Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis
Part 9
Au temps de ce Loys retournèrent les Danois en France, qui au royaume avoient fait moult de maulx au temps son père Carlemaine, [188]qui à eus avoit fait accort en telle manière que il leur deust rendre, chascun an, douze mille besans d'argent, par telle condicion que il tenissent paix au royaume douze ans. Mais il ne tindrent pas celle condicion, car tantost comme il sorent que Carlemaine fust mors, il retournèrent à grant ost, et disoient qu'il n'avoient faitte nulle paix aux François, mais au roy tant seulement. Grans dolours et grans persécutions firent lors au royaume; et pour paour d'eulx s'enfuyrent les gens de religion à tous les corps sains là où il cuidoient estre plus asseur. Lors appelèrent en leur ayde ceulx de France et d'Austrasie l'empereur Charle qui fils ot esté le roy Loys de Germanie. Les Normans assist en un fort lieu; à la parfin fist paix à eulx en telle manière que Godefrois, le roy de celle gent, seroit baptisié et aroit à femme Gille la fille le roy Lothaire, et qu'il tendroit la duchée de Frise. Baptisié fu, et le tint sur fons l'empereur meismes. Un autre roy des Normans qui Sigefrois avoit nom fist issir de son royaume par dons qu'il luy donna[189]; et puis revint au royaume de France par la mauvaistié qu'il sentoit au roy Loys Fai-noient. [190]Et plus grant dolour y eust que devant, sé ne fust Hues qui par France estoit appelé abbé, qui les chastoia et défoula durement; car il se combati à eulx à pou de gent, et estoient multitude sans nombre, et en fist si grant occision que à paines en demoura-il un seul pour porter aux autres la nouvelle de leur confusion. Par celle desconfiture furent les Danois si chastoiés et si humiliés que il se tindrent en paix une pièce. Un pou après mourut cil Hues, et pou de temps après fu mors ce roy Loys que l'istoire appelle _Fai-noient_. Un petit fils laissa qui estoit alaitant en bersueil qui estoit appellé Charles-le-Simple[191]. (Cil Charles-le-Simple fu mort ou chastel de Péronne en prison si comme nous dirons cy après.) Et quant les barons virent qu'il n'avoit pas aage à terre tenir, si se conseillièrent que il feroient; car il avoient oy dire que les Normans devoient revenir en France. De Robert, le conte d'Anjou, estoient demourés deux fils; cil Robers estoit descendu du lignage de la gent de Saissoingne, et l'avoient les Normans occis. De ces deulx frères avoit nom l'ainsné Eudes et l'autre Robert, ainsi comme le père. L'ainsné des deus eslurent les barons de France et de Bourgoingne et d'Aquitaine, et jà soit ce qu'il[192] en alast moult encontre, pour l'enfant garder et pour le royaume gouverner. A roy le sacra et enoint Gautier, l'arcevesque de Sens. Tant comme il régna fu moult débonnaire, viguereusement governa le roiaume; bien nourri l'enfant et toujours fu loial vers luy. Mors fu, dont ce fust dommage. Si reçut le roiaume Charles, qui puis fu appelé le Simple. En son temps vindrent Normans de rechief et entrèrent par devers Bourgoingne jusques à St-Florentin. Et Richart, le duc de Bourgoingne, assembla son ost et leur ala à l'encontre en la contrée de Tonnoire; grant multitude en occist et le remenant s'enfuy.
Note 188: Ce qui suit est traduit des _Annales_ dites _de Metz_, anno 884. (Voy. _Historiens de France_, tome VIII, page 65.)
Note 189: Tout ce qui précède se rapporte à l'année 882, et a déjà été raconté. C'est toujours Louis III, frère de Carloman, dont la vie et la mort sont confondues avec celles de Carloman.
Note 190: _Aimoini Continuatio, lib. V, cap. 41._
Note 191: Charles-le-Simple étoit le troisième fils de Louis-le-Bègue.
Note 192: _Qu'il._ C'est-à-dire: _Lui Eudes_.
_Incidence._ En ce temps fu mouvement et croulléis de terre près de la cité de Sens au terroir de Sainte-Coulombe, en la quinte ide de janvier.
CI COMMENCENT LES GESTES LE ROI CHARLE-LE-SIMPLE.
§
ANNEE: 898.
_Ci commence l'istoire de Rollo qui puis fu appelé Robert, et des ducs de Normandie qui de luy descendirent._
([193]Grant temps avant, estoient en France venus les Normans par maintes fois, si comme l'istoire a devisé en plusieurs lieux: si avoient fait moult de maulx au royaume et en l'empire, et dura cette dolour par fois plus de XL ans. Mais au temps de ce roy Charles-le-Simple fu la grant persécution au royaume et en l'empire; car les Normans retournèrent à si grant force et à telle multitude qu'il ne povoient estre nombrés.) Par mer vindrent et arrivèrent en Neustrie par grant navire. [194]Francques, l'archevesque de Rouen, qui bien sceut que telle gent venoit, regarda l'estat de la cité et les murs qui estoient decheus et abatus, si pensa que c'estoit plus seur d'acquerre leur paix et leur amour en aucune manière que leur mautalent: à eulx s'en ala et fist tant qu'il ot leur bonne volenté. Tantost vindrent et amenèrent leur navie par Seine jusques aux murs de la cité. Sagement regardèrent le siège de la cité et la contrée d'environ, et virent que le lieu leur estoit moult profitable par mer et par terre. Pour ce establirent, tout d'un accort, que ce fust le siège et le chief de toute la contrée. Si esleurent un d'eulx, qui avoit nom Rollo, et le firent prince et seigneur sor eulx tous. [195]Quant Rollo se vit souverain de toute sa gent, si se prist à pourpenser comment il pourroit destruire la cite de Paris et confondre et estaindre crestienté. [196]En trois parties divisa sa navie par trois grant rivières qui chéent en la mer, si comme par Seine, par Loire et par Gironde. Ainsi s'espandirent par toute France, si n'estoit nul qui appertement leur osast contrester. Le jour de la saint Jehan prinstrent et ardirent la cité de Nantes et martirièrent l'évesque Guimard dessus l'autel qui sa messe chantoit. Lors vindrent plus avant et s'espandirent par tout le pays; la cité d'Angiers embrasèrent et puis assistrent la cité de Tours, mais à celle fois fu garantie par les prières monsieur saint Martin. Son corps avoient porté, un peu avant que ce avenist, en la cité, et les païens ardirent l'abbaye qui estoit delez la ville: et s'enfuyrent les moines et les clercs. Et puis fu le corps monsieur saint Martin porté en la cité d'Aucuerre. Aussi fu destruit et abattu en Acquitaine le palais Charlemaine qui estoit en un lieu appelé Cassinoge[197].
Note 193: Les chapitres qui suivent immédiatement ne sont numérotés dans aucuns manuscrits. Je me suis surtout réglé dans l'ordre que j'ai suivi sur la belle leçon exécutée pour Charles V, et cotée aujourd'hui n° 8,395.
Note 194: _Willelmi Gemeticensis monachi historia Normanorum_, lib. 2, cap. 9. Ou cette intervention de l'archevêque Francon doit être reportée à trente années au-delà, ou bien ce fut un autre archevêque de Rouen, sans doute Jean, qui conclut avec Rollon l'arrangement dont parle ici Guillaume de Jumiéges. Wace raconte la même chose. (Vers 1158 et suivans.)
Note 195: _Will. Gemet. hist., lib. 2, cap. 10._
Note 196: _Ex fragmento historiæ Franciæ_. Ce fragment est inséré dans le tome VIII des _historiens de France_, page 300.
Note 197: _Cassinoge._ Ou Chasseneuil, palais de nos rois dont nous avons déjà parlé.
Quant Rollo et les Danois orent ainsi tout le pays destruit, si entrèrent en leurs nefs et s'en alèrent par la rivière de Saine et passèrent par Auvergne et en la parfonde Bourgoingne, et détruisent tout lu pays jusques à Clermont en Auvergne. Après, retournèrent par la province de Sens et vindrent jusques en l'abbaye Saint-Benoît-de-Flory; mais deulx jours avant qu'il venist là, soient bien les moines que il devoient venir; lors prisrent le corps monsieur saint Beneoist et l'emportèrent en la cité d'Orléans et le reposèrent en l'églyse de Saint-Agnan jusques à tant que ceste pestilence fust passée. En l'abbaye vint Rollo et sa gent: les moines qu'il trouvèrent laiens et aucuns sergens de l'églyse occirent, le moustier robèrent et puis ardirent tout.
§
ANNEE: 898.
_Coment S. Beneoit se apparut au conte Sigillophes et luy dist que il allast hardiement sus les Normans. Et coment S. Beneoit le conduisoit parmi la presse des batailles. Et coment il ot victoire._
En celle nuit meisme apparut saint Beneoist à un conte qui avoit nom Sigillophes qui estoit advoué de l'églyse et luy dist ainsi: «Haa! conte, coment es-tu plain de si grant couardise et de mauvaistié que tu n'as pas deffendue l'abbaye de Flory dont tu dois être deffendeur et advoué, et dont les sergens Nostre-Seigneur que les païens ont occis gisent à terre sans sépulture?» Et le conte luy demanda: «Sire, qui es-tu?--Je suis,» dit-il, «Beneoît qui des parties de Bonivent voult estre ça translaté, et ay laissé mon propre lieu de Montcassin pour cest lieu de Flory, pour ce que la lumière et la discipline de religion resplandist en toute France pour la présence de mon corps. Liève dont sus tantost, et soies fors et hardis, et enchasse les paiens qui mon moustier ont ars et mes moines occis, et sont ainsi eschappés dont ce est grant honte.» Et le conte respondi: «Sire, comment pui-je ce faire que tu me commandes, et rescourre les proies de tes ennemis quant je n'ay pas temps d'assembler gens?» Et le saint père luy dist: «Ne te chaut sé tu as peu de chevaliers, mais prens tant seulement ceulx que tu as avec toy et ton escu, si enchauce les paiens et n'aies nulle paour, car je seray avecque toy et te deffendray; et saches que tu retourneras vainqueur et auras très-bonne et grant victoire.» Lors s'esveilla le conte et commença à penser en soy meisme de celle avision. Tantost se leva et s'arma et suivit les paiens à tant de gens comme il pot assembler; en eulx se feri hardiement et leur rescoust la proie et les prisonniers qu'il enmenoient; et retourna à grant joie luy et sa gent sans nul mal. Après s'en ala en l'abbaye et fist enterrer par grant dévotion le corps des moines qui occis estoient.
Ceste novelle vint au roy Charles, coment le conte Sigillophes avoit rescous la proie aux Normans à peu de gent, et estoit retourné à grant joie sain et haitié. Mander le fist le roy, et quant il fu devant luy, si luy compta tout ainsi comme il avoit fait; si en appela Dieu à tesmoing que à celle heure qu'il se combatoit, messire saint Beneoist monta sur son cheval et le gouverna et tint parmi le frain, tant comme la bataille dura, et tournoioit l'escu contre ses ennemis et le ramena sain et haitié, luy et tous les siens. Le roy fu moult liés de ces nouvelles et glorifia moult nostre Seigneur, puis ala à l'abbaïe Saint-Beneoist-de-Flory: grant deuil fit quant il vit la destruction de celuy lieu; si largement y donna de ses biens que le moustier fust presque tout restoré dedans un an. Une petite chapelle estoit fondée au chastel en l'onneur saint Père qui oncques du feu ne fu bruslée né mal mise.
En cel an meisme, oient conseil les moines qui revenus estoient, que il rapporteraient le corps monsieur saint Beneoist en une nef parmy Loire, de la cité d'Orléans où il avoit esté porté, et le remestroient arrière au moustier, en son propre lieu qui pas n'avoit esté ars par la volonté nostre Seigneur. Au commencement des Avans establirent lieu et temps de ce faire. Lors furent assemblés évesques et abbés et s'en alèrent à Orléans pour apporter le saint trésor. En une nef le mistrent qui tantost s'esmut sans ayde et sans gouvernement de nul homme, et s'en ala fendant contremont Loire, dès Orléans jusques prez de l'églyse Saint-Beneoist; si fu le jour que ce avint devant les nonnes de décembre. Et quant la nef vint au port desous l'abbaïe, grand nombre d'évesques, d'abbés, de moines et de peuple coururent au devant, qui tous chantoient: «Bien soit venu qui vient au nom de nostre Seigneur!»
Si avint en celle journée merveilleux miracle; que tous les arbres qui estoient restraint par la grant gelée et par la grant froidure que il faisoit comme en celle saison, florirent, et porriers, pommiers, haies et buissons qui fleurs doivent porter. Le corps saint reçurent devotement et le mirent en l'églyse Saint-Pierre; et quant il orent le service célébré, si se départirent à grant joie.
§.
ANNEE: 898.
_Coment Rollo assist la cité de Chartres. Et coment Richart duc de Bourgogne et l'ost des François et le conte de Poitiers vinrent sur luy et destruirent moult de ses gens, tant qu'il s'en fui._
[198]En ce point envoya le roy Charles Franques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, le tyran, pour demander trèves de trois mois. Données furent, mais à la fin des trèves recommença le tyran à destruire tout le pays ainsi comme devant. [199]Par Estampes s'en ala jusques à Chartres; forment commença à estreindre la cité et assaillir. Et tandis comme il estoit en ce point, vint sur luy Richart le duc de Bourgoigne et l'ost des François et Ebalus le conte de Poitiers. Rollo et les siens les reçurent hardiement, et fièrement se combatirent d'ambedeulx pars, quant Asselins, évesque de la cité, issi hors soudainement à tant de gent comme il pot avoir, si portoit en sa main la chemise Notre-Dame. Si les assaillirent par derrière, et moult en firent grant occision. Et quant Rollo vit que luy et sa gent estoient à si grant méchief, si aima mieux à fuyr et à donner lieu à ses ennemis, que soy combatre en tel péril; si s'en fuy tant plus par sens que par paour. Une partie de son ost s'en fu sur une montaigne devant les François qui les enchasçoient; et Ebalus le conte de Poitiers, qui tard estoit venu, les acceint[200] quant il furent sur la montaigne, si que il ne s'en peussent fuir né eschapper. Quant ce vint vers la mienuit, les Normans descendirent et s'enfuyrent parmi l'ost. Lors cuida le conte Ebalus que Rollo fust couru sur eulx; si eut moult grant paour et se bouta en la maison d'un foulon et reposa là toute nuit. Au matin s'apperçurent les François que les Normans estoient eschappés, des esperons brochèrent après. Quant il les eurent trouvés, il ne s'osèrent embatre à eulx, car il avoient fait entour eulx un parc et une forteresse d'arbres et de charrettes et d'autres choses, si qu'il ne povoient pas venir à eulx sans grant péril. Lors s'en retournèrent atant, et les Normans, qui eschappés furent, s'enfuyrent à leur seigneur. [201]Moult fu Rollo courroucié et forcené pour la mort de sa gent: son ost assembla et les exorta moult à prendre vengeance de leurs compaignons et à dégaster tout le pays. Que vous compteroit-on plus? Ainsi comme des lous affamés se férirent les païens au peuple crestien, les églyses ardoirent, le peuple menèrent en chetivoison et les femmes aussi; partout estoit pleurs et cris et lamentations.
Note 198: _Willelmi Gemeticensis chronicon, lib. II, c. 15._ Le traducteur de Saint-Denis abrège le récit original.
Note 199: _Id. id., c. 16._
Note 200: _Acceint_, entoura.
Note 201: _Willelm. Gemet., liv. II, c. 17._
§.
ANNEES: 911/912.
_Coment Rollo receut baptesme, et fu son parrin Robert le duc d'Aquitaine, et luy mist son nom et eut à femme Gille la fille du roy de France._
Quant François virent que France estoit tournée à tel dolour, si s'en allèrent au roy et se complainstrent tous d'une voix de luy-meisme, que le peuple crestien et toute France estoit en telle persécucion par son deffaut et par sa paresse; moult fu le roy esmeu pour ces paroles. Tantost envoia Francques, l'archevesque de Rouen, à Rollo, et luy manda que sé il et sa gent vouloient recevoir le baptesme loyaument, il luy donneroit Gillette sa fille par mariage et toute la terre de la rivière d'Epte, jusques en Bretaingne. Au tirant s'en ala l'archevesque Francques et luy compta ce que le roy luy mandoit et moult luy amollia et luy chastoya son cuer, car il estoit paravant son acointe moult grandement. Et, si comme Dieu l'avoit ordonné, Rollo reçut liement ce mandement, par le conseil de sa gent, et prist jour de parlement, au roy à Saint-Cler-sur-Epte[202]; si donna trèves de trois mois, et convenança que dedens ce terme il feroit au roy ferme paix. Au jour et au lieu nommé vindrent d'une part et d'autre, si fust le roy deça la rivière d'Epte et le conte Robert qu'il eut avec luy amené; et Rollo et sa gent refurent par delà de la rivière. Tant allèrent messaiges entre deulx que paix fu faicte selon les convenances qui orent esté mises.
Note 202: _Saint-Cler-sur-Epte_, aujourd'hui bourg du département de Seine-et-Oise, ancien Vexin, à sept lieues de Mantes.
Toute la terre de Neustrie luy donna le roy et Gillette sa fille par mariage et, par-dessus, toute Bretaingne; et commanda le roy aux deulx princes de cette contrée, Berengier et Alain, qu'il entrassent en son hommage. Tout le pays jusques à la mer estoit tourné en gastine[203]; si que nul n'estoit qui osast terre labourer, et estoient les haies et les buissons par tout creus, par la longue persécution et pour les continues assaux des païens. Après ces choses ainsi faictes retourna le roy en France et envoia à Rollo Robert, le conte de Poitiers. Quant Rollo fu venu à Rouen, l'arcevesque Franque appareilla les fons pour le baptisier. Robert, le duc d'Aquitaine, le leva de fons: son nom luy mist et fu appelé Robert.
Note 203: _Gastine_, désert.
Puis que Rollo fu baptisié, il honora moult sainte églyse et crut moult dévotement en la foi crestienne. Tous les sept premiers jours qu'il demoura en aubes, donna chascun jour grans dons aux églyses: le premier jour donna grant terre à l'églyse Notre-Dame de Rouen; le second jour à Notre-Dame de Baieux; au tiers jour à l'églyse Notre-Dame d'Evreux; au quart jour à l'églyse de Saint-Michel-en-Péril-de-Mer; au cinquiesme jour à l'églyse Saint-Père et Saint-Oyen qui sont en la cité; au sixiesme jour, à l'églyse St-Père et St-Acadie-de-Jumèges; et au septiesme jour donna Berneval et toutes les appartenances à l'églyse Saint-Denis le martire, l'apostre de France.
Au huitiesme jour qu'il ot les armes mises jus, il commença à donner à ses princes et à ses chevaliers la terre qu'il avoit conquise: et quant les païens virent que leur sire estoit crestien, il guerpirent les idoles et coururent au saint baptesme d'un cuer et d'une volenté; et le conte Robert d'Aquitaine retourna en France lié et joiant, quant il ot accompli la besoingne pour quoy il estoit alé. Et le duc Robert, nouvellement converti, fist grant appareil comme pour espouser la fille du roy, si l'espousa à la loy crestienne en l'an de l'Incarnation neuf cent et douze. Après establi ses lois et ses drois par toute Normandie et fu la terre si seure et si bien gardée qu'il n'estoit nul qui rien y osast méfaire. [204]Une pièce de temps vesquit Gillette, la duchesse, avec son seigneur; morte fu sans hoir, et le duc Robert reprist, après mort, une dame qui ot nom Pompée[205] que il avoit avant laissée. De celle avoit un fils qui Guillaume avoit nom; vaillant et sage et bien entechié[206]. Le duc Robert qui moult estoit jà affoibloié des travaux et des batailles ou il avoit toute sa force dégastée, se pourpensa et ot délibération à qui il pourroit sa terre délaissier. Lors assembla tous ses barons et les deulx princes de Bretaingne, Alain et Berengier. Son fils Guillaume, qui moult estoit beaux et avenant, fist venir devant tous et leur commanda que il le préissent à seigneur et le féissent prince de toute Normandie qui, jusques à ce temps, estoit appelée Neustrie, et leur dist en telle manière: «A moi appartient que je le vous livre pour seigneur et à vous que vous luy portez foi et loiauté.» Quant il ot ce dit, si parla à eulx moult doulcement et les enseigna moult de paroles et commanda que chacun luy feist hommage en sa présence. Après ces choses vesquit environ cinq ans et mouru vieux et debrisié.
Note 204: _Willelmi Gemet., lib. II, c. 22._
Note 205: _Pompée_, latinè, _Poppa_. Rollo l'avoit eue pour maîtresse avant d'épouser la princesse Gilette. Le roman de Rou dit de _Poppa_:
Liquens Berengiers ot une fille mult bele, Pope l'apele l'en, mult est gente pucele.... Rou l'en a fait sa mie, qui mult l'a désirée; D'ele fu né Wiliam, qui ot nom Lunge-Espée.
(_Vers_ 1340.)
Note 206: _Entechié._ Instruit, morigéné.
§.
ANNEE: 923.
_Coment Hebert le conte de Vermendois prist par traïson, en semblance d'amour, le roy Charle-le-Simple et le mist en prison._
_Incidence._ [207]Es kalendes de février furent vues en l'air compaignies ainsi comme de gens armés: et sembloit que l'une chassast l'autre parmy l'air; et fu signe et demonstrance des choses qui puis avindrent au royaume; car en cel an meisme fu si grand dissencion entre le roy et les barons que pour ces guerres meismes y ot faicte mainte occision, mais à la parfin cessèrent ces guerres par la voulenté Nostre-Seigneur. Au tiers an après, mourut Richart, le duc de Bourgoingne, et fu enseveli en l'abbaye Saincte-Colombe de lez la Cité de Sens, en l'oratoire Saint-Simphorien le martir.
Note 207: _Chronicon Lugonis Floriacensis monachi. A° 918._
[208]Entour un an après la mort le duc Richart, mut contens entre le roy Charle-le-Simple et le prince Robert dont l'istoire a dessus parlé, qui frère eut esté le roy Heudes. La cause de la guerre fu pour ce que Robert disoit que il n'avoit pas eu partie du royaume qui lui estoit eschéue du descendement de son père; un pou du royaume saisi par force; et pour ce qu'il semblast que il peust encore mieux faire et par auctorité d'aucune seigneurie, fist-il tant vers aucuns des évesques, en partie par losangerie et en partie par don et en partie par menace, que il le couronnèrent, et de ceptre et de couronne. Puis assembla son ost et vint à bataille contre le roy à Soissons, mais en celle bataille le occirent les barons de la partie le roy. Si ne furent pas sa gent si esbahis qu'il ne se combatisseut forment et longuement puis encore qu'il furent certains de sa mort; mais quant le roy s'en retournoit de celle bataille, si luy vint à l'encontre Hebers, le conte de Vermandois; homs étoit le plus desloiaux de tous les desloiaux; au roy parla faulcement en semblance d'amour, et le pria de herbergier au chastel de Péronne. Le roy, qui par simplesse ne pensoit à nul mal, si le crut et fist sa requeste; et quant le desloyaux Judas le tint en sa forteresse, si le prist et le mist en fort prison. Tout ce fist-il pour ce que Robert, qui en la bataille avoit esté occis, avoit sa serour à femme; et de celle fu né Hugues-le-Grand.
Note 208: _Hugo Floriac. A° 922._
I.
ANNEE: 923.
_Ci comence du roy Raoul, coment il fu coroné à roy et vertueusement governa le roïaume._
Quant Charle-le-Simple fu ainsi emprisonné par trahison, si demoura l'estat du royaume moult périlleusement. Lors s'accorda que un sien filleul, qui avoit nom Raoul et eut esté fils Richart, le duc de Bourgoingne, fust couronné. A ce s'accorda Hugues-le-Grant et les autres barons de France. Si fu cil Raoul couronné à Soissons. Grant pièce de temps demoura Charle en prison. Maint mal et maint grief y souffri, et à la parfin mouru-il et fu enseveli en l'églyse Saint-Foursin. Son fils Loys, que il avoit eue de Algine, la fille au roy d'Angleterre, s'enfui à son aioul, car il se doubtoit moult que autelle meschéance ne l'y avenist comme à son père; et si sembloit que il feust plus seurement oultre-mer en estrange région que en son propre royaume et entre ses gens meisimes. Vingt-sept ans régna Charle-le-Simple. [209]Au temps du roy Raoul moult vindrent paiens en Bourgoingne; grant partie du pays dégastèrent; François et Bourguignons alèrent encontre, et fu celle bataille en un lieu qui a nom Kallos li mons[210]. Mais moult y eut occis de crestiens; toutes voies eurent-il victoire. (Le roy Raoul gouverna le royaume douze ans noblement et vertueusement; et deffendi sainte Eglyse, et voult que le povre eust aussi audience, en requérant son droit, comme le riche.) [211]Dessoubs ce Raoul eut Hues-le-Grant le nom d'abbé, après son père le conte Robert, et tint l'abbaye de Saint-Germain: et furent laiens, en son temps, trois déans: le premier eut nom Armaire, le second Gobert et le tiers Albon. En ce temps morut le roy Raoul. Enseveli fu en l'églyse Sainte-Colombe de Sens.