envoya pour conduire et garder la garnison et les viandes de l'ost. Après ce, mut le roy à grant ost et à grant appareillement de pierres et de mangonniaux et de diverses manières de tourmens; devant le chastel de Loches vint et fist ses engins drécier. Puis fist le chastel assaillir par moult grant vertu et le prist à la parfin. Si y furent pris, que chevaliers que sergens, cent vint qui léans estoient en garnison. Et quant il eut le chastel pris, si le donna à Dreues de Mello[183] qui entra en son hommage; puis se parti l'ost d'illec et s'en ala droit à Chinon. Environ fist son ost logier et ses engins drécier. Lors commença l'assaut fort et aspre; en moult pou de temps après fu pris et puis plenté de chevaliers, d'arbalestriers et d'autres sergens à pié, preux et hardis et bons deffendeurs; à Compiègne furent envoiés en prison. En France retourna le roy environ la feste saint Jehan-Baptiste, après ce qu'il eust ces deux chastiaux pris et bien garnis.

Note 182: _Les plus grans maistres du povoir._ «Et magistratus virtutis Francorum.»

Note 183: _Dreues de Mello_, fils de Dreux, connétable qui avoit accompagné Philippe-Auguste à la croisade. Voyez dans les _Historiens de France_ la charte de donation de ces villes. (Tome XVII, p. 59.)